Interlude X
Book of memories
I
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Pour le meilleur comme pour le pire, plusieurs heures de marches séparait un détective de la chambre à coucher d'une éternelle adolescente, cette chambre dont elle s'était enfin décidé à entrebâiller la porte pour lui laisser une chance de se glisser en son sein, l'invitant à demeurer entre les draps de sa propriétaire pour la nuit...si ce n'est pour la vie...
Une perspective des plus enivrantes, mais le métis n'était pas pressé de tremper ses lèvres dans cette coupe pour autant, après tout, l'ambroisie qui lui promettait de lui réchauffer les entrailles, et même de les embraser de mille feux, l'héritier de Holmes pouvait déjà en anticiper l'arrière-goût amer, au point d'hésiter à recracher ce poison avant qu'il ne soit trop tard.
Ce n'était pas simplement une nuit d'amour qu'elle lui avait fait miroiter, c'était également une nuit de mort...et il ne puisait aucune consolation dans le fait que la mort prophétisée ne soit pas celle d'un détective.
Hakuba secoua la tête pour dissiper son anxiété. A quoi bon s'angoisser pour les provocations cyniques et l'humour noir d'une sorcière ? Même si elle lui avait murmuré cette plaisanterie morbide au premier degré, il n'en resterait aucune trace, le lendemain, lorsque la matinée se substituerait à la nuit et le soleil à cette pleine lune, achevant de donner à leur petite escapade les contours d'un rêve. Peu importe que ce songe aient une saveur romantique, érotique, ou qu'il flirte avec le cauchemar par instant...
Contrairement à un détective, une sorcière semblait s'être pleinement remise de leur bain de minuit, ce qui ne dispensa pas un métis de retirer sa veste pour la lui offrir en guise de protection contre le froid nocturne, une délicate attention pour laquelle il n'obtint que l'ombre d'un sourire moqueur en retour, et qu'il commençait déjà à regretter tandis qu'il se frictionnait les bras dans une vaine tentative d'y ramener un semblant de chaleur.
Mais aussi peu incommodée soit elle par leur ablutions dans les eaux froides qui avaient manqué de devenir le linceul d'une détective, l'adolescente ne semblait guère disposer à prolonger leur ballade au clair de lune au delà du strict nécessaire.
Lorsque les phares d'un véhicule commencèrent à caresser une ligne de bitume de leurs pinceaux de lumière, Akako obliqua son parcours, cessant de longer une autoroute pour se positionner en plein milieu de celle-ci, se plaçant ainsi dans la trajectoire de la mort qui roulaient vers elle à tombeaux ouvert, le conducteur de l'automobile n'ayant aucune raison d'anticiper la survenue d'un obstacle de chair et de sang tout disposé à donner une teinte écarlate à sa carrosserie.
Passé le premier instant de confusion, celui nécessaires à la réalisation de l'événement tragique qui était sur le point de se produire, et l'anticipation de la vision d'horreur que lui offrirait le corps déchiqueté de sa camarade, un métis commença à courir en direction de cette jeune femme qui se tenait les bras croisés face à l'inéluctable, poussant le vice jusqu'à battre de la semelle sur l'asphalte face à la lenteur avec laquelle son destin s'acheminait.
Il n'eut pas le temps de parcourir plus de deux mètres avant de se retrouver empalé par le regard d'une impératrice qui le tétanisa sur place, aux premières loges de la tragédie dont elle avait improvisé le script.
Fort heureusement pour un détective comme pour une sorcière, le conducteur ou la conductrice invité à participer à leurs ébats avait réussi à actionner sa pédale de frein juste à temps, consommant jusqu'à l'avant dernier centimètres la faible marge de manœuvre qu'on avait laissé à sa disposition pour immobilier un véhicule in extremis, au cours d'un dérapage dont on ne pouvait savoir s'il était incontrôlé ou au contraire parfaitement maîtrisé, quitte à écorcher les oreilles de deux adolescents par un crissements de pneus digne de rivaliser avec le hurlement d'une banshee.
Peinant à retrouver le souffle qui s'était retrouvé brusquement coupé, Hakuba contempla l'adolescente frapper négligemment à la vitre du conducteur pour l'inviter à la baisser et entamer une discussion, cette adolescente dont la survie miraculeuse avait tenu à une chance insolente aussi bien qu'aux nerfs d'acier de l'infortuné qu'elle se permettait d'importuner sans avoir la courtoisie de lui laisser le temps de se remettre de ses émotions.
A la plus grande surprise du métis, le conciliabule de la sorcière semblait avoir porté les fruits qu'elle escomptait, puisqu'elle lui faisait signe de se rapprocher après avoir ouvert la porte arrière du véhicule comme si de rien n'était.
Portière conducteur comme portière passage s'écartèrent pour laisser le passage à un couple des plus déconcertants.
Même si le métis pouvait déchiffrer les traces d'une bourrasque d'émotions sur le corps de la conductrice tandis qu'elle s'extirpait de sa voiture, à commencer par le rythme haletant de la respiration qui faisaient remuer les formes dissimulées sous une robe ou les nuances de ses joues, dont le sang avaient complètement reflué en l'espace d'un instant avant de revenir dissimuler la pâleur d'un linceul sous une nuance d'écarlate, si on en avait jugé au sourire comme au clin d'œil que lui adressa l'inconnue, la tragédie que son véhicule avait frôle de très près ne lui apparaissait que comme une mésaventure des plus pittoresque venu épicer une soirée qui se serait annoncée mortellement ennuyeuse autrement...
Les reproches brillaient par leur absence dans le regard de cette femme qui aurait eu l'âge d'être la mère des deux adolescents, sans que le passage des ans n'ait fané sa beauté pour autant, sa réaction face à ce jeune couple qui avait surgi sans crier gare s'apparentait plutôt à de la nostalgie, peut-être agrémenté par un soupçon d'envie, maintenant qu'elle étaient en position de contempler les frasques des autres au lieu de commettre les siennes.
