On s'achemine lentement vers un peu plus d'action, mais la mise en place prend du temps. Enfin, le soleil arrive, les shorts fleurissent, et qu'est-ce que Rogue a encore fabriqué ?!
Katymyny : Drago se débrouille de mieux en mieux, il pourra bientôt enlever les flotteurs :) Oui, ça fait beaucoup de sang, mais qu'est-ce que Greyback prend son pied... Ah, ces hommes politiques, toujours une idée derrière la tête !
Chapitre 24 - Incident diplomatique
« -Non », dit Stoya.
Rogue s'y était attendu.
« -Cela relève de la compétence des Aurors, pas de la nôtre, expliqua la directrice.
-Nous sommes pourtant censés être des spécialistes de la lutte contre les forces du Mal, objecta-t-il d'une voix feutrée.
-Les créatures néfastes, John, corrigea Stoya. Le mal n'a rien à voir là-dedans, la magie noire encore moins. Et, faut-il te le rappeler, les Vélanes ne sont pas inscrites sur la liste de chasse du TNT, ajouta-t-elle avec un sourire. Pas même les Vélanes grises. »
Connaissant son passé, elle n'était pas surprise que les événements du lac Prespa l'intéressent ; mais, n'étant pas censée être au courant de la précédente carrière de son collègue, elle se garda d'en faire la remarque.
« -Roman et toi, vous avez fait du bon travail, une fois de plus », préféra-t-elle enchaîner.
Elle les avait déjà félicités pour leurs déductions concernant la tuerie du monastère, mais il était parfois bon d'en remettre une couche.
« -Nous ne sommes pas plus avancés pour autant, modéra Rogue.
-Les Aurors ratissent la zone, ils trouveront peut-être quelque chose », insista Stoya.
Elle n'y croyait pas plus que lui mais s'efforçait de rester positive. Depuis le retour de John, ils marchaient tous les deux sur des œufs : lui parce qu'il ne voulait pas être sanctionné pour avoir de nouveau dépassé les bornes, elle de crainte qu'une nouvelle contrariété lui fasse, précisément, dépasser les bornes. Bien que parfaitement légitime, son refus de le laisser enquêter sur la Vélane grise risquait justement de le contrarier, à moins qu'elle lui trouve un autre os à ronger – de préférence plus alléchant que des Pitiponks – pour canaliser son énergie débordante qui, depuis cette satanée vigile de chant, ne s'était toujours pas tarie.
« -Nos amis Russes ont des soucis dans l'Oural, annonça-t-elle. Les guerres claniques ont repris chez les géants. Il y avait eu une première alerte quand les survivants du conflit britannique avaient regagné les montagnes. Les choses s'étaient calmées depuis, mais... »
Rogue s'autorisa un fin sourire tant il trouvait savoureuse l'expression « conflit britannique » ; parfois, on parlait aussi des « événements d'Angleterre ». Considérer les choses du point de vue des sorciers d'Europe centrale, chez qui le souvenir de la dictature de Grindelwald restait encore vivace, invitait à relativiser.
« -On pouvait en effet s'attendre à ce que leurs congénères restés au pays ne les accueillent pas à bras ouverts, observa-t-il avec une pointe de sarcasme. Les géants ne sont pas réputés pour leur esprit de famille.
« -Raison pour laquelle le TNT avait à l'époque dirigé les rescapés vers des zones inhabitées, précisa Stoya. Vu leur indocilité naturelle et les contraintes liées au Secret Magique et à la protection des Moldus, ça a dû être un enfer. »
Elle en parlait avec d'autant plus de légèreté qu'elle ne travaillait pas encore au TNT et n'avait donc pas eu à piloter l'opération.
« -Même s'il s'agit de vastes territoires, les réserves dévolues aux géants ne sont pas extensibles, poursuivit-elle. Il était fatal que les différentes tribus recommencent à se chamailler...
-Je ne savais pas que le TNT était apte à intervenir dans la politique intérieure des géants, fit Rogue.
