Chapitre 20 : Propositions presque indécentes


Comme souvent, mettre de l'ordre dans mes pensées se révélait un lamentable échec pour moi. Lorsqu'elles concernaient cet individu que j'évitais depuis maintenant six mois entiers, l'exercice atteignait cependant un niveau de nullité rarement ressenti.

J'allais mieux grâce aux conseils de Mirio, à Eri, mes activités professionnelles ; je ne fuyais plus ma peine, je l'affrontais, l'oubliais, la chassais, elle et sa cause, exorcisée en douceur, selon mon souhait. Pourtant, à ce moment précis, je me retrouvais non loin de sa silhouette, le mystère de la larme à chaque réveil enfin élucidé, tandis que je l'observais à la dérobée.

Je parvenais à maintenir une certaine maîtrise extérieure, l'ensemble de mon être sous contrôle. Le souffle régulier, les battements de mon cœur à un rythme normal, ma glande sudoripare, tout semblait fonctionner parfaitement, du moins tant qu'il ne me remarquerait pas.

Mon principal souci se situait ailleurs, dans cette très longue seconde, aux allures d'éternité, où la passion me dévorait tout entier, de cette manière folle, éperdue, incompréhensible ; toutes ces heures sans lui, à repousser son image, à tenter de me protéger de ses invocations, s'avérait inutile, maintenant que la vérité se déversait en moi. Je ne pouvais plus lutter, mon énergie épuisée, mes défenses percées, mes armes rendues.

La faute à ce sentiment, si dérangeant, à son égard ; je haïssais toujours autant cette attirance, cette force, cette pulsion qui me guidait vers lui, alors que je passais des nuits à essayer de ne pas m'égarer. Éprouver une telle chose me plongeait non pas dans une mer de félicité, mais plutôt dans un profond océan de dégoût, cette sensation restait inchangée.

Pourquoi et comment en étais-je arrivé à le regarder, ma démarche calée sur ses pas en silence, mon corps dissimulé à sa vue ?

J'étais un idiot. Un idiot amoureux.

[~~~]

- Je vais quitter la résidence universitaire, Deku, annonça Ochaco, d'une voix calme.

Attablés à une terrasse de café inondée par l'astre diurne, nous dégustions des boissons, lors d'un bel après-midi, libre de toutes obligations. Ma moitié féminine avait requis ma présence dans ce décor choisi pour cette déclaration, pas vraiment étonnante. Je savais cette idée dans son esprit depuis sa rupture avec Tenya, survenue huit semaines plus tôt ; deux mois, pendant lesquels, je fus placé en tant que spectateur impuissant du chagrin de ma meilleure amie.

Malgré sa décision, elle ne se pardonnait pas la souffrance causée à son ancien amoureux, les pleurs hors de son corps dès l'apparition du voile nocturne. Ma précieuse se maudissait, s'imaginait cruelle, insensible, mes paroles apaisantes du plus faible effet. Seuls mes bras refermés autour de sa silhouette tremblante parvenaient à la calmer, son subconscient tranquillisé, sombrant dans le sommeil.

Je reposais mon verre, mon attention focalisée sur elle, tandis qu'elle continua :

- Je n'y arrive plus, soupira-t-elle, je pense sans cesse à ce qu'il m'a dit, son intention de me demander en mariage. Quand bien même ma réponse aurait été non, le timing était vraiment mal choisi. J'ai des remords, et je ne parviens pas à m'en défaire.

Devant mes sourcils levés, elle s'empressa de nuancer :

- La rupture s'imposait, notre histoire n'avait plus aucun sens. Je me forçais par habitude, pour lui, non plus par amour. Sans le stage, je ne me serais pas rendu compte que cet attachement m'oppressait, en réalité.

Elle baissa les paupières, les épaules affaissées par le poids de la culpabilité.

- Mais si tu avais vu ses yeux... c'était horrible.

Elle me narra cette soirée dans les moindres détails, dès son retour dans sa chambre où je dormais déjà. À travers ses larmes, elle me raconta combien elle regrettait de marquer ainsi l'homme qu'elle avait aimé ces trois dernières années. Mes deux oreilles attentives, je la consolai, sans pouvoir m'empêcher de la féliciter en mon for intérieur, de posséder la volonté nécessaire de mettre fin à une relation qu'elle savait sans avenir.

