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UNE AUTRE DISPUTE

Les étendues stériles de terres du désert de Black Rock et de la vallée environnante ont progressivement laissé place aux arbres et aux montagnes. C'était la fin de l'été et malgré le soleil qui les frappait – qui n'était plus aussi impitoyable que dans le désert – Bella aimait porter bébé Jacob contre elle dans son écharpe. La sensation humide de son corps chaud contre sa peau trop chaude semblait être un petit prix à payer surtout dans cette étrange demi-vie qu'elle vivait. Ils souffraient tous pour le bien du groupe et faisaient ce qu'ils pouvaient.

"Bella tu es sûre que ça ne te dérange pas ?" demanda Rosalie, pour ce qui devait être la centième fois. Elle était toujours pâle et se fatiguait facilement mais elle était à nouveau un membre à part entière du voyage. Elle avait passé près de trois semaines allongée à l'arrière du chariot pour récupérer, inutile pour autre chose que nourrir le bébé. Elle avait enfin pu bouger et elle était encore plus désireuse d'aider maintenant qu'elle ne l'avait été auparavant. Bella ne pouvait pas lui en vouloir. Avant la naissance de Jacob elle avait été grosse et disgracieuse. Et ça lui avait demandé toute son énergie pour simplement arriver à suivre le rythme du convoi et rester debout toute la journée.

"Ça ne me dérange pas," dit Bella, en tenant le bébé contre elle.

Alice apparut et elle serra Rosalie contre elle. "Laisse-la prendre soin de lui. Ils s'entendent bien et elle a besoin d'entraînement."

Rosalie tourna la tête en direction de Bella. "Il ne l'a pas fait… tu n'es pas…"

"Non," dit Bella, ses joues brillantes d'embarras.

"Tu pourrais l'être," dit Alice. "Tu as été terriblement malade il y a deux nuits."

"Je n'avais pas assez cuit les racines que nous avons cueillies. Edward a spécifiquement dit qu'elles devaient être bien cuites et c'est tout ce que j'ai mangé."

"Peu importe." Alice regarda Rosalie. "Le fait est qu'il fallait que tu t'occupes de tes petits frères. Du coup Bella n'a pas eu à les supporter près du bébé." Elle se tourna vers Bella. "Même si ton petit estomac contrarié est le résultat de quelques mauvaises feuilles, j'ai bien vu la façon dont ton mari te regarde. Souviens-toi bien de mes mots, l'an prochain à cette époque tu auras ton bébé dans les bras."

Bella baissa la tête et s'occupa à arranger l'écharpe autour du petit Jacob comme ça elle n'avait pas à lever les yeux. "Quoi qu'il en soit, Rosalie, je suis bien avec Jake. Je sais que tu veux passer du temps avec Vera et les garçons." Peter et Henry avaient été alternativement collants et en colère ces derniers jours et ils avaient demandé beaucoup d'attention.

Rosalie s'approcha, atteignant le trou dans lequel Jacob était caché et elle caressa la tête duveteuse de son fils. Bella savait qu'elle était encore sous le choc de la mort de son père. Ils l'étaient tous mais les sourires commençaient à devenir plus faciles, surtout autour du bébé. "Ils en valent la peine," déclara Rosalie.

"Bella si tu penses que tu vas avoir un bébé tu devrais nous le dire. Ce serait bien. Je sais que j'ai dit des choses sur Edward et toi mais si tu l'es, je ne serais pas en colère. Nous prendrions tous soin de toi."

"Je ne le suis pas," insista de nouveau Bella et elle espérait dire la vérité. Elle savait exactement ce qu'il se passerait si la famille pensait qu'elle allait avoir un bébé. Ils augmenteraient ses rations au détriment des leurs - déjà maigres.

"Bien." Rosalie hésita un instant mais elle offrit un petit sourire à Bella. "Je peux voir qu'il t'aime, ton mari. Je pense que c'est toujours un connard pour ce qu'il a fait mais il fait de son mieux pour prendre soin de toi."

Bella soupira mais sourit. "Je l'aime aussi." Même après dix semaines de mariage, elle se sentait toujours timide d'admettre cela devant quelqu'un sauf Edward. Elle était quand même contente que Rosalie lui ai parlé. La désapprobation des autres femmes avait duré plus longtemps et Bella était fatiguée de se sentir jugée.

"Plus c'est mieux," dit Rosalie. Elle remonta le harnais plus haut autour du bébé, le protégeant du soleil. "Sois bon, précieux petit gars. Je serai bientôt de retour. Je sais que tu auras faim. Tu pourrais en fait être pire que ton père pour ça."

