my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 29

oOo

Un matin, après avoir à peine fermé l'oeil de la nuit, Tyrion se réveille avec un mal de crâne épouvantable. Alors qu'il tente de se redresser, la tête lui tourne et il la repose immédiatement sur l'oreiller. Cersei est déjà levée et n'est pas dans la pièce. Il pousse un long soupir, se sentant totalement incapable de bouger.

(Après quelques instants de réflexion, il conclut qu'il est probablement malade.)

Un violent frisson lui parcourt le corps et les couvertures ne lui procurent aucune chaleur, quand bien même il ne fait pas froid dans la pièce. Quand Cersei revient dans la chambre avec Joanna quelques minutes plus tard, elle fronce les sourcils en voyant qu'il n'est toujours pas sorti du lit.

« On devient paresseux ? » raille t-elle.

Il ouvre la bouche pour rétorquer mais c'est comme s'il n'avait même plus la force de parler. Face à son absence de réaction, elle semble comprendre que quelque chose ne va pas et s'assoit sur le lit.

Tyrion sursaute quand elle pose la main sur son front. Ce bref contact lui est étrangement agréable.

« Tu es malade, » constate t-elle. « Tu as de la fièvre. »

Il esquisse un petit sourire ironique.

« Vraiment ? J'ai pourtant l'impression de n'avoir jamais été aussi en forme... »

Elle roule des yeux et se lève. Alors qu'il rassemble toutes ses forces pour tenter de l'imiter, elle secoue la tête et le repousse en arrière.

« Non. Il faut que tu te reposes. »

« Ça va aller, je t'assure, je... »

« Tyrion, » le coupe t-elle. « Tu es bouillant. Tu trembles. Que comptes-tu faire dans un état pareil ? »

Il doit rapidement admettre qu'elle a raison. Réfléchir lui demande un effort surhumain et il serait tout bonnement incapable de travailler aujourd'hui. Simplement faire quelque pas est un objectif qu'il n'est pas du tout certain de parvenir à réaliser.

« Tu as raison, » soupire t-il avec un certain agacement.

Joanna se met à l'appeler et tend ses petites mains vers lui.

« Oncle Tyrion ! Oncle Tyrion ! »

« Désolé, petit lionceau, » sourit-il tristement. « Je ne vais pas pouvoir jouer avec toi aujourd'hui. »

« Ton oncle est malade, Joanna, » lui explique Cersei. « Il doit se reposer pour aller mieux, tu comprends ? »

La petite fille a l'air déçue mais consent à s'occuper seule et trotte jusqu'au coffre où sont rangés ses jouets. Cersei l'observe du coin de l'oeil.

« J'imagine que je vais devoir te surveiller, » reprend t-elle. « Je vais demander à un domestique de prévenir Alyssa que je ne peux pas m'entraîner avec elle aujourd'hui. »

« Ne sois pas ridicule, » proteste t-il. « Ça va aller. Je... »

Une quinte de toux le force à s'interrompre. Cersei hausse un sourcil.

« C'est toi qui es ridicule. Je vais rester ici. »

Une étrange chaleur prend alors naissance dans son cœur.

(Et Tyrion est certain que celle-ci n'a absolument rien à voir avec la fièvre.)

.

Cersei est légèrement contrariée de ne pas pouvoir aller retrouver Alyssa mais son agacement s'envole rapidement. Elle la voit déjà tous les jours, après tout, et Tyrion a besoin d'elle. Enroulé dans les couvertures, il tremble et garde les yeux fermés, comme si les ouvrir était maintenant au-dessus de ses forces. Inquiète, elle pose une nouvelle fois la main sur le front.

« Je devrais peut-être faire venir un guérisseur, » murmure t-elle.

« Ça va aller, » répond t-il faiblement. « Ce n'est qu'un peu de fièvre. Ça va passer. »

Elle ignore s'il dit la vérité ou s'il lui ment pour ne pas se montrer faible devant elle.

« Bon... très bien, » cède t-elle. « Si tu as l'impression que ça empire, je veux que tu me le dises. Compris ? »

Sa voix est autoritaire et dénuée de chaleur et pourtant Tyrion semble touché par ses paroles – il est touché qu'elle ait choisi de rester près de lui plutôt que d'aller s'entraîner à l'épée avec Alyssa.

