Comme prévu, les papiers d'identité d'Eliakim arrivèrent une semaine après sa demande. La vue de l'enveloppe portant son prénom suivi du nom de famille de Jesse et de son adresse le rendit tout heureux, ce qui lui valut de nombreux sourires amusés.
— Je te comprends, remarqua Betty en riant, moi aussi j'ai hâte de voir "Walker" sur mon courrier. Alors, cette nouvelle carte d'identité ?
Fièrement, il exhiba les différents papiers sur lesquels apparaissait une photo sérieuse prise par Matt et son nom humain en toutes lettres. Jesse le laissa s'extasier sur tout ça avec Betty et Violet pendant qu'il s'occupait de remplir les derniers formulaires pour son inscription à l'USM et la demande de bourse.
— La rentrée se fera jeudi 4 octobre, annonça-t-il. Comme la plupart des autres universités anglaises, en fait.
— Vous en avez de la chance, grommela Matt. Nous on a notre pré-rentrée le 10 septembre et on rentre pour de bon le lundi d'après.
— Il faut qu'on pense à réserver vos billets d'avion, remarqua Charlie. Je vais regarder les horaires… Vous voulez partir quand ?
Un peu effrayé par le rappel de son départ imminent, Eliakim laissa Jesse répondre à sa place et se contenta d'écouter la conversation sans intervenir. Spencer indiqua qu'ils allaient rentrer à Brisbane et qu'ils essaieraient de partir le même jour pour limiter les aller-retours à l'aéroport, ce qui nécessita encore plus de recherches, jusqu'à trouver des vols pour tout le monde.
— Matt, Jesse, Eliakim, vous partez lundi prochain à quinze heures pour Paris. Les autres, votre avion décollera à seize heures et vous serez à Brisbane dans la soirée. Manque de chance pour toi, Eliakim, ton premier vol sera très long et l'un de ceux dont le décalage horaire est le pire. Est-ce tu penses pouvoir tenir le coup une vingtaine d'heures sans beaucoup d'eau ?
— J'ai passé suffisamment de temps sur la terre ferme pour avoir moins besoin d'eau qu'au début, assura Eliakim.
— On trouvera le moyen de faire passer de l'eau de mer en douce dans l'avion pour le trajet, déclara Matt. Sinon… regarde sur Internet, il doit exister des dérogations ou des certificats spéciaux pour les créatures aquatiques. Après tout, on peut bien transporter un poisson rouge par avion, pourquoi pas une sirène ?
— Parce qu'un sac opaque dans la soute n'est pas vraiment confortable, rétorqua Jesse. Et que tu n'imagines pas la taille du sac, proportionnellement. Donc on devra emporter de l'eau.
Attrapant une feuille de papier, il commença une liste de toutes les choses auxquelles il faudrait penser pour leur départ, depuis l'eau de mer pour Eliakim et lui-même jusqu'au rendez-vous avec l'orthopédiste, en passant par les vêtements et les autres affaires nécessaires.
— Déjà, on va appeler Lewis pour lui demander si ça pose problème à ses parents que tu arrives avec moi, Kim. Ensuite, on a une semaine pour te trouver une valise et la remplir.
En attendant qu'il soit l'heure de téléphoner en Angleterre, Jesse commença par appeler l'orthopédiste pour prendre un rendez-vous, qu'il fixa pour le vendredi après-midi.
— On viendra avec toi, décida Violet. Comme ça on en profitera pour faire les magasins pour Eliakim. Qui veut venir avec nous ?
Betty se porta volontaire, et Matt aussi, mais les autres déclinèrent ce qui arrangea bien Jesse qui se passait volontiers de son frère et encore plus de sa soeur pour faire du shopping. En plus, ils n'auraient pas à faire deux voitures.
— Il faudra que l'une de vous deux prenne le volant dans ce cas. Puisque je ne peux plus conduire.
Ce ne serait pas un problème non plus, elles avaient toutes les deux leur licence et Matt avait passé la sienne l'été précédent pour pouvoir conduire en Australie au cas où. Une fois cela décidé, Jesse commença à noter sur sa liste les choses dont Eliakim pourrait avoir besoin, mais il songea que les conseils de Berhan seraient les bienvenus et il se promit de l'interroger à ce sujet quand ils se retrouveraient dans la journée. À présent, il dormait sous l'eau une nuit sur deux, incapable de déterminer ce qu'il préférait, et aujourd'hui ce serait à la maison, ce qui était bien plus pratique pour appeler Lewis.
