Interlude XI
Ricordando il Passato I
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Oh anima effimera
Che ti celi nel profondo dell'inganno ,
Chi hai continuato ad aspettare nel bosco deserto ?
Ô âme éphémère
Dissimulée dans les profondeurs de l'illusion,
Pourquoi continues-tu à attendre dans la forêt déserte ?
Arai Akino
Personne n'a nié qu'un cercueil soit une chambre close.
Willard Wright
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Quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie?
Au bout d'une sempiternité passée dans une chambre désespérément vide, l'âme en peine avait commencé à connaître la réponse à l'énigme que le Barde avait laissé aux générations futures.
De son vivant, elle ne s'était faites aucune illusion sur sa place dans l'autre monde, ses petites peccadilles n'auraient certainement pas convenues pour paver la route du Paradis, ni même pour entamer sa lente ascension du Mont Purgatoire...et de toutes manière, comme l'avait si bien dit un autre poète, ne valait-il pas mieux être Reine de son enfer qu'esclave au Paradis d'un autre ?
Mais avec le luxe du recul qu'elle pouvait à présent s'offrir, que ce soit sur son existence passée ou les limbes qui lui avaient succèdes, elle avait commencé à se remettre en question sur ce point comme sur bien d'autres.
Après tout, si on l'avait jugé à ses actes plutôt qu'à ses paroles, la position d'esclave d'un voleur vêtu de blanc lui convenait bien plus que celle de Reine d'un lycée tout entier, un secret qu'elle avait emporté dans sa tombe, sa fierté l'empêchant de le confesser à un camarade de classe, même au moment fatidique où elle avait rendu son tout dernier soupir entre ses bras. Mais ce baiser qu'elle lui avait dérobé ne constituait-il pas le plus explicite des aveux ?
Quant à la souveraineté sur le royaume des damnés... En quelque sorte, on la lui avait accordé... Dans un univers dont la population se limitait à une seule âme, la sienne, elle pouvait bien revendiquer le titre de Reine, personne ne serait venu le lui contester, cette fois...et c'était justement le cœur du problème.
Lorsqu'un pathétique cadavre avait pris la place occupée par une sorcière dans les bras comme dans le cœur d'un cambrioleur, celle qui avait contemplé le visage attristé dissimulé derrière un monocle avant de fermer les yeux une toute dernière fois s'était éveillé dans sa propre chambre.
Dans les premières minutes de son calvaire, alors que sa conscience flottait encore dans la douceur opiacée des premiers instants succédant au sommeil, elle s'était imaginé que sa mort n'était qu'un rêve de plus où ce voleur occupait la première place, bien décidé à conserver le fruit de son larcin au lieu de restituer son cœur à une sorcière... Un voleur qui s'évertuait à rester digne de son titre de gentleman, il ne lui serait jamais venu à l'esprit d'abuser de sa victime, et c'était précisément ce qu'elle lui reprochait amèrement.
Quitte à bousculer une reine hors de son trône, le pire des criminels aurait également pu s'offrir le luxe de la traiter d'une manière approprié à une esclave, mais il n'aurait jamais eu le cœur de s'abaisser jusque là... à la plus grande tristesse d'une souveraine déchue qui chérissait sa servitude autant qu'elle la maudissait.
Une adolescente avait eu un sourire désabusé en songeant que même dans ses propres rêves, ce voleur s'obstinait à demeurer réfractaire à ses avances, c'est tout juste si elle avait pu lui dérober un baiser dans le tout dernier, et il avait fallu offrir sa précieuse existence en échange de cette faveur insignifiante.
Enfin, c'était toujours mieux que rien...Infiniment mieux, même... Et avec un peu de chance, elle arracherait d'autres faveurs à sa proie la prochaine fois que ses paupières se rabaisseraient.
De tendres illusions qui se dissipèrent bien vite face à la triste réalité de sa situation, au fur et à mesure que la réalisation s'instilla dans la conscience de la malheureuse, à chaque nouveau détail qui se glissait par les fenêtres de sa perception, des fenêtres similaires à celle de cette chambre qu'elle avait pourtant reconnu comme étant la sienne, les rideaux avaient été tirés et les volets clos, condamnant son occupante à la pénombre.
Ses propres mains, non, son corps tout entier s'obstinait à lui demeurer invisible, et pourtant il fallait bien qu'il existe puisqu'elle s'avéra incapable de traverser les murs de cette pièce plongée dans l'obscurité.
Bien évidemment, il aurait été on ne peu plus simple d'en franchir la porte, mais un problème de taille s'interposa, sa main s'avéra incapable d'en abaisser la poignée, ne serait-ce que d'un malheureux millimètre. A croire qu'on avait muré le seuil de sa chambre avant de dissimuler le forfait derrière une porte en trompe-l'œil.
La frustration devant cette plaisanterie dont elle blâmait Kaito par avance poussa une adolescente à s'emparer d'un des flacons qui reposaient sur le rebord de sa coiffeuse pour le fracasser sur le sol d'un geste rageur, donnant corps à sa fureur en plus de manifester son existence à ce serviteur qui traînait décidément des pieds pour venir secourir sa seule maîtresse.
Malheureusement, celui ou celle qui avait fait de sa chambre une véritable cellule ne lui offrit même pas le luxe d'user et d'abuser de ses propres biens comme elle l'entendait. Ce flacon demeura sagement à sa place, sans remuer d'un iota, le résultat aurait été sans doute identique si c'était une ombre qui l'avait effleuré.
Sa main était-elle passé à travers ? Disposait-elle seulement de mains en premier lieu à l'instant présent ? Après tout-si elle ne pouvait ni les voir ni toucher quoique ce soit avec, on pouvait légitimement douter de leur existence, et par conséquence de l'existence de leur propriétaire... Qu'est ce qui était arrivé à son corps ? Qu'est ce lui était arrivé tout court ?