Peu de temps après que Rosalie soit partie aider Vera à se préparer pour un autre jour, Edward réapparut. Il était allé remplir leurs gourdes et s'assurer que leur approvisionnement en eau était correct. Bien qu'ils aient dépassé le désert maintenant, ils étaient tous bien conscients que l'eau est précieuse. Les quelques jours qu'il avait fallu pour traverser le désert avaient été pour le moins pénibles et même si cela avait été une aubaine d'avoir autant de bœufs jusque là, les garder tous au frais et abreuvés s'était avéré difficile. Ils avaient dû camper pendant une journée pour laisser les bœufs se reposer et se réhydrater lorsqu'ils étaient enfin revenus à l'eau.

Bella accepta la gourde, se déplaçant maladroitement pour la mettre dans sa poche sans trop déranger le bébé endormi. Quand elle leva les yeux elle trouva Edward qui la fixait, une expression illisible sur son visage. Ses joues rougirent et elle tapota ses cheveux - aussi inutile que ce mouvement puisse être. "Qu'est-ce que tu regardes?"

"Toi." Il se rapprocha et passa un bras autour de sa taille. Il mit son autre main autour d'elle et du bébé, penchant la tête contre la sienne avec un doux soupir. "Quelle jolie vision Bella... et tant que j'étais seul, je ne pensais pas m'habituer à cette idée qu'un jour je pourrai avoir ça. Avec toi." Il caressa le dos du bébé, son sourire était tendre et étonné.

Timide, Bella tourna la tête pour déposer un baiser sur son cou. L'idée lui semblait encore surréaliste. La maternité n'était pas une chose qu'elle avait envisagée avant de se retrouver mariée à Edward et ici sur la piste, il était difficile d'imaginer à quoi ressemblerait leur vie normale. Sa vie d'avant semblait être un rêve lointain et sa vie à venir était un gros point d'interrogation. Après tout, Edward était sur la piste depuis si longtemps qu'il ne pouvait pas lui dire à quoi ressemblerait leur vie, à quoi s'attendre.

Aussi liée qu'elle était à bébé Jacob, Bella s'habituait à l'idée que peu importe à quoi ressemblerait le reste de leurs vies, cela en ferait partie. Un jour elle aurait leur enfant entre ses bras.

"Un jour." Elle enleva les cheveux de devant ses yeux. Ils devenaient longs. Ils avaient tous l'air tellement débraillés et sales. Comme Edward le lui avait dit des mois plus tôt même Carlisle avait une barbe hirsute et des cheveux en bataille. "Un jour nous aurons quatre murs et une baignoire pour nous. Oh Edward. Aurons-nous une baignoire ?"

"Si nous n'en avons pas encore, nous en aurons une. Une véritable baignoire fixe. C'est ce que tu veux ?"

Elle soupira et s'appuya contre lui. "Ça ressemble au paradis."

"Tu es facile à contenter, n'est-ce pas ?"

Bella fit un bruit d'acceptation, contente de se reposer contre lui pendant quelques minutes de plus avant qu'ils ne reprennent la piste. Edward était silencieux et Bella avait mal lu sa posture tendue. Elle s'habituait à ce que son mari soit toujours inquiet. Elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Ici où ils ne pouvaient pas être sûrs que leurs provisions dureraien t assez longtemps pour les amener là où ils allaient, il y avait toujours de quoi s'inquiéter. Cependant il s'agissait d'autre chose.

"Bella ?"

"Hein ?"

"Comprendrais-tu si je devais te laisser avec ton père pour l'hiver ?"

Un éclair de choc parcourut la colonne vertébrale de Bella et elle leva la tête pour le regarder. Ses yeux étaient prudents, la suppliant de comprendre. "Que veux-tu dire ?" demanda-t-elle. "Où seras-tu ?"

"Il y a encore un trajet de cinq jours entre où habite ton père et où je suis installé." Il parlait lentement comme pour lui donner le temps d'assimiler ce qu'il disait. "Cela fait environ trois ans que je n'ai pas vu ma maison. Je n'ai aucune idée de l'état dans lequel elle se trouve. De plus le métayer qui s'occupe de la terre pour moi en ce moment, a emménagé avec sa famille.

"D'après ce que je pense nous aurons peut-être deux mois avant que l'hiver ne commence vraiment, en supposant que cela ne se produise pas plus tôt cette année - comme la dernière fois. Je peux faire des améliorations pour en faire une maison habitable dans ce laps de temps."

