Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 5 « Enfant ». Il fait suite aux OS 16, 17 et 18. Margaery est toujours en rééducation après son accident, et squatte chez Jaime et Brienne.

Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion étaient étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études, et ont réussi à rester très soudés au fil des années. Ils sont maintenant adultes. Jaime et Brienne ont une maison où ils vivent en colocation avec leur chat, et Tyrion est marié à Shae.

Pour la première fois, je vais introduire les Stark ici. Sachez que je ne respecte pas leurs âges des livres ni de la série.

Âges : Jaime (40 ans), Brienne (32 ans), Margaery (31 ans), Sansa (15 ans), Bran (10 ans)

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Amis de parole

Si Margaery avait pu les voir, si elle avait encore été elle-même, elle aurait dit que ce n'était que des enfants. Qu'ils ne pouvaient certainement pas la comprendre, elle, une adulte, une femme accomplie qui avait son propre appartement, qui faisait carrière, qui avait un petit-ami et dont les initiatives étaient couronnées de succès. Mais tout ça s'était envolé. Elle avait perdu son petit-ami (un plan cul qu'il fallait reconnaître comme peu présent) dès son réveil, et son travail dans le même mouvement. Elle ne pouvait rester seule à sn appartement de la capitale, sa famille avait lourdement insisté pour qu'elle rentre à Hautjardin, auprès des siens qui sauraient prendre soin d'elle, être à son écoute, l'épauler. Sauf qu'ils l'étouffaient de leurs bonnes intentions. Elle ne pouvait rien faire, ni se coiffer, ni couper sa viande, ni manger, ni se promener dans les jardins seule. Elle savait qu'ils pensaient à son bien, mais elle avait craqué. Après trois semaines, elle avait fondu en larmes, crié, s'était enfermée dans sa chambre d'adolescente, et avait fini par commander un taxi qui était venue à la chercher jusque dans le hall au milieu de la nuit. Elle avait cru mourir de terreur quand le chauffeur l'avait conduite à la gare. Elle n'arrivait pas à réserver son billet de train, avait perdu l'accueil. Un agent de la gare lui était venu en aide, avait fini par la mettre dans un train pour Accalmie. Alors seulement, elle avait appelé Brienne, et fondu en larmes à nouveau.

Ça faisait des semaines, maintenant. Elle vivait à Accalmie, dans la banlieue forestière, et occupait la chambre de la géante pendant que celle-ci squattait le lit de Jaime toutes les nuits. Ce n'était pas parfait : elle se cognait dans les meubles parfois, dans bébé-chat aussi, et avait du mal à se servir de la machine à café ou même à s'habiller seule, mais ils l'aidaient. Quand elle perdait un vêtement ou un objet, quand elle n'arrivait pas à se maquiller ou à aller quelque part. Mais ils proposaient et n'agissaient qu'à sa demande, jamais d'autorité comme sa famille. La seule chose qu'ils lui avaient plus ou moins imposée, c'était une canne pour se repérer plus facilement dans l'espace.

Ça, et de ne surtout pas manquer une seule des réunions du groupe de parole de l'hôpital.

- Ils ont l'air vraiment sympa, dit Sansa Stark.

- Ils le sont, confirma Margaery en lui tendant son verre pour qu'elle la resserve un peu de la lourde bouteille de soda qu'ils avaient commandé.

Sansa était l'une de ces choses imposées qui étaient finalement une très bonne idée. Elles s'étaient rencontrées au groupe de parole dès la première semaine où Brienne l'avait déposée. C'était une adolescente, bien sûr, mais Margaery s'était rapidement retrouvée dans la façon dont la jeune fille vivait l'accident qui l'avait conduite à l'hôpital. Elles avaient pu échanger à ce propos, au milieu du groupe puis plus tard, seule à seule dans les couloirs. Depuis quelques jours, elles se « voyaient » en-dehors des horaires dédiés au groupe de parole, quand l'une ou l'autre se retrouvait à attendre après la fin d'une séance de rééducation. Margaery ne pouvait pas encore prendre le bus seule et Jaime et Brienne n'avaient pas la possibilité de venir la chercher dès la fin des séances, ou de la déposer juste avant. Sansa et elle avaient échangé leur numéro de téléphone, pour se soutenir n'importe quand, ou discuter de tout et de rien. Au cours de sa vie, Margaery avait toujours été la cadette de la famille, la cadette de son groupe d'amis. Cela faisait du bien d'avoir soudain plus d'expérience et d'assurance que quelqu'un d'autre – ou de le sembler, au moins. Elle pouvait soutenir Sansa. Elle pouvait l'aider.

