Chapitre 23

Disclaimer : tous les personnages évoqués et présents ici appartiennent à Masami Kurumada.

Notes : Et voilà, c'est le dernier chapitre avant épilogue. C'est un peu stressant 8D ! Je pense que je vais être triste de finir, j'ai pris beaucoup de (temps XD) plaisir à faire cette fic ! Mais je me suis bien amusée. J'espère que ce chapitre vous plaira.

La correction sera faite quand j'aurai tout terminé, je pense.

Merci beaucoup pour vos reviews, ça me fait très chaud au cœur ! J'essaie de répondre au fur et à mesure en privé, malgré les bugs du site. Si je vous ai ignoré.e, ce n'est sûrement pas volontaire, n'hésitez pas à me le signaler.

Bonne lecture !


Bouleuterion, à l'aube :

Lorsque les six serviteurs d'Hadès s'étaient retrouvés, à quelques mètres du monument, on avait cru bon de les laisser seuls un moment. Mais quand Rhadamanthe avait aperçu ses trois subordonnés, il n'avait eu d'autre réaction que de retourner dans la pièce de marbre, envoyant silencieusement l'ordre de le suivre. Queen suivit le premier sans délai, mais Minos avait barré la route à Sylphide. Valentine était donc resté avec lui. Eaque, qui attendait seulement que le Griffon finisse, patienta également.

Pendant ce temps, à l'intérieur, Queen s'était donc retrouvé seul avec Rhadamanthe. Le Spectre se tenait droit, la tête basse, le regard noir. En face et plus grand que lui, les bras croisés dans le dos, la Wyverne ne daigna pas lui adresser la parole, attendant d'abord que les deux autres arrivent. Le silence était étouffant : avec ou sans surplis, l'autorité du Juge était indiscutable. Il marchait seulement de long en large devant le Spectre qui ne savait plus s'il devait se faire oublier ou s'il devait, au contraire, manifester sa présence pour que cette pression bouillante retombe. Et puis, il y avait autre chose, qu'il avait tout intérêt à dissimuler au plus profond de lui. Alors Queen se borna à fixer le sol et les pieds de Rhadamanthe qui allaient et venaient, desserrant les dents quand il y pensait, pour être le plus illisible possible devant le Juge —vain espoir. Il était pourtant persuadé qu'il serait heureux de le revoir.

Et puis que faisaient Valentine et Sylphide ? Pourquoi Minos avait-il retenu Sylphide ? L'idée qui foudroya son esprit ensuite et manqua d'emporter sa raison d'un seul coup fut qu'ils étaient exactement un Spectre pour un Juge. Queen pâlit et un réflexe lui échappa : un regard affolé vers Rhadamanthe.

Le Juge le vit. Et il soutint son regard de la manière la plus limpide et la plus calme du monde.

C'est à ce moment-là que Sylphide et Valentine arrivèrent. Queen ferma les yeux de soulagement une fraction de seconde, sans se retourner. La peur qu'il avait eue de les perdre eux aussi, repartie aussi violemment qu'elle était venue, lui donnait mal au crâne et mal au cœur. La voix du Juge, impérieuse, retentit enfin :

« Ne fermez pas la porte. »

Le Basilic fut surpris mais lâcha aussitôt la poignée. Sans se demander pourquoi leur confrère était toujours debout, une fois placés à côté de lui, Valentine et lui eurent le réflexe de plier un genou. La voix de la Wyverne se fit entendre de nouveau :

« Ne vous agenouillez pas. »

Les deux Spectres se redressèrent aussitôt et échangèrent un regard, mais chacun trouva son voisin aussi perdu que lui-même.


Sanctuaire, arène :

Le Lion fut le premier arrivé. Ayant choisi un endroit où les premiers rayons du soleil pourraient l'éblouir, il s'assit, coudes sur les genoux. La lumière orange lui fit fermer les yeux. Il se sentait bien, baigné de lumière. Il se mit à penser. Cette bonne vieille arène. Elle avait été le théâtre de beaucoup de souvenirs, pourtant il n'eut pas la moindre envie de sourire. Son regard tomba sur le sable que le soleil n'atteignait pas encore, et il songea à la page qui se tournerait bientôt.