La panique commença à se substituer à la colère dans la conscience hébétée emprisonnée entre ces quatre murs, des murs qui continuaient de s'interposer avec le monde extérieur. Mais-y-avait-il seulement un monde de l'autre côté ? Plus le temps passait, plus ces murs commençaient à lui apparaître, non pas comme les frontières d'une chambre mais celles de l'univers au sein duquel on venait de la cloîtrer.
Elle frappa du pied comme du poing, que ce soit sur les murs, une porte close ou des meubles qui ne cillèrent absolument pas contre ses assauts, sans le moindre résultat, pas même celui de troubler le silence de la pièce... Un silence qui commençait à devenir terriblement pesant maintenant qu'elle constatait qu'elle n'était pas en état de le faire voler en éclat ou même de l'érafler, que ce soit par un claquement de langue, un hurlement de rage, un ordre irrité, un appel au secours désespéré ou même un sanglot.
D'une manière ou d'une autre, ses geôliers l'avaient dépourvu de ses quatre membres, mais ils semblaient également avoir poussé le raffinement jusqu'à en faire de même avec ses cordes vocales...
La prisonnière sentit sa respiration s'intensifier à un degré inimaginable, à ce rythme, le peu d'oxygène qu'on avait laissé à sa disposition dans cette chambre qui s'était transformée en caisson hermétique, il finirait par s'épuiser d'ici quelques instants, un dénouement dont la seule anticipation suffisait à accroître un peu plus sa panique, l'emprisonnant dans un cercle vicieux qui prit bientôt des allures de spirale infernale tourbillonnant sur elle même pour finir inexorablement résorbée par le point qui formerait le terminus de ses circonvolutions.
Prophétie autoréalisatrice qui se dissipa d'elle-même lorsque la recluse prît conscience du fait que la conversion de l'oxygène en gaz carbonique avait peu de chance de s'effectuer, faute de poumons à sa disposition pour assurer la circulation des deux gaz.
Réalisation qui lui donna l'impression de se détacher d'un sol dont la moquette n'avait jamais été effleurée par ses pieds, pour flotter en apesanteur au sein d'un cube glaciale dérivant dans l'espace tel un astéroïde isolé, en quête d'une étoile qui le happerait pour en faire son satellite pour les prochains millions d'années qui s'écouleraient.
Si la situation ne l'autorisait pas à se se frictionner les bras pour ramener un semblant de chaleur dans son univers, quelle importance cela pouvait-il avoir quand il n'y avait plus de corps pour frissonner dans cette chambre qu'on s'obstinait à laisser dépourvue de chauffage ? Une pingrerie amplement justifiée par le fait que la pièce apparaissait désespérément dépourvue d'une seule occupante... de fait la seule chose qui l'occupait était une absence, celle de l'adolescente qui y avait jadis résidé.
Une absence aussi réelle qu'une présence, une absence qui avait conscience d'elle-même comme de ce qu'elle n'était plus.
Un rêve... Elle avait cru s'éveiller d'un rêve où elle avait rencontré la mort dans les bras de son voleur, alors qu'en réalité le seule rêve dont elle venait de s'éveiller était celui qui avait constitué son existence toute entière, du berceau jusqu'au tombeau...
La mort, sa mort, jusqu'à présent, elle se l'était imaginé sous les traits d'un paisible sommeil dépourvu de rêves comme de cauchemars, mais au sein de ses pérégrinations en apesanteurs, une âme en peine voyait sa perspective se renverser complètement que ce soit de manière littérale ou figuré.
C'était la vie elle-même qu'il fallait dépeindre sous les apparences du sommeil, le prolongement qui se déroulait au-delà l'entraînait dans un monde de veille perpétuelle qui ne serait pas troublé par la venue du moindre songe, faute d'avoir des paupières à rabaisser pour servir d'écran à la projection d'une quelconque fiction.
Une sorcière avait convoqué Lucifer à tourbillonner dans les brumes de son chaudron à maintes reprises, mais à aucun moment elle ne l'avait interrogé sur le triste sort réservé aux damnés, ses intérêts demeurant cantonnés au monde des vivants à séduire.
Maintenant qu'elle avait passé le cap de l'ultime frontière, il lui fallait faire face à l'évidence, l'Enfer n'avait jamais existé...ou si cette chambre de torture dépourvue du moindre instrument était bel et bien la cellule qu'elle occuperait au cours de sa damnation, ce lieu était infiniment plus cruel que le jardin des supplices dépeint par le poète qui en était revenu.
Combien de temps s'écoula-t-il ? Le temps avait-il seulement un sens ici ? Si elle en jugeait aux variations de la pénombre, l'alternance du jour et de la nuit poursuivait son cycle le plus tranquillement du monde en son absence, mais peut-être que ce n'était qu'une erreur de perspective... Peut-être que son caisson tournoyait lentement sur lui même au sein du silence de ces espaces infinies, exposant périodiquement sa facette percées de fenêtres aux volets désespérément clos à la face du soleil autour duquel il orbitait.
Peu importait au fond... Il n'y avait pas de calendrier au mur, elle n'était pas en état d'ouvrir le tiroir où elle avait rangé son agenda la veille, son téléphone s'était déchargé à force d'être délaissé par sa propriétaire, et elle n'avait aucun doigt pour agripper l'un des stylos à sa disposition sur son bureau pour inscrire un trait sur les mur à chaque nouveau jour qui succéderait à la nuit.
De toutes manières, l'exercice n'aurait pas pu se poursuivre indéfiniment, faute d'encre dans les cartouches de ses stylos ou de place pour inscrire ses traits, même en réquisitionnant le sol et le plafond après avoir intégralement noirci les murs de sa chambre.
Pourquoi s'ennuyer à dénombrer les unités, une par une, quand on connaissait le résultat de la somme à la fin de cette interminable série d'additions... L'infini... Un infini qui n'était pas synonyme d'Éternité pour autant, hélas... On ne l'avait pas exilé hors du temps, on l'avait condamné à parcourir une durée indéfinie, les journées continuaient de s'écouler au sein de sa cellule, même si elle n'avait rien pour les remplir... Quel que soit le péché qui le justifiait, son châtiment avait pour nom Sempiternité...