Une espièglerie apparente qui contrastait avec la nonchalance dont faisait preuve son époux tandis qu'il examinait d'un œil circonspect les lignes noires qu'un véhicule avait tracé sur la route au cours de son dérapage.
« Il vaut mieux que je prenne le relais, en effet.»
« Qu'est ce que tu va t'imaginer ? Que je ne suis pas en état de reprendre le volant après cette petite incartade ? Ohhhh, ce serait mal me connaître, je ne me suis jamais senti autant en état de conduire jusqu'au bout de la nuit s'il le fallait!»
Celui qui avait passé plusieurs années sur le siège du passager en compagnie de cette conductrice hétérodoxe se contenta d'accentuer son sourire en réajustant les lunettes qui surmontait sa moustache.
« Et c'est précisément ce qui m'inquiète. Si je soupçonnes que notre auto-stoppeuse ne rechignerait pas à une démonstration de...ta maîtrise toute particulière du volant, je pense que son compagnon de route préférerait s'en tenir à une conduite plus sobre pour le reste du trajet que nous partagerons.»
Réflexion qui suscita une réaction à mi-chemin du soupir indigné et d'un début de gloussement de la part d'une épouse.
« Au vu de ce qui l'attend à la fin de ce trajet, je penses plutôt qu'il préférerait qu'il soit le plus court possible, si tu veux mon avis. »
Une certaine forme d'angoisse diffuse commença à poindre dans la conscience du détective, avant qu'il ne la dissimule derrière une façade d'irritation en adressant un regard des plus méfiant à une adolescente.
« Qu'est-ce que tu as été leur raconter, au juste?»
Visiblement amusée par la gène naissante de sa proie, la sorcière croisa simplement les bras sur la porte d'une automobile en remuant les hanches qu'elle dissimulait derrière d'une manière un peu trop suggestive à son goût.
« Hmm ? La vérité toute nue, tout simplement. Que mon soupirant avait réussi l'exploit de convaincre la demoiselle de lui ouvrir la porte de sa chambre pour la toute première fois, et que je n'avais pas la patience de l'y accompagner à pied. »
Hakuba dissimula un embryon de rougeur derrière la main sur laquelle il plaqua son visage tandis qu'il s'affaissait sous le poids de la réalisation. Le pouce complaisant que la spectatrice de leurs échanges levait dans sa direction n'arrangeait pas les choses.
« Ahhh, que c'est beau d'être jeunes. »
Le regard lourd de sous-entendu qu'elle darda en direction de son époux sembla susciter une réaction similaire à celle d'un détective britannique devant les provocations d'une sorcière nippone, avant que la gène ne s'éclipse derrière un sourire nostalgique, le temps d'un soupir.
« Si j'en juge à l'état de leur vêtements, je conjecture que la fraîcheur de l'océan a du quelque peu refroidir les ardeurs d'un de nos deux tourtereaux. En conséquence, si sa chère et tendre souhaite réellement parvenir à ses fins cette nuit, je ne saurais trop lui conseiller d'accorder un chauffeur plus orthodoxe au compagnon qu'elle s'est choisi, et un trajet suffisamment long pour qu'il soit en état de répondre à ses attentes en fin de parcours. »
« Je vous avouerais bien volontiers que j'ai eu mon quota d'adrénaline comme d'accident de la route pour cette nuit.»
« Ohhh, mais il ne faut jamais dire Fontaine, je ne boirais pas de ton eau, particulièrement au vu de la dulcinée que tu t'es choisie.»
Akako renifla avant d'accentuer son sourire carnassier en direction d'un adolescent.
« Comme si cet imbécile avait été en position de choisir quoi que ce soit, et A fortiori qui que ce soit.»
Deux regards complices s'entrecroisèrent, le premier établissant une compassion mutuelle entre un romancier et un détective, le second achevant d'établir la proximité entre une actrice et une sorcière.
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« Si la vie est décidément pleine de surprises, elle n'est pas pour autant dépourvue d'une certaine cohérence, je ne devrais donc pas m'étonner que mon chemin s'entrecroise avec celui d'un autre passionné enveloppé par l'ombre que continue de projeter le grand Conan Doyle plus d'un siècle après sa mort... »
Observation qui suscita la curiosité d'Hakuba, en plus de ramener son esprit vers des rivages plus familiers tandis qu'il planait au dessus de la surface de cette océan où continuait de se refléter la pleine lune, suscitant des souvenirs de la multitude de cambriolages qu'elle avait éclairé de ses pâles rayons comme du baiser que lui avait dérobé une sirène, en même temps que le peu d'oxygène dont il disposait encore à ce moment là...
« Si vous semblez très bien savoir à qui vous avez affaire, je vous avoue que la réciproque ne s'applique pas, monsieur.. ? »
« Yusaku Kudo. Un nom qui doit vous être familier si vous avez eu l'occasion de lire d'autre romans que ceux de mon collègue écossais. »
Le métis acquiesça en adressant un sourire en direction du rétroviseur accroché au toit du véhicule.
« En effet, même si j'avais tendance à vous associer à l'ombre d'Edogawa Ranpo plutôt qu'à celle de Conan Doyle. »
Un romancier comme une actrice partagèrent un regard amusé, le temps d'un battement de cils.
