Lundi 8 juillet

Izuku se frotta énergiquement le visage. Bien réveillé grâce à l'eau froide, il prit sa serviette et s'essuya rapidement. Il était huit heures du matin. Shôtô lui avait demandé de rester une nuit de plus et de repartir aujourd'hui seulement. Izuku n'avait pas pu refuser, il était en congé jusque demain soir et son hôte commençait sa journée de travail un peu plus tard, ce qui avait suffi de le convaincre.

Après un dernier coup d'œil dans le miroir, Izuku se rendit à la cuisine, sans se perdre. Il avait passé son week-end à naviguer dans la maison et le jardin, accompagné de Shôtô ou seulement d'Aiko, quand ce dernier devait passer des coups de fil importants. Il connaissait presque la maison comme sa poche. Trop heureux à ce constat, il essaya de maitriser son sourire. Shôtô et lui s'étaient énormément rapprochés et s'étaient avoué nombre de choses sur des sujets personnels, tels que leur enfance, les premiers coups de cœur d'Izuku ou encore l'acceptation de son homosexualité. Shôtô s'était montré très curieux sur ce thème-là, il avait même avoué à demi-mot qu'il se posait des questions sur lui-même à ce propos, mais n'était pas allé plus loin.

Suite à cela, Izuku avait le cœur gonflé de joie. Peut-être qu'il ne s'était pas fait de faux espoirs, mais que Shôtô avait juste un peu de mal à se comprendre ou s'accepter. C'était stupide, et il se trompait peut-être sur toute la ligne, mais il ne pouvait contenir le léger espoir qui fleurissait dans sa poitrine après les jours passés, et la manière dont Shôtô se comportait avec lui.

– Bonjour ! lança Aiko quand il franchit la porte.

– Bonjour, tu as bien dormi ? demanda Shôtô en se levant.

– Oui, très bien merci.

Naturellement, Izuku s'assit pendant que son hôte lui préparait un thé. S'il ne se sentait pas aussi mal à l'aise, d'être servit continuellement, Izuku aurait presque pu y prendre goût.

– Regarde, j'ai retrouvé Smouf ! lança la petite fille.

Elle lui présenta une licorne en mousse, bariolée de dessin au feutre. La pauvre peluche en voyait de toutes les couleurs et c'était le cas de le dire.

– Oh, où était-elle, finalement ?

– Les méchants l'avaient emmené dans la boite et elle était prisonnier !

– Prisonnière, chérie, la reprit Shôtô par réflexe.

– Oui, c'est ça ! Du coup je l'ai secouru !

Elle la brandit fièrement, jusqu'à ce que Shôtô l'attrape et la pose à côté d'elle.

– Et elle est contente que tu l'aies fait, mais elle le serait encore plus que tu manges ton bol avant que tatie arrive.

La petite fille le fixa, puis fixa son bol et grimaça.

– Mais c'est tout ramollo.

– Ramollis, et ça ne le serait pas si tu avais mangé quand je t'ai servi, allé, mange.

– J'en veux pas ! C'est ramollo !

Shôtô resta pantois quelques secondes avant de soupirer.

– On dit « ramollis », si tu ne manges pas, Smouf restera avec moi et tu ne quitteras pas la cuisine.

– T'as pas le droit !

Il prit la poupée, l'amena à son oreille quelques instants, avant de répondre à sa fille :

– Elle vient pourtant de me dire qu'elle était triste que tu ne manges pas et que, si tu ne le faisais pas, elle préférait rester avec moi comme je ne gâche pas la nourriture.

Soudainement déprimé, Aiko prit sa cuillère en main et entama son bol à contrecœur, les larmes aux yeux.

– Ch'est pas bon, vous j'êtes méchants, pleurnicha-t-elle.

Jusque-là amusé, Izuku ne sut s'il devait rire ou être peiné par la petite fille. Le regard hésitant, Shôtô lui-même ne savait que faire. Coupable, il se rassit quand même en secouant la tête négativement, c'était une demande implicite pour qu'Izuku ne fasse rien.