Et à ce qu'il en resterait.

Après réflexion, Aiolia n'était plus tellement sûr de vouloir en voir le bout.


Bouleuterion :

« Vos surplis. »

Ils s'étaient tous préparés à ce moment, mais cela n'enleva rien au formidable malaise qui s'était installé entre eux. Sylphide répondit le premier :

« Celui de la Mandragore est sous les décombres, devant le... Mur... »

Pas de réaction visible. Juste un regard impérieux, qui pesait lourdement sur ses épaules et qu'il sentait sans même ouvrir les yeux. Il poursuivit :

« … en morceaux. Le mien a été désintégré derrière le Mur. Celui de la Harpie est...

- Au Cocyte. Murmura l'intéressé qui, de nouveau, voulut voler à son secours.

- Qu'est-ce que tu foutais derrière le Mur, Basilic ? » Interrogea le Juge après avoir poignardé la Harpie du regard.

Sylphide eut un rire nerveux.

« Eh bien... Le Chevalier du Dragon passait... Bafouilla-t-il en regardant ses pieds. Je devais l'arrêter et…

- ... Seul ? »

Le reproche était insupportable. Le Spectre envoya un regard bref dans la direction de Queen qui fermait les yeux douloureusement, puis hocha la tête. Il s'attendit alors à une réprimande mémorable et méritée, ne parvenant pas à cerner l'humeur de son supérieur. Mais plusieurs secondes passèrent et rien ne se produisit. Incroyable. Angoissant.

« ... Ça va être chiant à réparer, haha. »

Et ça, c'était le signe que Queen perdait ses moyens.

« Tu sais bien que non, Queen...

- Ha ouais ? Ouh ! J'ai trop envie de te voir balayer les décombres, Syl' ! »

Le Juge les observait en silence, le regard acéré : Sylphide faisait tout pour détourner l'attention de ses frères d'armes, Queen disait juste n'importe quoi pour compenser, et Valentine ne compensait rien du tout, attendant passivement que le ciel lui tombe sur la tête. La Wyverne les interrompit brusquement :

« Silence ! »

Il fut obéi à la seconde. Première chose. Ensuite, il fallait remettre quelques points sur les « i ». Rhadamanthe les observa encore et plissa les yeux : quelque chose clochait. Il cessa ses allées et venues devant le rang de ses Spectres décontenancés et se planta devant la Harpie, qui n'osait pas relever les yeux. A ce stade, Sylphide n'était pas sûr que les nerfs de son frère d'armes tiendraient le coup.

Et pour cause, le regard de son supérieur avait immédiatement repoussé Valentine sur le chemin accidenté de sa fierté. La colère était immense. C'était une rage sourde, survivante de l'impossibilité qu'il avait eue de tout résoudre au grand silence et de laquelle Myu avait déjà essayé de le détourner. Mais ce n'était qu'une rage née de la rage, parce que l'espèce d'âme en peine qu'il était ne voudrait plus rien résoudre autrement. Alors après l'avoir fixé longuement, la Wyverne prit la parole presque calmement :

« Bon travail, Valentine. »

Sidération de l'intéressé, qui n'eut pas le temps de se remettre de ce foudroiement qu'il entendit encore :

« Tu as fait ce qu'il fallait. »

Rhadamanthe ne le lâcha pas des yeux tant qu'il ne vit pas l'accès de rage s'y désamorcer. Ce qui se produisit miraculeusement quelques secondes plus tard. Il le savait. Alors, satisfait et ignorant l'immense choc qu'il venait de donner à son subordonné, le Juge poursuivit comme si de rien n'était :

« Assez traîné. Minos et Eaque sont déjà partis. »

Puis il sortit du monument, aussi simplement que cela.


Arène du Sanctuaire :

Après Aiolia, ce fut au tour d'Aldébaran d'arriver. Puis de Shaka. Assis ensemble, ils virent ensuite les jumeaux arriver et s'adosser à une colonne, loin d'eux. Aiolia était inquiet. Il hésita à dire quelque chose au Taureau et à la Vierge avant que tout le monde n'arrive, mais il se découragea. Puis Shura vint et s'installa un peu à l'écart, lui aussi. Camus et Milo arrivèrent ensemble et se placèrent entre Shura et le groupe des trois premiers, pour resserrer un peu les rangs. Le Verseau devrait supporter le plein soleil le temps de la réunion.

