19.

« Mitsuba ! Attends, tu es fâché ? »

Kou ne comprenait pas. Il leur avait tout expliqué, et Sousuke s'était mis à lui hurler dessus, le frapper, puis était parti tout seul de son côté. Akane l'avait observé pendant toute la durée de son récit. A la fin, il avait soupiré, et lui avait tapoté l'épaule. Après que Sousuke se soit subitement éloigné, Akane lui avait ensuite offert d'aller trouver Hanako et Nene pour leur expliquer pendant qu'il réglait les choses avec son ami.

Kou se doutait bien qu'ils seraient surpris, mais il était loin d'imaginer que Sousuke le prendrait aussi mal. Il se lança à sa poursuite et le rattrapa rapidement. En s'approchant, Kou l'entendit clairement renifler, tandis qu'il s'essuyait les yeux avec sa manche trop longue.

« Mais… Tu pleures ?

- Bien sûr que non ! » lui répondit Sousuke en criant. « Pourquoi est-ce que je pleurerais pour une triple andouille comme toi ? Pourquoi veux-tu que je gaspille mes larmes et que je gâche mon joli visage pour le plus gros débile de la Terre ?

- Mitsuba, je vois bien les larmes sur tes joues, te manches mouillées, et ton nez qui coule. T'es clairement en train de pleurer.

- AGGRAVE PAS TON CAS ABRUTI ! »

S'en suivit une nouvelle succession de coups sur ses bras, son torse, et quelques-uns visaient aussi sa tête. Ça ne faisait pas vraiment mal, pour autant ce n'était pas agréable non plus. Kou se protégea comme il put.

« Arrêtes ça Mitsuba ! Calme-toi, et dis-moi pourquoi tu pleures ! »

Sousuke s'interrompit d'un coup, puis se détourna. Kou crut qu'il allait repartir de plus belle, mais il s'éloigna seulement de quelques pas, puis s'assit au milieu du champ de chrysanthèmes en lui tournant le dos.

« J'arrive pas à croire que tu me demandes pourquoi je pleure. Je te pensais pas si insensible. Je viens d'apprendre que mon ami est mort, tu sais. »

Bien sûr, il était au courant. Mais entendre Sousuke le formuler ainsi lui donna la sensation d'avoir un poids dans l'estomac. C'était stupide, mais il n'avait pas envisagé que ses amis aient à faire un deuil. La situation était nouvelle pour lui aussi, il ne l'avait pas encore digérée. En fait, il ne réalisait pas vraiment.

« Désolé… »

Il parcourut les quelques mètres qui les séparaient et s'assit à côté de son ami.

« Mais tu sais, maintenant je vais pouvoir rester avec toi. On va passer plus de temps ensemble, et je pourrais passer la journée à chercher comment nous faire redevenir humain. En plus, Senpai va pouvoir vivre une vie normale, c'est plutôt bien, non ?

- Tu crois vraiment que Daikon-senpai sera contente d'apprendre que tu lui as fait don de ton espérance de vie ?

- Elle sera peut-être un peu triste, mais ça ira ! Elle pourra grandir, devenir adulte et un jour devenir une vieille dame ! Hanako aussi sera content ! Il était vraiment inquiet pour elle... Et puis qui sait combien de temps il lui restait ? Il fallait bien faire quelque chose, j'avais promis de la sauver.

- Génial, quel formidable sauveur tu fais ! Maintenant, tu lui imposes de vivre une vie entière avec le poids de ta mort sur la conscience. »

La voix de Sousuke commença à monter dans les aigus, signe de son agitation intérieure. Kou, lui, resta sans voix un moment. Il n'avait pas du tout envisagé qu'elle puisse le vivre ainsi, alors que c'était logique. Nene était gentille. Elle n'aurait pas voulu être sauvée de cette façon. Kou le savait, c'était bien pour cette raison qu'il n'en avait parlé à personne, en réalité. Mais il n'avait pas songé qu'elle puisse se sentir coupable pour toute sa vie.