Un événement inattendu se décida néanmoins à transpercer cette ligne qui n'en finissait pas de s'allonger, offrant un premier point de repère à la conscience désincarnée qui se confondait avec.
Cette maudite poignée avait fini par s'abaisser sous la pression d'une main extérieure, prélude au grincement d'une porte et au déluge de lumière qui balaya l'obscurité sans pour autant brûler les yeux de celle qui s'y était retrouvé exilée.
Ainsi elle s'était trompé, cette chambre n'avait rien d'une cellule, c'était simplement une antichambre à son véritable châtiment, mais peut-être que sa condamnation n'avait pas encore été ratifiée en premier lieu tout simplement, peut-être que le jour du Jugement était survenu, qu'il s'agisse du sien ou du Jugement dernier, ce qu'elle était toute disposé à croire au vu du temps qu'elle avait passé confinée entre ces quatre murs.
Des réflexions qui avaient la saveur de l'espérance plutôt que celle des appréhensions, quel que soit la nature du sort qu'on lui réserverait, il serait préférable à cet attente indéfini dépourvue d'objet comme de distractions.
Mais à la plus grande surprise d'une sorcière, ce n'était pas la silhouette de Lucifer qui se découpa à la surface de son seuil, ni celle d'un vieux serviteur bossu venu effectuer le ménage dans une pièce qu'il avait trop longtemps délaissé depuis le départ de son occupante, ce n'était pas non plus le nouvel acquéreur d'un manoir désert depuis des décennies venu inspecter les lieux avant de s'y installer, c'était...
Un nom flotta dans l'atmosphère, non pas sous la forme d'une ondulation dans l'air faute de cordes vocales à faire vibrer mais sous celle d'une pensée... Aoko...
Qu'est-ce qu'elle était venu faire en ces lieux ?
Sourde aux interrogations silencieuses d'un fantôme, la lycéenne commença par tirer les rideau de la pièce avant de toussoter suite aux nuages de poussière soulevés par son geste.
Un geste insignifiant aux yeux du monde mais qui prit la forme d'une renaissance à ceux d'une prisonnière, même si son univers demeurait cantonné aux dimensions d'une chambre, les couleurs avaient cessées d'en être exilées.
Comme on pouvait s'y attendre, ses geôliers avaient pris toutes les précautions nécessaires pour s'assurer que son incarcération ne prendrait pas fin avant la date échue, lorsque le pitoyable embryon de conscience qui formait la dernière loque de l'âme d'une sorcière se laissa dériver en direction du seuil de la porte, il fût reflué en arrière juste avant de l'avoir franchi... Un mur invisible qui encerclaient également les fenêtres de la chambre, une tentative de les franchir au moment où Aoko en écarta les volets le lui démontra.
Qu'il faille en remercier Dieu, le Diable, ou tout simplement une enfant associée à la couleur bleue, l'oubliette où on avait emmuré une sorcière ne referma plus jamais ses paupières, donnant à la condamnée l'occasion de contempler l'aurore comme le crépuscule, et entre les deux, les différentes phase du cycle lunaire, une Lune qui ne se contenta pas d'égayer la chambre de ses pâles rayons mais raviva également les souvenirs défraîchis du voleur qui y était associé.
D'autres fenêtres s'ouvrirent progressivement sur les murs de la chambre au fur et à mesure des allées et venue de son unique visiteuse, des fenêtres dépourvues de volets comme de rideaux, qui s'ouvraient non pas sur l'extérieur mais sur un passé révolu où une sorcière avait encore eu sa place.
Les photographies d'une classe de neige où un petit mécréant avait glissé hors de ses griffes pour aller skier aux côtés d'une gamine dissimulée derrière la moustache de son père, les photographies d'une classe verte, celles du festival de leur lycée, plus particulièrement du stand derrière laquelle une sorcière avait tiré la bonne aventure à ses camarades de classes, y compris à un éternel sceptique, son ami d'enfance et le petit snobinard en quête de la moindre occasion de tendre la main à une reine pour qu'elle s'en empare, leur voyage de classe à Kyoto, qui forma l'arrière-plan d'un des cambriolage les plus spectaculaires de l'insaisissable Kid, le spectacle de magie auquel elle avait invité Kaito en s'imaginant l'amadouer, la fête de Noël qui s'était déroulé sous le toits des Nakamori, le pique-nique organisé à l'initiative d'Hakuba, les différentes réunions de la petite équipe de quatre membres formée dans le seul but de capturer l'insaisissable Kid...
Sa mémoire se déployant sur les murs de sa prison, Akako eut amplement l'occasion de visiter et revisiter ses propres souvenirs...des balades nostalgiques qui laissaient systématiquement l'ombre du regret dans leur sillage maintenant qu'une âme perdue prenait conscience de ce qu'elle avait laissé derrière elle...
Aucun soupir ne résonna dans l'atmosphère, mais c'était faute de disposer de poumons capable d'expulser l'air emprisonné à l'intérieur...
Elle ne savait pas si elle devait se réjouir ou s'affliger de la présence des stèles qui ornaient les murs de sa cellule, condamnant un fantôme à errer dans le cimetière d'une vie dont elle réalisait seulement la valeur après qu'elle se soit achevé pour de bon. Tout comme elle ignorait de quelle manière elle était supposé réagir aux allées et venues d'une lycéenne dans une chambre qui n'était pas la sienne.
Une forme de routine avait commencé à se constituer, la poussière s'accumulaient, les toiles d'araignées se reconstituaient, avant d'être expulsé hors de la pièce par une adolescente venu démontrer que les balais avaient d'autre utilité que celle de servir d'instrument contondant à pointer en direction du plus infâmes des garnements pour lui administrer son châtiment.
