Twenty-Seventh Letter

Si elle se souvenait bien, on disait que la route de l'enfer était pavé de bonnes intentions. La sienne était composée d'erreurs successives qui auraient pu être évitées si elle n'avait pas été assez stupide pour enterrer la hache de guerre avec Potter. Lily n'aurait pas dû baisser sa garde. Si elle s'était contentée d'agiter un drapeau blanc sans quitter les remparts de sa forteresse, elle ne se serait pas retrouver dans cette situation. Elle sentait que ses nerfs menaçaient de lâcher et avec eux sa santé mentale. Elle avait cru à tort que leur entente serait quelque chose de positif. Que ce serait-il passé si le jour où ils s'étaient réconciliés, plutôt que de lui répondre gentiment, elle avait opté pour son attitude de toujours. Si son intonation avait été froide. Si elle lui avait reproché de ne pas avoir fini le planning de ronde. Elle avait la certitude que tout comme un château de cartes, des dominos ou encore les battements d'ailes d'un papillon, c'était cet instant qui avait provoqué la catastrophe naturelle, l'effondrement total de son monde. Elle avait une furieuse envie de s'arracher les cheveux même si elle se contentait pour le moment de passer nerveusement sa main dans ceux-ci en parcourant en long et en large sa chambre et ses options pour se dépêtrer de cette situation. Elle ne regrettait pas d'être revenue dans sa chambre individuelle. Ça aurait difficile de cacher aux autres ce qu'elle ressentait en cet instant. Tu ne pourras pas rester cacher ici éternellement, lui rappela sa voix intérieure qu'elle aurait voulu bâillonner. Elle n'envisageait pas le moins du monde de ressortir un jour. Est-ce qu'elle ne pouvait pas prétendre être malade ? Elle se souvenait que Frank avait attrapé l'éclabouille en troisième année et qu'il avait été mis en quarantaine. Elle donnerait n'importe quoi pour être isolée ainsi pendant plus d'un mois. Peut-être qu'au terme de cette période, elle se serait remise. Elle lâcha un rire nerveux et incrédule. Elle pouvait mentir à la terre entière, même à sa petite voix intérieure mais lorsqu'il s'agissait d'être crédible auprès d'elle-même, c'était une autre histoire. Elle se laissa tomber sur son lit, rejouant dans sa tête les événements des dernières semaines.

Il n'y avait pas eu de changements majeurs. Rien d'extraordinaire. C'était peut-être ce qui avait endormie sa méfiance. Ça avait été si subtil qu'elle n'avait rien remarqué. Elle s'était réveillée chaque matin pour se rendre à l'entraînement. Elle avait de nouveau emménagé dans le dortoir des préfets mais elle continuait à s'entrainer avec Dorcas, Kate et Gideon. Potter se montrait néanmoins moins dur avec elle. Elle n'appréhendait plus autant de faire une erreur et attendait même avec impatience cette heure à se défouler avec le reste de l'équipe. Potter inclus. Le reste de ses journées se déroulait comme à l'accoutumée. Elle n'était plus aussi débordée et cela se faisait ressentir. Ses notes étaient remontées et elle ressentait une certaine fierté à être de nouveau au top. Les cours avancées n'avaient rien d'une promenade de santé et ses devoirs de préfète avaient compliqué d'autant plus la tâche. Elle n'était néanmoins plus la seule sur qui se reposaient les préfets des cinquièmes années puisque Potter s'était mis au travail. Elle avait eu du mal à lui faire confiance. Il lui arrivait encore de passer derrière lui pour vérifier mais elle avait fini par admettre que la plupart du temps, il faisait du bon travail. Elle n'avait pas l'impression d'avoir changé grand-chose de ce côté-là non plus. Remus continuait d'être celui qui "formait" Potter. Il arrivait un peu plus tôt aux réunions. Dix minutes, trente minutes tout au plus. Il restait aussi pour ranger après. Ce n'est pas comme s'ils s'étaient mis à se parler. La plupart du temps, ils étaient simplement assis à la même table, peaufinant l'ordre du jour ou corrigeant un planning. C'était un silence qui n'avait en revanche rien d'hostile ou de pesant. Elle avait aussi bien plus de temps libre qu'avant, accompagnant plus souvent que par le passé les filles dans leurs escapades à Près-au-lard, participant même aux soirées. Elle refusait toujours de se rendre à celles organisés par Potter et Black mais elle n'avait rien contre celles en petit comité. Petit comité qui comprenait parfois le garçon. C'était peut-être ça le changement de trop. C'était une chose d'avoir une bonne relation avec son capitaine ou encore son co-préfet en chef. S'en était une autre d'avoir cette bonne relation en dehors de toutes obligations.