-Ce n'est pas le cas, répondit Stoya. Notre missions consiste à nous assurer qu'ils ne quittent pas les territoires qui leur ont été assignés, pour leur propre sécurité et celle des autres. »
Mission à laquelle le TNT avait dramatiquement failli à l'époque où une partie des géants avait répondu à l'appel du Seigneur des Ténèbres. Il est vrai que l'arsenal de transports clandestins déployé par les Mangemorts – Portoloins, balais et tapis-cargos et autres tunnels magiques – les avait bien aidés.
« -Nous devons aussi veiller à ce que leur existence passe inaperçue aux yeux des Moldus, continuait Stoya. Un tremblement de terre une fois de temps en temps, surtout en montagne, ça n'inquiète personne. Là, il s'agit de séismes multiples accompagnés de graves éboulements et d'avalanches qui ont déjà causé pas mal de dégâts. Nous devons repousser les géants plus loin dans la montagne, là où les effets de leurs batailles ne seront plus perceptibles.
-Une bonne épidémie serait beaucoup plus simple et beaucoup plus efficace », remarqua Rogue à mi-voix.
Le regard perçant de Stoya vrilla le sien sans qu'elle parvienne à déterminer s'il plaisantait ou pas.
« -Je n'en doute pas, répondit-elle enfin d'un ton neutre, mais comme notre objectif n'est pas de les éradiquer, nous nous en tiendrons à la méthode habituelle. »
Ce qui signifiait beaucoup d'explosions et quelques incendies bien placés afin de forcer les géants à reculer vers les zones désignées, puis l'érection de barrières magiques pour les y cantonner – jusqu'à ce qu'ils réussissent à les abattre. En somme, rien de bien intéressant. Rogue poussa un profond soupir que Stoya décoda sans peine.
« -Nos auxiliaires resteront ici, reprit-elle.C'est une mission à haut risque, et ils sont encore secoués après ce qui s'est passé en Albanie. Ils mettront la dernière main aux dossiers en cours et aideront Nikki dans le classement, ça ne leur fera pas de mal. Mais il faut que quelqu'un reste pour les superviser et assurer la responsabilité du bureau en mon absence.
-Tu pars aussi chez les géants ? releva Rogue. N'est-ce pas le privilège de la direction de toujours rester à l'écart du danger ? »
C'était une boutade sans méchanceté. Rogue savait que Stoya n'avait pas hésité à se porter au secours de Jarek, et Stoya savait qu'il le savait. Elle ne releva pas.
« -Je reconnais que notre activité de recherche et de documentation a été négligée depuis quelque temps, déclara-t-elle. Du moins en ce qui concerne la mise en forme des rapports et leur archivage pour consultation par les chercheurs de l'ULM. Nos auxiliaires devraient pouvoir combler une partie de ce retard.
-Et tu me dis tout ça parce que... ? »
Stoya sourit, d'un sourire de mauvais augure.
« -Tu n'as pas encore eu le temps de travailler avec nos auxiliaires, pourtant tu étais dans la même situation qu'eux il n'y a pas si longtemps. Tu aurais certainement beaucoup à leur apprendre. »
Rogue en resta bouche bée : elle n'était pas sérieuse !
« -Cela ne durera que quelques jours, insista Stoya. Et tu pourras t'appuyer sur Nikki. Je ne pense pas que tu auras à faire l'interface avec la présidence de l'université ou le conseil d'administration mais, si c'est le cas, tu n'auras qu'à me faire suivre les messages. »
La Vélane, comme d'habitude, contrôlait parfaitement sa voix et son expression faciale : rien chez elle ne trahissait le fait qu'elle le taquinait. Elle savait bien qu'il avait détesté être professeur, et sans doute plus encore directeur, en dépit du pouvoir que cela lui donnait.
« -C'est une responsabilité, convint-elle. Et cela t'éloignerait du feu de l'action. Bien entendu, tes compétences seraient bienvenues face aux géants. Réfléchis-y et dis-moi ce que tu choisis. »
À n'en pas douter, il choisirait les géants.