Après avoir rendu sa propreté immaculée au petit mausolée qu'elle avait constitué, le seul être vivant demeurant à la surface du monde d'Akako arpentait à son tour les allées du cimetière, que ce soit pour déposer le reflet d'un sourire sur la vitre qui abritait une photographie, retenir un éclat de rire devant la fureur qui avait illuminé les yeux d'une sorcière tandis qu'elle brandissait une boule de neige d'une masse au moins équivalente à son propre corps tout en poursuivant un farceur et son amie d'enfance pour les écraser avec, ou refréner un sanglot lorsque son regard effleura une photo de groupe.
Est-ce qu'après tout ce temps, elle avait pris conscience de la supercherie ? Compris que son petit club n'avait aucune chance d'appréhender le Kid pour la simple et bonne raison qu'elle avait invité le cambrioleur lui-même à participer à sa propre traque ? Compris que toutes leur réunions n'étaient qu'une plaisanterie dont elle était le dindon, alors qu'elle les présidait devant une assistance formée par un gentleman-cambrioleur et les deux complices du petit tour qu'il jouait à sa victime favorite, Hakuba lui-même n'ayant pas le cœur de briser trop brutalement les illusions de cette gamine un peu trop vite malgré sa détermination à passer les menottes à son ami d'enfance ?
Peut-être...ou peut-être pas... Celle qui disposait de la réponse s'obstinait à la garder pour elle à la différence de ses larmes...
Les semaines s'écoulèrent, à force d'user les allées de ses souvenirs sous ses pas, une petite fille naïve se lassa d'arpenter le passé qu'elle avait partagé avec le fantôme qui hantait la pièce, et commença à tromper son ennui en explorant les secrets qu'une adulte avait dissimulé dans sa chambre avant de s'en éclipser.
Ouvrant les placard sous le regard impuissant de leur ancienne propriétaire qui n'était plus en état de protester, la lycéenne poussa un petit cri d'admiration devant les trésors qu'ils recelaient.
Dans un premier temps elle se contenta de décrocher des robes hors de leur cintre pour les tendre devant elle.
Est-ce que le fossoyeur en charge de l'entretien de son mausolée allait se dédommager de ses efforts en pillant les richesses dissimulées sous la tombe de la défunte ? Si la petite mijaurée avait eu l'outrecuidance d'envisager ce crime, elle n'eut jamais le courage de le commettre pour de bon.
L'émerveillement avait brillé de mille feux dans les yeux d'une gamine pendant le défilé des tenues de son ancienne camarade de classe, mais les joues d'une adolescente se colorèrent d'une nuance appropriée au nom de la propriétaire des lieux lorsqu'elle ouvrit un tiroir pour en extirper un soutien-gorge richement ouvragé.
Même si son premier réflexes fût de replacer son larcin à sa place avant de refermer un tiroir d'un claquement sec, il ne fallût que quelques minutes à la curiosité pour prendre le dessus sur la culpabilité, à défaut d'expulser la gène du visage d'une lycéenne, particulièrement lorsqu'elle contempla son propre reflet et sa propre moue boudeuse sur le miroir d'une coiffeuse, après avoir positionné un sous-vêtement devant sa poitrine.
Akako aurait aimé disposer de lèvres pour adresser un sourire condescendant à la prétendante qui réalisait qu'elle n'était définitivement pas à la hauteur de la place qu'elle guignait maintenant que sa plus terrible rivale avait été expulsé hors de la salle de jeu.
Quand bien même ses mensurations auraient miraculeusement comblé l'écart entre sa silhouette et celle de sa camarade, sa personnalité naturelle aurait offert une dissonance des plus ridicules si elle avait eu l'idée saugrenue de dépouiller la garde-robe de la défunte de sa section la plus intime pour s'en revêtir, particulièrement si le spectacle était au bénéfice d'un certain adolescent (éventualité qui fît flotter un nuage de rage dans l'atmosphère sereine de la chambre).
La lingerie d'une séductrice n'avaient sa place ni sur le corps ni entre les mains de cette petite écervelée alors pourquoi avait-elle décidé de vider ses tiroirs pour étaler leur contenu sur son lit comme autant de précieuses reliques d'une Sainte, avant de s'accroupir devant pour les examiner avec un tel degré de fascination qu'elle caressait pratiquement du regard les arabesques de dentelles ?
Fallait-il y voir la curiosité enfantine pour les mystères du monde des adultes, la disparition de l'une d'entre eux lui offrant l'occasion d'une incursion prudente en plein territoire ennemi ?
Aoko dissimula les yeux d'une fillette derrière les paupières d'une adolescente avant d'effleurer respectueusement des surfaces de mousseline du bout des doigts, un contact bref au début, mais la lycéenne se décida à revenir à la charge pour le prolonger indéfiniment, avec un mélange d'hésitation timide et de délicatesse craintive digne d'un garçon qui se serait retrouvé dans la même situation si les sous-vêtements avaient orné le corps d'une demoiselle au cours de sa toute première fois.
La majorité des émotions s'exprimant en processus corporels, le fantôme qui flottait autour de son ancienne camarade de classe ignorait la nature de ses propres réactions face à ce spectacle, tout comme elle ignorait si le qualificatif d'adorable était approprié ou si celui de ridicule aurait mieux correspondu, dilemme qu'elle trancha en décidant que les deux alternatives convenaient aussi bien l'une que l'autre.
Au cours de sa visite suivante, Aoko s'allongea sur lit laissé vacant par une reine, pour en caresser les draps au tout début, étreindre l'un des oreiller contre son cœur par la suite, et finalement plaquer son nez sur le sac de plume avant d'inspirer brusquement comme si elle cherchait à humer la fragrance qu'aurait laissé la dernière personne à y avoir reposé sa tête.
Pantomime dont la signification s'obstinait à demeurer des plus opaque à l'ancienne occupante de ce lit. Quelles pensées pouvaient bien se dissimuler sous cette chevelure ébouriffée ?
Si elle prenait la peine de dépoussiérer sa mémoire, il semblait à une sorcière que cette fillette timide avait déjà évoqué la possibilité que l'une d'entre elles puisse passer la nuit dans la chambre de l'autre en compagnie de sa propriétaire, d'une manière tellement maladroite qu'on pouvait se demander si elle réclamait une invitation ou en offrait une de son côté. Dans un cas comme dans l'autre, cela n'avait pas abouti... la petite Aoko s'était apparemment réfugiée dans un passé imaginaire où la réponse qu'elle aurait reçu aurait été non pas seulement courtoise mais également positive, faute d'être en position de renouveler son offre à qui que ce soit.
