Roy se passa une main sur le visage, las, essayant de faire abstraction de la nausée qui lui prenait l'estomac et refusait de le lâcher. Il posa un regard épuisé autour de lui, glissant sur les ruines fumantes et les corps. Toujours plus de corps. Par dizaines, centaines, aussi loin que portaient ses yeux malades. Des dizaines de milliers, peut-être, aux membres arrachés et aux rictus de souffrances, comme pour adresser à leurs bourreaux un ultime acte de défiance.

Il sentit un haut le cœur le saisir et se détourna du cadavre de l'enfant que serrait encore sa mère contre elle.

_ Périmètre sécurisé, Monsieur, lança soudain un jeune homme en uniforme, les yeux tout aussi vides et épuisés que les siens. Il trouva toutefois la force de respecter le protocole et se tenir au garde à vous, que Roy congédia d'un bref geste de la main.

Ses doigts, serrés dans ses poches, le démangèrent subitement, l'envie de les claquer, une fois encore, se faisant plus forte. Etait-ce ainsi ? La fière armée d'Amestris, qui réduisait à néant un peuple plus faible, opérant un génocide au nom de la sécurité nationale ?

Comment des femmes, des enfants et une poignée d'hommes encore valides auraient pu mener une révolution et engendrer une guerre civile ? Il n'était pas dans les mœurs des Ishbal de se battre…

Mais il ne pouvait guère hurler à ses supérieurs qu'il n'avait jamais signé pour cela. Mustang s'était engagé en toute connaissance de cause, porté par l'espoir de pouvoir changer les choses, d'améliorer le quotidien de tout un chacun. De régler le conflit à la frontière pour assurer la protection de son peuple et de leurs voisins. Il aurait seulement voulu faire… tellement plus. Ou tellement moins. Ne pas avoir à souiller la devise des Alchimistes, au nom de leur pays. Leur science n'était-elle pas pour le peuple ? Pour aide, soutenir et protéger les plus faibles que soi ?

Quel était l'équivalent, d'un massacre de cette ampleur ?

Roy inspira profondément, essayant de reconcentrer ses pensées sur le présent. Il ignorait pourquoi il avait tant tenu à rester ici. Il aurait pu rentrer à la capitale dans le premier convoi venu, sitôt le dernier quartier nettoyé. Nombres des Alchimistes présents sur le terrain avaient fait ce choix, retournant à la quiétude de leurs foyers, à la chaleur de leurs familles.

Lui était resté. Pour faire le ménage. Une sorte de rédemption, peut-être. De flagellation, plutôt. S'accabler un peu plus de la douleur qui pesait sur son âme et qu'il refusait de laisser. Mais peut-être aurait-il dû écouter Maes et embarquer ce soir, rentrer après l'allocution du Président, fier de ses troupes, qui les avait chaudement remercié pour leur professionnalisme, leur efficacité.

Roy retint ses cris de colère et de dégoût en se mordant vivement la langue.

_ Continuez à fouiller, et avertissez-moi si vous trouvez quoique ce soit.

_ A vos ordres, Monsieur.

Roy observa un instant le jeune blond s'éloigner maladroitement, butant contre les pierres et les débris divers qui se dressaient sur sa route, rejoignant ses camarades disséminés un peu partout dans le secteur. Fatigués, éprouvés, les quelques militaires désignés à la tâche retournaient méthodiquement les corps du bout de leur fusil, s'assurant de leur mort, hélant les rares membres du personnel soignant qui patrouillaient encore, ramenant parfois des miraculés. Tuant les autres dont la peau était trop foncée.

Roy en était malade, chaque pas plus dur que le précédent mais il se força à continuer. C'était ridicule et il le savait. Il était trop faible, bon sang. Bien trop faible pour changer quoi que ce soit, comme il l'avait cru, comme il l'avait espéré. En bas de l'échelle, il n'était qu'un trouffion comme un autre, un chien à la botte des hauts gradés qui avait eu la chance de survivre et s'était simplement illustré par quelques tours de passe-passe meurtriers.

Il avait eu l'insigne honneur de sauver le pays d'une menace, passant du statut de boucher à celui de héro, en l'espace de quelques secondes.

Il voulait se griffer la peau jusqu'au sang.

Avançant à pas lents, les épaules voutées et le regard éteint, Mustang songea à son meilleur ami, qui espérait quitter l'endroit le plus vite possible pour retrouver sa femme. Il eut un sourire fugace à cette pensée, rapidement effacé en une grimace d'inconfort face à l'odeur pestilentielle qui se posait presque délicatement sur les lieux. Il connaissait cette fragrance, les corps calcinés dont il était en partie responsable, mais jamais il ne pourrait s'y habituer.

Maes avait bien de la chance, d'avoir quelqu'un sur qui compter. Quelqu'un pour l'attendre, bercer de ses bras les nuits agitées et pleines d'horreur. De cauchemars sanglants et de visages terrifiés.

Peut-être était-ce aussi une des raisons qui poussaient Roy à rester encore un peu. Car lui, que retrouverait-il, une fois rentré ? Qui serait là à l'attendre sur le quai, ses fautes incrustées à même sa peau, que rien ne pourrait jamais effacer ou apaiser ? Personne pour le réconforter, lui faire miroiter un peu de paix, un peu de réconfort dans la chaleur douce d'un foyer. Pour lui faire croire qu'il n'avait fait qu'obéir aux ordres, que rien de tout ceci n'était de sa faute et qu'il n'avait pas pêché.

Roy toussa, les larmes aux yeux alors que le sable et la poussière venaient lui mordre le visage. Il ignorait ce que contenait l'air pour lui racler les bronches à ce point mais la sensation était tout, sauf plaisante. C'était comme si des milliers de bouts de verre s'étaient logés dans le creux de sa gorge.

