Lucius avançait. Il y avait le vent qui glaçait son visage, la neige qui détrempait ses cheveux et la nuit qui se faisait toujours plus opaque. L'avantage de cette vague soudaine était qu'elle ne tendait pas à devenir plus intense, elle stagnait et ce qu'il pensait n'être qu'une petite phase avant une chute de neige calme dura dans le temps. Sur le trottoir, la neige lui arrivait à mi-mollet et avancer devenait plus dur. Il ne savait plus où il était, il avait marché longtemps, tournant à gauche et à droite, laissant ses jambes le guider.

Il avait besoin de trouver un endroit pour renouveler ses sortilèges. Il avisa un grand portail dont il devinait les contours avec plus ou moins d'aisance. Il s'y dirigea et, se glissant dans ce lieu qui n'était autre qu'un parc, il se dirigea vers l'unique bâtiment éclairé qui devait être des toilettes publiques.

A peine eut-il déposer un pied sur la carrelage sale qu'une odeur immonde lui frappa l'odorat. Ses lèvres se pincèrent un peu plus et son nez se fronça de lui-même. Il pesta intérieurement contre les moldus. Comment pouvaient-ils supporter une odeur si répugnante dans un lieu aussi intime.

Il se dirigea vers les lavabos et, sans toucher la faillance à la blancheur douteuse, il se pencha légèrement pour observer son visage. Il avait les lèvres quelque peu desséchées par le froid polaire de l'extérieur. Ses cheveux pendaient mollement le long de son crâne, totalement détrempés par la neige. Pour un Malfoy se devant de toujours être impeccable, il faisait bien pitié à voir. Il passa sa main sur son visage, fermant les yeux et soufflant. Il avait envie de crier sa rage de n'avoir su retrouver la petite pour la ramener à sa mère et le problème dans tout cela, c'était qu'il en faisait une affaire personnelle.

Aux yeux du monde magique, Lucius Malfoy était un être détestable. A ses propres yeux, il était un être abject. Son père avait mis un point d'honneur sur le fait que jamais un Malfoy ne s'abaissait à tuer de ses propres mains. Un Malfoy devait avoir les mains propres, seul l'argent pouvait être souillé par le sang du moment que chaque transaction se faisait dans une légalité sans nom.

Lucius recula jusqu'à ce que son dos rencontre le mur entre deux urinoirs. Il se laissa glisser sur le sol. Lorsque le masque tombait, l'odeur n'était plus fétide et le sol n'était plus couvert d'une crasse infâme. Il avait l'impression d'être dans une de ces versions améliorées d'Azkaban que beaucoup de détenu s'imaginaient pour tenir. Les souvenirs de la détention le prenaient à la gorge, il avait l'impression qu'une main invisible pressait sa trachée pour l'empêcher d'avaler la moindre goulée d'air. Il tira nerveusement sur l'écharpe de laine comme si sentir l'air frais contre la peau brûlante de sa gorge allait l'aider à retrouver comment respirer.

Il ouvrit sa veste, faisant céder les vestiges de son sort de chauffage. Le froid le frappa en pleine poitrine, l'impression de plonger dans un lac gelé. Il tremblait, il cédait pour la première fois de la journée. D'ordinaire, il cédait avant, il s'enfermait dans une pièce pour hurler, pour crier et sous la douche il frottait sa peau à se l'arracher comme si la crasse s'était glissée sous son épiderme. Il était un névrosé.

Il grogna. Il devait se reprendre. Il avait une enfant à chercher et dire qu'il aimait la douleur du froid sur sa peau était un euphémisme. Cette douleur brûlante lui donnait l'impression qu'enfin il faisait une chose de bien dans sa vie, que pour une fois la douleur qu'il s'infligeait était utile. Il se souvenait de sa première rencontre avec Rose, de cette petite fille perdue dans un si grand manoir. Il se souvenait de la chaleur de sa main dans la sienne pour la guider jusqu'au petit coin. C'était la première fois qu'on osait le toucher sans tordre du nez et penser au sang qu'il avait fait couler. Il avait tenu la main de Scorpius plus d'une fois, certes, mais la réalité était qu'il avait peur de son petit-fils. Il avait peur de le détruire comme il l'avait fait avec son propre fils. Rose, elle, elle n'était pas son sang et dès qu'il commencerait à devenir un poison pour elle, sa mère le lui retirerait des mains. Il était comme un enfant que l'on devait éduquer à grands coups de jouets et de punitions. Le grand Lucius Malfoy s'inspirait la pitié à lui-même.

– I…a… qu…qu'un ?