« Il est vrai que je me situe au point précis où les ombres de ces deux illustres prédécesseurs se rejoignent. C'est également le cas de mon fils, même si ce dernier, tout comme vous, préfère marcher dans les pas de Sherlock Holmes que s'inspirer de son créateur. Néanmoins, il ne poussait pas le vice jusqu'à emprunter la deerstalker et la macfarlane de son maître à penser quand il faisait face aux journalistes »
« C'est donc pas l'intermédiaire des unes de journaux que vous avez fait ma connaissance, d'autant plus flatteur que je n'y apparaissais guère, ces derniers mois. »
L'ombre d'un pli moqueur commença à s'étirer sur les lèvres de sa camarade de classe alors qu'elles étaient restées comprimés l'une contre l'autre pour refréner un soupir.
« Tu ne peux guère te plaindre de cet état de fait, si tu veux mon avis. La seule chose que tu pourrais offrir à la curiosité des lecteurs, c'est le cortège de tes défaites face à ton cambrioleur. C'est à la star qu'on va offrir l'affiche, certainement pas à son faire valoir comique. »
Pique qui sembla susciter l'amusement plutôt que la honte sur le visage d'un métis.
« Je ne peux guère te contredire. Ma principale erreur a été de m'imaginer que mon histoire aurait pu être écrite par Conan Doyle alors qu'en réalité Maurice Leblanc aurait été un auteur plus approprié, et outre-manche, ce n'est pas le détective qui triomphe... »
« Eh bien, eh bien, je n'aurais jamais imaginé que tu puisse te montrer aussi beau joueur, Saguru. »
« Disons que j'ai eu l'occasion de prendre du recul en ton absence... »
Aveu qui dissipa tout amusement du visage de la sorcière, même si elle ne poussa pas la sollicitude jusqu'à poser sa main sur le poing que détective avait serré.
« Vous devriez accorder plus de valeur à votre propre existence, ma petite demoiselle, il semblerait qu'aux yeux de certains, elle soit bien plus précieuse que vous ne pourriez vous l'imaginer. »
Un frisson parcourut l'échine de l'écrivain quand son regard croisa celui d'une adolescente qui lui faisait comprendre qu'il venait de poser la semelle sur un terrain des plus glissant, et qu'une agonie particulièrement cruelle l'attendait au fond du gouffre vers lequel il menaçait de dévaler.
« Ne vous mettez pas en tête de m'apprendre quoique ce soit à ce sujet. Ne vous imaginez pas non plus que je dilapide mon existence aux quatre vents sans en connaître le prix. Je ne le connais que trop bien, même si c'est un gamin qui a du le verser à ma place...en allant m'offrir ce qu'il avait de plus précieux pour me laisser le privilège de la conserver au delà du nécessaire. »
La haine se noya progressivement dans la mélancolie au fur et à mesure que la sorcière réalisait la signification de ses propres paroles, tandis qu'elles se reflétaient sur le prisme écarlate du joyau enchâssé dans la bague qu'elle avait élevé à la hauteur de son visage pour la contempler.
« Oui, ce qu'il y avait de plus précieux à ses yeux... J'aurais préféré qu'il m'offre ce qu'il y avait de plus précieux à mes yeux à la place, mais... Il n'en avait ni l'envie ni les moyens, et au vu de ce qu'il m'a donné en compensation, je ne peux même plus m'offrir le luxe de le lui reprocher... Non... Alors la moindre des politesses est de profiter jusqu'au bout de son cadeau, sans la moindre retenue, c'est la seule chose...le seul choix qu'il m'a laissé, après tout. »
Akako secoua la tête pour en évacuer les regrets qui avaient commencé à y bourdonner.
« Rassurez-vous, ce n'est pas la haine de la vie, la haine de ma vie, qui m'a poussé devant les roues de ce véhicule, c'est justement tout le contraire. »
Si le sourire qui avait fait son aurore sur le visage de l'adolescente n'avait rien de factice, il n'en constituait pas moins un mystère des plus fascinants aux yeux d'un romancier tandis qu'il le contemplait dans un rétroviseur.
« Vous m'en voyez ravi, mais il semblerait que vos paroles révèlent une histoire autant qu'elles la dissimulent. »
« Certes, mais cette histoire n'est pas la vôtre. »
Une manière polie de signifier une fin de non-recevoir à la curiosité de l'écrivain qui se dissimulait derrière une paire de lunettes.
« Je ne peux guère vous contredire sur ce point. Après tout, il vaut mieux éviter de confier des secrets trop intimes aux écrivains, quand bien même il vous ferait le serment de garder vos révélations pour eux. Au bout du compte, nous ne sommes que des menteurs... »
Plusieurs minutes s'écoulèrent dans un silence pesant, tout juste rythmé par le ronronnement du moteur du véhicule partagés par les deux couples, avant qu'un romancier ne s'essaie à relancer la conversation.
« M'autoriseriez-vous néanmoins à satisfaire ma curiosité sur un certain point ? En espérant que je ne ferais pas preuve d'une indiscrétion des plus mal placée pour la seconde fois. Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, je ne compte pas vous réclamer de précisions sur un passé qui n'appartient effectivement qu'à vous. Mes interrogations portaient sur une tierce personne, qui n'a pas manqué de faire planer son ombre sur cette conversation. »
Hakuba leva les paumes de ses mains vers le plafond dans un haussement d'épaules, en arborant l'expression souriante mais blasée du sportif ayant tout juste goûté l'amertume amère de la défaite au cours du match qui venait de se clore, alors qu'un journaliste lui demandait son opinion sur le jeu de l'adversaire qui l'avait mis au tapis.
« Je vous en prie, maître. Dans la mesure de mes moyens, j'essaierais de la satisfaire, mais ne vous faites pas trop d'illusions sur l'ampleur des révélations, si je ne me suis pas montré capable de procéder à l'arrestation d'un certain cambrioleur, il y a peu de chance pour que je sois parvenu à lui arracher le moindre de ses secrets. »
Un métis était plus qu'avare des informations qu'il détenait sur ce voleur dont il revendiquait en quelques sortes la propriété avec autant d'empressement qu'une sorcière, mais tant qu'il pouvait respecter la lettre comme l'esprit d'un serment en s'en tenant à des mensonges par omission, il ne demandait pas mieux que de discuter de son principal centre d'intérêt en dehors du détective de Beiker Street et de celle qui se tenait à ses côtés.