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« -Cette attente est insupportable ! » décréta Alifair.
Il lui semblait que le mois de mai s'étirait à l'infini. Il y avait des bons côtés : la température remontait en flèche, à tel point qu'elle pourrait bientôt ressortir ses shorts. Mais elle n'en pouvait plus de réviser pour des ASPIC qui restaient aussi lointains que la lune, sans parler des élections qui n'en finissaient pas d'approcher sans être jamais là. Les candidats avaient finalement été appelés à se déclarer pour ou contre l'esclavage des elfes, et leurs réponses s'avéraient en tout point conformes à ce que Crickey et elle avaient imaginé : respect des traditions côté Pandora Nott, réflexion, consultation et éducation chez Kingsley et Enys – quoique ce dernier affirmât clairement que l'émancipation était un but à atteindre. Ni Célestina Moldubec ni Xenophilius Lovegood ne s'étaient portés candidats. George Weasley avait fait circuler des tracts « Votez Weasley », mais il s'agissait d'un canular publicitaire auquel il avait rapidement mis fin sous la pression maternelle.
« -De toute façon, y a pas de suspense, déclara Alifair, avachie sur le canapé, les pieds sur la table basse. Kingsley sera élu à moins que Harry se présente et ça, ça ne risque pas. »
Sa formation d'Auror le passionnant davantage de jour en jour, il était peu probable que le Survivant décide brusquement de changer de carrière, surtout si cela devait le ramener sous le feu honni des projecteurs. Les sondages et les bookmakers donnaient Kingsley gagnant et Alifair aussi, en raison de ses compétences mais surtout parce qu'il était le plus sexy des trois.
« -Un dirigeant ni vieux ni moche, qui cracherait dessus ? observa-t-elle. En plus, il a un piercing. La classe ultime. »
Sur un regard désapprobateur de Crickey, elle retira ses pieds de la table basse, ce qui permit à l'elfe d'y déposer le plateau du thé.
« -Tu sais, je pourrais m'en occuper, une fois de temps en temps, proposa Alifair. Et aussi du petit déjeuner. Et de la lessive. Je peux passer l'aspirateur...
-Est-ce que Miss Alifair est mécontente des services de Crickey ? l'interrompit celle-ci d'une voix très calme, une drôle de lueur dans ses yeux mordorés.
-Pas du tout, assura aussitôt la Moldue, inquiète de l'avoir blessée. Mais je sais que tu as tellement de travail avec le Parlement, et maintenant cette histoire d'indépendance...
-Miss Alifair aussi a du travail, répliqua l'elfe avec fermeté. Elle doit préparer ses ASPIC, assurer la vente par correspondance de ses kits de potions de premiers secours, terminer et envoyer son dossier de candidature pour le concours de conception et réalisation du nouvel uniforme de parade des Aurors...
-Exact, mais j'ai quand même beaucoup plus de temps libre que toi, insista la Moldue. Et qui sait, selon comment les choses vont tourner, tu auras peut-être encore plus à faire...
-Tout comme Miss Alifair lorsqu'elle aura obtenu ses ASPIC, l'interrompit à nouveau Crickey. Il lui faudra alors reprendre la production de potion Tue-Loup. Elle pourra également réfléchir à de nouveaux produits pour la marque Indésirable n°33 bis, car ses T-shirts s'étaient très bien vendus à la précédente rentrée scolaire. Si elle obtient le marché pour l'uniforme des Aurors, cela lui fera une charge de travail supplémentaire. Crickey sait aussi que Miss Alifair envisage de proposer un nouveau catalogue de créations sur-mesure à destination des particuliers. Elle ne pense donc pas que Miss Alifair sera beaucoup moins occupée qu'elle. »
La Moldue ne trouva rien à répondre, d'autant plus qu'elle voyait maintenant que la lueur dans les yeux de son elfe ne reflétait pas la tristesse, mais la contrariété : Crickey n'appréciait pas qu'on veuille lui retirer une partie de son travail.