Une fois encore, l'écho silencieux qu'une adolescente avait laissé flotter dans l'atmosphère de sa propre chambre ignorait par quelle tonalité elle était supposé réagir. Devait-elle se sentir touchée ou affligée de la manière dont on continuait de lui quémander des marques d'amitié alors qu'elle n'était plus en état de les offrir comme de les refuser ?
Question qui s'évapora sans laisser de réponse lorsqu'une lycéenne se leva du lit pour s'intéresser aux différents flacons qui ornaient la surface d'une coiffeuse. Dans un premier temps, elle s'essaya à déchiffrer les inscriptions aussi mystérieuses que poétiques qui en ornaient les étiquettes, une partie étaient rédigé dans la langue de Molière dissimulant leurs secrets sous le voile de l'ignorance d'une gamine, et même celles qui étaient rédigé dans sa langue maternelle cachaient leurs mystères plus qu'elles ne les dévoilaient. Si Aoko s'était glissé dans le laboratoires d'une sorcière plutôt que sa chambre et que les flacons qui passaient entre ses mains avaient été orné d'inscriptions ésotériques, ses sourcils se seraient sans doute plissés de la même manière.
Débouchant les fioles, la petite curieuse en porta les différentes embouchures à ses narines avant de fermer les yeux pour mieux renifler leur contenu, offrant une gamme de réaction diverses et variées à celle qui l'observait en silence avant que ses expérimentations n'aboutissent au résultat qu'elle désirait, si on en jugeait au sourire rêveur qui étira ses lèvres et à la manière dont elle plaqua un flacon contre son cœur.
Deux petits yeux timides balayèrent les environs d'une chambre vide, lui assurant ainsi qu'elle y était bel et bien seul, un flacon s'inclina au dessus d'un index pour l'humidifier, le même index glissa le long de la gorge d'une adolescente pour y étaler la fragrance dont il était imprégné, et si un bouchon fût consciencieusement revissé à l'embouchure d'une minuscule bouteille, cette dernière disparut comme par enchantement au fond de la poche d'un uniforme scolaire au lieu de regagner sa place sur un meuble.
Les lèvres de la petite voleuse avaient tremblé lorsqu'elle avait finalement succombé à la tentation d'emporter un souvenir avec elle au lieu d'en déposer un de plus, mais les murmures qui les avaient franchi étaient trop tenus pour faire résonner le moindre mot dans l'atmosphère et la conscience qui y flottait.
Réclamait-elle l'absolution pour son crime ou exprimait-elle ses remerciements à une amie pour ce cadeau qu'elle lui avait cédé, tant il était facile de jouer les ventriloques avec les défuntes, qui se révélaient étrangement attentionnée quand elles n'avaient plus leur mots à dire ?
Le jour suivant, un vent de surprise bruissa dans une chambre vide, sa visiteuse habituelle n'était pas venue seule, cette fois, mais accompagnée par celui dont une sorcière avait espéré la venue autant qu'elle l'avait crainte.
Comme on pouvait s'y attendre chaque fois qu'on mettait ces deux là dans la même pièce, il ne s'était écoulé guère de temps avant qu'une dispute n'éclate.
Akako n'était visiblement pas la seule à s'interroger sur les raisons de la présence régulière d'une adolescente dans la chambre d'une ancienne camarade de classe, alors même que cette dernière y brillait surtout par son absence...
Et comble de l'ironie, c'était l'insaisissable Kid en personne qui avait offert une réponse aux questions de Kaito.
Pour ce qu'elle pouvait comprendre des paroles bégayés par une gamine, le gentleman-cambrioleur avait rendu une dernière visite à Aoko (combien-de temps lui faudrait-il pour se débarrasser de cette déplorable habitude de parler d'elle-même à la troisième personne ? Les tics de langage qui paraissait mignons chez les enfants perdaient tout leur charme lorsqu'ils faisaient remuer des lèvres qui étaient supposés appartenir à une adulte), visite qui s'était déroulé dans la chambre de cette dernière et non sur les lieux d'un cambriolage, pour changer.
Comme on pouvait s'y attendre de sa part, Kaito jouait les idiots avec un naturel des plus déconcertants, faisant mine de s'inquiéter de l'état de santé d'un gentleman cambrioleur suite à son face à face avec sa pire ennemie.
Un certains nombre de qualificatif peu glorieux furent décochés en direction d'un voleur par la fille de son plus vieil ennemi, faisant référence pêle-mêle à son culot, sa lâcheté, sa perversité et son ego surdimensionné, des mots qui avaient du être accompagnés de coups de poing lors de leur dernière entrevue.
La toute dernière apparemment, puisque le voleur lui avait demandé de transmettre ses Adieux à un père, accompagné de ses remerciements nostalgiques pour les années qu'il avait passé à lui courir après, aucun cambriolage ne succéderait à une cérémonie funéraire.
Pour couronner le tout, le mécréant avait poussé le vice jusqu'à offrir ses condoléances comme ses excuses à la fille d'un inspecteur, pour les événements tragiques qui avaient accompagné la dernière apparition du Kid en public. Des excuses cousues d'un fil aussi blanc que le costume du voleur pour des yeux encore rougis par les larmes versées au cours d'un enterrement, et elle le lui avait fait savoir à coup de poing sur la poitrine faute d'avoir un balai sous la main, elle se moquait de ses excuses, elle avait même ajouté le statut de meurtrier au curriculum vitae d'un cambrioleur avant de le secouer comme un prunier en lui demandant de lui rendre son amie, une demande qui n'avait rien de raisonnable ni de réaliste, celle qui l'avait hurlé était la première à le savoir, mais qui avait certainement eue la tonalité d'une supplication bien plus que d'un ultimatum ou d'une accusation.