Reprenant sa marche funeste, l'Alchimiste s'écarta de son groupe, glissant un regard vide sur les restes calcinés d'une maison effondrée. Une baraque de bois et de torchis, qui avait dû être coquette, fut un temps. Mais elle ne dégageait plus aujourd'hui qu'une odeur de brûlé et des fumeroles encore chaudes. La porte, à moitié arrachée, tenait pourtant encore sur ses gonds, battant doucement sa sinistre chanson sur ce qui restait du mur porteur. De là où il se tenait, Roy ne distinguait que des gravats, un morceau de tapis, peut-être, des poutres et un corps noirci…

Roy soupira. Celui-ci était pour lui, visiblement, même s'il se faisait peu d'illusion sur son état. Glissant légèrement parmi les débris, le jeune homme s'avança prudemment. Ses précautions ne valaient que pour ses pieds et ses chevilles ; l'Ishbal était probablement mort ou si ça n'était pas le cas, il serait miséricordieux de lui accorder finalement la paix.

La porte s'écroula lorsqu'il parvint finalement à l'entrée, sonnant comme un avertissement. Roy contempla le battant puis haussa les épaules, pénétrant plus en avant dans la ruine. Il plissa les yeux sous la semi-obscurité, le soleil mourant dans son dos venant jeter ses ombres sanglantes sur le squelette de la bâtisse. Sa silhouette, sur le sol, paraissait démesurée.

Il scruta les monceaux de pierre et de bois, notant du coin de l'œil un cadavre calciné qui émergeait des décombres tel un grotesque pantin aux membres désarticulé. Un haut le cœur le prit lorsque ses yeux voltèrent cette ci sur le corps supplicié d'une fillette ensanglantée, la nuque brisée et la tête renversée. Le feu l'avait épargné et l'enfant lui adressait un sourire monstrueux et terrifiant, depuis les poutres où elle avait été empalée. Une simple gamine, bon dieu… pourquoi fallait-il que…

Roy serra les poings et se détourna, la bile se frayant finalement un passage jusqu'à sa bouche. Il vomit le faible contenu de son estomac et resta là un instant, pantelant, le front moite et les mains tremblantes. Il s'essuya la bouche d'un revers de main, crachant une salive acide. Il aurait tué pour un peu d'eau.

S'ébrouant, Roy se redressa et s'apprêtait à sortir. L'étage s'était effondré sur lui-même, personne n'aurait pu survivre bien longtemps au milieu des débris et il ne voulait pas se retourner affronter à nouveau le regard de l'enfant. Il n'en n'avait plus la force, pas aujourd'hui, se contentant d'emporter son souvenir, un autre fantôme flottant à ses côtés.

Ses pas mal assurés s'arrêtèrent doucement alors que sous ses semelles le sol devenait poisseux, le sable faisant place au sang. Il inspira profondément à nouveau, ferma brièvement les yeux et se força à regarder encore une fois.

Le sang était rouge contre ses bottes, brillant dans la lueur du soir. Frais. Beaucoup trop frais.

D'un geste fluide, le militaire pivota sur lui-même, levant sa main gantée par réflexe. Ami ou ennemi, les ombres étaient épaisses au milieu des morceaux de bois écharpés et un instinct animal prenait le dessus sur la raison. Tuer ou ne pas être tuer.

Pourtant, rien ne bougeait autour de lui, seul le silence de la mort qui poursuivait son lent et inlassable inventaire. Roy abaissa sa main, restant toutefois sur ses gardes. La quantité de sang n'était pas suffisamment importante pour causer la mort mais témoignait toutefois d'une blessure sévère. Peut-être que l'homme était parti mourir plus loin ? Ou bien peut-être qu'un camarade blessé attendait une main salvatrice, quelque part dans la maison. Une trainée vacillante serpentait un peu plus loin, vers un renfoncement sombre et un meuble éclaté.

Avec lenteur, le militaire se releva. Le silence était devenu assourdissant, sa respiration se faisant atrocement bruyante alors que le vent sifflait doucement au milieu des décombres, charriant du sable dans des gémissements inquiétants. Il se dirigea prudemment vers le coin le plus sombre de la pièce, suivant les marques au sol. Les dégâts y étaient moindres, le mur ayant résisté aux assauts répétés de Zolf Kimblee. Du bout du doigt, il fit trembloter une mince flammèche et lorsqu'il l'aperçue, la stupeur l'étouffa.

_ Qu'est-ce que…

Il ne sut si la gamine adossée au mur l'avait entendu, ou bien si dans son inconscience, son murmure étranglé avait suffi à lui tirer une réaction instinctive. Mais elle bougea. Un mouvement infime, d'une lourdeur accablante, empli d'une douleur sans nom. Son cou mangé par les brûlures et les entailles se courba sur le côté, ses cheveux bruns tombant en un paquet collé par le sang.

Roy ne fut pas en mesure de déterminer ce qui le choqua le plus. Cet amas de chairs sanguinolentes qui lui tenaient désormais lieu de bras gauche, l'os et la pulpe se disputant une place de choix sous son regard effaré. Ou bien le bleu étourdissant de ses yeux luisants, voilés par la fièvre et la haine.

L'enfant poussa un râle, à peine audible, son corps s'affaissant sur lui-même et Roy resta là, à contempler cette petite silhouette brisée, mutilée, baigner dans une mer de sang. Et le bleu, le bleu improbable de ses yeux, imprimé contre ses propres rétines.

Bleu.

Bleu.

_ C'est impossible…

L'instant suivant, Roy se précipitait sur l'enfant qui glissa entre ses bras comme une poupée de chiffons. Inerte, glacée, la peau contre la sienne, le sang sur ses gants qu'il essayait d'enlever à gestes fébriles. Trouver un pouls, un cœur battant, une impulsion. Morte. Morte, l'enfant était morte et tout ceci n'était qu'une illusion, une projection de son esprit malade, épuisé. De son désir de tout réparer. Car ses yeux n'étaient pas bleus. Rouges. Ils étaient rouges, elle était morte, morte…

L'enfant prit une inspiration sifflante et fragile. Mustang sentit son cœur chuter, une pierre dans le creux de sa poitrine. Ses doigts nus voltèrent jusqu'à sa gorge, dégageant ses cheveux bruns —impossible, impossible, impossi— trouvèrent un pouls. Comme un miracle. Faible, tenu, filant sous sa paume.