Il sursauta. Une voix ? Il ricana. Il se mettait à entendre des voix maintenant. Il allait bientôt voir des fantômes à son tour, voir les fantômes de son passé et s'ôter la vie comme l'avaient fait plus d'un prisonnier à leur sortie d'Azkaban. Finalement, ce n'était pas la prison le plus dur, c'était la sortie. Dans la prison, ils étaient parqués comme un vulgaire troupeau. Il arrivait qu'ils s'assassinent entre eux pour étancher une soif de sang puis il y avait les gardiens qui les surveillaient, qui les gardaient comme on gardait des chiens dans une cage.

– S…l vous…. plait.

Cette fois-ci, Lucius en était certain. Il n'avait pas rêvé. Dehors le vent grondait et des courants d'air s'insinuaient par les fenêtres cassées mais le vent ne formait pas de mots. Il fronça les sourcils puis il pencha légèrement la tête, il avait l'impression d'être un voyeur à laisser traîner ainsi son regard sous les plaques de plastique séparant les toilettes. Son regard se heurta à des choses immondes. Du papier toilettes détrempés, des mégots de cigarette, des protections hygiéniques souillées puis il y avait cette forme rouge cachée à son exacte opposée. Le ciré rouge couvrait à peine les deux petites jambes.

Il sentit son cœur louper un battement puis battre et battre encore plus fort. Il se saisit de sa baguette avant de se lever, son pantalon souillé par l'eau et l'écharpe au bout du bras, dans la main tenant la baguette pour la cacher. Il se lança un recurvite avant de s'avancer. C'était un pas après l'autre, un silence intense de sa part.

Il arriva devant la porte close. C'était la seule qui était close, toutes les autres étaient ouvertes et Lucius n'avait pu se résoudre à y lancer des regards. L'air était bloqué dans ses poumons, il avait besoin de savoir s'il avait rêvé cette forme, s'il avait rêvé cette petite voix. Il hésitait, la main suspendue dans le vide puis il franchit le pas, il poussa cette porte qui n'était même pas accrochée, juste tirée.

L'air sortit de ses poumons. Un poids s'envola de son corps. Rose.

Elle se sentait nauséeuse. Elle avait l'impression qu'un étau se resserrait autour de son crâne. Elle remua légèrement, gardant les yeux clos. Elle commença par bouger ses chevilles puis ses genoux. Chaque mouvement était léger et d'une ampleur minime. Elle plia et déplia ses doigts et ses mains vinrent se poser sur ses yeux. Ses mains firent un mouvement allant de son nez à ses tempes et elle se redressa enfin, ouvrant les yeux pour la première fois.

Elle prit le temps d'observer où elle se trouvait en croisant ses jambes sous son corps. Elle n'avait pas changé de pièce depuis son coup de panique, elle était installée sur le divan et une couverture avait été déposée sur son corps. Sur le fauteuil voisin, Harry dormait dans une position qui ne semblait pas des plus confortables.

Hermione s'étira, faisant craquer ses vertèbres puis elle déposa ses pieds déchaussés sur le sol. Quelqu'un avait pris soin de lui retirer ses chaussures et sa baguette avait été déposée sur la table basse. Il n'y avait plus aucun bruit, pas même un chuchotement. Seuls résonnaient les respirations lentes et les grognements d'Harry lorsque sa tête retombait dans une position bien trop gênante pour être agréable.

Elle se leva discrètement, se dirigeant vers son meilleur pour doucement le réveiller. Il sursauta légèrement, ne comprenant pas vraiment pourquoi sa meilleure amie le réveillait ainsi en pleine nuit alors qu'il essayait de trouver une position confortable.

– Harry, vient t'allonger sur le canapé, tu y seras plus à l'aise.

Elle avait murmuré ces mots et le Survivant avait acquiescé, se frottant le visage comme un enfant avant de se laisser guider vers le canapé par la main d'Hermione appuyée contre son dos. Son corps avait à peine rencontré le meuble agréable qu'il avait retrouvé la voie des bras de Morphée. Elle sourit. Elle prit un coussin qu'elle déposa sous la tête d'Harry avant d'en attraper un autre qu'elle transfigura en couverture épaisse. Elle la déposa sur le corps endormi avec grand puis, comme s'il s'agissait d'un enfant, elle déposa un baiser sur le front détendu.

– Tu es réveillée.

Le murmure la fit sursauter mais un sourire se glissa sur ses lèvres alors que ses yeux se posaient sur la silhouette se détachant de la porte de la cuisine. Elle resserra la couverture sur ses épaules pour avant de se mettre correctement sur ses deux jambes. Elle avait les yeux encore marqués par le sommeil et leur rougeur trahissait les pleurs qu'elle avait eu plus tôt dans la soirée.

Comme une ombre, elle se laissa glisser dans la cuisine, prenant garde de ne pas faire de bruit pour ne réveiller aucune des âmes endormies. La lumière de la pièce lui fit mal aux yeux et, derrière elle, Draco fermait la porte. Elle laissa échapper un bâillement qu'elle recouvrit de sa main, elle avait la bouche pâteuse.