(Combien de personnes se sont-elles déjà souciées de sa santé ? Pas beaucoup – pas assez.)

Joanna s'amuse avec ses poupées, aussi Cersei décide t-elle de travailler un peu. Son attention est cependant captée par le lion en bois posé sur la boîte à reproches. Elle le saisit et ne peut s'empêcher de sourire en le regardant. Joanna y a laissé des marques de dents.

(Un morceau de bois. Un simple morceau de bois et pourtant il signifie plus, tellement plus. L'ébauche d'une réconciliation, le bourgeon d'une affection sincère.)

Elle a à peine saisi une lettre que Tyrion l'interrompt déjà.

« Cersei ? »

« Oui ? »

« Je m'ennuie. »

.

(Ceci va être une longue, très longue journée.)

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« Cersei ? » l'appelle Tyrion pour la dixième fois depuis le début de la journée.

« Quoi encore ? »

« Je m'ennuie, » répète t-il comme si elle n'avait pas compris les neuf premières fois.

« J'essaye de travailler, Tyrion, » rétorque t-elle sèchement.

Il ne semble même pas l'entendre et se comporte comme un enfant de cinq ans.

« Peut-être... mais je m'ennuie. Et je ne peux rien faire. »

« Tu pourrais lire. »

« Non. J'ai trop mal à la tête pour ça. »

Cersei réprime un long soupir agacé.

« Repose-toi, alors. Essaye de dormir. »

« Je n'y arrive pas. »

« Essaye quand même. Et cesse de me déranger sans arrêt. »

.

Tyrion prend son mal en patience quelques heures, ferme les yeux mais ne parvient pas à trouver le sommeil. Penser est sa seule occupation et elle est loin d'être satisfaisante.

(Daenerys, Jaime, Mère, Gaelon, Stallor, leur famille décimée – ça fait mal, tout ça, ça fait si mal, c'est bien plus douloureux que n'importe quelle fièvre.)

Sa fièvre ne baisse pas, il a chaud et froid à la fois, son corps est parcouru de tremblements et il a l'impression que sa tête va exploser.

(C'est une merveilleuse journée.)

Quand Cersei quitte la pièce avec Joanna pour aller manger et lui demande s'il veut quelque chose, il secoue la tête d'un air dégoûté. Il ne pourra rien avaler aujourd'hui, il en est certain.

Lorsque Cersei revient, il a l'impression que plusieurs heures se sont écoulées. Elle s'assoit sur le lit.

« Les domestiques vont s'occuper de Joanna pour le reste de la journée, » lui apprend t-elle.

Elle claque la langue avec agacement.

« Moi, je vais m'occuper de toi. Il est évident que tu ne me laisseras pas tranquille, n'est-ce pas ? »

« Probablement pas, » admet-il en lui offrant un faible sourire.

Il se redresse légèrement.

« Cersei ? Est-ce que... est-ce que tu pourrais me raconter une histoire ? »

« Une histoire ? » répète t-elle, les sourcils froncés.

« Ou un souvenir. Quelque chose de joyeux... s'il te plaît. »

Il l'a prise au dépourvu, il le voit à la façon dont elle fronce les sourcils.

(Un souvenir heureux. Combien en ont-ils ? Pas assez.)

« Eh bien... je suppose que... »

Tyrion n'attend pas qu'elle ait terminé et va poser la tête sur ses genoux. Elle hausse un sourcil mais ne le repousse pas. Après avoir réfléchi quelques secondes, son visage s'éclaire.

« Je possédais un gros coquillage, avant. Je le gardais dans un coffre dans ma chambre à Port-Réal. Je ne sais pas si tu t'en souviens. »

« Ça me dit quelque chose... »

« C'est Jaime qui me l'avait offert. Nous devions avoir treize ou quatorze ans... nous étions encore innocents, si je puis dire. Nous n'avions pas encore franchi la limite mais nous nous aimions déjà. »

Sa voix est vibrante de nostalgie.

« C'était le jour de notre anniversaire. Jaime était censé s'entraîner et moi, j'étais censée broder. Nous n'allions pas nous voir de toute la journée et nous trouvions ça tellement injuste. Nous avons alors décidé de nous enfuir pour la journée... nous sommes allés sur la plage et nous nous sommes baignés main dans la main. Nous étions si heureux... »

Un sourire attendri se dessine sur ses lèvres.