Ils l'appelèrent juste avant le dîner, les cheveux encore humides de leur douche, blottis sur le canapé dans des sweats qui sentaient bon le propre, les jolies jambes d'Eliakim enveloppées dans sa nouvelle jupe. Tout en essayant de contenir son appréhension, Jesse lança l'appel et se détendit en sentant une main venir envelopper la sienne pour le rassurer. Après tout, Lewis avait très bien pris la nouvelle de sa transformation, il n'y avait aucune raison pour qu'il ait un problème avec la venue d'Eliakim en Angleterre.
— Jay-Jay ! Comme c'est fait là, tu m'appelles pour m'annoncer ton vol de retour, je me trompe ?
— Eh bien… pas tout à fait, rit Jesse dont la peur s'évanouit. Enfin, ouais, mais il y a aussi d'autres choses. La première d'entre elles c'est que j'ai réussi à faire toutes les démarches à l'USM et que je serai donc logé dans le dortoir aquatique. Tu n'auras donc que Clarence avec toi.
— Au moins ce sera l'occasion de rencontrer d'autres gens. C'est cool si tu as pu changer si rapidement, je suis sûr que ton dortoir sera carrément génial ! Tu seras avec d'autres sirènes, selkies, nixes et j'en passe ?
— Je ne sais pas combien de personnes accueillent les chambres. Mais c'est l'autre truc que je voulais te dire : Eliakim vient en Angleterre avec moi. Il a une identité humaine officielle depuis ce matin et il est aussi inscrit à l'USM, donc il y aura au moins une autre sirène avec moi dans la chambre.
Le cri de joie que poussa Lewis fit saturer le son de l'ordinateur, obligeant Jesse à baisser le volume en urgence alors qu'Eliakim se frottait les oreilles avec une grimace douloureuse qu'ils partageaient tous les deux.
— C'est trop bien ! s'écria Lewis sans baisser d'un ton. Moi qui craignais de ne jamais te rencontrer, Eliakim ! Mes parents vont être trop contents quand je vais le leur annoncer… Hors université, vous logerez ici tous les deux, non ?
— Je t'appelais en grande partie pour te poser la question, avoua Jesse. Est-ce que ça pose problème à tes parents qu'on soit deux ? Ce ne sera que pour le mois de septembre et quelques week-end, comme cette année. Pour les autres vacances, on passera déjà Noël en famille pour les mariages de Spencer et de Nick…
— Je vais leur poser la question mais je ne pense pas que ça les dérange, honnêtement. Tu me diras s'il y a des conditions particulières dont vous avez besoin. En tout cas, on vous laissera la baignoire en priorité.
— Tant qu'on a de l'eau, ça devrait être bon ! affirma Eliakim. C'est très gentil de m'accepter chez vous.
— T'es le chéri de Jay-Jay, c'est une raison suffisante pour te recevoir. Et du coup, votre vol de retour ?
En quelques mots, Jesse lui indiqua les horaires et le fait qu'ils transitaient par Paris avant d'arriver à Londres. Devinant dans quel état ils seraient après des heures d'avions et un terrible décalage horaire, Lewis savait qu'il faudrait simplement les ramener à la maison et les laisser dormir. Il raccrocha sur la promesse de les accueillir avec une baignoire remplie d'eau de mer, ce qui était à la fois idiot et très gentil.
Ils partirent pour Melbourne le vendredi matin. Violet conduisait la Vauxhall, Betty assise à côté d'elle, les trois garçons derrière. Le fauteuil roulant était plié dans le coffre, parce que Jesse en avait de plus en plus besoin à cause de sa prothèse qui n'était plus tout à fait adaptée à son moignon. Ses transformations successives avaient eu un impact sur sa reconstruction musculaire et il était curieux d'avoir l'avis de l'orthopédiste, tout comme il espérait avoir un nouveau manchon qui serait bien plus confortable que celui-ci, devenu trop large. Au moins, Eliakim, lui, n'avait plus besoin du tout du fauteuil et pouvait marcher sans trop d'efforts, du moment qu'il faisait des pauses régulières pour soulager ses jambes.
Violet trouva le moyen de se garer suffisamment près pour qu'ils n'aient pas à marcher trop longtemps, ce dont Jesse lui fut reconnaissant. En quelques minutes, le fauteuil fut sorti du coffre et déplié, et il s'y assit avec l'impression d'être redevenu un jeune enfant qu'on promenait en poussette lorsqu'il était trop fatigué pour tenir debout.