« -Je ne voulais pas te vexer, marmonna-t-elle. Je suis juste consciente que tes journées sont plus chargées que celles d'un elfe lambda. »
La contrariété de Crickey fondit aussitôt : combien de maîtres se seraient souciés d'avoir vexé leur elfe ? Et combien l'auraient reconnu tout haut ?
« -Crickey n'est pas vexée, assura-t-elle avec douceur. Elle sait que Miss Alifair s'inquiète de son bien-être, mais elle est très contente d'avoir autant d'occupations. »
Alifair soupira.
« -C'est vrai, tu es sûre ?
-Oh oui ! s'écria l'elfe avec une indubitable sincérité. Crickey a juste eu besoin d'un peu de temps pour trouver son nouveau rythme, mais c'est fait à présent. Elle sait que les autres elfes l'envieraient beaucoup s'ils savaient qu'elle ne dispose que de trente minutes de temps libre par jour, parfois même moins.
-Quoi ?! s'étrangla Alifair.
-Hors temps de sommeil et de repas, précisa Crickey. Mais tout de même, c'est une moyenne honorable, ajouta-t-elle avec fierté.
-Trente minutes de temps libre, c'est honorable ? articula la Moldue, sidérée.
-Bien sûr, Miss, confirma Crickey avec enthousiasme. Les elfes ont horreur d'avoir du temps libre. Cela ne sert qu'à s'ennuyer. »
La Moldue secoua la tête. Émancipation ou pas, les elfes ne seraient jamais des créatures comme les autres. Elle se rappela alors que Sobby avait mis en avant, dans sa candidature à la députation, le fait que la retraite lui laissait beaucoup de temps libre.
« -En réalité, le professeur Slughorn continue de lui confier quelques petits travaux, expliqua Crickey, mais beaucoup moins qu'autrefois. Connaissant sa situation, tous les elfes qui l'ont pu ont dû voter pour lui : le pauvre, on ne pouvait pas le laisser comme ça. »
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Le soir, pendant le dîner, Corbac la corneille vint toquer à la fenêtre de la cuisine. Alifair l'avait envoyé quelques jours plus tôt prendre des nouvelles de Rogue. Connaissant sa répugnance à rendre des comptes, se justifier ou, plus généralement, parler de ce qu'il faisait, elle ne s'attendait qu'à quelques pattes de mouche au bas de sa propre lettre. Sa surprise fut donc de taille quand, une fois la fenêtre ouverte par Crickey, Corbac laissa tomber dans l'assiette vide de la Moldue une volumineuse enveloppe avant de s'abattre sur le tian aux légumes tout juste sorti du four.
« -Ouste ! lui lança aussitôt Crickey en le chassant avec un torchon. On ne mange pas dans le plat, ce n'est pas hygiénique ! »
Alifair examina le pli sous toutes les coutures pendant que son elfe servait le tian en ajoutant une assiette pour Corbac. L'enveloppe était en parchemin et libellée à l'encre bleue d'une plume appliquée qui avait un peu bavé : rien à voir avec les habituels gribouillis illisibles de Rogue. Y avait-il eu détournement de courrier, ou confusion dans les oiseaux messagers ? Cela semblait difficilement probable, mais avec les sorciers – celui-là en particulier – il fallait s'attendre à tout.
Tracée de la même écriture que l'adresse, la lettre couvrait trois feuilles de parchemin. Les premiers mots confirmèrent que l'ombrageux ex-pensionnaire de la maison Faraday n'en était définitivement pas l'auteur :
« Bien chère Mademoiselle,
Je vous écris au sujet de mon estimé collègue, Mr Jonathan Hind... »
Alifair ignorait tout des gens avec lesquels Rogue travaillait. Elle était même étonnée qu'eux connaissent son existence – puis elle se rappela ce que Viesnaya lui avait appris au sujet de son affiche Indésirable qu'elle avait envoyée en Hongrie. Elle doutait fort que « Jonathan Hind » soit très populaire parmi ses collègues ; pour autant, ce Roman Farkas paraissait sincèrement inquiet pour lui.