« Il a trouvé un coquillage et me l'a offert en guise de cadeau... je lui ai promis que je le garderais toute ma vie. Il était la preuve de notre amour. »

Les paupières de Tyrion s'alourdissent alors qu'il se représente son frère et sa sœur adolescents, encore un peu innocents, avant que les tragédies ne commencent à s'abattre sur eux.

« C'est une belle histoire... » murmure t-il.

Il s'endort quelques secondes plus tard.

.

Cersei observe Tyrion dormir, la tête toujours posée sur ses genoux. Son front est brûlant. Il semble si fragile, ainsi. Presque sans défense.

Il ressemble à un enfant, ses traits sont détendus, sa bouche est légèrement entrouverte. Cersei, après quelques instants d'hésitation, entreprend de lui caresser doucement les cheveux. Il ne se réveille pas.

Au fond, toutes ses blagues et ses traits d'esprits ne sont qu'une armure destinée à cacher ses cicatrices, parmi lesquelles le manque d'affection a toujours été la plus profonde.

(Et en cet instant, elle se sent bien incapable de lui refuser cette attention dont il a tant besoin.)

Une chaleur familière se répand en elle, un picotement rassurant sous sa peau et dans son cœur.

Quand elle réalise ce dont il s'agit, une vague de panique déferle sur elle.

Oh non. Pas ça, pas ça, pas ça...

Avant qu'elle n'ait le temps de faire quelque chose de stupide, comme le repousser brusquement, Tyrion s'agite et se met à délirer dans son sommeil. Il murmure des paroles qu'elle comprend à peine.

« ...Myrcella... Myrcella... »

Son cœur se renverse quand elle entend le prénom de sa fille. Tyrion est visiblement en train de faire un cauchemar, que voit-il ? La culpabilité revient-elle le hanter ?

Il l'aimait. Il l'aimait vraiment.

Ses larmes se mettent à couler et tombent sur le visage de son petit frère. Il entrouvre les yeux, toujours ensommeillé.

« Mère ? »

La lèvre de Cersei se met à trembler.

« Rendors-toi, Tyrion, » dit-elle d'une voix douce. « Tout va bien. »

Il sombre de nouveau dans l'inconscience et Cersei recommence à lui caresser les cheveux.

Quand il se réveille un peu plus tard et que leurs regards se croisent, il lui sourit timidement, les yeux brillants de reconnaissance.

La chaleur agréable revient et elle comprend qu'elle ne pourra plus l'ignorer et faire comme si elle n'existait pas, il est bien trop tard pour ça.

Cersei lui sourit en retour.

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Je suis fichue.

.

Un peu plus tard, Cersei ordonne aux domestiques de préparer un bain et entraîne Tyrion jusqu'à la baignoire. Il lui semble que sa fièvre est un peu tombée.

« Je n'ai pas envie de prendre un bain. »

« Ça va te faire du bien. »

« Je n'ai pas envie. »

Elle roule des yeux, agacée.

« Tu vas faire ce que je te dis. »

« Pourquoi ? »

« Parce que je suis ta grande sœur. Déshabille-toi. »

Tyrion comprend probablement qu'il est inutile de discuter et qu'il le veuille ou non, il terminera de toute façon dans cette baignoire.

(L'y faire entrer de force lui a brièvement traversé l'esprit.)

Elle tourne la tête jusqu'à ce qu'il entre dans l'eau et puis s'accroupit et pose les bras sur le rebord de la baignoire.

« Elle est froide, » se plaint Tyrion en grimaçant.

« Pas du tout. C'est toi qui est brûlant. »

Il lui tire la langue et l'éclabousse avant d'éclater de rire quand il voit sa tête.

« Pas si chaude que ça, hein ? »

« Tu le regretteras, » prévient-elle en essuyant son visage d'un revers de la main.

« Tu ne t'en prendrais pas à un malade, quand même ? »

« Ne me tente pas. »

« Très bien, très bien... mais tu admettras que l'eau n'est pas... »

« Cesses-tu jamais d'être aussi insupportable ? »

« Et toi ? »

Cersei s'abstient de répondre. Elle sait d'expérience que leurs chamailleries peuvent durer des heures. Tyrion lui offre alors un étrange sourire.