"Oui je comprends. Par contre pourquoi me laisser avec mon père pour l'hiver ?"

Il y avait un soupçon d'exaspération dans son ton et son expression quand il la regarda à nouveau. "Bella," dit-il comme si elle connaissait déjà la réponse.

La plupart du temps Bella était heureuse et fière d'être avec Edward. Quelquefois cependant il lui semblait encore qu'elle ne savait pas comment être une épouse. La sagesse populaire était qu'elle était censée être soumise et obéissante.

Il était probable que de nombreuses femmes auraient été consternées par son comportement, remettant en question une décision prise par son mari et se disputant avec lui en plus. Mais la colère et la peur s'étaient installées dans sa gorge et elle trouva qu'elle ne pouvait pas se retenir bien qu'elle fasse de son mieux pour garder son ton calme.

"Il est logique que tu veuilles mettre les choses en ordre, bien sûr, mais je peux t'aider."

"Je te l'ai déjà dit, je n'ai aucune idée de ce que nous trouverons quand nous arriverons. Je n'ai aucune idée s'il y a un endroit habitable pour une femme."

"Quand tu dis cela, tout ce que j'entends, c'est que tu n'as aucune idée s'il y a une vie digne pour toi. De quoi as-tu tellement peur que tu craignes de m'emmener ?"

"Je n'ai peur de rien. Il n'y a pas de quoi avoir peur."

"Alors il n'y a pas de raison que je ne puisse pas venir avec toi."

Leur dispute fut interrompue par l'appel "Wagon's ho !" Edward et Bella se rapprochèrent. Le silence donnait à Bella beaucoup trop de temps pour réfléchir et plus elle y réfléchissait, plus elle était en colère. Comment osait-il essayer de la laisser derrière lui ?

"Il est probable que le métayer ait fait des améliorations," déclara Edward après quelques minutes. "Mais qui sait quoi… Il n'y a peut-être pas beaucoup de place."

Elle le fixa avec une expression acerbe. "Eh bien, miséricorde. On va peut-être devoir dormir par terre. Le Ciel sait comment je vais me débrouiller, vu que j'ai passé les cinq derniers mois de ma vie à dormir sur un lit fait de plumes…"

Cela sembla attirer son attention. Il pencha la tête, la fixant tout en continuant à avancer. Elle le regarda. "Tu es en forme, n'est-ce pas ?" demanda Edward.

"C'est un euphémisme si j'en ai jamais entendu un."

"Pourquoi es-tu autant en colère ? Je savais que tu n'aimerais pas l'idée mais tu es en colère contre moi."

"Bien sûr que je suis en colère contre toi !" commença Bella lorsque le bébé dans l'écharpe s'agita et gémit à cause de son cri.

Elle souffla et le berça dans ses bras, prenant de grandes respirations afin d'être plus calme quand elle recommença à parler. "Ne m'as-tu pas promis que tu ne ferais pas deux fois la même erreur ? Pourtant, te voilà, prévoyant de me laisser à nouveau me poser des questions et m'inquiéter, me réveiller sans toi."

"Oh. Chérie, ce n'est pas du tout la même chose !"

"Non, je suppose que ça ne l'est pas. Avant tu étais parti un jour tout au plus. Maintenant, tu parles de mois. Des mois, Edward, alors que je dois penser à tout ce qui peux t'arriver…"

"Il ne m'arrivera rien. Chérie, ce n'est pas la même chose. Je serais à cinq jours de toi. Il y a des gens autour. Des colons avec des provisions. Tu saurais exactement où je suis."

"Je ne comprends toujours pas pourquoi je ne peux pas être avec toi."

Il fit un petit grognement. "Bella, en ce moment, je ne t'ai pas donné ce que tu méritais. Tu méritais d'être courtisée correctement. Ton père aurait dû me donner la permission de te faire la cour parce que j'aurais gagné ce droit à ses yeux, parce que j'ai été un tant soit peu assez bien pour toi.

"Tu méritais d'être adorée et gâtée par autant de cadeaux que possible. Et puis, tu aurais dû avoir un mariage extravagant. Ce sont toutes les choses que je ne t'ai déjà pas données. Un homme ne devrait pas amener sa femme dans une maison en ruine. Je ne peux pas te donner cette seule chose ?"

Bella était calme. Pour elle, l'idée était ridicule. Elle comprenait très bien les circonstances de leur mariage et elle ne l'aurait jamais blâmé pour les étapes qu'ils avaient manquées. Plus que cela, elle n'avait pas besoin d'être gâtée et n'aurait peut-être pas aimé être le centre d'attention d'un mariage extravagant comme celui de Rosalie.