Au lieu de se défendre, ce meurtrier avait préféré...Il...Il l'avait serrés dans ses bras, et elle n'avait pas eu la force de le repousser, préférant sangloter sur son épaule.
Des aveux qui avaient visiblement coûtés à une adolescente si on en jugeait au tremblement de son corps, la manière dont ses poings s'étaient comprimés et aux multiples reniflements qu'elle refrénait à grande peine.
Comme si ce n'était pas suffisant, il avait pris la peine de les lui essuyer ces larmes qu'elle n'avait pas été capable de retenir, avant de lui rappeler qu'il restituait toujours les joyaux qu'il dérobait à leur propriétaire, d'affirmer que son dernier larcin n'était pas une exception, et qu'il ne s'imaginait certainement pas que la restitution d'une quelconque pierre précieuse pourrait combler le vide qu'une disparition avait laissé dans le cœur d'une adolescente, un vide aussi profond que la tombe d'une amie.
Kaito avait serré les poings à son tour avant de les enfoncer dans ses poches pour résister à la tentation de les envoyer percuter le mur d'une chambre.
Alors c'était pour ça qu'elle continuait de rendre visite à une défunte sans passer par un cimetière ? Parce qu'un voleur connu pour ses tour de passe-passe lui avait promis un miracle ? Qui plus est, est-ce qu'elle n'était pas la mieux placée pour savoir qu'il ne fallait pas accorder le moindre embryon de confiance à ce voleur là ?
Pour celle qui ignorait le dessous des cartes et s'obstinait à imaginer un autre visage que celui d'un ami d'enfance derrière le monocle d'un voleur, le plus grand fan de l'insaisissable Kid s'était visiblement senti trahi par l'idole qui avait chuté au pied de son piédestal au lieu de s'éloigner bien au delà en chevauchant le vent de son deltaplane. Une comédie d'autant plus crédible que la colère d'un lycéen était on ne peut plus sincère.
Une gamine avait baissé la tête en soupirant avant d'adresser le plus pitoyable des sourires à son interlocuteur. Oui, les promesses absurdes du plus fieffes des menteurs n'engageaient que celles qui étaient assez stupides pour y croire. Bien sûr qu'elle le savait, pour quoi est ce qu'il la prenait ? Mais même si elle se réduisait à peu de choses, cette promesse stupide, c'était bien tout ce qu'il lui avait laissé... Tout ce qu'il lui restait...
Elle se moquait bien qu'on prenne pour une gamine, elle ne voulait pas devenir adulte si cela revenait à abandonner une amie derrière soi sur la route.
N'ayant pas le cœur de la contredire, Kaito se mura dans le silence, faisant mine de contempler les photographies qui ornaient les murs de la chambre, faute d'avoir le courage de regarder une amie d'enfance les yeux dans les yeux.
Est-ce qu'elle lui manquait ? Question qui fît tressaillir un adolescent, avant qu'il ne fasse mine d'y répondre par un haussement d'épaules ponctué d'un reniflement.
Qu'est-ce qui pouvait bien lui manquer au juste ? Le harcèlement quotidien?Les prophéties cryptiques ? Le talon qui ne manquait pas de lui écraser les orteils chaque fois qu'il faisait mine de la contredire ? Les bras qui se refermaient périodiquement dans son dos pour le maintenir en place chaque fois qu'une séductrice s'immisçait dans son espace intime pour en revendiquer la propriété ? Les regards qui avaient emprunté leur noirceur au charbon et leur dureté au diamant ? Les menaces qu'elle lui susurrait à l'oreille, aussi détaillées suggestives et angoissantes que les mots doux qui empruntaient le même chemin ?
Litanie de sarcasmes qui se prolongea avant de se clore sur un sourire qui se prétendait moqueur et la la même question qu'à son commencement.
Oui, qu'est ce qui pouvait bien lui manquer à la réflexion ?
Une lycéenne combla d'elle même la distance qui la séparait de son camarade pour lui ébouriffer un peu plus les cheveux après les avoir aplati sous son poing d'une manière infiniment plus douce que d'habitude.
Tout ça à la fois, idiot.
Réponse aussi ridicule qu'appropriée à une interrogation des plus ironique.
Est-ce que l'infâme petit mécréant avait laissé ses regrets derrière lui quand il avait refermé la porte de cette chambre qui aurait pu tout aussi bien être le couvercle d'un cercueil ? Peut-être... Peut-être pas... En tout cas peut-être pas tout de suite... Toujours est-il qu'il cessa de troubler la sérénité d'une Église par des blasphèmes qui avaient la tonalité de prières adressées à la divinité supposée occuper les lieux.
Qu'est ce qu'une Église si ce n'est le tombeau de Dieu après tout ? Peu importait que le troupeau de la divinité en question se limitait en tout et pour tout à une seule dévote, venue honorer un sanctuaire par les visites qu'elle rendait périodiquement à une amie qui n'était plus en état de lui ouvrir les portes de son foyer comme de les lui refermer au nez.
Le temps passa, et si une lycéenne continuait d'égayer l'univers étriqué d'un fantôme par sa seule présence, il était visible qu'elle commençait à s'interroger elle-même sur la futilité apparente des après-midis qu'elle passait seule dans une chambre désespérément vide de toute trace de vie en dehors de celles qu'elle y apportait.
Allongée sur un lit dont les draps s'étaient petit à petit réchauffés au contact du corps recroquevillé sur leur surface, donnant l'illusion fragile et éphémère que cette tiédeur irradiait d'une autre présence que la sienne, Aoko avait fermé les yeux en enlaçant à nouveau l'oreiller emprunté à son ancienne amie... Un oreiller dont la taie avait à présent une fragrance nostalgique, maintenant qu'elle était imprégnée du parfum qui s'était échappé d'un flacon qu'une petite voleuse avait extirpé hors de sa poche pour en humer le contenu, avant d'en répandre une partie sur le tissu qu'elle comprimait contre son cœur tout en y écrasant également son nez.