Est-ce qu'elle ne pouvait pas tout mettre sur le dos de l'alcool ? Elle se laissait généralement aller lorsqu'elle était entre filles dans la chambre qu'Emmeline et Marlène partageaient. En revanche lorsqu'elle optait pour les Trois Balais comme ce soir-là, elle gardait en tête qu'il lui faudrait remonter la pente jusqu'à Poudlard. Elle n'avait pas trop bu. La réponse était donc non. Ce n'était pas à cause de l'alcool. Elle se souvenait de chaque instant. Elle se souvenait avoir souri à l'une de ses bêtises. Elle se souvenait que leurs regards s'étaient croisés et qu'ils étaient restés un instant "accroché". C'était le verbe qui s'appliquait le mieux à cet échange de regards. Son attention avait été détourné par Emmeline qui avait décidé qu'il était temps pour elles de danser. Elle avait eu besoin de prendre l'air. Elle ne l'avait pas remarqué tout de suite puisqu'il était assis sur les marches d'une maison mitoyenne au bar. Quelques semaines plus tôt, elle aurait fait demi-tour sans demander son reste, évitant une altercation houleuse. Le problème était que leurs conversations n'avaient désormais plus rien de désagréable. Elle l'avait donc rejoint sans inquiétude.

– Tu prends l'air aussi ? lui avait-elle demandé, s'installant à côté de lui puisqu'il s'était écarté pour lui laisser de la place.

– Le but était de t'éviter mais c'est un échec, lui dit-il en soupirant.

– Je peux toujours... avait-elle dit en se levant livide, ne comprenant qu'en le regardant après qu'il l'ait retenu par le poignet, qu'il plaisantait, pas encore habituée à ce qu'ils soient en bons termes.

– C'est pas toi que j'évite Evans, la rassura-t-il, parlant rapidement inquiet de rectifier le tir avant que ça ne dégénère, ce qui prouvait qu'il n'était pas complètement à l'aise non plus avec leur nouvelle dynamique.

– Qui alors ? demanda-t-elle curieuse, se rasseyant à ses côtés, plus concentrée sur le fait de conserver ce minuscule espace entre leur bras et leur jambe que sur leur conversation.

– J'aime pas trop ça... commença-t-il, s'arrêtant une seconde comme pour chercher une manière correcte de dire les choses, comme s'il marchait sur des œufs. Quand il y a beaucoup de monde, ajouta-t-il finalement.

– Depuis quand ? répondit-elle réellement surprise, retenant une remarque sarcastique sur son besoin d'attention, ses groupies, ses soirées où il invitait toute l'école.

– Depuis toujours, admit-il en haussant les épaules.

À bien y réfléchir, il avait littéralement un cercle d'amis qui se résumait à trois personnes. Les autres personnes avec qui il interagissait étaient les membres de son équipe. Elle ne l'avait jamais vu adresser la parole à quelqu'un le premier. Elle avait toujours mis ça sur le fait qu'il se sentait supérieur au reste des élèves mais après avoir passé du temps à ses côtés, elle se rendait compte qu'il s'agissait plus de gêne et potentiellement même de timidité plutôt qu'autre chose. Elle s'était laissé aller à l'observer. Les yeux baissés vers le sol, ses mains toujours en mouvement comme s'il n'avait pas su quoi en faire et son pied qui tambourinait doucement à un rythme qui n'avait rien à voir avec la musique. Il repoussa ses cheveux qui retombaient en boucles indisciplinées devant ses yeux fuyant. Elle observa les pupilles dorées s'agiter et finalement revenir s'accrocher aux siennes. Cette fois il n'y avait pas eu d'Emmeline pour les interrompre.

– Je vais y aller, avait-elle dit sans bouger pour autant, remarquant qu'elle n'avait pas pensé à maintenir la distance entre leur bras et leur jambe et qu'ils étaient donc bien trop proches.

– Est-ce que tu vas rejoindre Gideon ? demanda-t-il sur un ton qu'elle n'aurait su identifier mais qui provoqua un frisson qui n'avait rien à voir avec de la peur.

– Non, on a arrêté de se voir. Je crois qu'il aime bien Kate, avait-elle ajouter.

– Et Amos ?

– Pas ce soir, répondit-elle en ressentant une pointe d'agacement face à cet interrogatoire et aussi envers elle-même parce qu'elle n'aurait pas dû lui répondre, elle aurait dû lui dire que ça ne le regardait pas mais elle ne voulait pas se disputer avec lui.