Aujourd'hui, elles avaient poussé jusqu'à la cafétéria de l'hôpital, où Sansa l'avait guidée. Depuis son accident de la route, survenu deux mois plus tôt, elle ne se déplaçait plus qu'en béquilles. C'était une adolescente de quinze ans qui se décrivait comme rousse, et dont Margaery savait qu'elle était plus grande qu'elle, car la jeune fille avait accepté qu'elle lui touche le sommet du crâne pour estimer sa taille. C'était aussi une Nordienne, dont l'échange scolaire d'une année s'était mal terminé, et qui espérait pouvoir rentrer chez elle dans quelques mois avec son petit frère Brandon, fauché lui aussi par le même chauffard.

- On se connaît depuis le collège. On n'a pas toujours été amis, mais je crois que je n'en ai pas de meilleurs.

- C'est bon, t'es servie, dit Brandon, dix ans.

Elle avait senti le poids de son verre changer, et lui adressa un sourire. Elle avait eu un peu peur d'emprunter un chemin inhabituel dans l'hôpital, elle ne savait même pas exactement où elle se trouvait et n'avait pas la moindre idée de comment Brienne ferait pour venir la chercher. Mais les enfants voulaient l'aider à prendre confiance en elle, d'une certaine façon. Et elle les soupçonnait de se servir de sa carte bancaire pour piller les réserves de sodas de la cafétéria. Elle les avait accusé à demi-mots, quand ils lui avaient proposé d'aller boire un verre ou prendre un goûter, mais ça ne les avait pas découragé. Ils voulaient profiter du peu de liberté qu'ils avaient retrouvé, et c'était une bonne manière de procéder à leur rééducation que de traverser tout le centre hospitalier. Brandon roulait en fauteuil, Sansa progressait avec des béquilles, mais ils faisaient des progrès. Margaery les entendait aller plus vite et trébucher de moins en moins souvent.

- Merci, Brandon.

- Bran, corrigea le garçon en soupirant. C'est ma mère qui m'appelle Brandon, et encore, quand j'ai fait une bêtise. T'es pas ma mère, non ?

D'après Sansa, Bran avait été un garçon joueur mais timide jusqu'à son accident. Depuis que l'annonce de sa paralysie était tombée, il disait tout ce qu'il pensait sans le moindre filtre. Il n'avait pas encore le droit de sortir de l'hôpital même pour une journée, mais pouvait être mis dans un fauteuil et parcourir quelques couloirs. Il en profitait pour éviter certains soignants et se faufiler un peu partout avec la complicité de sa soeur. Il avait même réussi à convaincre Margaery de pousser son fauteuil pour aller plus vite, à la condition qu'il la guide à la voix.

- En parlant de votre mère, elle ne devrait pas venir vous voir ce week-end ?

- Elle sera là demain, normalement. Avec le petit-ami de Sansa.

- Ah, parce que mademoiselle a un petit-ami ?

- Faux, n'écoute pas ce que dit ce microbe ! protesta l'adolescente. Je n'ai pas de petit-ami !

Margaery se pencha en direction de Bran.

- Comment s'appelle ce petit-ami qui n'est pas son petit-ami ? demanda-t-elle d'une voix de conspiratrice.

- Theon, répondit le petit garçon. C'est le meilleur ami de notre frère Robb, il a dix-huit ans. Il est entré en apprentissage chez le maître fauconnier de la réserve naturelle que tiennent nos parents.

- Ce n'est pas mon petit-ami !

- Mais t'es amoureuse ! Et en plus, il a appelé au moins trois fois par semaine depuis qu'on est ici !