« Aphrodite vient pas ? Demanda Milo à Shura.

- Non. Il ne veut pas le laisser seul. Et à vrai dire… Je ne préfère pas non plus. »

La déclaration du Capricorne avait attiré l'attention des cinq Chevaliers présents. Il soupira silencieusement et se crut obligé de poursuivre, baissant d'un ton avec pudeur :

« Il va mieux, oui. Ce n'est pas brillant, mais c'est mieux. Merci Shaka. »

Camus eut un bref hochement de tête puis reporta son attention vers l'arène. Le Chevalier de la Vierge eut un très bref sourire en signe de réponse.

« Il nous faudra être présents les uns pour les autres, désormais. J'insiste. Énonça le Verseau calmement.

- Y'a du boulot. Répondit Aldébaran. Mû viendra pas non plus. Il est mort de fatigue. Du coup Kiki s'inquiète. Il faut qu'ils arrivent à sortir de tout ça tous les deux. »

Milo fit un geste aux jumeaux pour qu'ils les rejoignent. Kanon —ou Saga, de loin, difficile à dire— lui fit des gestes incompréhensibles, alors le Scorpion se leva pour les rejoindre. Camus reprit :

« Je vais peut-être en heurter certains ici et je vous prie d'avance de m'en excuser. Mais je crois que si nous voulons restaurer notre fraternité de manière durable, nous ne devons plus séquestrer nos pensées comme nous le faisons.

- Séquestrer nos pensées ?

- C'est notamment à toi que je pensais, Aiolia. »

Le Lion écarquilla les yeux. Au fond de lui, l'inquiétude grandit à mesure que le regard grave du Verseau le sondait. Regard qu'Aiolia trouva aussi perçant qu'indulgent. Il eut un pincement au cœur.

« Notre retour nous est incompréhensible. Poursuivit Camus. C'est un véritable mystère dont nous aurons peut-être la réponse avant de quitter ce lieu. Songez-y. Cette réponse deviendra inadmissible dès lors que nous la connaîtrons. C'est inévitable. »

Shaka hocha lentement la tête.

« Que veux-tu dire ? Demanda Shura.

- Je pense que… Ce que le mystère garde pour lui est moins lourd à porter qu'une réponse qui ne justifiera jamais pourquoi certains se sont relevés, et pas les autres. »

Aiolia baissa les yeux.

Shura détourna le regard et se tut un moment. Comme pour respecter ce malaise, Camus fit une pause avant de reprendre, d'une voix tout aussi claire mais plus douce :

« Cette réponse, si elle vient, nous révèlera une terrible injustice. Il faut nous y préparer.

- Injustice, dis-tu ? C'est dangereux, ce que tu sous-entends là, Camus…

- Dangereux peut-être, mais humainement indéniable, Shura. Douloureux, certes, mais ce que vit Mû nous le crie aux oreilles : notre retour a renoué les deuils et ramèneront certains d'entre nous à des temps qu'ils ne voulaient pas revivre. »

Tout le monde se tut et Camus lui-même laissa le temps aux autres de penser. Au bout d'une longue minute, Aiolia voulut répondre mais il ne fit pas confiance à sa voix. Alors il se tut, la gorge serrée et ce doute horrible dans la tête : comment s'en sortir, à présent ?

« Je crois que tu as raison. Acquiesça Aldébaran.

- Ce n'est pas moi qui ai raison, ce sont nos âmes humaines qui ne se contenteront jamais de l'obscurité pour vivre. »

Nouveau silence, que brisa Shaka :

« Nous étions si jeunes, à l'époque…

- Je ne vous en veux pas. »

Aiolia avait brusquement éprouvé le besoin de se défendre de tout son cœur, mais s'était tu juste après. Camus le regardait calmement, ainsi qu'Aldébaran, comme s'ils attendaient. Cette fois, il était temps de l'écouter vraiment. Ce moment, Aiolia l'avait tellement attendu étant enfant. Maintenant, il ne savait plus quoi dire. Pour mettre fin au malaise, Camus reprit d'une voix posée :

« La différence entre autrefois et aujourd'hui… C'est qu'aujourd'hui nous sommes tous des adultes, et que nous sommes en mesure de nous promettre une chose : nous allons nous soutenir de toutes nos forces. »

Son regard chercha un instant Milo, qui discutait avec Kanon.