Le témoin vibrant d'une lueur d'espoir. D'une vie encore vaillante.

Roy sentit la panique le gagner alors qu'il remarquait ses mains tremblantes, sa mâchoire serrée. Une panique dévorante car dans sa tête, s'entrechoquaient ses pensées terrifiées et les ordres qu'on lui avait donné. Panique pour cette petite fille perdue au milieu des décombres de sa maison, des corps de sa famille. Pour cette enfant du désert qui avait, peut-être, une infime chance de survivre.

L'idée traversa son esprit et s'y accrocha.

Elle pouvait survivre.

Survivre, parce qu'elle était différente. Le grain de poussière dans l'engrenage. Elle. Elle, il pouvait la sauver. Celle-ci, cette simple goutte d'eau dans cet océan mortel, il pouvait la protéger.

L'idée fit place à la certitude.

Roy serra les dents, réajusta l'enfant dans ses bras et jeta un bref coup d'œil par-dessus son épaule avant de reporter son attention sur le moignon sanglant qui tâchait le côté de sa tunique et commençait déjà à imbiber son propre uniforme. Elle était brulante. Fièvre, perte de sang. Il devait agir. Maintenant.

Un claquement sec et la chaleur des flammes lui brula presque le visage. L'odeur de chair grillée lui monta aux narines, renforçant sa nausée. Son esprit tentait d'organiser ses pensées confuses. Cautériser la plaie —son bras, où était son putain de bras ?!— arrêter le saignement. Lui apporter les premiers soins. Pas de matériel, il devait trouver un médecin. Lui donner de l'eau, faire réduire sa fièvre.

La mettre à l'abri.

Il avait besoin de quelqu'un de confiance.

_ Merde. Merde, merde, merde.

Roy enroula prestement sa veste d'uniforme autour de l'enfant, la soulevant aussi délicatement que possible. Elle était légère, autant qu'une plume, maigre et fragile entre ses bras. Il sortit de la maison. Les autres. Eviter ses collègues.

Désertant son poste, Roy Mustang s'esquiva en courant du champ de bataille, remontant vers les tentes militaires que l'on voyait osciller au loin dans le vent.

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Maes soupira, fatigué et fourbu. Les mots étaient faibles mais il n'en connaissait pas d'autres pour décrire à quel point il se sentait épuisé. La tête posée contre le rebord de bois du chariot qui s'enfonçait dans sa nuque, il observait le ciel qui hésitait entre l'or et le mauve. Qui aurait pu croire que le théâtre des horreurs puisse aussi être d'une beauté à couper le souffle ?

Cela avait été l'une de ses premières impressions, lorsqu'il avait mis les pieds dans le désert. Le ciel, d'un bleu épuré, insolent, qui tranchait sur l'ocre vif du sable. Le contour délicat des dunes, les jeux d'ombres et de lumières dans les grains de poussière. Et en contrebas, niché dans son écrin de sable, Ishbal et ses couleurs. Ishbal, qui encore hier, bourdonnait de vie et ce soir, terminait de se consumer dans les flammes et les cendres.

Le chariot tangua un peu lorsqu'on vint y déposer des affaires supplémentaires. Un paquetage sans propriétaire, qui rentrait à la maison en guise de consolation pour la famille éplorée. Le brun adressa un sourire triste à son camarade qui le lui rendit, tournant les talons pour charger de nouveaux ballots. Maes se laissa aller à nouveau contre le bois, poussa le soupir le plus long et le plus douloureux de sa vie.

Finie.

Cette foutue connerie était finalement terminée. Et il était incapable de savoir s'il devait s'en réjouir ou bien pleurer. Alors il restait là, immobile et silencieux, attendant simplement que parte son convoi pour la capitale. Qu'il y retrouve sa future femme —il en était certain, désormais— ses sourires d'enfant calme et le son cristallin de ses rires. Un sourire vint flotter sur ses lèves, tandis que la vision du délicat visage aux yeux verts s'imprimait sur ses paupières fermées. Gracia, Gracia, Gracia, Gra—

_ Maes !

L'interpellé sursauté, grimaçant lorsque dans le mouvement qu'il amorça pour se lever, son coude rencontra méchamment le rebord du chariot. Massant la zone endolorie, le brun pivota, cherchant du regard son interlocuteur.

Roy. Bien sûr. Qui courait maintenant vers lui comme si sa vie en dépendait, ses bottes soulevant des gerbes de poussière derrière lui. Quelques militaires le regardèrent passer, sans doute étonnés de le voir trouver la force de courir ainsi, alors qu'ils peinaient même à soulever leur propre poids. L'un d'eux le hua, sans que Maes ne puisse comprendre ce qu'il disait puis son ami s'arrêta finalement à sa hauteur, le souffle court et les yeux si grands qu'il ne distinguait plus les pupilles de ses iris. Il avait l'air d'un animal affolé et Maes baissa délibérément les épaules et la voix pour l'apaiser.

_ Hey… Je croyais que tu étais de nettoyage pour encore une heure ou deux… ?

_ Il faut. Que. Je te parle, ahana le plus jeune, désormais courbé et les mains pressées contre ses genoux. Il déglutit difficilement en se redressant, son regard de nuit ourlé par les cernes et la panique.

Mais Maes y voyait aussi briller une étrange flamme, dure et déterminée, à mille lieux de l'éclat terne dont ses yeux s'étaient parés ces derniers jours. Une petite étincelle, tremblante et fragile, qui se disputait la place entre l'excitation et la panique.

_ Roy. Qu'est-ce qui se passe ?

Le ton de l'aîné était ferme, légèrement inquiet et profondément soupçonneux. Roy était un homme était un homme plein de surprises mais ils se connaissaient trop bien et depuis trop longtemps pour que Hughes ne repère pas le coup fourré venir à des kilomètres de là. Le brun avait cette attitude typique des enfants pris en faute, qui cherchaient une échappatoire ou un simple moyen de justifier leurs actions.