Margaery éclata de rire, gagnée par la bonne humeur des enfants. En dépit de tout ce qu'ils avaient enduré, en dépit de la certitude que Bran avait de ne pas réussir à remarcher, ils ne s'étaient pas laissés abattre. Depuis que Margaery les fréquentait, ils déployaient une énergie folle à faire les pitres. Parfois, au sein du groupe de parole, ils craquaient, parlaient de leurs peurs, de leurs douleurs, et ils fondaient en larmes. Comme tous ceux qui devaient faire face à un soudain changement de vie et qui se retrouvaient au sein de ce groupe. Margaery aussi avait craqué plus d'une fois. Elle essayait de ne pas le faire quand elle était à la maison. Elle ne voulait pas ajouter au poids qu'elle était devenue pour Jaime et Brienne. Elle avait déjà eu l'impression d'exagérer les quelques fois où elle avait éclaté en sanglots en pleine nuit, dans un anonymat tout relatif qui avait poussé Brienne à la rejoindre et à la réconforter jusqu'à ce qu'elle s'endorme.

- On t'embête avec nos histoires de gamins, pas vrai ? dit Sansa.

- Non, ne t'en fais pas. Ça me fait du bien d'entendre vos histoires. Ça me change.

- Maman dit qu'on pourra bientôt sortir pour une journée, dit Bran. Qu'on pourra aller faire un tour, avec le reste de la famille. Ils doivent venir passer une semaine ici, dès la fin des cours.

- Ce sera sympa, dit Margaery.

Elle ne se souvenait pas de la date de retour de Loras. Certainement pas avant la fin de l'été. Elle avait son père au téléphone plusieurs fois par semaine et savait que Jaime supportait ses remontrances plus souvent qu'il ne le méritait. Il faisait pourtant de son mieux. Brienne aussi. Elle faisait même bien plus que cela, comme si elle se sentait coupable de ne pas avoir réussi à la convaincre de l'accompagner au travail ce jour-là. Margaery avait tenté d'aborder le sujet plusieurs fois, mais Brienne se refermait immédiatement sur elle-même. Elle ne voulait même pas entendre que quelque chose n'aille pas. « C'est toi qui doit batailler avec cette situation » avait-elle l'habitude de botter en touche. « Moi, je vais bien. » Sauf que ce n'était pas vrai, et même si elle ne voyait plus rien à part une légère fluctuation de lumière, comme beaucoup de non-voyants, Margaery était certaine que quelque chose n'allait pas.

- Quand on aura le droit de sortir comme on voudra, dit Sansa, ça te dirait d'aller faire les boutiques ?

C'était dit d'un ton dégagé, un peu forcé, mais Margaery sourit. Elle admirait le courage de l'adolescente. Même si elle n'avait ni vu ni touché les cicatrices de la jeune fille, elle savait que celles-ci étaient conséquentes. Différentes de celles de son frère, mais envahissantes.

Aller faire les boutiques serait un grand pas. Même si Margaery ne se serait jamais imaginé devenir amie avec une adolescente de la moitié de son âge, elle se sentait prête à accompagner Sansa. Plus que ça, elle le voulait. Elle voulait aider cette enfant qui n'en était plus une à repartir dans la vie. Depuis qu'elle fréquentait le groupe de parole, elle avait admis que reprendre le cours de sa vie se ferait pas après pas, petit geste par petit geste. Etre capable de s'habiller toute seule sans faire d'erreur. Etre capable de faire du café. Etre capable de se repérer seule dans la maison, sans trébucher à tout bout de champ.

Elle y arriverait. Tôt ou tard. Il le fallait.

Son portable émit une sonnerie entraînante, et elle décrocha. Dans le mouvement, elle cogna contre sa canne qui heurta le lino avec un léger bruit.

- Je rattrape, dit Sansa alors que la voix de Brienne résonnait dans le micro du téléphone.

- Je suis devant l'hôpital. Tu as fini ?

- J'ai accompagné Sansa et son frère à la cafétéria, je ne sais pas précisément où...

- On peut te raccompagner à l'entrée, proposa Bran avant qu'elle ne puisse finir sa phrase.

- Tous les moyens sont bons pour ne pas voir le docteur Mormont, pas vrai ? Bri, ils vont me ramener à la sortie. On se retrouve dans quelques minutes.

- Entendu, je t'attends.

Ils avaient réglé les consommations en passant au self. Sansa rangea les parts de gâteaux dans des serviettes en papier qu'elle glissa dans le sac qui pendait au dos du fauteuil de Bran, et ils se levèrent. Sansa tendit sa canne à Margaery, et celle-ci posa une main sur une poignée du fauteuil du garçon, pour être certaine de ne pas le perdre. Ils prirent tranquillement la direction de l'entrée. Margaery compta deux virages à trois, un à gauche. Il y avait pas mal de pas, trop pour qu'elle puisse les compter, mais elle crut remarquer le léger vrombissement de la machine à café quand ils arrivèrent près de l'accueil.