« Oh, rassurez-vous, mon idée n'est pas de remuer le couteau dans la plaie d'une défaite. Je voulais simplement connaître votre opinion sur la disparition de votre rival. Ce ne serait pas la première fois que ce gentleman cambrioleur ferait mine de s'éclipser de la scène pour mieux préparer son retour en fanfare quelques années plus tard. Mais il reste néanmoins, cet embryon de doute... cette idée lancinante qu'il faudra bien se décider à faire son deuil pour de bon au lieu de rester dans le déni confortable que vous procure une quelconque illusion.»
La mélancolie avait fait glisser son ombre sur le reflet qu'un écrivain renvoyait à un détective.
« Si vous me pardonnez de commettre une indiscrétion de mon côté, la tonalité de vos paroles ne me semble guère appropriée à de simples spéculations autour du plus flamboyant des cambrioleurs, on aurait plutôt l'impression que vous évoquiez la mémoire d'un ami disparu.»
Yusaku laissa son regard s'attarder sur la pleine lune qui semblait lui cligner de l'œil derrière les nuages nocturnes, lui évoquant le monocle qui avait jadis surmonté un sourire moqueur encadré d'une fine moustache.
« En un sens, c'est bien un vieil ami qui a tiré sa révérence, quelques années plus tôt. Je pourrais m'attarder sur les sentiments ambivalents qu'il pouvait susciter chez moi, mais je ne pense pas que ce bavardage vous apprendrait grand chose, vous les connaissez certainement aussi bien que moi après tout ces mois que vous avez passé emprisonné dans la farandole de cet éternel gamin. Lorsque la police prends la peine de m'embaucher comme consultant, je m'efforce de faire preuve d'un certain professionnalisme, mais vous conviendrez sans peine qu'il est des plus délicat de rester objectif bien longtemps avec ce voleur.»
« Hmm, ainsi vous avez eu la chance de jouer les détectives consultants sur les cambriolages de ma Némésis ? Quelle dommage que vous n'ayez pas pris la peine de faire bénéficier de votre expérience comme de votre expertise à l'inspecteur Nakamori et ses collaborateurs. Et au risque de vous contredire, je vais devoir vous demander quelques précisions sur la nature des sentiments que vous évoques un certain criminel. S'ils étaient réellement similaires aux miens, comme vous le prétendez, et que je m'étais retrouvé dans la même situation que vous, je ne me serais certainement pas cantonné sagement au rôle de spectateur des nouveaux cambriolages du Kid, j'aurais insisté pour la position d'acteur de premier plan. »
Des réflexions qu'Hakuba avait offert au romancier en se caressant le menton dans l'expression typique du détective faisant comprendre à un suspect qu'il n'était pas dupe de son alibi cousu de fil blanc, sans pour autant le remettre en question explicitement.
« Vous avez certainement raison, mais à défaut d'excuse pour m'être montré avare de mon expérience, je peux néanmoins vous offrir quelques unes des spéculations que m'ont inspiré ce voleur. Accordez-leur la valeur qui vous plaira, d'autant plus que c'est un romancier qui vous parle. Mon opinion est que celui qui se dissimulait derrière le monocle du Kid quand j'assistais encore à ses cambriolage, il a bel et bien disparu, quelques années plus tôt. »
« Si je vous comprends bien, ce n'est pas un fantôme que j'aurais poursuivi aux côtés de l'inspecteur Nakamori, mais un simple imposteur?»
« Au vu du talent dont votre adversaire a fait preuve, digne de rivaliser avec celui de son aîné, je pense que le termes de successeur serait plus approprié. Et puisqu'une nouvelle génération est venu occuper la place laissée vacante par l'ancienne, imposer ma présence à celle qui prendrais le relais de mon côté de la barrière m'aurait paru des plus déplacé, les aînés se doivent de laisser la place aux jeunes quand c'est à leur tour de briller sur le devant de la scène. »
« Vous pensez donc que votre vieil ennemi ou plutôt votre vieil ami a pris sa retraite, le temps d'assurer la formation de celui qui prendrait sa relève, vous privant ainsi de l'occasion de répondre à son défi ? »
Un point d'interrogation flotta dans l'atmosphère comme dans la mémoire du père de Shinichi avant qu'il ne dissipe ce fantôme d'un soupir.
« Là encore, ce n'est qu'une opinion, mais je ne penses pas qu'un gentleman de son calibre se serait retiré de la table de Poker de manière aussi cavalière, sans même prendre la peine de nous faire ses adieux. Non, je penses plutôt qu'on l'a forcé à le faire, et vous savez comme moi qu'aucune prison sur terre n'aurait pu retenir le Kid aussi longtemps que ça... Le Kid est immortel, et il est plus que probable qu'un jour ou l'autre, nous le verrons à nouveau planer dans le ciel de Tokyo sans avoir pris une ride, mais celui ou plutôt ceux qui se dissimulent derrière ce monocle en revanche...»
Yusaku laissa sa conclusion se dérouler d'elle-même dans la conscience de ses interlocuteurs.
« Eh bien, Maître, puisque vous avez eu la bonne grâce de m'offrir vos réflexions personnelles, je suppose que la moindre des politesse serait de vous renvoyer la faveur, quitte à devoir vous contredire sur un point. Si vous avez pris la peine de lire le peu d'article que les journaux ont consacrés à ma carrière, vous n'êtes certainement pas sans savoir que pour moi, le whodunnit et le howdunnit s'éclipse derrière la seule véritable question qui mérite d'être posé...»