Roy se redressa, dardant sur l'autre son regard noir. Il avait su que son ami devinerait rapidement que quelque chose n'allait pas. Il était sans doute le seul à le lire aussi parfaitement et l'Alchimiste, quelque part, trouvait cela réconfortant. Il pouvait faire confiance à Maes. Il devait faire confiance à Maes.

Car il enfreignait toutes les lois établies par leur pays.

_ Viens avec moi, ordonna Roy d'un ton fébrile, se saisissant de son bras pour le trainer à sa suite. Maes grimaça.

_ Doucement, doucement. Explique moi d'abord ce que tu—

_ Non. Non, nous n'avons pas le temps, Maes. S'il te plait.

L'aîné resta quelques secondes sans bouger, la bouche entrouverte de l'entendre implorer de la sorte. Il hocha la tête et le suivit. Quoiqu'il se passât, cela terrifié Roy et il n'aimait pas cela. Qu'avait-il trouvé durant sa tournée qui puisse le bouleverser à ce point ? Un ami ? Un collègue blessé ? Absurde, il aurait eu tôt fait d'avertir l'équipe médicale avant lui et ne lui aurait certainement pas demandé de le suivre, dieu seul savait où. Que pouvait bien craindre Roy Mustang, maintenant que les conflits prenaient fin et que la menace de ne pas revoir le jour se lever n'existait plus ?

L'Alchimiste lui attrapa à nouveau le bras —l'avait-il même lâché ?— et le traina à sa suite avec maladresse, ses jambes se faisant trop longues et fatiguées. Durant leur course, des camarades les interpelant et sifflant parfois sur leur passage —les rumeurs allaient toujours bon train, dans les campements mais Maes se foutait bien de ce genre de racontars— il tenta tant bien que mal de tirer les vers du nez de son ami.

Le visage fermé, l'air dur et déterminé, l'autre n'ouvrit pas une seule fois la bouche pour lui répondre, s'enfonçant dans les ruelles tortueuses d'Ishbal, ne cessant de jeter des coups d'œil angoissés par-dessus son épaule. Il sentait le danger roder dans son dos.

Maes l'arrêta, forçant ses jambes à coopérer pour maintenir son ami en place et le secoua légèrement.

_ Stop. Arrête et dis-moi ce qui te prend ? Roy.

Il était inquiet, désormais. La guerre les avait tous sérieusement ébranlés mais il semblait que pour l'Alchimiste de Flamme, le contrecoup avait été plus rude que ce qu'il avait escompté. Ils se tenaient tous les deux dans une zone désertée, les groupes d'intervention ayant terminé leur détestable tâche et ramené leurs morts à la maison, entassant ceux des Ishbals dans des charniers insupportables.

Les yeux de Roy refusaient de se fixer sur son visage ou bien de croiser les siens, passant d'une baraque à une autre avec nervosité. Mais ça n'était plus comme s'il surveillait ses alentours, désormais. Plutôt comme s'il cherchait quelque chose en particulier.

Puis il tressaillit et repartit, si brusquement que la poigne que tenait Maes sur ses bras s'effaça. Il poursuivit son ami au pas de course, qui s'était enfoncé dans une maison relativement intacte. D'un coup d'épaule, il dégagea la parodie d'une porte et s'engouffrant plus loin dans le petit bâtiment. Maes le suivit, avec plus de prudence, regrettant de n'avoir que son arme de poing sur lui.

Roy s'était accroupit un peu plus loin, le dos rond devant un monticule informe que la pénombre l'empêchait de bien distinguer. Dans la lueur du soleil couchant, Hughes le vit se tourner et lever vers lui un visage hanté. Merde, il était en train de craquer.

_ Je… tu… Le plus jeune inspira profondément, cherchant ses mots puis ces derniers jaillirent si vite de sa bouche que Maes dut l'arrêter rapidement.

_ Attends, attends ! Je n'ai rien pané à ton histoire, mon grand. Tu as fait quoi… ?

Pour toute réponse, l'Alchimiste se passa une main sur le visage —il n'avait plus ses gants, nota distraitement le soldat— et secoua la tête. Ses doigts montèrent dans ses cheveux, ébouriffant les mèches et raclant la saleté. Il se détourna en marmonnant, retournant à son monticule et Maes s'inquiéta très sérieusement pour sa santé mentale. Il s'approcha, se penchant pour poser une main qui se voulait apaisante sur son épaule puis se figea tout entier.

Ses yeux incapables de se détacher de l'enfant roulée en boule dans le grand manteau frappé du sceau des Alchimistes d'Etat.

Maes sentit sa bouche s'assécher et le sang quitter son visage. Pendant quelques secondes, il ne put ni réfléchir, ni respirer. Puis finalement, ses lèvres laissèrent passer un chuintement étranglé.

_ Bon dieu de merde, Roy… T'as foutu quoi… ?!

L'intéressé tressaillit, se raidissant si brutalement que Hughes n'aurait pas été surpris de le voir se casser en deux sous le mouvement. Qu'avait-il foutu, oui ? La réponse était pourtant là, sous leurs yeux et elle était aussi dangereuse qu'un poison.

_ Maes…

_ Putain. Putain de merde, Roy. Est-ce que tu te rends compte ?! De calme, le militaire s'agitait de plus en plus, sa stupéfaction laissant finalement place à la colère, sa voix montant en force. Tu sais ce que tu risques, en faisant ça ?! Je t'ai pas… T'as pas survécu à tout ça pour te faire exécuter comme un chien dès ton retour à la maison !

_ Maes, calme toi…

_ Que je me CALME ?! C'est une putain d'ISHBAL ! ROY ! C'EST —

_ Regarde-la !

Roy s'était dressé, vif comme un serpent, furieux, les poings serrés et les yeux luisants. Il s'était placé devant l'enfant, protecteur, sans même s'en rendre compte et Maes recula d'un pas.