- Alors ? s'enquit Sansa. On cherche quel genre de personne, exactement ?

- Une fille de mon âge qui mesure un mètre quatre-vingt-dix.

- Ça va être dur de la louper, commenta Bran.

Margaery entendit le bruit des portes coulissantes qui s'ouvraient, et sentit l'air frais sur son visage, les chauds rayons du soleil du début de l'été.

- Dis, ta copine, elle conduit une moto ? demanda le petit garçon.

- Possible.

Margaery souriait d'une manière un peu crispée. Elle avait redouté depuis le début que Bri ne vienne un jour la chercher en moto. Même si elle avait eu son accident en voiture, elle avait peur de monter derrière son amie et de sentir la route défiler sans la voir. Elle faisait une pleine confiance à Brienne pour respecter les règles de sécurité, mais elle ne se sentait pas à l'aise. Même quand elle voyait, elle avait eu peur de monter sur la moto.

- Je crois qu'on l'a trouvée, dit Sansa. Grande, blonde aux cheveux courts, moto. Et elle se dirige vers nous.

- Pas de doute, alors.

Un instant plus tard, Brienne s'annonçait, comme à chaque fois qu'elle approchait, pour ne pas la surprendre et lui faire peur.

- Je te présente Sansa et Bran Stark, du groupe de parole, dit Margaery.

- Enchantée, dit Brienne, et elle semblait honnête.

Comme toujours. Ils échangèrent des formules de politesse, puis Sansa et Bran saluèrent Margaery et celle-ci se retrouva seule à seule face à la moto.

- Il y avait des embouteillages, dit Brienne d'un ton navré. Je sais que tu n'es pas... écoute, si tu veux, on rentre en bus, et Jaime me redéposera ici ce soir pour que je récupère la moto...

- Non, c'est bon.

Si elle n'avait rien dit, peut-être que Margaery l'aurait suppliée de s'arranger de la sorte. Sauf qu'à sa voix, elle entendait bien que Brienne se serait pliée en dix pour elle et se sentait visiblement très coupable de lui imposer un mode de transport qui la terrifiait. Ils sont bien plus que sympas.

- C'est très bien, ne t'en fais pas, insista-t-elle en souriant avec autant d'assurance qu'elle le pouvait. Je te le promet.

A tâtons, elle trouva le bras de Brienne, qu'elle lui avait proposé, et elle le pressa. Se laissa guider vers la moto. Replia sa canne, entendit Brienne la ranger dans l'un des top-cases.

- Je vais te prendre ton manteau et te donner un blouson adapté, ainsi que des gants et un casque. J'ai aussi un cache-cou, d'accord ?

- D'accord.

Margaery n'y connaissait rien. Elle se laissa faire, se laissa guider. Sentit les doigts tièdes de Brienne qui l'aidaient à enfiler son blouson, lui fermaient correctement les gants et les enfouissant sous les manches, lui guidaient ses propres mains pour sentir l'attache du casque.

Les doigts effleurèrent sa joue, son menton, son cou en plaçant la dernière protection de tissu. Margaery déglutit. Brienne l'avait-elle vu ? Elle se força à sourire et, quand elle sentit que la géante avait fini de caler le cache-cou dans son col, elle écarta les bras et prit un air guilleret un peu forcé.

- De quoi j'ai l'air ?

- Franchement, d'une parfaite noob ! Reviens ici, avant de te cogner !

Mais il y avait un rire dans sa voix, et si forcer un peu le trait pouvait arracher un peu de joie à Brienne, Margaery allait s'en donner à cœur joie. Depuis quelques semaines, elle sentait que quelque chose n'allait pas. Brienne était comme absente.

Elle l'aida à enfourcher la moto, l'enfourcha à son tour, lui expliqua quoi faire, comment accompagner ses mouvements dans les virages, puis ce fut le léger tangage – la béquille avait été retirée – et le vrombissement du moteur. Margaery abaissa la visière pour se protéger du vent. Brienne lança doucement la moto sur la route. Elle n'était jamais montée sur une moto, mais en se collant contre la géante, en passant ses bras autour d'elle pour se stabiliser, elle se sentit peu à peu plus apaisée. Comme bercée par la conduite fluide.

Libre.