« Plus personne ne doit être seul. » Conclut le Verseau.

Le Lion sentit une émotion énorme lui serrer la gorge de nouveau. Il serra les dents et fixa l'arène sans rien dire.

Les derniers mots de Camus, quant à eux, furent accueillis par un hochement de tête d'Aldébaran et de Shaka. Shura décortiquait encore ses propres pensées quand Milo revint avec les Gémeaux, qu'on salua.

« Faites place ! Fit Milo en retournant à la sienne. T'en fais une tête, Aiolia. Ça va ?

- Au fait, Sorrento est parti ? Demanda Shaka pour détourner l'attention du Scorpion.

- Oui, dès qu'il a pu. Ricana Aldébaran. Il était pas à l'aise.

- Et Shun, des nouvelles ?

- Parti dormir. June et Kiki sont avec lui. »


Sanctuaire, Maison de Céphée :

Sa tête pesait lourd sur l'oreiller et le sommeil semblait invincible. Shun était cloué au lit, vaincu par le sommeil comme s'il en avait été privé pendant des nuits entières. Au fond de son esprit asséché, une idée désaltérante. La seule :

Que repoussent les Fleurs d'Elysion.

Une main passa dans ses cheveux. Comme il était difficile d'ouvrir les yeux... Pourquoi était-il si fatigué ?

Que le repos leur soit possible.

Puis une voix, familière, venue comme de nulle part :

« Tu as essayé de toutes tes forces et tu as réussi. Je suis fier de toi. »

Shun voulut ouvrir les yeux, bouger pour voir la seule personne dont pouvait émaner cette voix si chère, mais son corps l'emprisonnait si bien dans cet état au-delà du sommeil que c'en était effrayant. Son esprit s'agita brusquement alors et il ne parvint qu'à articuler :

« Maître ! »

Il faisait jour. Il le savait à cause des althéas dehors. Ils étaient baignés de lumière. Comment le savait-il ? Par un raz-de-pensée qui lui était venu. Un déferlement de mots, de visions et d'émotions l'indignation brûlante, la compassion pure, étouffées profondément sous terre. Il en avait décidé ainsi il y a longtemps.

Pourvu que le repos soit possible.

Puis vinrent les images, les voix et les sensations à la fois confuses et bouleversantes, qui s'immisçaient entre les pensées : une place pour les morts, une voix pour les oubliés, les honneurs rendus à tous ceux qui ne s'étaient pas relevés. Le deuil sans fin d'Aiolia, celui de Mû, la culpabilité des autres, il les entendait d'ici. Toutes ces âmes malades, arrachées au repos contre l'ordre de la nature elle-même, et forcées encore au deuil.

Et qui ne peuvent pas reposer.

Tout ceci traversait son âme et inondait ses perceptions à une vitesse qui aurait broyé n'importe quel esprit humain. Pas le sien.

C'était ce qu'on attendait de lui. C'était ce qu'il avait toujours fait : accorder son attention et sa compassion à chaque chose.

Une attention et une compassion mesurée et paisible, qui estime chacun à sa juste valeur : celle qu'on doit à tout ce qui vit.