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Comment avait-il pu faire ça ? Vraiment, Roman ne comprenait pas. Qu'il soit contrarié d'avoir à choisir entre les géants et les auxiliaires – la peste et le choléra – bon. Qu'il râle parce que Stoya lui refusait les congés qu'il souhaitait poser pour éviter ces corvées, passe encore. Qu'il soulage ses nerfs sur ses collègues, on commençait à avoir l'habitude. Mais ça... Bien sûr, c'était purement stratégique : John ne voulait pas s'occuper des auxiliaires, et il ne voulait pas non plus aller dans l'Oural. Puisque Stoya l'avait déjà dans le collimateur à cause de son mauvais comportement, il lui suffisait de commettre un nouvel écart pour écoper d'une suspension temporaire. Et ce que voulait Jonathan Hind, il semblait qu'il finissait toujours par l'obtenir.
Puisque c'était finalement lui que Stoya avait désigné pour veiller sur le bureau en son absence, Roman avait beaucoup de temps pour repenser à l'incident. Et plus il y pensait, plus cela lui déplaisait. Dans la fébrilité de l'open space où tous les titulaires se préparaient au départ, il avait soudain entendu la voix de John. Glacial et plein de mépris, il ironisait sur l'absence de Jarek, toujours à l'hôpital. Cela valait mieux, disait-il, tant son incompétence en aurait fait un poids pour l'opération – un poids cassé à défaut d'être mort, avait-il ricané ; si on ignorait encore s'il était défiguré au point qu'en sa présence un Épouvantard prendrait nécessairement l'aspect d'un miroir, il ne faisait aucun doute que l'incendie avait détruit ce qu'il possédait de cervelle, mais il est vrai qu'il n'y avait pas grand chose à brûler. Roman détestait savoir son équipier capable d'une telle méchanceté envers un absent, surtout un camarade blessé dans l'exercice de ses fonctions. Les autres non plus n'avaient pas aimé.
Roman savait que l'intention de John était de se montrer suffisamment provocateur pour que quelqu'un en vienne aux mains, et il avait réussi. Au départ, les autres se contentèrent de lui ordonner de se taire, mais bien sûr il n'en avait rien fait. Il était allé si loin dans les insultes que Mik l'avait pris au collet, sans toutefois le frapper. Sidéré jusque-là, Roman était intervenu pour calmer le jeu, et il avait bien cru y réussir. John ne s'était pas excusé, naturellement ; peut-être était-il juste arrivé à court d'injures. L'esprit encore échauffé, tout le monde était retourné à ses préparatifs. Du coin de l'œil, Roman avait vu John aller traîner du côté des auxiliaires, mais il n'y avait pas prêté attention : perturbé par ce qui venait de se passer – jamais il n'avait vu John se comporter de cette façon – il n'avait pas encore compris à quel jeu il jouait. Il ne sut jamais ce que son équipier murmura du bout des lèvres au sujet de Sacha, l'auxiliaire en convalescence, mais la réaction ne tarda pas : d'un tempérament volcanique et déjà plus qu'à cran, Grazia lui balança une gifle qui sonna dans tout l'open space, juste au moment où Stoya y faisait son entrée.
« -Je n'ai rien contre quelques discussions houleuses de temps en temps, déclara la directrice une fois mise au courant des circonstances de l'incident. Mais s'en prendre aux absents est une lâcheté que je ne tolère pas. Je t'ai prévenu plusieurs fois, John. Tu es à ça du conseil de discipline », avait-elle dit en rapprochant son pouce et son index pour indiquer une distance millimétrique.
Suspendu sur-le-champ jusqu'à leur retour de l'Oural, John avait eu la bonne idée de ne pas répliquer. Inutile, avait alors compris Roman en voyant le fin sourire qui lui retroussait les lèvres tandis qu'il regagnait son bureau pour prendre quelques affaires : il avait eu ce qu'il voulait.
