Chapitre 18

Je me redresse en même temps que je rassemble mes pensées. Non, moi, je ne pense pas à la manière d'un soldat. Oui, à cause de son plan, nos amis sont morts. Mais, jusqu'ici, personne n'est arrivé aussi près du but que nous. Grâce à son envie féroce de justice. Et je me rappelle de ma conversation avec Jackson.

- Nos compagnons n'étaient pas stupides, je poursuis. Ils savaient très bien ce qu'ils faisaient. Ils t'ont suivie parce qu'ils étaient convaincus que tu pouvais réellement tuer Snow.

Mes quelques mots ont achevé de la convaincre plus que toutes les supplications précédentes de Gale et Cressida.

Elle sort alors sa carte en papier représentant les rues du Capitole de sa poche, à défaut d'avoir fait exploser l'holo, et demande à Cressida de nous situer.

Nous ne sommes qu'à quelques pâtés de maisons de la résidence présidentielle. La rue étant bondée de civil, les pièges sont désactivés de sorte que nous arriverions aisément jusqu'à chez Snow dans nos déguisements. Mais une fois devant, comment allons-nous rentrer chez lui ? Avec la foule de gardiens qui veillent à sa protection ?

- Ce qu'il faudrait, dit Gale, c'est un moyen de l'attirer à découvert. Pour que nous ayons une chance de l'abattre.

- Fait-il encore des apparitions publiques ? je demande.

Car je crois me souvenir que les seules interventions que j'ai faites avec lui lorsque j'étais encore entre ses griffes se déroulaient à l'intérieur, dans ce bureau à la porte blanche.

- Je ne pense pas, répond Cressida, faisant écho à mes pensées. En tout cas, ses interventions récentes ont toutes été tournées dans sa résidence. Et ça, même avant l'offensive des rebelles. J'imagine qu'il se montre plus méfiant depuis que Finnick a révélé ses crimes.

Ses crimes ? J'ai loupé un épisode. Mais ce n'est pas le moment de demander les détails.

- Je parie qu'il se montrerait pour moi, lance Katniss. Si j'étais capturée. Il voudrait rendre la chose aussi publique que possible. Il voudrait me faire exécuter sur les marches de son perron. Et Gale n'aurait plus qu'à l'abattre depuis la foule.

Mon cœur loupe un battement à cette évocation. Non pas parce que son plan comporte au moins mille et une failles, mais parce qu'il m'est inenvisageable de la laisser aux mains de ce bourreau.

- Non, dis-je en secouant la tête, tachant de cacher ma panique. Il y a beaucoup trop de risques. Snow pourrait décider de te garder au secret pour t'interroger. Ou de te faire exécuter en public hors de sa présence. Ou de te faire assassiner à l'intérieur avant d'accrocher ton corps à la façade.

Ma voix s'étrangle imperceptiblement sur le dernier mot tandis que Katniss se tourne vers Gale pour lui demander son avis.

- Je trouve la solution plutôt extrême, moi aussi, admet-il. Peut-être en dernier recours ? Continuons à réfléchir.

Nous sommes absorbés dans un silence de mort, uniquement rompu par les bruits de pas de Tigris, pendant que nos cerveaux chauffent chacun leur tour afin de nous permettre de trouver une solution.

Au bout de quelques minutes, elle apparait au sommet de l'escalier et nous propose de venir manger avec elle. C'est la première fois qu'elle nous adresse la parole et je me rends compte qu'elle parle avec une sorte de feulement, en harmonie avec son style vestimentaire et son prénom.

Cressida lui demande si elle a réussi à contacter Plutarch mais Tigris lui répond brièvement que non. Nous attendent sur la table un morceau de pain avec du fromage moisi. Et un pot de moutarde. Le Capitole est finalement devenu aussi pauvre que le Douze, lorsqu'il existait. Katniss lui propose cependant les conserves cumulées dans nos fouilles des deux appartements que nous avons visité ces derniers jours mais Tigris répond qu'elle ne mange que de la viande crue. Décidément, toujours plus de détail.

Nous mangeons en silence pendant que la télévision nous passe les dernières informations. Les Pacificateurs ont fini par comprendre que nous ne sommes plus que cinq et offrent une belle récompense à toute personne qui pourrait donner des informations menant à notre capture.