« Alors... comment ça se passe avec Alyssa ? Tu ne me donnes jamais beaucoup de détails... »

« Peut-être parce qu'il n'y a pas de détails à donner, » rétorque t-elle un peu trop sèchement.

« Ce ton défensif n'est pas nécessaire avec moi, tu sais. »

« Nous nous entraînons. Nous marchons. Nous discutons. Nous allons nous baigner. Nous... »

Elle s'interrompt brusquement quand elle réalise qu'elle en a peut-être trop dit, ce qui devient une certitude quand Tyrion lui jette un regard victorieux.

« Intéressant... »

« Tyrion... » prévient-elle.

« J'imagine que vous ne vous baignez pas avec vos vêtements... »

Cersei le fusille du regard.

« Ce n'est pas ce que tu crois. »

« Et qu'est-ce que je crois ? »

« Alyssa est une amie. »

« Une amie ? Voilà une sacrée progression... je me rappelle d'une époque pas si lointaine où tu la trouvais grotesque. »

« J'avais tort. Voilà, tu es content ? »

« Oui... mais sûrement pas autant que toi. Cette relation promet d'être intéressante. »

« Je ne vois pas de quoi tu parles. Nous sommes amies, rien de plus. »

Il hausse un sourcil, peu convaincu, mais n'insiste pas. Cersei est de plus en plus mal à l'aise. Comment peut-il penser qu'il se passe quelque chose entre elle et Alyssa ?

(Il arrive à Alyssa de l'enlacer ou de l'embrasser sur la joue mais c'est un comportement normal entre deux amies, non ?)

.

« Je n'ai pas faim, » lui dit Tyrion un peu plus tard quand Cersei s'approche de lui avec un bol de soupe.

« Tu n'as rien avalé de la journée. »

« Parce que je n'ai pas faim. »

Elle approche la cuillère de son visage.

« Ouvre la bouche. »

Il soupire avant de lui obéir. Se faire nourrir ainsi par sa sœur devrait être humiliant et pourtant Tyrion ne ressent aucune honte.

(Personne ne s'est jamais occupé de lui de cette façon à part Jaime, personne, et c'est étrangement réconfortant.)

« Tu te sens mieux ? » lui demande Cersei une fois la soupe terminée.

« Oui, » répond t-il en baillant.

Elle pose la main sur son front.

« La fièvre est tombée. Tu devrais être entièrement rétabli demain. »

« Tant mieux. »

Mais Tyrion ne peut s'empêcher d'être un peu déçu. C'est si agréable d'avoir quelqu'un pour veiller sur soi. Pour la première fois de sa vie, Tyrion a eu un aperçu de la façon dont une mère s'occupe de son enfant malade et il est triste que ce soit déjà terminé.

Ses paupières sont lourdes, il est fatigué, quand bien même il n'a rien fait de la journée. Il se glisse sous les couvertures et pose la tête sur l'oreiller. Cersei le rejoint quelques minutes plus tard.

« Merci de t'être occupée de moi aujourd'hui, » lui murmure t-il en se tournant vers elle.

Elle lui jette un long regard indéfinissable.

« De rien. »

Il ferme les yeux et s'endort presque aussitôt.

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Le lendemain matin, alors que Tyrion dort encore, Cersei ouvre la boîte à reproches et en sort un petit papier.

Je t'en veux pour t'être allié à Ellaria Sand alors que tu disais aimer Myrcella.

Tyrion l'aimait vraiment, elle le sait, elle l'a vu, Myrcella est venue hanter ses cauchemars fiévreux.

(La culpabilité est une chose terrible.)

Cersei soupire et le déchire.

Elle n'a pas besoin de lui en vouloir pour ça, il se débrouille très bien sans elle.

Tous les deux ont fait des choses qu'ils regrettent.

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En fin de journée, Cersei remarque un nouvel objet posé sur la boîte à reproches à côté du petit lion en bois.

C'est un coquillage semblable à celui que Jaime lui a offert il y a toutes ces années. Un léger sourire sur les lèvres, elle le saisit et le colle contre son oreille.

Des échos de rires passés lui parviennent.

Merci, Tyrion.