Une joue se frotta contre un sac de plumes tandis que les deux mains d'une adolescente en malaxaient gentiment le contenu, un rituel qui se poursuivit quelques minutes avant que corps d'une lycéenne ne se retrouve agité de soubresauts, au fur et à mesure que ses muscles relâchaient la pression qu'ils exerçaient sur les sanglots emprisonnés au fonds de ses entrailles, autorisant ses derniers à onduler par dessous sa gorge pour s'immiscer entre les lèvres qu'une jeune fille mordillait pour étouffer les gémissements plaintifs qui se pressaient par derrière.
Note plaintive qui se prolongea avant de se moduler pour former un prénom. Leitmotiv qui se répéta de manière hypnotique, évoquant les délicieuses lamentation d'un violon, au fur et à mesure que le prénom d'une défunte papillonnait dans la chambre, les tonalités qui se confondaient avec adoptèrent une nuance qui n'était plus tout à faite celle du chagrin... S'il s'agissait d'une prière, elle ne s'adressait ni à un fantôme, ni à une amie partie bien trop tôt pour laisser le temps de lui faire proprement ses adieux, non, elle semblait plutôt destinée à une divinité susceptible de la noyer au fond de la plus intense des béatitudes ou de la consumer jusqu'à la dernière cendre dans le plus brûlants des enfers, deux possibilités qui s'entremêlaient dans une agonie qui marchait main dans la main avec l'extase, tant il était difficile de savoir si la croyante réclamait la prolongation ou l'interruption de son supplice.
Akako... Un prénom qui avait donné une teinte appropriées aux jours de celle qui l'avait murmuré avec une intensité digne d'un hurlement. Prénom qui sembla s'animer d'un semblant de vie au fur et à mesure que les ombres d'anciennes émotions se raccrochaient à ses échos pour former à nouveau un semblant d'Ego.
Celle qui n'était ni plus tout à fait une enfant sans être pour autant une adulte à part entière avait écarquillé les yeux en extirpant une main tremblante de la jupe où elle l'avait dissimulée à l'abri du regard.
Est-ce qu'elle avait perçu, réellement perçu la présence d'une défunte au sein de cette chambre où elle s'était imaginé être seule ? Au vu de son expression horrifiée, on aurait pu se l'imaginer sans problème, mais le doute lancinant se dissipa assez vite, Aoko n'avait visiblement pas besoin de sentir littéralement le regard d'un spectre s'attarder sur sa silhouette pour que la brûlure de la culpabilité marque sa conscience au fer rouge.
Comment aurait-elle réagi après avoir assisté aux turpitudes de cette petite dévergondée ? Une question que se posèrent simultanément la pécheresse et celle qu'elle avait placé aux toutes premières loges sur la scène du théâtre que ses phantasmes avaient projetés derrières ses paupières, avant que les larmes ne s'immiscent par dessous suite à une réalisation des plus douloureuse.
Devait-elle se sentir choquée que cette gamine ne soit pas aussi innocente qu'elles se l'étaient toutes deux imaginés jusque là ? Souillée par les caresses dont cette petite perverse avait fait bénéficier son propre corps faute d'être en position de le faire avec celui d'une camarade de classe dont elle avait prétendu être l'amie ? Offusquée que son Église soit devenu un lupanar ? Jalouse comme seule pouvaient l'être les mortes vis à vis des vivantes demeurées de l'autre côtés, libre de se faire aimer, et même libre d'aimer tout court...
Akako connaissait mieux que personne le plaisir si douloureux que pouvait vous procurer un amour à sens unique, mais maintenant qu'elle n'avait littéralement plus de cœur pour battre à l'unisson de celui d'un autre, plus de poumons pour suffoquer face à l'ivresse qui accompagnait son émoi, plus la moindre goutte de sang susceptible de rentrer en effervescence en anticipant les caresses de l'être aimé, maintenant que le plus brûlant des désirs se réduisait au final à un festin de cendre lorsqu'il n'y avait plus la moindre alvéole de chair où il aurait pu se blottir... toute la douceur de ses anciens tourments s'était évaporé pour ne laisser que l'amertume.
Faute d'instruments comme de musiciens pour lui donner une forme concrète, la plus complexe des symphonies n'avait plus rien pour se distinguer du plus morne des silences.
Oui, peut-être qu'elle aurait du se sentir envieuse de cette petite dévergondé, avec une aigreur digne d''être comparée à celle qui aurait rongé un compositeur ayant perdu son sens de l'audition face à la vision d'un gamin sifflotant comme si de rien n'était …
Mais peut-être bien que, ô merveilleuse ironie, elle aurait du se sentir tout simplement touchée par les frasques de cette adolescente si fragile...
La petite dévote ne manqua pas de bafouiller des excuses vis à vis du cadavre qu'elle avait souillé en pensée si ce n'est en acte, et de réclamer une absolution que plus personne n'était en mesure de lui offrir, ou plutôt de lui refuser... Tant et si bien qu'aussi sincères que puissent être chacune de ses confessions auprès de la Divinité qu'elle avait blasphémé, ce juge silencieux était si complaisante et compréhensive aux yeux de la pénitente que celle qui les balbutiait ne manquait jamais de s'enfoncer avec délice dans le péché au cours de la visite suivante...
De fait, la timidité s'effaça progressivement derrière l'audace, et les inhibitions se dissipèrent graduellement pour faire place à la provocation... Passé un certain cap, le parfum d'interdit qui imprégnait le contenu sulfureux du tiroir d'une garde-robe excitait autre chose qu'une simple curiosité. Quand vous vous étiez déjà brûlé les doigts au point de réduire votre innocence et les souvenirs d'une amitié timide en miettes, autant s'offrir le plaisir de se vautrer au milieu des décombres pour s'enivrer pleinement avec les délices qui suscitaient votre culpabilité...Au bout d'un certains nombre de jours, ce n'était plus un oreiller qu'une adolescente huma dans l'espoir de savourer les dernières traces de la fragrance de son ancienne propriétaire.