Cependant, elle avait vu assez d'hommes en ville et comment ils se gonflaient de fierté lorsque leur épouse avaient les plus jolies robes et les maisons les plus modernes. Elle avait entendu Emmett grogner de l'insatisfaction d'avoir dû amener sa femme chez son père, alors que cela aurait été stupide d'acheter une maison à son nom alors qu'ils envisageaient déjà de s'installer dans l'Ouest.

Edward pensait qu'il la laissait tomber en tant que mari parce qu'il n'avait pas pu lui fournir ces subtilités. Ce qu'elle voulait, c'était qu'il réalise qu'il la rendait heureuse et elle n'avait pas de doute qu'il prendrait soin d'elle. Mais pouvait-elle lui donner cette petite satisfaction au prix qu'il demandait ?

Alors qu'elle s'était réfugiée dans ses pensées, il avait commencé à s'éloigner, comme s'il lui donnait de l'espace. Il se morfondait. Elle le voyait à la façon dont ses sourcils étaient reliés. Elle vérifia que le bébé Jacob était en sécurité et satisfait dans son écharpe avant d'aller vers Edward pour prendre sa main dans la sienne.

"Je comprends pourquoi c'est important pour toi," déclara-t-elle. "Mais j'ai besoin que tu comprennes quelque chose. Tu as vu ce périple, cette piste s'achever. Tu sais où tu vas et tu sais qu'il y a une vie après ça." Elle fit un geste autour d'eux.

"Ce à quoi je m'accroche en ce moment, c'est que ce voyage soit presque terminé. Encore quelques semaines. Un mois de plus, peut-être, et nous pourrons nous arrêter. Ce que tu me demande c'est de ne pas laisser ce périple s'achever. Parce que ce ne sera pas le cas pour moi. Pas si tu es toujours en train d'errer. Pas si je ne peux pas voir de mes propres yeux que tu es en sécurité, au chaud et nourri."

Puis ce fut son tour de se taire. Elle lui laissa le même espace pour réfléchir mais elle garda sa main dans la sienne, en espérant qu'il comprendrait. Beaucoup lui disaient que ce n'était pas son rôle de lui demander cela et elle savait qu'il y avait toutes les chances qu'il écarte complètement ses sentiments.

Après tout, il l'avait fait avec Maggie, non pas par cruauté bien sûr mais parce qu'il lui incombait de faire les bons choix pour leur famille.

Après plusieurs minutes, il soupira. "Et pourtant, si je partais tout de suite chez moi et que je t'emmenais avec moi, je t'éloignerais du père que tu n'as pas vu depuis des années."

Le cœur de Bella prit une tournure douloureuse. Plus ils s'approchaient de leur destination, plus il était difficile de ne pas penser à quel point son père lui manquait. Bien qu'elle ait été effrayée par la pénible perspective de tant de mois de marche dans le monde sauvage, elle aurait bravé n'importe quoi pour retourner auprès de son père.

"Ne pourrais-tu pas rester avec nous pendant un certain temps ? " demanda Bella à voix basse. "Peut-être que si tu restais jusqu'au printemps, ça ne serait pas aussi mauvais."

A cela, il sourit. "Rester ? Tu veux dire dans la maison de ton père ? Tu penses que je suis plus en sécurité là-bas."

Elle se tenait la tête droite. Elle en avait assez de sentir qu'ils avaient fait quelque chose de mal et honteux. Elle aimait cet homme, et son père saurait qu'elle était fière d'être sa femme.

"Tu resterais avec moi dans la chambre où je suis censée vivre, bien sûr. Je sais que ce n'est pas idéal mais ce serait juste pour l'hiver. Et puis si tu ne voulais toujours pas que je vienne avec toi au printemps, je comprendrais."

De nouveau, ils se turent mais au bout d'un moment, il la tira près de lui pour la serrer rapidement.

"Voici ce que je te promets. J'attendrai d'avoir parlé à ton père avant de prendre une décision. S'il... me permet de rester, je peux faire un déplacement sur ma propre terre, un voyage rapide et je reviens tout de suite. Au moins, je saurai ce qui doit être fait."

Bella lui sourit et l'embrassa à nouveau. "Merci."

Edward grogna mais il fit courir sa main de haut en bas de sa colonne vertébrale pendant un bref instant avant qu'ils ne se séparent pour pouvoir garder leur rythme. "Tout ceci est peut-être un point discutable. Ton père pourrait bien me tirer dessus et ce sera la fin de tout cela."