« Pourquoi as-t-il fait ça, n'est ce pas?»
Hakuba acquiesça tandis qu'une lueur de nostalgie brillait à la surface d'un rétroviseur où sa première rencontre avec un certain voleur se reflétait en même temps que son visage.
« Oui, la seule question qu'il faut se poser, A fortiori vis à vis d'un voleur qui prenait la peine de restituer le fruit de ses larcins à la fin de chacun des cambriolages auquel il donnait des allures de spectacles de prestidigitations de première classe... »
« Une explication des plus limpides viendrait à l'esprit du néophyte qui se pencherait sur cette question. Il n'y avait aucune fin dissimulée derrière les moyens que notre magiciens déployait avec autant de minutie que de culot pour éblouir la police comme la cohorte de ses admirateurs. Si notre mécréant vêtu de blanc a succombé à la tentation du crime, il s'est néanmoins évertué à ce que ses crimes ne laisse aucune victime derrière lui, en dehors de celles de ses plaisanteries, loin de récolter le fruits de ses larcins, il les finançait à fonds perdus sur ses propres deniers. A l'instar de bon nombre de détective et de policiers, mon fils estimait que rien ne pouvait justifier un crime, et paradoxalement, notre cambrioleur serait pleinement d'accord avec lui sur ce point, même s'il aborderait la problématique sous une perspective opposée. C'était le crime lui-même qui constituait sa propre justification, nul besoin de s'embarrasser de prétexte pour s'y adonner. L'amour du risque pousse déjà quantité d'inconscients à se précipiter dans le vide, un maigre parachute en guise de protection face à une chute qui n'aurait rien à envier à celle d'Icare et qui n'est pas si différentes des acrobaties auquel se livrait notre artiste avec un deltaplane improvisé à partir de sa propre cape. Ces casses-cou ne sont pas poussé à ces extrémité par la nécessité, ils vont jusqu'à payer pour se mettre en position dangereuse, la possibilité de s'y rompre les os, voir le cou ne va pas les décourager à faire le grand saut, c'est cette éventualité qui les pousse à répondre à l'appel de ce gouffre qui leur tend les bras.»
Si Yusaku semblait se prêter au jeu, il était évident à son petite sourire comme à l'ironie de ses paroles qu'il ne se serait pas arrêté à une explication aussi superficielle à la devinette que représentait le Kid, quand bien même elle n'était pas dénuée de fondement pour ceux qui avait observé ce voleur de près ou de loin.
« Hehe, je ne pousserais pas l'outrecuidance jusqu'à apposer le qualificatif de fausse sur votre hypothèse, je me contenterais d'en critiquer le caractère partielle. Il ne faut pas laisser l'arbre nous dissimuler la forêt qui lui a donné naissance. Le tout dernier forfait de la carrière de ce fantôme, suite à laquelle elle s'est éclipsé pour la seconde fois, il fait partie des rares exceptions à cette règle tacite auquel il nous avait pourtant habitué. Là encore, une explication des plus limpides nous viendrait en tête... quand bien même elle s'obstinerait à demeurer partielle.»
« Le Kid était réellement un voleur, plutôt qu'un magicien s'amusant à endosser le rôle du cambrioleur le temps d'un spectacle. Depuis le tout début, un seul joyau se reflétait à la surface de ce monocle, celui qu'il a conservé au fond de sa poche avec tout ces mystères lors de sa dernière révérence. Cela complète plus que cela ne contredit ma propre explication néanmoins, autrement pour quelle raison ce voleur aurait-il pris la peine d'adresser ces cartes de visites ornées d'une énigme aux forces de police, s'ajoutant autant de complications qui formaient autant de fioritures inutiles à son seul véritable crime?»
« Je suis on ne peut plus d'accord. Mais la conclusion à en tirer va à l'encontre de votre affirmation de tout à l'heure. Le Kid n'était pas immortel puisqu'il a bel et bien rendu son dernier souffle le soir de son dernier cambriolage, ayant perdu la raison d'être qui avait poussé son créateur à lui donner naissance... Et si le premier artiste n'a pas eu la chance de survivre à son propre personnage, comme vous le soupçonnez, je ne pense pas qu'il en soit de même pour celui qui a achevé son œuvre à sa place.»
Aussi idyllique que soit l'épilogue qu'il venait de décrire, la nuance de tristesse qui imprégnait le regard d'Hakuba, en contraste avec son sourire, là encore elle donnait l'impression qu'un adversaire du Kid faisait l'oraison funèbre d'un vieil ami parti bien trop tôt.
« Votre perspective se comprend et se défend fort bien, mais je vous trouve néanmoins trop catégorique. C'est parce que le Kid est un personnage qu'il dispose d'une vie propre distinct de son créateur ou de son interprète du moment. De la même manière que les méfaits du baron de la nuit se poursuivront bien après ma disparition, même si c'est la plume d'un autre qui les chroniquera à ma place. Quand bien même j'aurais pris la peine de mettre en scène son décès auprès de mes lecteurs avant de tirer ma révérence, n'importe lequel de mes collègues pourra intercaler une infinité de chapitres supplémentaires à son histoire, s'il ne pousse pas le vice jusqu'à faire de la mort d'un baron une simple mise en scène de plus pour tromper ses adversaires. Vous êtes en quelques sortes une démonstration vivante de mes paroles. Ce n'est pas le décès de Conan Doyle qui vous a empêché de redonner vie au personnage qui a éclipsé le reste de sa bibliographie. Pour le meilleur comme pour le pire, si on peut mourir ou faire mourir les autres pour une idée, on ne peut pas tuer une idée. Certains en ont peut-être fait la désagréable expérience avec le Kid, qui sait ? Puisque la vérité derrière sa toute première disparition a gardé tout son mystère...»