« -Tu peux m'expliquer ? » avait lancé le Hongrois en le suivant dans leur box.
John avait ouvert la bouche, une expression amusée sur le visage. Avant même qu'il puisse parler, Roman prit conscience qu'il était en colère, chose qui lui arrivait rarement.
« -Tu te crois malin, n'est-ce pas ? avait-il embrayé, à voix basse afin que les autres ne l'entendent pas – même en colère, Roman restait toujours Roman. Tu crois que Stoya n'a pas compris ton manège, ou qu'elle ne le comprendra pas dès qu'elle aura deux minutes pour y penser ? Tout ça pour t'éviter une petite contrariété ? Une suspension sans solde, c'est une sanction grave, John ! Bon sang ! »
Là, il avait un peu haussé le ton ; John, en réponse, haussa un sourcil et perdit son air amusé.
« -Tu me feras la morale à mon retour, lança-t-il sèchement. Pour l'instant, c'est comme si j'étais déjà parti.
-Et Grazia ? avait insisté Roman, sévère. Ça va être inscrit dans son dossier. Tu vas me dire que tu t'en fiches ? »
John n'avait même pas fait semblant d'avoir honte.
« -J'avoue », avait-il répondu froidement en le regardant droit dans les yeux.
Roman secoua la tête avec un soupir agacé.
« -Tu sais, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi. Vraiment ! »
Il avait retenu les mots qui se pressaient derrière ses lèvres : infantile, mesquin, égocentrique ; mais c'était comme si John les avait lus dans sa tête. Blême, les lèvres pincées, il s'était dressé de toute sa taille, visiblement prêt à lui lancer une insulte élaborée spécialement pour l'occasion. Toutefois, avant même qu'il puisse émettre le moindre son, un oiseau noir avait surgi dans leur box, sans doute entré par l'une des fenêtres ouvertes de l'open space. Il s'agissait de la corneille que Roman avait déjà vue plusieurs fois : elle préférait livrer ses courriers ici car, avait-il découvert, John ne lui ouvrait pas quand elle se présentait chez lui.
« -On peut dire que tu tombes bien, toi ! », avait soufflé John.
Avec une rapidité de duelliste accompli, il tira sa baguette et foudroya l'oiseau en plein vol, après quoi il quitta le box sans un regard en arrière.
Non, vraiment, quelque chose ne tournait pas rond chez lui, pensait à présent Roman à son bureau, bercé par les grattements de plume qu'émettaient les auxiliaires plongés dans leur travail. La pauvre corneille avait eu plus de peur que de mal, heureusement ; elle avait pu repartir avec le courrier dont l'avait chargée Roman pour sa maîtresse, peut-être la seule personne au monde à part lui-même qui s'intéressât au sort de John. Il n'avait pas essayé d'aller le voir chez lui, incertain de l'état dans lequel il le trouverait – s'il lui ouvrait la porte. Il espérait que John finirait par réaliser la gravité de la situation : une suspension sans solde, tout de même ! Il espérait aussi que cette jeune femme, Alifair Blake, saurait le rassurer : peut-être cela s'était-il déjà produit par le passé ? Peut-être y avait-il quelque chose à faire pour sortir John de cette mauvaise pente où il s'était engagé ?
Roman regrettait tellement de l'avoir emmené à cette vigile de chant ! C'était apparemment de là que tout était parti. Pas le mauvais caractère de John, bien sûr, mais cette tendance à ne plus faire que ce qu'il voulait et à se montrer systématiquement désagréable avec tout le monde. Comme un enfant-roi qui n'aurait jamais appris la frustration, dirait Marijana qui s'intéressait à la psychologie. Peut-être devrait-il lui en parler, à elle aussi ? Après tout, c'était grâce à elle qu'il avait retrouvé la piste de Greyback : qui sait si elle n'allait pas encore l'étonner ? En revanche, il devrait veiller à ce que John n'en sache rien. Il n'aimerait déjà pas que Roman ait parlé de lui à sa correspondante, alors savoir que son ex-femme était aussi dans la confidence, cela risquait de ne pas lui plaire du tout...