Le nez plongé dans sa tasse de thé, il sourit et resta silencieux. Ce n'était pas sa fille et il n'avait pas à se mêler de son éducation, même si elle essayait de les prendre par les sentiments.

– Papa… larmoya-t-elle après quelques minutes.

– Quoi ?

– Ch'est vraiment pas bon…

Shôtô la jaugea quelques secondes puis regarda son bol. Elle en avait mangé la moitié, ce qui était déjà un bon effort. Capitulant, il lui donna Smouf.

– Ok, tu peux aller jouer, mais la prochaine fois, tu m'écouteras.

Toutes larmes soudainement effacées, Aiko serra sa peluche et partit sans demander son reste dans le jardin.

– Ne t'éloigne pas trop ! eut-il à peine crié que la fillette n'était plus à porter de voix.

Izuku ne retint pas son rire, cette fois.

– Je suis un père laxiste… gémi Shôtô.

– Non, je te trouve juste et très courageux, sourit Izuku, élever seul une enfant ce n'est pas simple et encore moins une actrice aussi douée.

Shôtô ramassa le bol et le déposa dans l'évier, après avoir jeté les restes à la poubelle.

– C'est certain que ce n'est pas simple tous les jours… je me réconforte en me disant qu'elle n'a pas l'air malheureuse.

– Tu es un très bon père, et je pense qu'elle s'en rendra bien compte plus tard… Enfin, après la crise d'adolescence.

Shôtô se figea, puis tomba sur sa chaise, affligé.

– Pitié, ne me parle pas de ça, je vais en cauchemarder… J'aimerais tellement qu'elle reste comme elle est.

Izuku rit de nouveau.

– Je crois que c'est le rêve de tous les parents que j'ai rencontrés.

– En même temps, comme résister quand on voit ça.

La petite fille courrait, peluche en main tout en virevoltant près de sa cabane et de la balançoire, jusqu'à ce que deux petits garçons débarquent.

– Ah, commença Shôtô avant d'être coupé.

La porte de la cuisine s'ouvrit bruyamment.

– Bonjour !

Une femme d'une trentaine d'années entra, tout sourire.

– Comment va mon petit frère adoré ? Oh, de la visite ? Enchanté, je suis Fuyumi !

– De même, Izuku…

– Ravie de te rencontrer, enfin ! Shôtô m'a beaucoup parlé de toi et de ton amie, Ochaco, c'est ça ?

– Fuyumi ! râla son frère, laisse-le tranquille.

Elle fit la moue, mais se tut et déposa ses bagages sur le plan de travail.

– Où est ma petite nièce chérie ?

– Avec tes fils, dehors. Si tu pouvais leur dire de faire attention, ça m'arrangerait, bougonna-t-il.

– Ne t'en fais pas, ils chahutent un peu, c'est tout, fit-elle en s'engageant dans le jardin.

Shôtô la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle arrive vers les enfants.

– Elle a l'air très gentille, lâcha Izuku.

– Elle l'est, mais elle est aussi très curieuse de ce que nous faisons.

Izuku avait vu quelques photos de familles des Todoroki, ils se ressemblaient énormément, mais il ne s'attendait pas à autant d'énergie de la part de l'ainée.

– Bien, il va falloir que j'y aille, lança Shôtô.

À la remarque, Izuku but d'une traite son thé et se leva à son tour.

– Je vais te suivre, j'ai déjà descendu toutes mes affaires, en plus. Ah, je n'ai pas changé les draps par contre, je ne savais pas où étaient ceux de rechanges…

Shôtô l'observa, étonné.

– Ce n'est pas grave, les domestiques s'en chargeront.

– Hum, je sais, mais disons que je me sens un peu… comme une charge quand je vois tout ce qu'ils font pour nous, soupira-t-il.

– Une maison aussi grande à besoin d'entretien, de toute manière, alors on ne pourrait pas vivre sans eux. Une tâche de plus ou de moins pour celles qui s'occupent du ménage n'est pas si dramatique.

Ils s'engagèrent dans le hall d'entrée, où attendait le sac d'Izuku.

– Bonne journée, messieurs.

La voix de Yuno sonna du haut des escaliers.