« Ce n'était pas-

- Evidemment que ce n'était pas ton intention ! Monsieur a voulu jouer les martyrs en se sacrifiant, et s'est dit que tout le monde serait bien content comme ça.

- Mitsuba, je… J'ai du mal à comprendre. C'était pas ce que tu voulais ? Que je reste avec toi, et que je te comprenne ? »

Sousuke soupira longuement, essuyant les larmes qui coulaient encore. Il resta silencieux un moment, regardant l'eau s'écouler paisiblement dans le lit de la rivière. Il commençait à comprendre ce qui avait poussé Kou à agir de la sorte. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix était plus posée. S'énerver ne servait plus rien, il était trop tard.

Kou était mort.

Peu importe combien il pourrait pleurer, le frapper ou lui crier dessus, rien ne le ramènerait jamais. Il parla faiblement, et Kou dû se pencher vers lui pour bien entendre.

« Tu te souviens quand tu t'es jeté dans le vide dans le monde fictif ? A ton avis, pourquoi je t'ai sauvé ?

- Je suis pas bien sûr…

- Tu étais prêt à renoncer à ta vie si facilement... Tu possédais tout ce en quoi je rêvais, et tu allais tout abandonner. Mais au-delà de ça… Tu sais, je n'existe pas depuis longtemps mais… » Sousuke se triturait les doigts en cherchant ses mots. Il était beaucoup plus facile de se cacher derrière des moqueries et du sarcasme que d'exprimer réellement ses émotions. Mais Kou était un abruti fini, s'il ne lui disait pas clairement, il ne comprendrait pas. « Tu es la première personne à t'être inquiété pour moi, à t'être senti concerné par celui que j'étais, alors… Tu étais important pour moi. Ta vie était précieuse pour moi. Je n'ai jamais réellement voulu que tu meurs. »

Ce fut au tour de Kou de chercher ses mots. Il comprenait ce que ressentait Sousuke à présent, parce que dans la situation inverse, il n'aurait pas souhaité que son ami sacrifie sa vie pour quelqu'un d'autre. Mais il valait mieux que ce soit sa vie à lui plutôt que celle de quelqu'un d'autre, non ? Il voulait le réconforter, mais ne savait pas vraiment quoi lui dire, puisqu'il était la source de sa tristesse.

« Senpai aussi est ton amie… Et on est sûr qu'elle va pouvoir vivre maintenant.

- J'aime bien Daikon-senpai, et je voulais aussi qu'on trouve une solution pour elle. Mais pas à ce prix-là… »

La voix de Sousuke se brisa. Il ramena ses jambes contre lui et posa sa tête dans ses bras. Kou pouvait voir son corps trembler.

« Je suis désolé Mitsuba. Je n'ai jamais voulu te faire de la peine. Je pensais que…

- Minamoto-kun, ça ne vaut pas que pour moi, tu sais. Daikon-senpai, Numéro 7, ton frère flippant, Yokou et Satou… Tu étais important pour eux aussi. Ta vie avais beaucoup plus de valeur que tu ne le penses. »

Il avait agi pour ce qu'il pensait être le mieux. Lorsque cette solution c'était offerte à lui, il n'y avait pas réfléchi et avait foncé. C'est ce qu'il lui semblait naturel de faire. C'est ce qu'il lui semblait juste. Yokou et Satou l'oublieraient, ils n'en souffriraient donc pas. Il était bête et faible, sa famille serait attristée, mais ça irait, et Teru et Tiara seraient présents l'un pour l'autre. Et puis, ce n'était pas comme s'il ne pourrait plus les voir. Il en allait de même pour Nene, Hanako, Sousuke, et les autres esprits.

Il pensait qu'il ne manquerait vraiment à personne. Que sa mort ne représenterait pas une grande perte. Kou avait toujours cru que sa vie n'aurait de valeur que s'il était prêt à la risquer pour sauver celle des autres.

« Tu t'y prends un peu tard pour me dire ça…

- J'avoue. »

Les deux garçons restèrent ensuite assis l'un contre l'autre, silencieux au milieu des chrysanthèmes immaculés, contemplant l'écoulement de la rivière, guide des défunts dans l'au-delà.