Puis la pensée de ses frères lui assaillit l'esprit brutalement. Ikki, Hyoga, les autres. Et leur absence, lourde. Des flammes. Des Fairies partout. Il est temps de rentrer, disait une voix dont il n'était pas sûr qu'elle ne soit pas la sienne. Et la peur, qu'il savait instinctivement logée dans certains cœurs, ce qui brisait le sien. Et cette main qui en saisissait une autre dans le noir, il le savait aussi. Je n'ai pas peur. Je remercie les dieux de m'avoir fait naître à la même époque que toi, lui semblait-il entendre de quelque part et d'un moment où il n'était pourtant pas là. Comme il avait pitié d'eux, à présent. Comme tout ceci avait mal tourné. Parce que la peur de mourir, c'est comme l'envie de vivre. Et celui-là qui pleurait, genoux à terre et les mains dans les siennes. Pourquoi as-tu fait ça ? - Je ne sais pas, mon dieu... Je ne sais pas... Son esprit s'agitait encore inlassablement dans l'immobilité de son corps et mêlait aux odeurs familières du lieu où il n'était même pas sûr de se trouver, celles d'une autre vie qu'il connaissait sans pouvoir les nommer et qui le paralysaient, dans un sommeil trop semblable à la mort.

Puis la même voix, lumineuse :

« Shun. Laisse ces pensées, elles ne sont pas les tiennes ! »

Cette chère voix avait soudain étouffé toutes les autres, chassa les images, apaisa les pensées et fit cesser un instant le balancement insupportable de son âme.

« Maître...

- Ce ne sont pas les tiennes.

- Où êtes-vous ?

- Un peu perdu. Un peu comme toi. »

Ces mots lui broyèrent le cœur. Au prix d'un effort mental surhumain et dans un élan d'alarme qui donne toutes les forces, Shun parvint à se redresser d'un coup et chercha autour de lui. Il vit qu'il était seul, dans la pénombre d'une chambre : quelqu'un avait fermé les volets, plongeant la pièce dans une obscurité propice au repos. En tâchant de ralentir sa respiration, il sentit qu'il faisait chaud. Mais le silence s'était fait, enfin. Le Chevalier de Bronze voulut incliner son regard vers ses mains tremblantes, se croyant enfin sorti de cet état étrange mais soudain les sons, les sensations et le flot immatériel des âmes revinrent saturer ses perceptions : de nouveau les voix, de nouveau ces images et de nouveau ce corps de pierre. Ses paupières retombèrent lourdement sur ses yeux et il fut renvoyé au plus profond du sommeil une seconde plus tard, dans cette mer furieuse qui voulait bercer plusieurs mémoires à la fois.

« Maître... !

- Je suis fier de toi, Shun. »

Et le désordre de son esprit commença à se diluer de nouveau. Le disciple l'appela encore :

« Est-ce que ce monde sera toujours aussi douloureux ?

- Cette pensée ne t'appartient pas. Laisse-la partir, Shun. »

L'espace d'une seconde seulement, un calme parfait se fit. Les voix s'apaisèrent un peu et les visions retinrent leur flot insoutenable, avant de reprendre au moment où le Chevalier de Bronze redemandait :

« Mais j'ai besoin de savoir pourquoi et combien de temps ils devront encore y errer… !

- Shun, écoute-moi : douloureux, il l'est parfois. Mais parfois, il est merveilleux.

- Les voir souffrir et ne rien pouvoir faire... ! Je voulais qu'ils dorment… De quel droit… De quel droit, alors que j'en disposais ! »

Le vacarme se fit assourdissant. Insoutenable. Jusqu'à ce que :

« Shun. Songe à tout ce réconfort que tu nous as apporté. »

L'apaisement revenait, progressivement.

« Maître, pourquoi est-ce que je ne peux pas vous voir ?

- Ne t'avise jamais de me retrouver si tôt.

- J'aurais voulu vous demander pardon...

- Le sentier que tu foules, Shun, est empreint de dignité. Tu ne nous dois rien, nous te devons tout. »

Un calme plus grand encore suivit cette pensée.

« Mais si je n'étais pas parti, à ce moment-là, si...

- Je suis si fier de toi. Nous te devons tout. »

Tout se tut.

« … Maître, votre voix, elle a fait taire toutes les autres…

- C'est que tu es vivant. C'est mieux comme ça. »

Le calme était si profond, tout à coup.

« Je ne vous ai jamais assez remercié...

- C'est moi qui te remercie, du fond du cœur, Shun. Tu ne dois pas être triste. Je suis parti sans regret.

- C'est pour cette raison que vous n'êtes pas revenu ?