— Par où on commence ? demanda Matt en prenant les poignées pour le pousser. Tu as ta liste ?
— Ouaip. Il faut surtout des vêtements en fait. Eliakim, l'important est que tu choisisses des trucs qui te plaisent et dans lesquels tu te sens bien. On va aussi essayer de te trouver une valise pour tout emporter.
Les deux heures suivantes furent donc consacrées à la recherche des nouveaux habits d'Eliakim, ce qui fut très amusant. Fort heureusement, il avait bien meilleur goût pour la mode que pour les glaces, et il choisit surtout des couleurs qui rappelaient celles de ses écailles.
— Jesse m'a dit que les vêtements étaient ce qui permettait aux humains de se différencier, expliqua-t-il en sortant d'une cabine d'essayage avec un t-shirt turquoise arborant une planche de surf bleu marine. Comme les écailles et la forme de la queue chez les sirènes. Je me sens bien avec ces couleurs, je me sens… moi.
— C'est le principal, lui sourit Betty. Tiens, essaie ça pour voir.
Elle lui tendit un débardeur rose qui, s'il faisait très féminin vu comme ça, s'avéra parfaitement adapté à la morphologie d'Eliakim, lui laissant les bras nus et épousant les muscles de son torse. Il fit l'unanimité, y compris auprès des vendeuses qui peinaient à ne pas loucher dans leur direction, et Jesse sourit de voir son petit ami bouger les bras avec ravissement.
En fin de compte, lorsqu'il fut l'heure d'aller à la clinique pour le rendez-vous avec l'orthopédiste, la voiture était pleine de sacs de fringues, en grande partie pour Eliakim mais pas que. Il y avait des t-shirts et des débardeurs, des grandes jupes fluides et colorées, deux shorts et un pantalon souple en toile parce que le jean lui était trop désagréable, et plein d'autres vêtements plus adaptés au climat de l'Angleterre. Betty et Violet s'étaient elles-aussi fait plaisir, Matt avait acheté un t-shirt pour sa soeur et Jesse avait craqué pour le même sweat décoloré qu'Eliakim.
— J'espère que le fauteuil roulant va rentrer, avec tout ça, remarqua-t-il. Ça fait un peu beaucoup…
— T'en fais pas, rit Betty. On va tasser un peu.
Intelligemment, elle rassembla le contenu des sacs de manière à tout regrouper et, effectivement, le fauteuil rentrait sans problème. Une demi-heure plus tard, la voiture était garée sur le parking de la clinique et Jesse se demandait s'il était heureux d'être de retour ou non.
— On t'attend dehors, annonça Matt. Inutile de rentrer à cinq, Eliakim peut te pousser tout seul. De toute manière, ça ne devrait pas durer trop longtemps.
Jesse l'espérait aussi, impatient de pouvoir marcher à nouveau sans avoir à sans cesse ajuster sa prothèse pour ne pas qu'elle glisse ou qu'il se blesse à nouveau. Il aurait besoin de se trouver un fauteuil roulant à Londres, au cas où, et aussi de chercher un orthopédiste qui serait capable de s'adapter à sa nouvelle nature. Mais pour le moment, il devait guider Eliakim dans la clinique et le rassurer face à cet environnement qui le mettait mal à l'aise.
Évoluer dans l'endroit où Jesse avait été retenu loin de lui pendant trois semaines déstabilisait Eliakim qui ne savait pas quel comportement il devait adopter. Les mains serrées sur les poignées du fauteuil, il suivit sagement les indications mais n'apprécia pas du tout l'ascenseur qui les emporta au deuxième étage.
— Tout va bien, assura Jesse. C'est juste une boîte qui monte, tirée par un câble. Ça évite de prendre les escaliers et je te promets que c'est sans danger. Regarde, on est déjà arrivés. Prends le couloir à droite, c'est au bout.
L'orthopédiste les attendait et les fit entrer immédiatement avec un grand sourire, surpris de voir que la prothèse était déjà dépassée. Ne sachant trop où se mettre, Eliakim chercha le regard de Jesse qui lui conseilla de s'asseoir pendant que lui-même se hissait sur la table d'examen pour détacher sa prothèse.
— Ton moignon a évolué remarquablement vite, s'étonna le médecin. À ce stade, je ne peux que te recommander de prendre très vite rendez-vous avec un orthopédiste en Angleterre sitôt que tu seras arrivé là-bas. Je vais changer ton manchon mais je ne sais pas combien de temps il va tenir si tu cicatrise aussi vite et bien. En temps normal il faut un à deux mois pour en arriver à cet état.