Des réflexions dont les ramifications s'enracinèrent progressivement dans la conscience de deux adolescents, allant jusqu'à s'enrouler autours de secrets qu'ils auraient préférés maintenir à l'abri des regards, y compris de leurs propres regards, remuant des souvenirs profondément enfouis en s'immisçant sous le couvercle de leurs cercueils, sans s'inquiéter plus que ça du danger que représentait des spectres qu'il aurait mieux valu laisser emprisonnés sous la surface d'une tombe et des révélations qui méritaient de demeurer immergées dans les eaux troubles de l'oubli.
« Oui, les ombres de certains criminels peuvent continuer de nous hanter, même après avoir été définitivement amputées de celui qui leur a donné naissance... De fait, elles n'en sont que plus dangereuses...»
Mêmes si les pensées du jeune couple s'obstinaient à lui demeurer obscurs, Yusaku pressentait que la silhouette de l'ombre évoqué par le britannique n'était pas celle d'un vieil ami ou de son héritier. Écartelé entre une curiosité brûlante pour un mystère d'autant plus fascinant qu'il ne semblait pas avoir laissé indemne ceux qui y avaient été exposés et la sollicitude vis à vis de deux adolescents qui lui semblaient soudainement plus vulnérables qu'ils pouvaient le prétendre derrière leurs façades arrogantes, le romancier décida de ramener leurs échanges vers la zone de confort du détective.
« Effectivement, les ombres sont d'autant plus fascinantes quand elle ne sont plus délimitées aux contours d'un être de chair et de sang, et donc libre de s'étendre bien au delà des limites qu'ils leur traçaient jusque là. Mais cela ne s'applique pas uniquement aux criminels, Dieu merci, et ce n'est pas un holmésien comme vous qui me contrediras, n'est-ce pas?»
« Certainement pas, mais j'ignorais que vous faisiez partie de notre confrérie informelle, maître.»
Ravi de voir son compagnon de route mordre à l'hameçon, et de constater que l'ennui avait éclipsé des sentiments bien plus sombre sur le visage de sa camarade, qui laissait son regard errer par delà la vitre d'une voiture, se désintéressant visiblement d'une conversation qu'elle jugeait infantile, et manifestant son irritation par un soupir désabusé, Yusaku raffermit son emprise sur son volant tandis que l'autoroute se déroulait devant lui en un sentier aussi sinueux que celui de sa mémoire.
« De facto, toutes ma carrière littéraire a pris naissance lorsque je me suis lancé sur les traces du détective de Beiker Street. Je parles bien de ses traces et non de ses exploits. Ce qui m'a fasciné dans les écrits du docteur Watson, ce n'était pas tant ce qu'il nous racontait que ce qu'il nous suggérait, ici et là...»
Écrivain comme détective partagèrent la même complicité comme le même sourire, sans avoir besoin de passer par l'intermédiaire de la vitre d'un rétroviseur pour le savoir.
« Les Untold stories. »
« Ce journaliste bien connu, qui un matin fût trouvé fou devant une boite d'allumette contenant un ver que la Science ignorait, l'affaire du rat géant de Sumatra auquel le monde n'était pas encore préparé, la répugnante histoire de la sangsue rouge associée à la mort terrible du banquier Crosby... Autant de remarques laconiques qui font tourner notre machine à phantasmes à plein régime. Comment ne pas rêver de mettre la main sur le compte-rendu des singulières découvertes qui furent faites dans le vieux tombeau anglais ? Ou de connaître la vérité sur la disparition de Phillimore qui rentré chez lui pour prendre un parapluie n'a plus jamais reparu?Et ne parlons pas de la cruauté du médecin militaire qui n'a jamais mis ses menaces à exécution, et exposé l'affaire du politicien, du phare et du cormoran à la curiosité du public qu'il venait d'allécher... Quand j'étais à peine plus âgé que le plus jeune de vos collègue à avoir donné du fil à retordre à notre ennemi commun, je rêvais du moment où on mettrait finalement la main sur la vieille malle rouillée et poussiéreuse où Watson avait dissimulé les récits qu'il avait mentionné sans jamais les publier de son vivant.»
« Tu n'a pas tellement changé depuis... et si j'en crois tes éditeurs, tu serais bien la dernière personne sur terre en position de reprocher au docteur Watson de suggérer des histoires au lieu de les écrire.»
Un embryon de gène vint agrémenter la nostalgie du romancier tandis que son épouse prenait un malin plaisir à lui rappeler la présence des obligations qu'il passait le plus clair de son temps à délaisser ou à esquiver.
« Bien des années se sont écoulés depuis, et pourtant, il m'arrive encore de me mettre en quête de cette malle et des trésors qu'elle dissimule...en attendant le jour de sa découverte, je passais mon temps à imaginer le contenu des récits emprisonnés à l'intérieur, j'ai succombé à la tentation d'en rédiger certains, et c'est ainsi que tout à commencé...»
« Vous n'êtes pas le seul à avoir rêvé de mettre la main sur cette malle. Même si je n'ai pas eu recours au même substitut que vous à votre âge. Au lieu de concurrencer le docteur Watson sur son propre terrain, je me suis intéressé à ceux qui ont édités ses histoires à titre posthume, quitte à les traduire dans une langue qui n'était pas celle de Conan Doyle. Un hobby qui a fait le bonheur de mes professeurs de français.»
L'évocation de ce souvenir illumina une certaine lueur d'intérêt qui se refléta sur les lunettes d'un écrivain comme sur le rétroviseur de son véhicule.
« René Réouven?»
« Élémentaire, mon cher...Holmes.»
Phrase qui ne manqua pas de susciter la confusion d'une actrice comme d'une adolescente qui prêtait une oreille discrète à l'entretien des deux passionnés tout en prétendant les reléguer à la périphérie de sa conscience, mais qui accentua le sourire de celui qui maîtrisait également la langue de Molière.