- J'ai eu des disciples merveilleux et dignes de leurs armures. Tu as sauvé le Sanctuaire et bien plus encore. Je n'ai aucune raison de m'inquiéter. »

Un sourire éclaira le visage endormi du Chevalier d'Andromède :

« Je souhaite, de toute mon âme, que l'être merveilleux que vous étiez reçoive en paiement de sa bonté le séjour des Bienheureux. »

Alors il fut submergé par une intense vague de gratitude, et s'endormit paisiblement.


Sanctuaire, arène :

Les jumeaux, entre temps, s'étaient installés à côté du groupe. A présent, ils étaient tous en plein soleil. Quelques minutes plus tard, on vit Minos et Eaque arriver, leur jeter un regard, et aller s'installer suffisamment loin sur les gradins —on jura voir une expression de dédain total sur le visage du Griffon, ce qui fit rire Kanon. Puis Rhadamanthe et les derniers Spectres les rejoignirent et tout ce monde n'attendit miraculeusement que cinq minutes avant que Saori n'arrive pour se placer au centre de l'arène.

« Y fait trop chaud dans ce pays… » Se plaignit Queen, à voix basse parce que Rhadamanthe était là.

Sylphide lui donna un coup de coude pour qu'il se taise. Athéna ne les fit pas attendre davantage :

« Bonjour à tous… Je suis heureuse que vous soyez venus. »

Un soupir de mépris presque imperceptible émana de Rhadamanthe, dont le regard dévisagea sans honte l'ensemble des présents. Minos, placé entre ses frères, prit la pose en s'adossant aux gradins et en croisant les jambes. Eaque regardait la déesse, ses mains croisées devant le bas de son visage et les coudes sur ses genoux. A côté de leur supérieur, Valentine, Sylphide et Queen en bout de rang tâchaient de se faire oublier.

« A l'issue de la discussion sacrée qui s'est tenue dans notre Sanctuaire, je vous dois, moi Athéna, le véritable résultat de cette Guerre. »

L'acoustique du monument permettait à sa voix d'être audible de tous. Marquant une pause, elle parcourut l'espace de ses yeux anciens : en face d'elle, c'était tellement plus que la fatigue, que le découragement, que la peur, à laquelle elle devait remédier.

« Chevaliers d'Or... J'espère que vous avez gardé mes paroles à l'esprit et que vous transmettrez celles-ci à ceux qui n'ont pas pu venir. »

Les concernés hochèrent la tête en silence, se reposant sur sa voix sans oser laisser entendre la leur.

« A vous, Spectres, suite à la discussion qui s'est achevée cette nuit, il faut que vous sachiez que la vie ne doit en aucun cas vous être accordée... »

La très courte pause, qui fut peut-être volontaire de la part de la déesse, n'eut pas l'effet escompté : personne ne sembla réagir, pas même les concernés. Valentine semblait prisonnier de ses pensées, Sylphide l'observait du coin de l'œil avec angoisse et Queen eut une sorte de sourire ému qui ressemblait un peu trop à du soulagement. Alors il passa nonchalamment son bras gauche autour des épaules de Sylphide et son autre main se posa presque pieusement sur la place vide à côté de lui, évoquant celui qui manquait.

« … Elle vous est due. »

A ces mots et pour tous, ce fut comme si un bruit de fond venait de prendre fin brusquement. Les trois regards se plantèrent sur la déesse, qui leur sourit avec une bienveillance presque maternelle. Sylphide et Queen se regardèrent l'un l'autre : le premier incrédule, le second complètement perdu.

« Ainsi les vivants, dès aujourd'hui, reprendront paisiblement leur vie de mortels... »

Alors on vit Queen bouche bée il crispa brutalement son poing droit sur la pierre. Ensuite il souffla quelques mots inaudibles précipitamment tandis que le Basilic serrait son épaule avec force : il le savait, lui, à quel point ça ne passerait pas.