Ils s'étaient souvent battus, durant leurs années de formation et avant cela. Pour des stupidités adolescentes, des brouilles sans importance. Comme le feraient deux amis dont le lien était toutefois bien trop fort pour céder sous la pression. Cela n'avait jamais été menaçant, cela n'avait jamais eu la moindre conséquence.

En cet instant, toutefois, Maes en était persuadé : Roy aurait pu lui arracher la gorge de ses dents s'il avait fait mine de toucher à l'enfant.

Ils se tinrent tête un instant puis sous les yeux verts de Hughes, son frère se dégonfla, l'adrénaline quittant son corps comme le court d'eau d'une rivière glissant entre les pierres. Roy se sentait las. Vieux et éreinté, il ne trouvait pas les mots pour lui expliquer à quel point celle-ci était différente. A quel point elle pouvait être sauvée.

Il voulait juste que tout s'arrête. Rentrer chez lui, retourner à ses études, son Alchimie. Ses livres et son café, sans personne d'autre pour le déranger que la faim et la solitude. Il voulait laisser la guerre derrière lui, les horreurs, la situation catastrophique dans laquelle il venait de s'engager. Maes était sa porte de sortie. Sa dernière corde pour remonter du puit.

_ Maes. Il faut que tu m'aides. Je ne peux pas la laisser là. Je t'en prie, regarde là.

_ Je la regarde, reprit doucement l'autre, posant des mains aussi tendres et compatissantes que possible sur les épaules de son ami. Je la regarde et je vois une enfant Ishbal blessée, qui doit souffrir le martyr et que tu ne peux pas sauver. Nous ne pouvons pas les sauver, Roy.

Ses mains avaient dérivées jusqu'à ses joues glacées, à peine surpris d'y trouver des traces de larmes sous la crasse. Depuis quand Roy lui paraissait-il si frêle, lui qui avait pourtant affirmé avec force, quelques heures plus tôt, qu'il ferait tout pour parvenir au sommet et instaurer une véritable paix dans leur pays ? Où était passé le jeune homme plein de rancœur et de détermination ? L'homme au sourire en coin dévastateur, si charmeur que tous semblaient tomber dans ses pièges ?

Il se tenait là, l'ombre de lui-même dans son uniforme sale et déchiré, la peau trop blanche et les yeux trop grands. Jamais encore Maes ne l'avait vu à ce point si jeune, si vulnérable.

Il ne pouvait pas risquer de le perdre tout entier. Par pour une autre enfant, que la vie n'épargnerait jamais. Pas même pour cela. Et tant pis si son ami devait le détester, tant pis si sa propre âme devait hurler d'agonie. Il ne laisserait pas Roy sombrer. Il ne laisserait personne l'emporter.

_ Regarde-la… Je t'en prie, regarde-la.

Les yeux de Roy étaient noirs, immenses, engloutissant presque son visage et celui de Maes. A contrecœur, le soldat se détourna, ses mains quittant la peau de son ami et il s'accroupit. Roy le suivit, son épaule heurtant la sienne, tant en guise de soutien qu'en quête de réconfort.

L'enfant était pâle, malgré le mat de sa peau. Ses cheveux sales, bruns, s'enroulaient autour d'elle comme une flaque, masquant son visage émacié. Du sang sur les joues, des plaies sur chaque parcelle de peau visible, c'était à peine si sa petite poitrine parvenait à soulever le lourd manteau de Roy. Maes sentit son cœur se serrer et la nausée le prendre face à ce triste spectacle.

_ Roy… Elle va mourir, elle est trop faible. Ça n'est pas de ta faute. Tu ne pouvais rien faire. Nous ne pouvions rien faire pour les aider. Tu ne pourras pas te racheter comme ça.

L'autre sembla s'être pris une gifle, son teint devenant encore plus crayeux. Ses mains, sans que Hughes ne le remarque, s'étaient portées sur l'enfant et lissaient amoureusement le tissu sur ses épaules frêles. Il était si attentionné, empreint d'une douceur extraordinaire qu'il avait peu de fois vue à l'œuvre. Maes savait qu'il ne renoncerait pas, qu'importaient ses paroles. Avec ou sans lui, il tenterait l'impossible et Maes savait que toute cette périlleuse entreprise s'effondrerait et le tuerait.

Il n'était pas prêt à perdre quelqu'un d'autre. Pas aujourd'hui, ni jamais.

_ Je sais, chuchota l'Alchimiste en écartant délicatement les cheveux poisseux du visage de l'enfant. Je sais que je ne pourrai jamais nettoyer le sang sur mes mains… Mais… Juste un grain de sable. Un seul grain de sable. Le fantôme d'un sourire flottait sur ses lèvres trop minces. Ses cheveux, Maes. Sa peau. Elle a les yeux bleus.

Hughes le fixa, à la recherche d'une fièvre malsaine dans ses yeux, d'un éclat de délire. Il s'étouffa dans sa propre salive.

_ Impossible. Tous les Ishbal ont les yeux rouges.

_ Pas elle. Elle, je peux la sauver. Je peux la protéger.

Le silence retomba, lourd et oppressant alors que les doigts de Mustang s'assuraient que la vie était encore présente dans le petit corps meurtri. Son cœur était là, sous sa paume, faible mais tenace, refusant de capituler. Elle avait survécu jusqu'ici, elle avait traversé toute cette foutue guerre, ces tueries. Il ne pouvait pas l'abandonner maintenant. Il se tourna vers son ami.

_ Maes. C'est la dernière faveur que je te demanderai. Aide-moi à la sauver.

Et Maes le fixa. Plongea son regard dans le sien, n'y vit que de la détermination, des fantômes et de la peur. Y vit un espoir, grandissant, chaleureux et soudainement, il gémit, enfouissant son visage dans le creux de ses bras repliés.

_ Me fais pas ces yeux-là, supplia-t-il en souriant de travers. Tu sais que je ne peux pas résister.

_ Tu—

_ Si tu veux qu'elle survive, elle doit recevoir des soins d'urgence et il faut que nous la rapatriions en ville le plus rapidement possible.

