James Bond
Annabeth savait que le campus serait désert le 1er janvier. C'était le moment idéal pour exécuter son plan. Elle se faufila sans mal, l'avantage d'avoir un père professeur d'histoire sur ce même campus. Elle sortit le pass de son père et entreprit de fouiller le campus. D'abord le département de physique et d'électrotechnique, ceux de Nico et Charlie mais sans succès. Puis elle se dirigea vers le département de biologie, dont Percy faisait partie. Le laboratoire était immense et elle aurait bien aimé avoir Léo avec elle. Seulement elle n'avait pas parlé de Percy à ses amis. Pourquoi ? Elle ne savait pas réellement. Tant qu'elle était la seule au courant, elle avait le sentiment de maîtriser l'information. Dès que la colonie saurait, tout s'emballerait. Et puis, pour l'instant ils étaient à la colonie, c'était facile de leur mentir.
Elle jeta un regard circulaire à la pièce. Où aurait-elle caché du matériel ? Une trappe au sol ? Trop évident. Un mur ou une porte dérobée ? Non, quelqu'un risquait toujours de tomber dessus. Percy devait être le seul à pouvoir y accéder. Il fallait donc qu'elle se mette dans ses chaussures. Son fauteuil. Elle s'installa à la paillasse de Percy, à peine eut-elle posé ses fesses dessus qu'un clic sonore se déclencha. Elle se pencha sur le bureau, une lettre delta était apparue sur un des tiroirs, elle tourna la poignée. La marque s'éclaira en bleu. Le fauteuil tomba dans le vide.
- Aïe !
Une vive douleur parcourut son dos malgré le matelas sous elle. Annabeth toussa à cause de la poussière, des larmes embuèrent ses yeux.
- Je pensais pas avoir besoin de verrouiller l'accès un 1er janvier.
Merde. Percy la regardait avec un petit sourire aux lèvres, son cœur se mit à fondre dans sa poitrine. Comment un simple sourire pouvait-il la mettre dans cet état ? Il lui tendit la main, elle se releva sans son aide et s'écarta de lui. Il dressa un sourcil en la voyant sortir son poignard. Elle jeta un œil à la pièce, c'était plutôt une cave, à peine plus grande qu'un cagibi. Derrière Percy, un bureau recouvert d'éprouvettes et de feuilles noircies de formules chimiques.
- Déçue ? Tu pensais tomber sur l'entrepôt de James Bond, n'est-ce pas ?
Son ton la fit redescendre sur terre, et la chute était dure. Elle était loin d'avoir un James Bond face à elle. Percy portait une chemise tâchée et un bermuda fleuri alors qu'il neigeait dehors. Il avait la tignasse aplatie sur un côté, comme s'il venait de se réveiller. Il avait l'air… exténué, ce qui la peina.
- Je m'attendais pas à ce que tu travailles un 1er janvier, dit-elle d'une voix faible.
Percy croisa les bras contre sa poitrine et dressa un sourcil, franchement agacé. Annabeth aussi était en colère, elle ne décolérait pas depuis plusieurs jours. Toute cette rage aura raison d'elle, Percy aura raison d'elle.
- Pourquoi es-tu là ? Tu comptes encore me faire des reproches ?
C'était tentant. Très tentant.
- Non, pas vraiment, s'entendit-elle dire. Tu sais ce que je cherche.
Il fit une moue.
- Mes plans… Au moins tu es honnête.
- T'as l'air d'avoir passé une sale nuit, laissa-t-elle échapper.
Il grimaça, se passa la main sur sa barbe naissante. Sa contrariété semblait s'être envolée. Sa colère à elle aussi se dissipa, elle avait juste de la peine pour lui. Cet ascenseur émotionnel commençait vraiment à lui courir sur le haricot.
- Un peu trop honnête. Je me suis disputé avec Nico et... non oublie.
Elle remarqua alors la couverture au pied du bureau, il avait dormi ici.
- Je croyais que rien ne pouvait de séparer de Nico ?
- Je suis fâché avec Charlie, on s'est disputé hier parce qu'il m'a dit que... bref... et Nico a voulu s'en mêler... et... Pourquoi je te raconte ça ?
- En fait t'étais sur le point de me parler de tes autres entrepôts...
- Compte là dessus, Chase. Tu ne les trouveras jamais.
- J'ai bien trouvé celui-là, le défia-t-elle.
Ce n'était pas intelligent. Voire même très idiot de provoquer un demi-dieu capable de vous noyer en un claquement de doigts. Mais elle ne pouvait pas s'en empêcher, l'espace d'un instant elle eut l'impression de retrouver son Percy. Et elle ne pouvait pas rester bien longtemps sans taquiner son Percy.
- C'est pas un entrepôt mais un simple poste de travail.
Il s'écarta pour qu'elle puisse s'approcher du bureau, une invitation silencieuse à entrer dans son monde. Elle le considéra un moment, hésitante. Elle était à deux pas de mieux comprendre l'Œil. À deux pas d'en découvrir encore plus. À deux pas d'en apprendre encore plus sur Percy. C'est ce qui la poussa à faire ces deux pas. Elle jeta un œil aux formules chimiques marquées dans tous les sens, des inscriptions en grec recopiées les unes sur les autres. Elle lut les mots Kraken, algues, sang de Gor… Test #42, échec, peu concluant, à développer…
- Tu ne veux pas savoir ce que c'est ? murmura-t-il contre son oreille.