Est-ce qu'une lycéenne s'était décidé à enterrer une morte pour de bon avec sa candeur ? Est-ce que le jardin secret d'une adolescente avait épanoui ses fleurs au milieu des décombres d'un ancien lieu de recueillement, un lieu où personne n'aurait eu le cœur de lui reprocher de vouloir demeurer seule et à l'abri du regard des autres ?
Si c'était le cas, pourquoi prenait-elle la peine d'arroser ses fleurs vénéneuses de ses larmes après s'être perdue au milieu de leurs effluves capiteux ? Pourquoi continuait-elle de murmurer un prénom encore, et encore, alors même que le désir qu'il suscitait avait définitivement reflué, en tout cas pour quelques heures ? Si les rêves d'une enfant bleue s'était éclipsé derrière les phantasmes d'une adolescente, qu'est-ce qui pouvait bien pousser Aoko à s'emmitoufler dans l'édredon d'une camarade de classe avant de s'abandonner à un plaisir sensuel qui n'avait rien d'érotique, quand bien même l'uniforme d'une lycéenne demeurait soigneusement plié sur une chaise à ce moment là ? Son imagination s'enroulait toujours autour du corps d'une défunte dans ces minutes de béatitude comme de somnolence, mais si elle l'avait dépouillé de ses vêtements, c'était pour profiter pleinement de la douce chaleur qui en irradiait...
Celle qui hantait la chambre comme les songes de celle qui n'était plus tout à fait une amie, si elle l'avait jamais été, elle était plus égarée que jamais face à cette gamine qui ne lui avait jamais parue aussi innocente qu'au moment elle essayait d'être la plus dépravée possible...
Un romancier avait jadis écrit que la plus belle sépulture des morts était la mémoire des vivants, et aussi déconcertant que puisse être le tombeau qui lui avait ouvert ses portes, Akako commençait à penser qu'il n'était pas si déplaisant d'y demeurer emmurée.
La capitulation désabusée sembla faire vaciller l'univers tout entier jusque dans ses fondements, une apocalypse qui ne prît pas la forme d'un tremblement de terre éventrant le sol d'un manoir mais d'un effritement dissipant les murs d'un mausolée en un nuage de poussière scintillante, substituant un vaste champs de camélias à la moquette d'une chambre...
Aoko s'en était allée, une enfant bleue n'avait de toute façon pas sa place au sein de cette immensité écarlate, à la différence d'Akako, qui demeurait accroupie au milieu des fleurs en train d'observer l'échiquier qu'elle surplombait de son ombre, vision des plus déconcertantes aux yeux d'un fantôme qui perdait pied avec son identité, à présent qu'elle était en mesure de se contempler avec le regard d'une autre personne.
Mais le malaise se dissipa lorsqu'une adolescente se désintéressa quelques temps de son petit jeu pour faire mine de remarquer son invitée surprise pour la toute première fois.
« Surprise ? L'Espérance ne choisit pas son visage, tu sais, et j'aurais pensé que tu serais flattée en découvrant les traits que m'ont prêté ceux qui t'ont enfermé dans cette boite... »
Les émotions firent un retour en force dans leur état chimiquement pur au sein de l'ombre d'une sorcière, la fureur se confondant avec la plus abject des terreurs, car si elle n'avait pas de nom à apposer sur celle qui la dominait tout en demeurant agenouillée à ses pieds, elle savait au moins une chose, l'entité responsable de ses tourments s'était enfin décidé à sortir des coulisses.
« Tssss, si tu dois blâmer qui que ce soit, adresses plutôt tes reproches à un voleur, un détective et une enfant. Pour ma part, j'estime que si tu dois ressentir quoi que ce soit vis à vis de ma personne, ce serait plutôt un semblant de gratitude. Après tout, c'est dans un cercueil que ta proie et ton soupirant ont enfermés leurs espérances, à la différence d'une gamine qui avait eut la générosité de donner à sa boite les dimensions d'une chambre close. Dans l'absolu, cela ne fait pas une bien grande différence, je le sais bien...mais j'ai fait pourtant fait preuve d'une certaine charité interprétative... Je ne voulais pas rendre ma petite leçon plus cruelle que nécessaire, à la fin de la partie, les pions et les Reines finissent au fond de la même boite. »
Une âme en peine se sentit aspirée au fond des iris écarlates de sa jumelle, au point que ces deux cercles à l'inquiétante nuance vermillonne commencèrent à adopter des dimensions dignes de celles des Hyades, tandis qu'un embryon de conscience se recroquevillait devant ce regard impérieux devant laquelle elle se sentit bientôt aussi minuscule et vulnérable qu'un insecte, tant et si bien qu'il fût aisé à une adolescente de refermer le pouce et l'index sur la figurine d'ivoire étendue à ses pieds, ce fragment de blancheur qu'un sculpteur avait soigneusement taillée à l'effigie de la Reine d'un lycée, poussant le zèle jusqu'à envelopper son corps de la tenue d'apparat appropriée à une souveraine .
Des lèvres tracèrent un pli moqueur qui avait une étendue comparable à une ligne d'horizon, tandis que son bras se levait en direction d'un ciel crépusculaire, brandissant ce qui n'était qu'un pièce de plus dont elle usait et abusait à son bon vouloir, semblable à ce cavalier blanc qui avait positionné un fou noir dans sa ligne de mire, sous le regard impuissant d'un pion de la même couleur.
Une cruauté venue du fond des âges fît pétiller une étincelle de malice dans un océan écarlate, alors qu'un fou blanc se reflétait dans ses profondeurs, un fou dont la chevelure ébouriffée était surmonté d'un haut de forme.
« Échec et mat. »
Observation qui fût déclamée avec l'intensité d'une sentence de mort au moment où la plus ancienne des tentatrices, celle là même qui avait bousculé un ange déchu hors de son Paradis, abaissa brusquement le bras pour plaquer le socle d'une figurine sur une case laissée vacante, exposée à la diagonale d'un fou, juste à côté d'un pion, et en face d'un cavalier blanc.
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