Le sourire de Roy était si grand qu'il aurait pu illuminer toute la pièce. Cela seul suffisait à le rajeunir et à donner à Hughes le peu de conviction qui lui manquait encore pour se mettre en action. C'était fou. Insensé. C'était si dangereux qu'ils pouvaient s'en tirer tous les deux avec une balle entre les deux yeux et Maes ne voulait pas mourir, putain. Pas même pour une enfant.

Alors il ferait en sorte de les tenir tous sur la terre des vivants.

_ On va devoir la laisser ici. Retourner au camp et aller chercher un doc. Je connais quelqu'un, je pense qu'on peut lui faire confiance. Mais je ne sais pas s'il sera prêt à risquer quoique ce soit pour la sauver, même si je pars avec elle et que je la cache.

_ Nous pouvons au moins essayer. C'est tout ce que je te demande, Maes. Juste essayer.

_ Mais oui, mais oui… L'aîné soupira alors qu'ils se levaient, observant son ami installer l'enfant aussi confortablement que possible, s'assurant qu'elle ne s'étoufferait pas, qu'elle restait cachée aux regards et aux militaires qui rodaient encore. Ils sortirent de la maison, replacèrent la porte et retournèrent au campement.

Maes ronchonna, s'attirant un regard surpris de la part de son ami.

_ Quoi ?

_ Rien. Juste. T'es pas marié, t'as même pas de nana, un appartement sordide, tu n'es que Alchimiste d'Etat et pourtant, tu as un môme avant moi. Allez chercher l'erreur.

₪.₪.₪

_ Docteur ? Vous avez mal rempli le formulaire de la chambre 213.

L'homme grogna, un mégot éteint au coin des lèvres qu'il se retenait d'allumer depuis des heures. Le stress. Le stress aurait sa peau et il fallait qu'il fume, bordel. La guerre l'avait épargné mais cette saloperie d'angoisse causerait très certainement sa perte, un jour prochain. Il darda un regard noir sur l'infirmier qui était venu à sa rencontre, avec son foutu formulaire à la con.

_ Il est pas mort d'un arrêt cardiaque, celui-ci ? J'ai prononcé le décès y a une heure.

Le jeune homme parut profondément ennuyé, serrant nerveusement son dossier contre son torse alors qu'il marmonnait dans sa barbe qu'il avait seulement besoin d'une signature et de la rectification d'une ligne. Knox se retint de l'envoyer proprement paitre mais ne se priva pas pour lui rendre un peu brutalement son stylo, le regard rivé sur sa montre qui tournait lentement.

Cigarette, cigarette, cigarette.

Il tendit le tout à l'infirmier, l'autre le remerciant du bout des lèvres avant de retourner vaquer à ses occupations. Le médecin légiste se gratta la barbe, songeant un bref instant à rentrer chez lui pour se raser et se rafraichir mais renonça bien vite à son projet. Il reprit sa lente route vers la sortie de service dans la seule optique d'aller se griller sa saloperie de clope et d'apprécier tranquillement sa dose de nicotine sous le soleil de l'après-midi.

Presque par réflexe, cependant, ses pieds l'éloignèrent de la zone tant convoitée et le dirigèrent vers une toute autre aile de l'hôpital. Une petite salle, en bout de couloir, une chambre si petite qu'on en oubliait même son existence. On avait eu du mal y caser un simple lit, pourtant bien assez grand pour la patience qui l'occupait depuis trois semaines.

Avec un soupir, Knox rangea sa cigarette et poussa la porte, sans s'occuper du bruit qu'il pouvait bien faire. Pas que la gamine s'en soucie, de toute façon, son coma était profond et il ne s'attendait pas à la voir se réveiller un jour prochain. Pâle et immobile, c'était à peine s'il la distinguait sous ses couvertures blanches. C'était à peine s'il la voyait respirer.

Et pourtant, elle était là, cette improbable étincelle de vie, tracée sur les machines qui l'entouraient difficilement, assurant le suivi de ses fonctions vitales. Il pouvait encore la compter parmi les patients vivants de l'hôpital de Centrale.

Knox s'assit sur la seule chaise de la pièce, feuilletant les notes qu'il avait prises au fil des jours. Il était le seul médecin au courant de son état, de son existence, même, et seul l'atmosphère trop froide de la morgue l'avait empêché de mettre son lit près de son bureau pour la surveiller. Cela lui aurait évité de monter constamment au service des vivants et de s'attirer des regards curieux de la part de ses collègues. C'était déjà un petit miracle que personne n'ait jamais rien su de sa présence chez eux…

Il avait élaboré un vague mensonge de secours, si quelqu'un venait à la découvrir —personne ne venait jamais ici, vraiment, les chances étaient minces— que son « père » était un bon ami à lui, qu'il veillait sur la petite en attendant qu'il prépare son retour à la maison. Qui allait bien pouvoir gober ce bobard, il se le demandait. Knox n'était pas réputé pour sa capacité à se lier avec d'autres êtres humains et la seule raison pour laquelle il n'avait aucun effort à fournir pour se souvenir du militaire brun ; c'était parce que le jeune homme avait été celui qui lui avait fourni dans la presque totalité, les corps brûlés qu'on lui avait demandé d'authentifier.

Il avait d'ailleurs bien failli ne pas le reconnaitre, ce gamin au regard perdu, qui s'était précipité vers lui un soir, alors qu'il rangeait son matériel et la tente qu'on lui avait aménagé. Il n'y avait plus de corps, plus de soldat disparus à retrouver et d'autres que lui étaient toi aussi qualifiés pour faire le job. Knox était fatigué et il voulait rentrer. Oublier ces 7 années de torture et de douleur, passées dans une brume infernale, à soigner les blesser, enterrer les morts. Redonner des noms et des visages aux dévastés.

Puis l'enfant avait débarqué, les cheveux en épis et un air paniqué. Le sergent Hughes, ou quel qu'ait été son grade à ce moment-là, le suivait de près, fébrile mais attentif, sur ses gardes. Knox avait flairé l'arnaque avant même qu'ils n'ouvrent la bouche.