Malgré son évidente curiosité, il ne posa pas de questions, ce qui rassura Jesse qui ne voyait pas comment il aurait pu expliquer que sa transformation inattendue en sirène était responsable de ces progrès si spectaculaires. Cela aurait soulevé plus de problèmes que de solutions et les aurait mis en danger, Eliakim et lui.
— Elody, la kiné, a dit que j'étais un miraculé, rit-il. Je dois avoir un excellent métabolisme, je n'ai jamais été vraiment malade de toute ma vie et j'ai toujours eu tendance à guérir rapidement. Peut-être que si l'on faisait des expériences à ce sujet, on découvrirait des trucs, mais en tout cas je ne suis pas vraiment surpris.
— Tu es sacrément chanceux, en tout cas.
— Et j'en ai bien conscience, assura Jesse en souriant à Eliakim par-dessus l'épaule de l'orthopédiste.
Assis dans l'un des sièges, ce dernier n'avait pas l'air de savoir ce qu'il faisait là exactement mais Jesse était heureux de l'avoir avec lui pour qu'il puisse voir comment était faite sa prothèse et le fonctionnement de la médecine humaine qui lui avait redonné une jambe. Sous le regard attentif d'Eliakim, le nouveau manchon fut moulé et adapté à son moignon avant d'être fixé sur la prothèse en elle-même, et il put à nouveau se lever.
— Et voilà ! Normalement, c'est censé te tenir quelques semaines mais prends rendez-vous en Angleterre dès que tu le peux, au cas où. Jeune homme, est-ce que vous l'accompagnez là-bas ?
Un peu surpris qu'il s'adresse à lui, Eliakim se redressa dans le fauteuil et eut besoin de réfléchir quelques secondes avant de répondre, espérant ne pas paraître trop… inhumain.
— Euh, oui ? Je suis inscrit à la même université que lui.
— Alors je compte sur vous pour l'aider avec sa prothèse si jamais. Ne le laissez pas rester trop souvent dans le fauteuil, mais empêchez le de passer une journée complète debout, du moins pas avant six mois environ.
— Je… je ferai de mon mieux, assura-t-il. Il m'a appris comment l'aider à faire son pansement, je veillerai sur lui pour le reste.
L'orthopédiste hocha la tête, satisfait, et régla avec Jesse les derniers détails administratifs avant de les laisser partir en leur souhaitant une bonne année universitaire.
De retour à Fairhaven, Jesse commença par chercher les coordonnées d'un orthopédiste spécialisé pour les non-humains et en trouva un installé à Londres, avec qui il prit rendez-vous pour la semaine d'après leur arrivée. Chaque heure qui passait rendait leur départ plus tangible, surtout avec les valises ouvertes sur le lit. Aidé par Spencer, il parvint à monter dans sa chambre pour choisir lui-même ce qu'il voulait emporter, mais il en tira surtout la certitude qu'il n'était pas encore prêt pour les escaliers.
Ils passèrent leur dernière journée sur la plage, à la fois pour profiter encore un peu de l'océan mais aussi pour saluer Keahi et Berhan qui partirent pour Vanikoro à la tombée de la nuit. Jesse n'avait jamais aimé cette ambiance bizarre de fin de vacances et il fut presque soulagé lorsqu'il fut temps de charger les voitures pour partir à l'aéroport.
— Ça me fait mal à chaque fois de me dire que je pars pour presque un an, déclara-t-il en s'attachant sur son siège après un dernier regard vers la maison. Mais c'est pour une bonne cause et au moins je sais que je reviendrai.
Et puis cette fois, il ne partait pas tout seul. Il avait Eliakim et aussi Matt qui resterait avec eux jusqu'à Paris, sans parler de Spencer, Nick et les filles qui partaient en même temps. C'était rare qu'ils se retrouvent tous à l'aéroport et ça compliqua un tout petit peu les choses avec les valises, les cartes d'embarquement, l'enregistrement et le reste, surtout avec Jesse qui n'avançait plus aussi vite qu'avant avec sa prothèse. Heureusement, Matt veilla à ce qu'Eliakim ne se perde pas et lui expliqua gentiment tout ce qu'il fallait faire, le rassurant face à la foule de voyageurs.
— Notre vol est annoncé ! s'exclama-t-il. C'est l'heure…
L'estomac noué, Jesse serra ses parents dans ses bras puis le reste de sa famille, imité par Matt et par Eliakim qui cacha mal ses yeux brillants lorsque Ruth le prit dans ses bras de sa manière si maternelle.