– Attend, je vais te servir un verre d'eau.

Elle le remercia alors qu'il lui tendait déjà le récipient transparent. Il se déplaçait entre ces murs comme s'il était chez lui à moins que ce ne fut l'esprit d'Hermione encore trop lent, engourdi par le sommeil sans rêve dont elle sortait tout juste.

– Quelle heure ?

– Bientôt 3h.

– Tu ne dors pas.

– Toi non plus.

– Je me réveille.

– Tu as encore un peu de bave sur le coin des lèvres.

– Je fais ce que je veux.

Draco pouffa légèrement. Décidément, même encore ensommeillée elle ne se laissait pas démonter. Il l'observa se passer le dos de la main sur les lèvres, emportant dans ce geste les vestiges de son sommeil. Il la trouvait désirable et l'homme qui aurait dit le contraire n'était qu'un menteur. Il sourit avant de venir se placer dans son dos. Il passa son bras pour la ramener un peu plus vers lui et elle se laissa presque tomber contre son torse.

– Je suis désolée.

– Tu n'as pas à t'excuser.

– Je t'ai blessé.

– Tu étais blessée et tu paniquais.

– Je suis désolée.

Il soupira. Elle était juste chiante et son envie de toujours vouloir avoir raison lui donnait le désire de la sermonner.

– Ça fait longtemps qu'ils dorment ?

–Oui et non. Temperence a été la première juste après que tu ais sombré. Elle s'est endormie et John l'a emmené dans leur lit, il est allé se coucher juste après. Harry a été plus résistant, il s'est endormi il y a une heure à peine et moi je n'ai pas réussi à fermer l'œil.

– Tu t'inquiètes.

– Oui. La vague de froid semble s'éterniser. J'ai ouvert la fenêtre tout à l'heure pour voir et je t'assure qu'il fait froid. J'espère que Rose va bien, qu'elle n'est pas dehors et j'espère que mon père aille bien également.

– Ton père est fort, Draco.

– Mon pères est cassé.

Tendrement, elle déposa ses mains sur l'une des siennes, l'emprisonnant entre ses petits doigts aux ongles légèrement rongés. Elle massa délicatement les phalanges avant de les porter à sa bouche pour y déposer un baiser. Ils restèrent là sans bouger, fixant la ville par la fenêtre. La neige tombait de moins en moins et le brouillard commençait à se lever. Il n'y avait que quelques voitures qui passaient en contre-bas. Il n'y avait plus aucun bruit venant de l'appartement, seulement des ronflements lointains. Un grand fracas les tira de la contemplation des rues sombres. Ils sursautèrent, bondissant comme un seul homme dans le vestibule pour faire face à un Lucius serrant contre lui une Rose enveloppée dans son propre.

– Il lui faut un lit, des couvertures, des vêtements secs, d-

– Il faut lui faire couler un bain bien chaud.

– Vous la tuerez si vous faites ça Monsieur Potter. On ne vous apprend donc pas quelques bases de médicomagie dans les études d'auror.

Harry n'ajouta rien et Hermione se jeta sur sa fille dès que Lucius l'eut déposé sur le divan que le survivant occupait quelques instants auparavant. Elle caressa le visage juvénile, des larmes coulant sur son visage fendu d'un sourire soulagé.

– Lucius, je crois qu'aucun mot ne sera assez fort pour vous remercier et vous dire à quel point je vous redevable.

Lucius ne répondit pas. Il se tenait à côté d'elle pendant que Draco faisait venir à lui couvertures et vêtements. Harry s'était auto-désigné pour aller prévenir les deux endormis. Plus d'une fois les mains d'Hermione rencontrèrent les mains de Lucius, elles étaient gelées.

– Où ? Où était-elle ?

– Dans un parc. Elle s'était réfugiée dans les toilettes mais sans sortilège de chauffage et vêtements adéquats, elle ne pouvait pas résister. Je l'ai enveloppé dans ma veste mais nous avons dû marcher un peu, deux moldus sont entrés alors que j'allais transplaner.

– Vous l'avez sauvé.

– J'ai juste fait mon devoir.

– Vous êtes un homme bien, Lucius Malfoy.

– Si seulement je l'avais été dès le départ.

Hermione n'avait pas entendu les derniers mots. Il les avait murmurés si bas que même en tendant l'oreille elle n'en avait pas saisi le sens. Elle souffla lorsque sa fille n'avait pour habit plus que son unique sous-vêtement. Draco prit soin de déposer le plaid sur son corps gracile dont la température remontait. Hermione embrassa sa fille avant de commencer à légèrement frictionner son corps. Rapidement, la main de Lucius s'abattit sur son épaule. Elle la sentait glacée par-delà son pull.

– Ne faites pas ça.

– Vous savez faire.

– Azkaban laisse des traces.

– Vous devriez vous couvrir et boire quelque chose.