Et il avait refusé tout net lorsque les militaires lui avaient expliqué la situation. Non, il ne voulait pas d'ennuis. Non, il ne voulait pas risquer son titre, sa licence, enfer ! sa vie, pour une celle d'une gamine que tout condamnait. Il voulait seulement oublier.

Le jeune homme avait insisté. Supplié, même, le tenant par le bras, chuchotant avec une ferveur admirable mais bien inutile. Mais, oh. Quelle était fière et farouche, cette lueur dans ses yeux. Knox avait senti un bref instant ses convictions vaciller, suffisamment pour qu'au visage du brun épuisé, vienne se superposer celui de son fils, à peine plus jeune.

Knox avait pris ses affaires et les avait suivi, ne cessant de marmonner à quel point tout ceci était insensé, à quel point c'était stupide et qu'il se contenterait seulement de regarder, peut-être de soigner, mais certainement pas de protéger. Lorsqu'ils avaient retrouvé l'enfant, la nuit était tombée, épaisse et silencieuse, maintenant que les cris et les lamentations s'étaient tus.

La petite n'avait pas bougé, évanouie, écroulée sur le côté et brulante de fièvre. La frontière entre le macchabé et le vivant était mince, il ne l'avait pas caché. C'était une perte de temps que de vouloir la sauver. Où irait-elle, de toute façon, s'était-il demandé alors qu'il étudiait d'un œil critique le moignon cautérisé qui lui tenait lieu de bras. Avant de se souvenir que la suite n'était certainement pas son problème et qu'il se foutait bien de savoir ce qu'ils allaient faire tous les deux, ces grands abrutis au cœur tendre.

Elle avait brièvement ouvert les yeux lorsqu'il l'avait déplacée, la roulant sur le dos pour mieux l'examiner et Knox s'était retrouvé cloué sur place. Un regard bleu, bleu, bleu, qui le fixait depuis les tréfonds de l'enfer. Il avait cédé. Aussi simplement que cela. Aussi stupidement que cela.

Ils étaient revenus sous le couvert des étoiles. Un périple dans la nuit, Knox avait dépêché une voiture, embarqué quelques survivants nécessitant des soins d'urgence qu'il ne pouvait dispenser sur place. Ils avaient dissimulé la petite au milieu des blessés et des mourants. Un pari insensé. Une chance sur dix pour qu'elle s'en sorte. Et il restait gentil dans ses pronostics.

Le sergent Hughes avait suivi, repartant avec le convoi du matin, direction Centrale City. Il avait aidé le médecin à installer leur petite protégée, stupéfaits tous les deux de ne pas l'avoir retrouvée morte au petit matin. A peine vivante, mais pas morte pour autant. Roy était resté à Ishbal, encore retenu par ses responsabilités, désormais impatient de repartir et s'assurer lui-même que leur folle entreprise avait été un succès.

Trois jours plus tard, l'alchimiste s'était directement présent à la maison du docteur Knox —comment ce sale petit impertinent avait-il pu trouver son adresse ?!— exigeant des nouvelles, un rapport, quelque chose. Il semblait être sur le point de s'écouler, n'ayant pas dormi ni mangé depuis des jours, rongé par l'inquiétude.

Knox avait consenti à l'emmener à l'hôpital pour voir l'enfant mais avait dû le menacer sévèrement pour l'empêcher de rester sur place. Il n'en tirerait rien de bon et il était encore bien trop tôt pour dire si la petite tiendrait le coup, ou non. Mais si elle était à moitié aussi têtue que celui qui l'avait sauvée de ce bourbier sanglant, alors il n'avait pas beaucoup d'inquiétude à se faire à ce sujet.

A dire vrai, Knox était assez confiant dans le fait qu'après presque un mois de soins, elle serait en mesure de se réveiller. Le devait-elle, cependant ? Il en était moins sûr. Il avait vu les ravages que provoquait la guerre, les séquelles et les traumatismes. Qu'en serait-il de cette enfant, qui avait vécu l'enfer à sa manière, peut-être même davantage qu'eux ? Même si son corps se remettait lentement, il n'en serait sans doute pas de même pour son esprit.

Finalement… n'aurait-il pas été plus miséricordieux pour elle de mourir là-bas… ?

Knox soupira, reposa le dossier et reprit sa cigarette, quittant la pièce sans un regard en arrière.

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_ Je me suis réveillée… quelques jours plus tard, je crois ? Je ne me souviens pas de toute cette partie, ce sont Roy et le docteur Knox qui m'ont tout raconté. Il m'arrive d'en rêver, parfois. Mais les images ne sont jamais très claires. Ça va ?

Edward lui lança un regard interloqué. Se moquait-elle d'eux ? L'après-midi était déjà bien entamée, ils avaient fait une pause pour déjeuner brièvement tous ensemble, installés dans la chambre d'Helena, qui s'était à nouveau contentée de picorer dans son assiette. Elle avait repris son récit sitôt les plats terminés, allant même jusqu'à leur designer les quelques cicatrices visibles qui couturaient sa peau, histoire d'illustrer ses propos. Et après leur avoir narré par le menu l'assassinat de tout un peuple, elle leur demandait, mine de rien, s'ils allaient bien.

Edward aurait aimé la gifler, vraiment.

Il garda pour lui ses envies de violence. Il savait, bien sûr, que chacun réagissait de manière très différente aux traumatismes de cet ordre. Lui-même refusait souvent de penser à sa mère, à la chose à laquelle ils avaient donné vie en ce terrible soir d'octobre. Il était sujet aux cauchemars et s'en remettait à peine une fois le jour venu. Comment diable Helena faisait-elle pour ne pas sombrer dans la folie ? Qu'elle ait trouvé la force de… Quoi ? Pardonner ? Etait admirable. Et elle s'était même enrôlée. Il ne savait pas s'il devait se sentir admiratif ou la traiter d'imbécile.