Après avoir envoyé un regard préoccupé en direction de la Mandragore, Valentine avait tout de suite cherché les réactions des Juges. Son dernier échange avec Rhadamanthe, qui lui avait d'abord fait l'effet d'un électrochoc, l'avait finalement et incroyablement apaisé. Mais les frères millénaires n'avaient pas pour habitude d'être lisibles : placé à côté d'eux, la Harpie ne pouvait apercevoir que le visage de son supérieur direct, le moins lisible des trois. Athéna poursuivait sa tirade d'une voix claire et si empreinte de force :

« … La place de l'être humain, de celui qui est né la première fois comme la dernière... est dans ce monde imparfait et digne d'être défendu... »

Son regard allait et venait très régulièrement vers les Juges, comme pour graver ses paroles. Son ton, lui, s'était fait implacable : empli d'une conviction puissante, il ébranla à peu près tous les mortels présents. A peu de chose près : un infime grognement se fit entendre à la gauche de Valentine. Rhadamanthe perdait-il patience ?

« C'est la paix qui vient d'être décidée. L'ordre vient de plus haut que nous, c'est un ordre indiscutable, mais c'est enfin une véritable bonne nouvelle. »

L'incompréhension fit tomber un silence plus lourd encore du côté des trois Spectres, qui cherchèrent en vain des réponses dans les regards vides de leurs Juges. Sylphide plissa les yeux et, sans lâcher l'épaule de Queen, envoya un regard interrogateur à Valentine, qui lui rendit à peu près le même. La déesse poursuivit :

« … En conséquence de quoi, Spectres, il a été convenu que les Etoiles Terrestres et Célestes renaîtraient au prochain cycle en même temps que vous et avec vous, affranchis du mala de la Vierge aussi longtemps que la paix sera maintenue. Vous aurez tous, avant de renaître, bu au Lêthê et reprendrez une vie normale, l'âme soulagée de la mémoire. »

Si les Chevaliers d'Or étaient seulement et extrêmement attentifs, les Spectres jetaient des regards incertains à leurs supérieurs, spécialement à Rhadamanthe qui se trouvait naturellement le plus près d'eux. Sauf Queen qui ne bougeait plus, livide.

Les Juges, de leur côté, attendaient tout simplement la fin. La conclusion de cette histoire devenant officielle, la fatigue réclamait sa part. Seul Rhadamanthe ne semblait pas ici plus mal à l'aise qu'ailleurs. Seulement, son regard couvait trop de violence pour qu'on ait vraiment envie de le sonder. L'expression de Minos était fermée à double tour. Eaque semblait, quant à lui, le seul à encore montrer de l'intérêt pour les mots d'Athéna :

« Spectres… Ainsi que mes Chevaliers, vous avez trop atrocement payé nos discordes et il est temps que cela cesse. Vos âmes d'êtres humains ont toutes été ravagées par la guerre. Alors je voudrais que vous compreniez, aujourd'hui, avant de franchir le seuil de ce lieu sacré pour la dernière fois, la raison pour laquelle cette décision a été prise. »

Le silence était si lourd entre chaque réplique de la déesse.

« Pendant ces semaines, qui furent si difficiles pour certains d'entre vous... Qu'avez-vous appris ? »

Silence. Aucun d'eux n'osa répondre. Cependant la déesse attendait, ses yeux fixés sur les trois subordonnés infernaux. Alors Rhadamanthe éleva la voix :

« Ils n'ont rien à vous dire. »

S'étant levé le premier d'entre tous, alors que ses Spectres le regardaient avec une attention nouvelle, le Juge reçut des regards foudroyants de la part de la majorité des Chevaliers d'Or présents. Athéna, cependant, ne s'en offusqua pas :

« Il est important qu'ils comprennent que s'ils se trouvaient entre ces murs sacrés, Rhadamanthe, ce n'est pas parce que j'ai moi-même souhaité la paix. Ou plutôt… Je la souhaitais naturellement, mais ce n'est pas moi qui l'ai demandée. Nous ne sommes pas ceux qui prions mais ceux qui sont priés. »

Du côté des Chevaliers d'Or, Aldébaran murmurait gravement pour lui-même, en réponse à ce qu'il venait d'entendre :

« Mais elle a inspiré ces prières. »

Saga, l'air épuisé, hocha la tête lentement. A l'autre bout des gradins, Sylphide levait un sourcil dubitatif.