– Merci, à toi aussi, lança Shôtô alors qu'elle disparaissait dans un couloir.

Izuku n'eut pas le temps de répondre, mais fut content qu'elle est pensée à lui également. Elle semblait avoir mis de l'eau dans son vin à son sujet et ça le rassurait.

Il ramassa son sac et s'engagea vers la porte avant de s'arrêter.

– Tu ne dis pas au revoir à ta sœur ?

Shôtô le regarda, étonné.

– Non, je vais la revoir dans quelques heures et elle sait que j'attendais qu'elle arrive pour partir, alors je n'y ai pas pensé.

– Oh, tu la revois dans quelques heures ?

– Oui, je pense rentrer pour manger, et au pire des cas, elle sera encore là ce soir, quand je reviendrai. Elle dort souvent ici, quand son conjoint est en déplacement ou qu'elle garde Aiko pendant les vacances comme maintenant. C'est un peu une maison secondaire, et il y a tout ce qu'il faut pour eux, sourit Shôtô.

Ils sortirent et la chaleur les accueillit. Il était moins de neuf heures et le thermomètre affichait déjà vingt degrés. La canicule s'installait depuis plus de trois semaines, et elle ne partirait pas avant une dizaine de jours d'après les météorologues.

Izuku soupira en s'avança vers sa voiture. Au moins, elle était abritée par les arbres, il ne rentrerait pas dans un four.

Le gravier crissa sous leur semelle tandis que les grillons chantaient joyeusement. À quelques mètres de sa voiture, Izuku se retourna pour remercier son hôte, près de lui. Cependant, à l'expression de Shôtô, il resta pantois quelques secondes :

– Quelque chose ne va pas ?

Shôtô observa Izuku, soudainement gêné.

– Non, tout va bien.

– Ça n'a pas l'air.

Surpris, Shôtô fut interdit avant de sourire, pendant qu'Izuku commençait bêtement à s'excuser. Il avait encore mis les deux pieds dans le plat, involontairement ! S'insultant mentalement, il reprit contenance et continua :

– Enfin, tu sais que je suis bête, parfois ! En tout cas, mille fois merci ! Si tu veux passer à la maison, ou si je peux t'inviter à diner, ah ! La prochaine fois, je ramènerai une bouteille de vin, pour me faire pardonner ! Après tout, je suis arrivé à l'improviste et…

– Izuku.

– Oui ?

– Ce n'est rien, sourit-il, j'ai été content de te recevoir, tu pourrais rester autant que tu veux. Malheureusement, je dois y aller… Aiko va chez Ochaco demain, je te verrai à ce moment-là, si ça te convient.

– Tonton !

Les deux garçons, précédemment vus, arrivèrent en hurlant près des deux hommes, accompagnés d'Aiko.

– Vous n'avez pas le droit d'être là ! C'est dangereux, les voitures passent par ici, et la cour est assez grande pour que vous y restiez, les rabroua immédiatement Shôtô.

Déçus et certainement embarrassés, les trois bambins s'arrêtèrent et baissèrent la tête.

– Aiko voulait dire au revoir, bougonna le plus grand.

Shôtô soupira en s'approchant d'eux.

– Je suis désolé, j'ai préféré vous laisser jouer puisque je reviens dans quelques heures.

Il embrassa rapidement sa fille et frotta les cheveux aux garçons.

Cette dernière lui sourit, avant de reporter son attention sur Izuku.

– Tu t'en vas ?

Comprenant le message, Izuku s'approcha à son tour et lui planta un baiser sur la joue.

– Oui, je te l'ai dit hier, tu te souviens ?

– Pourquoi tu t'en vas ? râla Aiko, moi je veux jouer avec toi !

– Aiko, Izuku a des choses à faire, on te l'a expliqué. Sois sage et retourne avec tes cousins s'il te plaît, papa va être en retard… On se voit tout à l'heure, quant à Izuku, tu le verras dans la semaine.

Le plus jeune des garçons lui prit la main et lui sourit. Cela dut lui suffire, puisqu'elle les suivit sans demander son reste.

Izuku les regarda s'éloigner, pendant que Shôtô l'observait, lui, le cœur serré.