Il avait envie de s'excuser.

_ Oui, souffla difficilement Alphonse et Ed imaginait sans peine les larmes qui auraient dû rouler sur ses joues. Il n'était pas sensible mais putain, il aurait pu se laisser aller lui aussi à quelques sanglots. Pas que cela aurait grandement aidé Helena mais…

_ C'est juste que ça fait beaucoup à encaisser, termina le plus jeune dans un murmure étranglé et la métisse haussa tristement les épaules.

_ Vous n'êtes pas responsables. Et j'ai suffisamment pleuré ces dernières années pour savoir que ça ne les ramènera jamais. Elle sourit un peu. Mais merci. De vous sentir un peu concernés, même si vous n'y êtes vraiment pour rien.

_ Putain, évidemment qu'on se sent concernés ! Explosa brièvement Edward avant de retrouver un semblant de calme. Ses mains tremblaient et il dut saisir son automail de sa main de chair pour l'empêcher de cliqueter comme un possédé.

_ Tout le monde ne pense pas comme vous. Beaucoup considèrent cette période comme étant simplement… un « dérapage ». Quelque chose que l'on ne peut changer et qu'il n'est pas utile de réparer.

_ Putain le monde ! S'énerva Fullmetal. On n'est pas, « le monde », on est les frères Elric, merde !

Helena laissa échapper un rire amusé, car la réaction du jeune homme était tellement naturelle et viscérale qu'elle en devenait hilarante. Si le « monde », pouvait être davantage comme les frères Elric, ou Roy, les choses se seraient très certainement déroulées différemment. Peut-être ne les aurait-elle-même jamais rencontrés, ces deux gamins trop vite grandis qui se battaient contre des forces les dépassant totalement. Ou bien au détour d'un voyage, si son corps le lui avait permis. Peut-être même qu'ils se seraient rendus à Ishbal, un jour, qui sait ?

Helena secoua la tête, laissant l'autre fulminer un peu dans son coin avant que son cadet ne le rappelle à l'ordre et au calme. Elle restait fatiguée et trop d'agitation, même si elle était la bienvenue, l'épuisait prématurément. Le reste de son histoire n'était sans doute pas aussi passionnant —à ses yeux, tout du moins, elle avait perdu de son intérêt au fil des ans— mais la curiosité insatiable des Elric commençait à lui être familière et elle les soupçonnait de se retenir de lui poser mille et une questions.

Magnanime, elle agita la main pour rattraper leur attention.

_ Allez-y, je sens que vous avez des choses à me demander.

Un rien coupable, les frères échangèrent un regard et Alphonse ouvrit le bal.

_ Tu as l'air de dire que tu avais déjà ces… espèces de crises, durant ton enfance. Est-ce que ton cœur est vraiment en si mauvais état que ça ?

_ Je n'aurai même pas dû avoir d'automail, avoua la jeune femme avec un air enjoué incongru au possible. On n'était pas certain que je survive à l'opération, c'est pour dire. Mais je suis née avec, je pense que j'aurai pu m'en accommoder. Les poumons, cependant, c'était une autre histoire et je n'étais pas la seule dans ce cas-là.

_ Une sorte d'infection ? Releva Edward en cogitant, accumulant les informations. Helena acquiesça.

_ En quelque sorte. Lorsque j'étais à Ishbal, mes parents ont essayé absolument tous les remèdes que nous possédions, en vain. Plus tard, ma mère m'a même envoyée voir des médecins qui venaient d'Amestris. Je ne me souviens plus de leur nom, mais ils étaient extrêmement gentils. J'ignore ce qu'ils fichaient ici, en plein milieu d'un champ de bataille.

Elle eut un rire un peu rauque alors qu'Edward la dévisageait, interdit. Il tint sa langue, hésitant un instant mais garda le silence alors que l'Ishbal reprenait ses explications.

_ Les médecins d'ici ont diagnostiqué une forme de silicose. Je vivais près d'une carrière de pierres, j'y ai même travaillé un moment. Les particules de silice ont détruit les poumons de beaucoup de travailleurs, dont les miens. J'imagine que j'étais plus sujette à la maladie, à cause de mes faibles défenses immunitaires.

_ Et… Est-ce qu'il existe un traitement ? S'enquit Alphonse en tordant ses grosses mains. Je veux dire, tu prends des médicaments mais ça ne t'empêche pas d'avoir des crises, si ?

_ Ca ralentit la progression des nécroses, comme je vous le disais. Mais à moins de changer tous les poumons, non. Ça ne se guérit pas.

_ Changer les…

_ La médecine n'est pas encore suffisamment pointue pour ça, nous en sommes vraiment aux balbutiements, même si on fait des progrès immenses. Roy a fait des recherches à ne plus en dormir pendant des jours. Il était vraiment déterminé à me sauver.

Un sourire doux peignait ses lèvres, un rien nostalgique et Ed devait bien admettre qu'il avait un peu de mal à imaginer Mustang sénior dans son rôle de papa poule. Mais de ce qu'elle en avait décrit, l'homme avait définitivement une face cachée —un bon fond, Ed le savait, il n'en n'avait jamais douté malgré tout— et se souciait profondément des siens. Il se demandait si Al et lui-même faisaient partie de son… rayon de père inquiet. Peut-être. Ed ne voulait pas y penser.

_ Peut-être que dans quelques années… Suggéra tranquillement Alphonse en opinant du chef. Helena se tapota la poitrine, toujours souriante.

_ Encore une fois, le cœur est faible, ça n'est pas dit que je survive à l'opération. Et si je vis suffisamment longtemps pour voir les procédures s'améliorer et se mettre en place, il n'est même pas certain qu'avec mon métissage, je puisse trouver un donneur compatible.

_ Attends… Comment ça, si tu « vis jusque-là » ?

_ A moins d'un miracle ; il est très peu probable que j'atteigne mon trentième anniversaire.


On rattrape lentement mais sûrement le moment où nous nous étions quitté la fois dernière. Encore quelques chapitres, mes lapins.