— On se reverra avant Noël, de toute façon, assura Spencer. On aura besoin d'aide pour préparer les mariages.
Son clin d'oeil n'avait rien de rassurant mais il tira un sourire à Jesse alors qu'ils s'éloignaient pour gagner le hall d'embarquement en se retournant régulièrement pour les saluer du bras. Lorsqu'ils furent hors de vue, Jesse prit la main d'Eliakim et entremêla leurs doigts avec un sourire. Comme pour l'enregistrement, Matt et lui expliquèrent chaque chose qu'il fallait faire, jusqu'à ce qu'ils soient installés dans l'avion.
— Le vol va durer très longtemps, prévint Jesse. Presque une journée entière. Et comme on va dans le sens inverse de la terre, ce sera comme si on arrivait avant d'être parti. C'est très fatiguant mais en quelques jours tout ira mieux.
Eliakim trouvait ça un peu effrayant, puisqu'il n'avait jamais voyagé autrement qu'à la nage, mais la distance à nager jusqu'à l'Angleterre était trop importante pour que Jesse puisse la parcourir si tôt après sa transformation. Le décollage de l'avion l'effraya encore plus mais Matt et Jesse firent leur possible pour le rassurer. Même s'il était assis entre eux, ils se débrouillèrent pour qu'il puisse se pencher et regarder par le hublot le paysage qui s'éloignait peu à peu et l'océan, immense et bleu, qui scintillait sous le soleil.
Ils discutèrent pendant la majeure partie du trajet, jusqu'à ce que les hôtesses distribuent le repas et que la nuit enveloppe l'appareil. Eliakim finit par s'endormir, lové contre Jesse qui entrelaça leurs doigts sur ses cuisses, et les deux cousins cessèrent de parler pour ne pas le déranger. Les dernières heures de vol s'écoulèrent dans la léthargie inconfortable née d'une position assise gardée trop longtemps, et c'est avec soulagement qu'ils entendirent l'annonce de leur approche de Paris.
Ankylosés, fatigués, un peu abrutis de fatigue et froissés, Jesse et Matt réveillèrent Eliakim pour l'aider à se remettre un peu en ordre. Son beau visage était chiffonné de sommeil et il avait la marque de la manche de Jesse sur sa joue alors qu'il bâillait à s'en décrocher la mâchoire.
— On est arrivés, expliqua Jesse en l'embrassant sur la joue. Attache ta ceinture, l'avion va atterrir.
La descente sur la piste plut à Eliakim encore moins que le décollage et il avait l'air légèrement malade lorsqu'ils descendirent enfin de l'appareil sur le sol français. Les parents de Matt les attendaient dans le hall avec une surprise qui fit accélérer ce dernier malgré sa fatigue. Avec un sourire amusé, Jesse le regarda se jeter au cou d'Ariel et il se dirigea pour sa part vers son oncle et sa tante qui le serrèrent dans leurs bras. Eliakim reçut un accueil tout aussi chaleureux qui le rasséréna un peu même s'il tombait de fatigue.
— Je suis trop contente de faire enfin ta connaissance ! s'exclama Ariel en venant vers lui. Bienvenue dans la famille !
Ses yeux bleus brillaient d'excitation mais elle resta aussi respectueuse que toujours et ne s'approcha pas, de peur de se montrer maladroite, ce qui était l'une des choses que Jesse aimait le plus chez elle. Tout comme Matt, elle était terriblement sensible — plus encore depuis qu'elle était devenue vampire — et elle ne s'imposait jamais aux gens. Mais, alors qu'ils quittaient ensemble l'aéroport pour gagner celui d'où décollait l'avion pour Londres, elle leur posa toutes les questions qui lui brûlaient les lèvres, appuyée contre Matt qui luttait pour garder les yeux ouverts.
Deux heures plus tard, Jesse et Eliakim décollaient à nouveau, cette fois pour Londres. La fatigue du décalage horaire était difficile à supporter et ils étaient tous les deux impatients de pouvoir prendre un bain et dormir pendant des heures.
— Ariel est assez incroyable, marmonna Eliakim entre deux bâillements. Elle est très perspicace.
— C'est l'une de ses nombreuses qualités, assura Jesse. Matt a vraiment trouvé une fille en or.
Déjà presque endormi, Eliakim hocha la tête mais le sommeil l'emporta avant qu'il ne puisse répondre quoi que ce soit de construit.