On nous passe quelques images de nos échanges de tirs avec les Pacificateurs, une voix-off ajoute que nous sommes extrêmement dangereux. Les images ne montrent cependant pas l'arrivée des mutations génétiques en forme de lézard. Ensuite, on présente le corps de la femme aux cheveux magenta que Katniss a tué d'une flèche. Puis les émissions reprennent leur cours.

- Les rebelles ont-ils fait une déclaration aujourd'hui ? demande Katniss à l'intention de Tigris.

Elle secoue négativement la tête en guise de réponse.

- Coin doit se mordre les doigts de me savoir encore en vie. Je parie qu'elle ne sait pas quoi faire de moi, dit-elle avec un demi sourire.

Katniss sait, elle aussi, que Coin la souhaite morte. A-t-elle compris qu'on m'avait envoyé pour ça ? Surement. Tigris ricane à son tour en lançant :

- Personne ne sait quoi faire de toi, ma petite.

Cette remarque m'arrache un sourire. Après le repas, nous redescendons dans notre cave qui nous sert d'appartement. Nous réfléchissons encore un moment à la tournure que peut prendre notre plan avant d'arriver à cette conclusion émise par Gale :

- Nous ne pouvons pas continuer à nous déplacer en groupe. Nous devons nous séparer pour entrer dans la résidence chacun de notre côté. Pour éventuellement laisser Katniss s'offrir en appât. Et lorsque toute la garde aura les yeux rivés sur elle, il faudra faire vite et atteindre Snow pour le tuer.

Cette idée ne m'enchante pas mais c'est la seule plausible que nous ayons pour l'instant. Tout le monde acquiesce, plus par envie de terminer cette conversation que par réelle conviction. Pendant que Katniss change les bandages de Gale, Cressida me rattache à l'escalier pour dormir.

Mais impossible de trouver le sommeil tout de suite. Mon cerveau continue de fonctionner pour trouver une idée afin que Katniss ne se jette pas dans la gueule du loup. Si jamais quelque chose tourne mal, je ne pourrais jamais me le pardonner. Je me déteste déjà assez sans avoir à vivre avec sa mort ou ses tortures sur la conscience.

Au bout de quelques heures, je vois Gale se redresser et s'approcher de l'évier. Il remplit un verre qu'il boit à grande gorgées. Il m'aperçoit pendant que je le toise. Il me propose silencieusement de m'en apporter un aussi. Je ne refuse pas car je n'avais pas réalisé à quelle point ma gorge était sèche. Je me redresse à mon tour quand il me le donne dans ma main attachée à l'escalier.

- Comment tu te sens ? je l'interroge en un coup d'œil vers son bandage.

- J'ai survécu à pire, me répond-il. Je survivrais encore.

Une question me revient à l'esprit.

- Que voulait dire Cressida tout à l'heure, en mentionnant les crimes de Snow révélés par Finnick ?

- Oh. Tu n'es pas au courant, c'est vrai, se rappelle-t-il. Eh bien, le jour où nous sommes venus à votre secours, Annie, Johanna et toi, quelqu'un devait faire diversion pendant que nous nous introduisions dans les bâtiments. Nous avons eu de l'aide de l'intérieur de la résidence, contrairement à aujourd'hui. Mais nous ne savions pas combien de temps ça allait prendre. Alors ils ont demandé à Katniss de faire un énième spot de propagande que Beetee passerait en live sur les télévisions du Capitole. Elle devait parler assez longtemps pour que Snow garde les yeux rivés sur elle plutôt que sur nous. Qu'elle ait une histoire assez passionnante pour cela. Mais c'est finalement Finnick qui s'y est collé. Il a révélé beaucoup de choses compromettantes sur le président Snow. Comme le fait qu'il ait pris le pouvoir par la force et le gardait pas la peur. Finnick a aussi avoué s'être… en quelque sorte prostitué sous la menace de Snow. Et que, sur l'oreiller, ces femmes lui avaient vendu de nombreux secrets sur notre cher Président. Il a tout balancé. Des années de secrets envolé en moins de dix minutes …

Je prends petit à petit la mesure de ces mots et leur signification. Non pas que les secrets du président Snow m'inquiètent le moins du monde, en tout cas, je comprends mieux qu'un grand nombre de personnes puisse lui en vouloir, ici, au Capitole.

Mais ces révélations sur Finnick me bouleversent profondément. Le président Snow traite-t-il ainsi tous les gagnants des Jeux ? Comment nous en serions-nous sortis, avec Katniss, si un seul d'entre nous en serait sorti vainqueur ? Nous aurait-il prostitué aussi ? L'image de Katniss vendue au plus offrant me donne la nausée et je commence à bénir son idée de baies.