« De tout les pastiches de Conan Doyle, cela reste à ce jour et à mes yeux le plus audacieux, le détective de Beiker street ne m'a jamais autant illuminé que dans un récit où il brillait si magistralement par son absence totale. Un exercice de style qui m'a d'autant plus captivé parce qu'il me faisait découvrir une nouvelle terra incognita à arpenter, et un nouveau défi à relever, reconstituer l'Étrange histoire du docteur Jekyl et de Myster Hyde par dessous la version expurgée derrière laquelle Stevenson l'a dissimulé aux yeux du grand public. Mon collègue m'a également gratifié d'une bonne leçon, même s'il m'est arrivé de l'ignorer à mon plus grand malheur, ne jamais laisser le regard d'une épouse parcourir son récit avant de l'avoir publié.»
Yusaku n'avait pas manqué d'observer la réaction de sa propre épouse avant d'énoncer sa conclusion, il ne fût pas déçu du résultat.
« Hmm ? Est-ce que tu pourrais avoir l'amabilité d'éclairer notre lanterne sur le sens précis de ta toute dernière remarque?»
« Eh bien si l'on se fie aux témoignages de certains de leurs proches, cette très chère Madame Stevenson avait obtenu de son mari qu'il détruise la première version de son plus célèbre récit. »
Le fiel s'entremêla au miel de la tendresse sur la langue d'une actrice.
« Est-ce qu'on lirait encore ce fameux récit si une main féminine n'avait pas procédé à de discrètes rectifications dans l'arrière-boutique?»
« Il est assez difficile de te contredire sur ce point, ma douce, dans la mesure où nous n'aurons jamais accès à l'authentique récit, simplement la version édulcorée que sa chère et tendre lui a supplié de publier à la place, de peur que sa réputation n'en sorte irrémédiablement souillée.»
Qualificatif qui suscita l'intérêt de la seconde femme à partager l'espace restreint du véhicule.
« Souillée, dites-vous ? Est-ce la médiocrité ou bien l'audace de son époux qui avait suscité la frayeur d'une épouse victorienne face à ses écrits?»
« Elle n'aurait sans doute pas parlé d'audace, mais ce n'est pas le talent de l'écrivain qu'elle remettait en question, plutôt le sujet au service duquel il venait de le mettre. Je ne sais pas si vous avez lu le récit en question, mais si ce n'est pas le cas...»
Akako secoua la tête sans la moindre pudeur.
« Je vous confesse bien volontiers cette lacune dans mon érudition, d'autant plus que l'histoire en question a imprimé une marque suffisamment profonde sur la postérité pour que tout un chacun la connaisse sans prendre la peine de la lire. Après tout, de nos jours, je vous mets au défi de trouver une seule lectrice susceptible d'être choquée par le coup de théâtre que représente la révélation de la véritable nature de Hyde.»
« Atteindre un tel degré de notoriété que vos écrits ne valent même plus la peine d'être lu, j'ignore si un écrivain pourrait se réjouir de ce degré de réussite. Quoiqu'il en soit, si la nature et en quelques sorte l'identité du criminel est effectivement dévoilé, il demeure un angle mort de taille, sa perspective, cette zone d'ombre où Edogawa Ranpo déploiera la pleine mesure de son art quelques décennies plus tard, et c'est précisément cette part du mystère qui a cessé depuis bien longtemps d'en être un qui a suscité la frayeur d'une épouse. Pour reprendre les termes de Réouven, un manuscrit où les crimes et les forfaits de Hyde seraient énumérés, décrits dans le détail, chantés, magnifiés, portés à une dimension lyrique. Comme il se doit, mon collègue n'a pas poussé le vice jusqu'à rédiger le manuscrit en question...»
S'il en jugeait à l'expression de sa camarade tandis qu'elle glissait son propre doigt sur ses lèvres pour en souligner les contours voluptueux, Hakuba commençait à deviner le germe d'une certaine fascination déployer ses racines dans l'imagination d'une adolescente. Fallait-il s'étonner de la fertilité inquiétante de ce terreau au vu des suggestions des plus dérangeantes qu'elle lui avait murmuré sur le rebords d'une plage?
« Une décision des plus sage si vous voulez mon humble avis, j'ignore si votre collègue a seulement la moitié du talent que vous semblez lui attribuer, mais peu importe la quantité d'efforts qu'il aurait fourni dans la rédaction de cette Bible du Mal, le résulta pâlirait immanquablement en comparaison de ce que le lecteur ou la lectrice s'imaginait au vu des promesses de la quatrième de couverture.»
« C'est ce qui fait tout le délice de ce paradoxe. D'autant plus que Réouven s'attarde sur la réactions des lecteurs du manuscrit sans nous en livrer le moindre détail concret. Une ode sulfureuse à la beauté du Mal auquel le génie littéraire aurait donné un attrait pratiquement irrésistible au point que personne ne pourrait ressortir indemne suite à sa lecture. Tant et si bien que les seuls à avoir tenté l'expérience se sont par la suite engagés sur la route du crime jusqu'au point de non retour, à commencer par le tout premier, celui dont l'identité ne nous est révélé qu'à la conclusion du roman...»
« Intéressant... et je ne parle pas du récit ou de l'artifice littéraire de votre collègue, mais plutôt de la tentation à laquelle il vous a exposé et que vous nous vous avez évoqué à demi-mot, devenir l'auteur d'un tel manuscrit. J'ose espérer que le jour où vous vous déciderez à relever le défi pour de bon, vous nous confierez le manuscrit en question sans l'exposer au regard réprobateur de votre chère et tendre.»
Le romancier répliqua au sourire vénéneux de la sorcière par une expression amusé.