– T'es en colère, fit-il remarquer en souriant comme si ça avait été la chose la plus amusante qui soit.

– Pas vraiment.

– J'ai dit quelque chose qui fallait pas, insista-t-il, ne posant pas la question, affirmatif.

– Je n'aime pas avoir à me justifier, soupira-t-elle, agitant la main comme pour chasser le sujet.

– Tu pouvais m'envoyer chier, fit-il remarquer sans se départir de son sourire.

– J'ai pas envie de me disputer avec toi ce soir.

Elle se rendit compte qu'elle reproduisait le même schéma qu'avec Severus. Elle se retenait de dire les choses, évitant le conflit. Potter ne semblait pourtant pas secouer par le fait qu'elle ait effectivement eu envie de l'envoyer chier. Il semblait plus perturber par le fait qu'elle ne lui ait pas dit. C'était absurde de retenir un simple "je n'ai pas à me justifier". Leurs disputes avaient été cent fois plus violentes et virulentes par le passé. C'était étrangement rassurant de se dire qu'elle avait toute cette marge de manœuvre avant d'atteindre le point de non-retour avec lui.

– Qu'est-ce que tu veux faire avec moi ce soir ? avait-il répondu empruntant un terrain dangereux d'un ton trop incertain pour que ce flirt soit innocent et sans conséquence.

Elle lui en voulait d'avoir dit ça. Sa maladresse rendait tout compliqué. Il avait souvent proposé ce genre de chose sur le ton de la plaisanterie, en ayant parfaitement conscience que sa réponse serait négative et désagréable. En cet instant, il était nerveux. Il ne pourrait pas s'en sortir avec une pirouette. Ou tout du moins, pas de manière crédible. Si elle refusait, ils seraient mal à l'aise tous les deux. Elle se rendit compte qu'elle appréciait leur nouvelle situation, la paix entre eux. Elle ne voulait pas perdre ça. D'un autre côté, elle ne voulait pas avancer dans l'autre direction. Celle qu'il proposait en cet instant. Elle était terrifiée par ces secondes qui passaient et qui la rapprochaient de l'instant où il dirait...

– Je plaisante Evans. Détends-toi.

Elle lui donna un coup dans l'épaule sans un mot. Elle avait envie de lui dire de mentir mieux que ça. Elle réitéra le geste tandis que son regard la suppliait de dire quelque chose. De s'énerver comme elle avait l'habitude de le faire mais elle était tout aussi mauvaise actrice que lui. Elle fit alors quelque chose de stupide. Et les choses stupides s'étaient enchainées. Il avait attrapé sa main pour l'empêcher de continuer à le frapper et peut-être pour une autre raison vue le peu de force qu'elle y mettait. Raison à laquelle elle ne voulait pas penser mais qui avait plus de sens. Il était trop proche et son cœur battait si fort qu'elle pouvait le sentir faire pulser le sang de ses veines dans chaque partie de son corps. Elle avait la certitude que ce qu'elle avait cherché sans succès se trouvait au bord de ces lèvres qui effleuraient presque les siennes. Elle avait réduit la distance, sa main agrippant celle du garçon avec plus de force comme si elle avait eu peur de perdre pied avec la réalité, comme s'il avait été le navire et l'encre, comme s'il avait été la cause et la solution. Elle l'avait senti se figer. Pas plus d'une seconde, répondant rapidement à son initiative. Encore une fois, il semblait craindre qu'elle se méprenne. Tout comme il s'était précipité pour lui dire qu'il plaisantait un peu plus tôt, il se précipitait pour l'embrasser, craignant qu'elle disparaisse soudainement en pensant qu'il ne voulait pas d'elle. Le baiser avait donc été maladroit. Une esquisse plutôt qu'une œuvre. Ça ne rendait pas celle-ci moins prometteuse. Elle ne s'était pas trompée. C'était bien là. Elle n'aurait su dire ce qui était différent, tout comme elle n'avait pas su dire ce qui les avait conduit à cet instant. Peut-être que c'était la manière dont il lui avait fait entrouvrir ses lèvres des siennes. Peut-être était-ce cette inspiration légère, presque indétectable qu'il avait prise avant de glisser sa langue contre la sienne. Elle pouvait aussi mettre ça sur le compte qu'il n'était pas toujours celui qui conduisait dans cette danse lente mais pressante. Ou encore sur cette main qui avait glissé sur sa joue avec une délicatesse qu'elle ne lui connaissait pas. C'était comme si elle avait été un trésor d'une valeur inestimable qu'il profanait. Elle avait senti son cœur se serrer lorsqu'il avait laissé son pouce effleurer les contours de sa mâchoire avec moins de précaution, comme un rappel qu'il n'avait jamais été doué pour respecter les règles. Elle s'était écartée pour mieux lui revenir. La première fois aurait pu passer pour une erreur, la seconde ne pouvait en revanche n'être qu'une décision.