Elle frissonna. Percy avait-il conscience de l'effet qu'il avait sur elle ? Sans doute. Après tout, il l'avait manipulée, se rappela-t-elle avec amertume.
- Qu'est-ce que tu développes ?
- Un test de paternité.
La réponse avait fusé. Il n'avait pas hésité une seconde avant trahir un de ses secrets. Essayait-il ainsi de regagner sa confiance ?
- Dans les premières versions, il permettait juste de savoir si on descendait d'un Olympien ou d'un dieu mineur. En fonction de la « charge magique ».
Il se pencha sur une des éprouvettes et saisit un coton-tige. Il le frotta contre l'intérieur de sa joue puis l'introduisit dans l'éprouvette. Le liquide se mit à scintiller de vert.
- Maintenant j'arrive à reconnaître les descendants de dieux marins et ceux de dieux de l'air. Je cherche encore le réactif pour les dieux agricoles.
Annabeth fut impressionnée malgré elle. Un test de paternité. Ce produit ferait fureur à la colonie, et surtout dans le bungalow d'Hermès. Si ces demi-dieux avaient eu ce test… s'ils avaient su qui ils étaient peut-être Chronos ne serait-il jamais sortit de son tombeau. Percy sembla rougir, elle se rendit compte qu'elle le dévisageait un peu trop intensément. Ses joues s'enflammèrent.
- Tu sais, ajouta-t-il d'une voix rapide, je n'arriverai sans doute jamais à un test parfait qui affiche en toutes lettres le nom de ton parent… Mais si ça permet à des demi-dieux indéterminés d'être moins paumés…
- C'est…
- Tu trouves que c'est mal ? demanda-t-il d'une voix faible, trahissant l'angoisse.
- Quoi ? Non ! C'est… c'est génial.
Il parut soulagé que l'idée lui plaise.
- Merci… J'ai eu cette idée quand j'avais dix ans. C'est pour ça que je fais mes études en biologie, je veux pas que… c'est horrible le doute.
Annabeth avait été immédiatement revendiquée, sa mère s'était toujours montrée bienveillante à son égard. Elle n'avait jamais eu aucune raison personnelle d'en vouloir à Athéna. Mais elle imaginait bien ce sentiment d'abandon. Son père l'avait laissée, seule, pour vivre avec sa nouvelle famille. Son ressentiment envers lui resurgissait parfois, de moins en moins souvent avec le temps.
- Chiron trouvait que c'était monstrueux, que c'était une hérésie.
Percy parlait avec détachement mais elle pouvait sentir que les mots du centaure l'avait blessé. Avait-il admiré Chiron comme Annabeth l'admirait ?
- Mais… pourquoi ? Je veux dire… c'est vraiment incroyable ce que tu essaies de faire.
Elle n'en revenait pas de dire ça. Elle n'en revenait pas parler ainsi de l'Œil. Non, c'était Percy. Pas l'Œil. Il se mordit la lèvre, avant de soupirer.
- Parce que ça va à l'encontre de la volonté des dieux. Parce qu'ils veulent garder le privilège de reconnaître leur descendance.
Égoïstes. Les dieux étaient égoïstes. Annabeth ne le dirait jamais à voix haute, sous peine d'être réduite en cendres, mais elle n'en pensait pas moins.
- Tu voulais savoir pourquoi Chiron ne t'as pas dit qui j'étais ? Il espérait sans doute que tu me tues, ou que tu me neutralises, avant que je n'ai le temps d'achever mon travail.
Annabeth sentit sa vue se brouiller. Comment être certaine qu'il lui disait la vérité ? Il dut sentir qu'elle doutait alors il souffla, si bien qu'elle l'entendit à peine.
- Je ne te mens pas. Plus maintenant. Plus jamais. Je le te jure sur…
- Arrête. Je ne sais pas si je te crois, mais je sais que je ne veux pas d'un tel serment.
Elle remarqua alors qu'il l'enlaçait, la tête posée sur la sienne. Ses mains sur ses hanches, le contact de sa peau contre la sienne. Elle se retint de soupirer d'aise, elle aurait trouvé cela… inconvenant. Elle aimait être dans les bras de Percy. Mais être dans ceux que Persée Jackson, fils de Poséidon, créateur de l'Œil, l'homme qui lui avait menti, était à la limite du supportable.
- D'accord, pas de serment alors.
Percy valait bien qu'elle endure cette peine.
- Que dirais-tu d'une trêve ?
- Je préférerais ta reddition, plaisanta Annabeth.
Elle le sentit sourire alors qu'il embrassait son front.
- Tu peux toujours courir. Un compromis ?
- Quel genre de compromis ?
- Laisse-moi te convaincre de ma bonne foi. De notre bonne foi.
- Et en échange ?
- Et si je te convaincs, tu plaides ma cause auprès de Chiron et des Olympiens.
- Défendre votre cause ?
- J'imagine que si quelqu'un peut les convaincre de me foutre la paix - de ne plus chercher à piller nos brevets, nos plans ou nos armes - c'est bien toi. En attendant je te demande d'arrêter ton numéro de Colombo, n'essaie pas de voler mes plans. Et ne dit rien à la colonie.
Il lui en demandait beaucoup. Les chances de succès étaient infimes. Ils risqueraient de se perdre l'un et l'autre, de se perdre l'un l'autre. Mais elle n'avait pas d'autres idées. Elle n'avait pas envie de se battre contre lui. Elle n'avait pas envie de le manipuler. Tu es honnête.
- Marché conclu, s'entendit-elle dire néanmoins.