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« -Il faut que vous y alliez, Miss ! décréta Crickey.
-Ben, pourquoi ? Rogue qui fait sa mauvaise tête, insulte les gens et foudroie Corbac, c'est tout à fait normal, répliqua Alifair en haussant les épaules. Surtout si en plus il avait un plan derrière la tête. Je ne vois vraiment pas pourquoi il s'inquiète, ce brave Roman.
-Mais cela a valu à monsieur Rogue une sanction disciplinaire, Miss, insista Crickey, véhémente. Et d'après ce que dit Mr Farkas dans sa lettre, Mr Rogue avait déjà fait l'objet d'un avertissement de la part de sa hiérarchie. Cela n'est pas bon signe qu'il persiste dans ce mauvais comportement, non, pas bon signe du tout. »
Alifair réfléchit en faisant la moue. Pour ce qu'elle en savait, Rogue n'était pas un habitué des sanctions : le vieux Dumbledore était plutôt tolérant avec la maltraitance envers les élèves, d'après ce qu'elle avait compris. Quant au Grand Serpent en Chef, s'il avait le Doloris facile, il ne devait pas être très à cheval sur la politesse entre subordonnés. Possible que l'ancien professeur n'ait pas pris la mesure du sérieux de la sanction ; d'ailleurs, était-elle si grave ? L'expérience professionnelle d'indépendante d'Alifair ne lui permettait pas d'en juger.
« -Monsieur Rogue a traversé une très mauvaise passe par le passé, rappela Crickey, faisant référence aux premiers temps du séjour du prétendu défunt dans la maison Faraday. Et si jamais cela recommençait ? »
Très improbable, estimait Alifair. Les symptômes n'étaient pas du tout les mêmes. Et puis, à l'époque, il déprimait parce qu'il s'était trouvé brutalement inactif, ce qui n'était plus le cas puisqu'il était plongé dans une passionnante enquête sur un loup-garou serial killer qui se trouvait être l'un de ses vieux camarades, ce que tout le monde dans son service devait ignorer : danger, frissons, secrets et fausse identité, rien de tel pour exciter un espion de sa trempe !
« -Dis donc, toi, finit-elle par dire, soupçonneuse, tu ne serais pas en train d'essayer de me faire prendre des vacances ? Je te rappelle que j'ai plein de trucs à faire. »
Crickey ouvrit de grands yeux innocents.
« -Mr Farkas semble réellement inquiet pour Mr Rogue, et Crickey pense que ce souci est à prendre au sérieux. Miss Alifair a beaucoup travaillé pour ses ASPIC, mais il lui reste encore deux semaines avant le début des épreuves. Elle peut terminer à distance sa proposition d'uniforme pour les Aurors, et Crickey se chargera d'expédier les commandes de kits de premiers secours. »
La Moldue lui lança un regard mi-sévère, mi-amusé.
« -Il ne s'agit que de quelques jours, et cela fera sûrement plaisir à Mr Rogue, plaida Crickey, et Alifair retint un ricanement. En tout cas, tout au fond de lui, insista l'elfe. Et puis, Monsieur Thierry serait d'accord avec Crickey sur le fait que Miss Alifair a besoin de vacances. »
C'était la vérité, il le lui avait répété après sa triste confession, même si Crickey ne le savait pas. Et Alifair ne pouvait nier qu'elle se sentait un peu fatiguée de sa routine, et surtout de l'attente. Quelques jours de prise de bec avec Rogue lui feraient peut-être du bien. En tout cas, lui en avait sûrement besoin : ce gentil Mr Farkas paraissait bien trop docile pour l'aider à canaliser ses humeurs.
Je ne sais pas vous, mais moi, j'ai hâte d'assister à leurs retrouvailles !