Rhadamanthe quant à lui plissa les yeux. Par suspicion pure, il balaya les gradins du regard, cherchant un coupable. Minos avait tout de suite planté ses yeux sur Eaque, lourds de reproches. Le Népalais lui sourit et secoua la tête.

« Tu te trompes, Minos. »

La voix d'Athéna résonna une dernière fois :

« Vous êtes encore des enfants. Vivez, et que votre vie soit belle. Je n'ai rien de plus à vous dire. »

A ces mots elle quitta les lieux, le pas assuré et le visage confiant. Shura se leva aussitôt et suivit sa déesse, les Gémeaux sur les talons. Ensuite Aldébaran, Shaka, Milo et Camus fermèrent le cortège.

Sur la gauche de Valentine il y eut un ordre de Rhadamanthe, presque à voix basse :

« Ne vous laissez pas endormir par ce discours mielleux. Elle croit que la guerre abîme les âmes plus encore que la résurrection. Elle vous traite comme de simples êtres humains alors que vous êtes des Spectres. Athéna ne comprendra jamais ce que vous êtes. »

Le regard doré de la Harpie retomba alors sur Saori, qui souriait. Là-bas, plus loin, certains Chevaliers d'Or lui rendirent son sourire. Bien sûr que non, ils ne comprenaient rien. Sur sa droite, Sylphide essayait encore de calmer Queen.

« N'oubliez pas de quel esprit elle est directement issue. Ce qui vient de si haut, poursuivit Rhadamanthe, personne ne peut plus le briser. Rentrons. »

Et sa voix leur avait semblé si résignée, tout à coup.


Maison du Capricorne :

Assis autour d'une table, presque comme autrefois, Deathmask et Aphrodite avaient écouté le compte-rendu du maître des lieux avec une attention presque égale. Le premier était visiblement épuisé mais semblait écouter attentivement malgré tout. Le second affichait une mine littéralement atterrée :

« La paix… » Murmura d'abord Aphrodite, incrédule et en colère.

Le Capricorne hocha la tête solennellement. Le Suédois poursuivit, sidéré et furieux :

« Elle nous demande de vivre en paix… mais… mais comment est-ce qu'elle veut qu-… Moi, chaque fois que je ferme les yeux, je vois d… »

Le Chevalier des Poissons bafouilla et ne put terminer sa phrase, trop ému. Alors il ferma les yeux très fort et de grosses larmes silencieuses roulèrent sur ses joues. Shura lui laissa quelques secondes et énonça calmement :

« Aphrodite, laisse-moi te dire quelque chose. »

Il consulta le Cancer du regard —il ne quittait pas Aphrodite des yeux— et poursuivit avec conviction :

« Nous te reverrons sourire. »

Le Chevalier des Poissons ne faisait qu'essuyer son visage avec ses manches, en silence. Shura continua sans savoir s'il était écouté :

« Nous allons tout faire pour. »

Alors le dernier Gardien croisa les bras, puis posa ses coudes et son regard sur la table, mal à l'aise. Le Capricorne reprit sur le même ton :

« Ce n'est pas une responsabilité qu'on t'impose, Aphrodite. C'est une promesse que nous te faisons. »

A ces mots, le Chevalier des Poissons avait relevé la tête d'un coup. Depuis, il regardait à la volée alternativement le Capricorne et le Cancer, gêné. Et bien que Shura n'ait jamais consulté Deathmask avant de parler en son nom, le Chevalier des Poissons vit pourtant ce dernier hocher la tête brièvement sans le quitter des yeux, appuyant silencieusement la promesse énoncée. Alors Aphrodite inspira profondément et ses yeux encore pleins d'eau osèrent répondre un peu mieux à leurs regards attentifs.

Sa fierté légendaire s'était tue un moment pour daigner partager au moins ce moment avec eux, les deux êtres qui lui étaient les plus chers au monde. Ensuite, Aphrodite décroisa lentement les bras et, avec un geste d'icône sainte, il appela leurs mains pour les serrer fort dans les siennes.

C'est que, dans une obscurité aussi profonde, la moindre étincelle mourante faisait de son jour le plus beau de sa vie.

(à suivre : épilogue)