Ces deux-là avaient un passé commun, des souvenirs, peut-être même des projets, avant ce moment fatidique. Néanmoins, Ochaco avait quand même puisé le courage de faire face à un fait, au terme d'un énigmatique événement déclencheur, ayant amené cette conclusion, une fois ses réflexions achevées. La certitude du choc provoqué à l'annonce de la nouvelle, et le cœur brisé de Tenya, ne freina pas sa démarche menée à bout, portée par le désir de ne plus cacher une vérité impossible à nier. Ma faiblesse frisait le ridicule, en comparaison.

- J'ai peut-être trouvé un petit studio, m'apprit-elle, il ne coûte pas très cher et il sera refait à neuf d'ici quelques semaines.

Elle sirota son liquide vert puis repris.

- J'ai besoin d'un nouveau départ. Après tout ce qui m'est arrivé, je tâtonne à l'aveugle. J'ai l'impression que je dois passer par cette étape pour aller mieux, je le sens. Je me trompe peut-être, ce n'est sans doute pas la solution idéale, je verrais bien. Mais pas toute seule. Alors, je me disais...

Je retins ma respiration, le moment enfin venu. Je la laissais se tortiller sur sa chaise quelques secondes avant d'affirmer en souriant :

- Je le veux. Vivre avec toi. Je te suivrais n'importe où, je ferais tout ce que tu me demanderas.

Je m'attendais à cette proposition, je m'y étais préparé. Ce jour-là, au cimetière, sa présence en toute circonstance, l'avait élevée au rang de femme de ma vie, celle pour qui je sacrifierais tout. Elle me soutenait tant, depuis notre rencontre, que mourir pour elle ne me posait aucun problème. Et dans le fond, cette idée de cohabitation en dehors d'un environnement studieux me plaisait assez ; elle s'inscrivait dans une optique de progression, dans cette nouvelle impulsion de processus de guérison à deux.

Les yeux brillants de larmes contenues, elle murmura dans un souffle.

- Même si j'ai gâché ton amitié avec Tenya ? Je t'ai entendu laissé plusieurs messages, c'est ma faute, s'il ne...

Je secouai la tête.

- Tu n'as rien gâché du tout, la rassurai-je en prenant sa main. Il a sans doute besoin de se remettre. Je suis sûr qu'il reviendra vers moi, quand il se sentira prêt. J'ai parlé plusieurs fois à son répondeur, mais il le sait, je suis là pour lui aussi, je l'attendrai le temps qu'il faudra.

Elle hocha la tête en serrant mes doigts, deux perles échappées de ses écrins marron.

[*]

Le lendemain, une agitation anormale régnait au sein de la clinique, perturbée par d'incessantes allées et venues. L'ensemble du personnel sur les nerfs, des chuchotis insupportables envahissaient tous les couloirs, néanmoins, occupé toute la journée avec Eri, cette ambiance générale glissa sur moi.

Ce fut en début de soirée, lorsque je m'apprêtais à rejoindre mon ami aux yeux rieurs en vue de faire le point, qu'une phrase surprenante parvint à mes oreilles.

Aussitôt, mes pieds s'accélérèrent, mon cœur tambourinant à cette nouvelle. Elle paraissait tellement incroyable qu'il me fallait demander confirmation à la source la plus proche sans attendre. Je croisai Mirio, pendant ma course, qui patientait ma venue, et m'excusai de ne pas avoir le temps pour mon rapport, mon superviseur formant une priorité trop grande.

Il n'y avait plus eu de tête-à-tête à l'extérieur de la structure, toutefois, ce que j'avais pressenti ce soir-là, s'accentuait, au fil de nos échanges. Je l'assistais, et par conséquent, je guettais le moindre geste, analysait toutes ses expressions, ses mots, j'apprenais à le connaître, à m'imprégner de sa pensée. Si ce que j'avais entendu se confirmait, il serait le premier impacté.

Oubliant la politesse, j'ouvris la porte de son bureau à bout de souffle. Debout face à la fenêtre, les mains derrière le dos, il fixait devant lui un point imaginaire, la mine grave.

Je refermai derrière moi et m'approchai en douceur à ses côtés.

- Tu viens vérifier si la rumeur est vraie, je présume ? demanda-t-il, après un léger silence. Elle l'est.