- Mais, tu sais, continue Gale, avec ce qu'ils t'ont fait subir là-bas… Nous pensons que, même si nous n'étions pas venus te chercher, Snow aurait fini par t'envoyer chez nous de toute manière. Il ne t'a pas fait tout ça pour rien. C'était calculé. Sa manœuvre pour supprimer le geai moqueur.

Je ne sais pas s'il a dit ça pour me rassurer mais c'est un échec. Je bois le verre d'une traite et je lui tends.

- Merci pour l'eau, lui dis-je.

- Pas de soucis. Je me réveille dix fois par nuit, de toute manière, admet-il.

- Pour t'assurer que Katniss est toujours là ? je m'enquiers.

- Il y a de ça, avoue-t-il.

Il m'est arrivé de penser que Katniss puisse fuir pendant la nuit en nous laissant derrière elle. Autant je ne sers pas à grand-chose pour l'accomplissement de son plan, autant ce dernier est important pour Gale. De plus, il existe une réelle connexion entre ces deux-là. Certainement le résultat de nombreuses heures de chasse ensemble. Avec leur envie féroce de nourrir leur famille. Peu importe le lien que j'ai avec Katniss, celui qu'elle entretien avec Gale est indéfectible. Impossible de ne pas s'en rendre compte. Mais elle est tellement fermée comme une huitre. Arrivera-t-il jamais à la faire s'ouvrir un peu ?

- C'était drôle ce qu'a dit Tigris. Comme quoi personne ne savait quoi faire d'elle, dis-je en transcription de mes pensées.

- Regarde nous, on n'a jamais su, rétorque-t-il, ce qui nous déclenche un rire commun.

C'est bien la première fois que je ris avec Gale, lui qui m'a toujours fait éprouver tant de jalousie quant à sa place privilégiée dans le cœur de Katniss. Un souvenir désagréable me revient en mémoire.

- Elle t'aime, tu sais, je reconnais. Elle me l'a plus ou moins avoué après ta flagellation.

- Ne crois pas ça, rétorque-t-il à ma grande surprise. Sa façon de t'embrasser pendant l'Expiation … Je peux te dire qu'elle ne m'a jamais embrassé comme ça.

- C'était seulement pour les caméras, je réplique avec quand même une pointe de doute tant le souvenir de ce baisé me laisse un gout intense.

- Non, tu as su la gagner, me dit-il. Tu as tout sacrifié pour elle. C'est peut-être la seule manière de la convaincre qu'on l'aime.

Je médite un moment là-dessus. Je ne crois pas l'avoir jamais convaincu que je l'aimais, malgré tous ces « sacrifices ».

- J'aurais dû me porter volontaire pour prendre ta place dans les premiers Jeux, poursuit Gale. Je l'aurais protégé.

- Tu ne pouvais pas, je rétorque. Elle ne te l'aurait jamais pardonné. Tu devais prendre soin de sa famille. Elle y attache plus d'importance qu'à sa propre vie.

Je me rends compte sur cette dernière phrase que nos conditions ne peuvent être les mêmes, lui et moi. Ne le pourront jamais. Si je n'avais pas souhaité donner ma vie pour sauver la sienne lors des Jeux, je serais resté le garçon inconnu qui lui a, un jour, balancé quelques pains alors qu'elle crevait de faim. Contrairement à Gale, je n'aurais pas pu être celui qui sauve son bien le plus précieux : sa famille.

- Bah, tout ça n'aura bientôt plus d'importance, conclu Gale. Il y a peu de chances que nous survivions tous les trois à cette guerre. Et, quand bien même, ce sera le problème de Katniss. Savoir qui choisir. (Il baille.) On ferait mieux de dormir.

- Oui, j'admets en me recouchant. Je me demande quels seront ses critères.

- Oh, ça, je le sais, me répond-il. Elle choisira celui qu'elle estime le plus nécessaire à sa survie.

Je n'aurais pas vu son choix réduit à un simple désir de survit. Mais quand bien même, un soldat, un battant, un survivant comme Gale ne peut être que mieux placé que moi, l'estropié transformé en un mutant irrécupérable que je suis devenu. Je m'endors sur cette pensée, songeant finalement que mourir dans cette guerre vaudrait mieux que de passer ma vie loin de la seule femme que j'aie jamais aimé.