Ils n'étaient pas resté assis sur les marches longtemps. Ils n'étaient pas pour autant retourné à l'intérieur. Remontant la pente vers Poudlard main dans la main. Le trajet avait été le plus long qu'elle eut jamais expérimenté. Probablement parce qu'elle était impatiente d'arriver sans pour autant s'en donner les moyens puisqu'ils n'avaient de cesse de s'arrêter pour s'embrasser encore et encore. La première fois qu'il l'avait attiré dans ses bras, elle avait eu l'impression qu'elle ne pourrait plus jamais se passer de ce genre d'étreintes. Comment pouvait-elle renoncer à la pression des mains du garçon sur sa taille ou encore à son parfum qui l'avait enveloppé comme l'obscurité drapait les astres qui les surplombaient. Elle n'avait jamais été avide de pouvoir mais savoir que, le simple contact de ses doigts sur la nuque du garçon suffisait à lui tirer un hoquet de surprise, était grisant. Elle avait perdu le compte de ces "pauses" et lorsqu'ils avaient finalement rejoint leur dortoir, elle avait les jambes en coton, une respiration dératée, un cœur malmené et un sourire niais à souhait. Avec une synchronisation terrifiante, il l'avait soulevé dans ses bras tandis qu'elle entourait sa taille de ses jambes et son cou de ses bras. Il l'avait porté jusqu'à sa chambre et pas une seule seconde, elle n'avait douté du fait d'en avoir envie. Elle n'avait jamais désiré quelque chose avec autant de force. Elle n'avait jamais été désiré avec autant de force non plus. La manière dont il la regardait lui faisait perdre pied et elle se demanda soudain si c'était la raison pour laquelle les gens fermaient les yeux. C'était en tout cas sa raison à elle. Elle ne regretta pas une seule seconde la perte de ce sens, le toucher prenant la relève, sa perception décuplée.

– Evans, murmura-t-il tout en la débarrassant de sa robe, son ouïe réceptionnant ce son comme s'il s'était agi d'une symphonie composée pour elle.

Elle avait été privé de sa voix, le souffle coupé par ces mains qui la parcourait, conquérant chaque parcelle de peau offerte à la curiosité du garçon. Lorsqu'elles avaient laissé la place à ses lèvres, ses cordes vocales avaient décidé de coopérer de nouveau, laissant échapper la voix d'une inconnue. Ses soupires étaient éraillés, son intonation alternant entre des notes basses et une dernière plus aiguë. Elle était passée au-dessus de lui, le trouvant bien trop habillé pour l'occasion, se chargeant d'y remédier comme il l'avait fait pour elle. Encore une fois son nom s'était échappée d'entre ses lèvres et cette fois, elle avait les yeux bien ouverts. Elle ne pouvait nier qu'elle s'était délectée de voir cette expression qu'elle ne lui connaissait pas. Il semblait à la fois être la définition de la souffrance et son parfait antonyme. Elle le délivrerait pour mieux le capturer. Elle le tortura du bout des doigts, du bout des lèvres. Elle le goutta, sa langue effleurant son désir, sa bouche s'en emparant impatiemment, ses yeux s'accrochant aux siens sans aucune interruption si ce n'est celle de ses paupières qui ne semblaient incapables de choisir. Peut-être que tout comme elle, les fermer décuplait ses sens et que les ouvrir rendait son imagination incompétente, limitée, incapable de restituer avec suffisamment de précision sa réalité.

Ils n'étaient pas allés plus loin. Comme si ce n'était pas déjà suffisant, intervint sa voix intérieure. Était-ce la raison pour laquelle elle devait se faire violence pour ne pas le rejoindre ? S'ils avaient... Aurait-elle été aussi aveuglée par son désir qu'en cet instant ? Elle n'eut pas le temps de former la moindre réponse puisque Sir Edward annonça l'arrivée d'Alice. Elle n'était pas en quarantaine. Elle n'était pas malade. Elle avait simplement vendu son âme qui brulait désormais d'un désir dévastateur. Bienvenue en enfer.