Mon cœur, qui retrouvait un rythme normal, se serra.

- Comment digères-tu la nouvelle ?

Il prit le temps de m'observer avant de me répondre, plusieurs émotions bousculées à l'intérieur de ses pupilles bicolores ; sa réticence à l'idée de se confier, la crainte de ma réaction à son possible aveu, ainsi qu'une pointe de gratitude, de m'inquiéter de son état. Je le recouvris d'une œillade amicale, dans l'espoir de l'encourager.

- Je l'ignore, en toute franchise, dit-il, calme, en fixant de nouveau le point invisible. Me débarrasser de cette étiquette de directeur remplaçant me soulage, cela dit, travailler avec mon père est une épreuve constante, et pas très agréable, de surcroît.

Il grimaça, un souvenir sans doute douloureux en mémoire, mon palpitant à l'étroit.

Mon admiration envers le docteur Enji Todoroki dépassait l'entendement, sa figure emblématique sur la scène médicale aussi connue qu'une célébrité de cinéma, sa réputation proche de la perfection. Cependant, entourer de cette aura froide, ce désir de s'élever toujours plus haut, greffé partout en lui, sa famille souffrait sûrement de ses ambitions, en particulier, Shōto, héritier façonné à son image.

- Quand est-il censé revenir ? questionnais-je.

Il soupira, un léger sourire aux lèvres :

- Là encore, c'est un grand mystère... Il a annoncé à ma mère qu'un retour proche faisait partie de ses projets, tout en restant très évasif. Remarque, il ne s'embarrasse jamais des détails, ajouta-t-il, un brin acerbe, on part du principe qu'il peut débarquer à tout moment.

Enfermé dans ses pensées, il semblait nerveux, attristé, de cette prochaine confrontation. Je ne supportais pas le voir dans cet état, perdu à ce point. Mes limites repoussées dans un coin de mon esprit à la recherche d'une solution, je proposai finalement :

- Voudrais-tu m'accompagner à la patinoire, un peu plus tard ? Je ne connais pas meilleur endroit pour oublier ses tracas.

Une requête déplacée, interdite, cependant, je ne pouvais pas me résoudre à demeurer stoïque devant une telle souffrance. Je percevais son cri, ses bras, ses pieds entravés par les chaînes de son destin tout tracé, une route impossible à contourner.

- Je ne suis pas une âme esseulée, Izuku, rétorqua-t-il, amer, je n'ai pas besoin d'être sauvé, et surtout pas par un petit stagiaire qui se prend pour un héros.

Je choisis de ne pas relever la remarque piquante, mise sur le compte d'un mécanisme de défense enclenché ; un procédé dont je fus adepte, jusqu'à il n'y a pas si longtemps, lorsque je tentai de camoufler ma douleur.

- C'est justement parce que tu l'ignores que ton blindage parvient à te protéger aussi bien, répliquais-je. Mais un jour viendra où il ne fonctionnera plus, et quand ce sera le cas, je veux que tu saches que je suis là pour toi.

Les rôles s'inversaient maintenant, c'était à moi de le soutenir, la promesse muette renouvelée. Je ne renoncerais pas à mon désir de le secourir, notre relation hiérarchique aux oubliettes, j'aiderai cet homme, coûte que coûte.

- On se donne rendez-vous devant à vingt-trois heures ? Il n'y aura personne à part nous deux, assurais-je.

Il se tourna complètement vers moi, son visage exaspéré et amusé à la fois, face à mon sourire.

[*]

Après un passage rapide à la résidence universitaire pour revêtir une tenue plus adéquate, je retrouvais Shōto devant la piste désormais couverte. Deux mots glissés au gardien chargé de la surveillance, l'autorisation de pénétrer dedans accordée, et les lumières s'allumèrent d'un seul coup.

Nos patins enfilés, je l'invitai à s'aventurer sur la glace avec moi, mais il refusa poliment, assis sur un banc. Par égard pour son acceptation forcée, et par crainte de le froisser, je n'insistai pas, trop heureux de sa venue. Pour autant, qu'il se contentât de m'observer ne me rassurait pas, peu habitué à me donner en spectacle. Je m'efforçai de jeter mon inconfort à la poubelle, l'appel de l'élément solidifié, vibrant dans tout mon être.

L'air à pleins poumons, je m'élançai.