« Si je peux pas dénier tout à fait cette accusation, après tout, j'ai revendiqué Ranpo parmi mes prédécesseurs littéraires, ce n'est pas tant la rédaction d'un tel manuscrit qui me fascine que son existence potentielle. Même si la littérature est riche d'approximation en la matière, ne serait-ce que Les chants de Maldoror ou Le Jardin des supplices, en plus de Juliette ou la prospérité du vice, ou encore certains des recoins les plus dérangeants que l'on peut rencontrer au cours d'une promenade sur la rivière d'Edo, je ne pense pas qu'un seul écrivain aient suffisamment de perversité et de génie pour que sa plume puisse donner naissance à un virus mental aussi virulent que celui suggéré par Réouven. Néanmoins, j'ai eu l'occasion de rencontrer un candidat crédible dans ma quête...au point que j'hésite encore à ouvrir les pages de ce livre si particulier malgré tout les efforts qu'il m'a fallu déployer pour en dénicher l'un des rares exemplaires à avoir survécu au pilon comme à la censure... »
« Vraiment ? Je vous soupçonnerais volontiers d'avoir recours au même trompe-l'œil suggestif que celui de votre collègue, le contenu de l'ouvrage en question, s'il existait réellement, ne serait jamais à la hauteur de l'aura dont vous essayez de l'entourer à nos yeux comme aux vôtres. »
Une adolescente et une adulte se jaugèrent mutuellement du regard dans une scène qui n'avait rien à envier aux confrontations qui s'étaient jadis déroulé entre le plus talentueux des prestidigitateur et celle qui revendiquait pour son propre compte la seule véritable magie digne de ce titre, avec une tension suffisamment intense par delà leurs attitudes nonchalantes pour qu'un métis sente une pointe de jalousie s'entremêler à son amusement, aujourd'hui comme hier.
« Au vu de tes remarques assassines vis à vis de mes livres favoris, je ne pensais pas te voir manifester un tel intérêt pour la littérature, un jour. »
« Ah, mais mon petit Saguru, saches que si j'ai le plus grand mépris pour ceux qui préfèrent s'attarder dans leurs fantaisies enfantines au lieu de se décider enfin à passer à l'âge adulte, j'aurais toujours le plus grand respect pour les artistes, au point de les traiter sans problème d'égal à égal, à la différence des magiciens falsifiant des lettres de noblesse bien plus prestigieuses que leurs tour de passe-passe qui se font trop souvent passer pour ce qu'ils ne sont pas. Sais-tu par quel terme était désigné la magie, la véritable magie, dans ses formes les plus anciennes ? L'Art. Ce n'est pas un hasard. Le langage de la magie désigne autant l'écriture ou les productions artistiques que les événements surnaturels, Toute acte de création artistique est littéralement magique. Par la manipulation des mots, des images ou des symboles, une création peut envoûter, altérer la conscience, changer ce qu'on perçoit du monde...et donc, le monde lui-même. De ce point de vue, qu'est ce qui la distingue de la magie ? Si on se fie à la définition du terme de Magick, avec un K, que le grand Aleister Crowley avait façonné pour faire cesser une fois pour toute toute confusion entre notre caste et les amuseurs publiques comme le Kid, il est impossible d'établir la moindre différence entre l'Art au sens occulte et l'art telle que le comprenne la plupart des mortels, la science et l'art de produire des changements dans le monde en conformité avec la volonté. »
Des paroles qu'elle lui avait murmuré avec un sourire plus énigmatique que jamais sans cesser de caresser le chaton de sa bague, des paroles dont le venin avait été adoucies par une certaine forme de tendresse quand elle évoquait le mépris dont elle prétendait encore gratifier les éternels gamins qui gravitaient autour d'elle.
Et si les remarques de l'adolescente avaient suscité l'intérêt d'un romancier, aucun rancœur ne se reflétait dans les yeux de son épouse pour autant, ce n'était pas l'expression d'un séducteur face à une proie alléchante qu'elle avait déchiffré sur le visage de son mari, plutôt l'expression d'un éternel enfant qui par moment n'était pas aussi différent de son fils qu'il pouvait le prétendre, un enfant qui avait trouvé une nouvelle camarade de jeu. Ce qui offrait un contraste des plus attendrissants avec la fascination de ce détective britannique qui par dessous l'arrogance de son sourire de façade semblait ensorcelé par sa compagne au sens propre comme au figuré.
« Une perspective des plus intéressantes... d'autant plus qu'elle en vient à confirmer ce que je soupçonnais depuis toutes ces années, c'est bel et bien une sorcière que j'ai eu le malheur d'épouser.»
Lorsqu'il serait amené à se glisser sous les draps du lit conjugal, cette nuit, Yusaku aurait l'occasion de savoir s'il avait dégoupillé une grenade par cette petite provocation malicieuse ou convaincu une succube des plus envoûtantes de lui accorder ses faveurs, les deux possibilités semblant se superposer dans le regard de sa dulcinée.
Pensées qui étaient voisines de celle d'un détective à l'instant présent, alors que deux couples semblaient s'harmoniser au même diapason, chacun de son côté, par delà la distance des générations, inconscients de l'ombre qui planait au dessus des quatre occupants du véhicule.
Et comment aurait-il pu en aller autrement ? Le romancier n'était pas allé jusqu'au bout de l'exposé de l'objet de ses recherches, et de leur côtés, deux adolescents avaient gardé pour eux cette rencontre funeste qu'ils avaient eu l'occasion de faire dans les rues de Londres, aux côtés du Kid, quelques mois plus tôt... et si la route de l'un était en direction de l'avenir tandis que celles empruntés par les autres se déroulait dans le passé, elles se rejoignaient toutes deux au même point, le mystère qui continuait d'envelopper de sa pénombre le plus illustre criminel de toute l'histoire.
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