Enfin un peu d'action !


Chapitre 25 - Elle et lui

« Mal visé », constata Severus Rogue en se matérialisant dans l'escalier de l'auberge moldue où il avait pris ses quartiers. Vu l'état dans lequel il venait de transplaner, ne pas atteindre sa chambre du premier coup n'avait rien de surprenant. C'était déjà un miracle qu'il ne se soit pas désartibulé. Ces pensées fugaces lui traversèrent l'esprit alors qu'il s'écroulait sur les marches, une main serrée sur sa baguette, l'autre plaquée contre son ventre. L'auberge était peu fréquentée, il pouvait donc espérer que personne n'avait entendu sa chute. S'il se dépêchait, il pouvait encore regagner sa chambre avant qu'un Moldu ne le découvre. Mais il était incapable de se relever.

« Calme-toi », s'enjoignit-il silencieusement tandis que l'angoisse montait. Facile à dire. La tête lui tournait tellement qu'il tenait à peine à genoux. Ses forces déclinaient à une vitesse effrayante, une vitesse qui lui rappelait la morsure de Nagini. Le sang imprégnait ses vêtements, sa main gauche en était remplie ; il devait déjà y en avoir une petite flaque sur les marches. À côté de tout ça, la douleur paraissait presque anecdotique, alors qu'elle lui déchirait les entrailles. Ces fichus Aurors étaient pourtant censés avoir sécurisé la zone ! Quelle bande d'incapables, tous les mêmes, où qu'on aille sur cette fichue planète !

Hors de question de tenter un nouveau transplanage, il parvenait tout juste à tenir sa baguette. Il devait se remettre sur pied. Sauf que plus aucune partie de son corps ne répondait aux ordres de son cerveau, et qu'il consumait le peu de forces qu'il lui restait pour ne pas sombrer totalement...

Des pas montaient l'escalier. D'un instant à l'autre, ils lui tomberaient dessus. Ce serait la panique à l'auberge, puis dans le village, et au TNT quand ils auraient vent de l'affaire. Le bon côté des choses, s'il fallait absolument en trouver un, c'est que Rogue n'aurait à se soucier de rien de tout cela puisqu'il serait mort bien avant l'arrivée de l'ambulance.

Les pas s'arrêtèrent juste derrière lui. S'ensuivirent deux secondes d'un silence stupéfait. Puis un soupir fataliste et une voix qu'il reconnaîtrait entre mille :

« -C'est pas possible ! On peut pas vous laisser seul deux minutes ! »

On le retourna sur les marches, un visage apparut dans son champ de vision, tendu, alerte : elle. Que faisait-elle là ? Pas le temps de chercher à comprendre. Pas le temps non plus pour les exclamations horrifiées ou les questionnements oiseux : elle s'assura qu'il était conscient, écarta sa main pour jeter un œil à la blessure et jura tout en passant son bras autour de ses épaules. Il se souvenait qu'elle était forte, pas au point toutefois de porter un homme ; à moitié écroulé sur elle, il parvint à faire fonctionner ses jambes pour reprendre l'ascension de l'escalier.

« -Troi-sième, se força-t-il à articuler pour lui indiquer la direction. Troisième...

-Si vous croyez qu'on a le temps ! » répliqua-t-elle d'une voix tranchante.

Elle l'entraîna le long d'un couloir, jusqu'à une porte dont elle avait la clé. La conscience de Rogue était aussi vacillante qu'une chandelle dans le vent. Il entendit la porte claquer derrière eux, un choc sourd contre le sol et sa voix qui râlait :

« -Même pas le temps de défaire mon sac, parlez-moi de vacances ! »

Sans gestes inutiles, sans rudesse non plus malgré le ton de sa voix, elle le fit allonger sur le lit. Son visage réapparut, éclairé par la lampe de chevet, tandis qu'elle déchirait sa robe de sorcier pour mettre au jour la blessure. Elle la scruta tout en s'attachant les cheveux et en retroussant ses manches.

« -Vous êtes blessé ailleurs ? » demanda-t-elle de cette même voix âpre et brève, son visage concentré vide de toute émotion.

Il fit non de la tête, péniblement. Des taches noires dansaient devant ses yeux et une cataracte résonnait à ses oreilles. Il vit ses lèvres bouger mais sa voix était noyée sous la cataracte...

« -Hé ! fit-elle en claquant des doigts sous son nez et en lui tapotant les joues pour le ranimer. Partez pas tout de suite, j'ai besoin de vous. Je disais : dictame, potion de Régénération sanguine, désinfectant multi-usage. Quoi d'autre ? »

Parler lui donnait le vertige ; tout était si lourd que remuer les lèvres, produire un son, lui demandait un effort incommensurable.

« -É-ponge... é-ponge hyléphore », murmura-t-il dans un souffle.

Les petits muscles de ses paupières inférieures tressaillirent, accentuant l'intensité de son regard : elle avait compris les mots, et comprenait aussi ce qu'ils impliquaient. Elle hocha la tête.

« -OK. Dites-moi que vous avez tout ça sur vous parce que moi, pas.

-Ma... ma...

-Malle de voyage ? Dans votre chambre ? »

Il confirma d'un clignement de paupières. Tout cela lui semblait durer des heures. Le temps, comme lui, était devenu si lourd...

Un pic de douleur brutale le ramena à lui : elle pressait quelque chose contre sa blessure, comme si elle voulait l'enfoncer à l'intérieur. Il entendit à peine la plainte qui s'échappait de ses propres lèvres. Elle prit ses mains et les plaça sur la compresse de fortune.

« -Appuyez, ordonna-t-elle. Fort. »

Son visage disparut mais elle était toujours là, le palpant sans douceur. Bien qu'au bord de l'évanouissement, son cerveau fonctionnait encore, et il comprit qu'elle cherchait sa clé. Le numéro de sa chambre était inscrit dessus. Plus besoin de rien dire...

La main de Rogue agrippa tout à coup son poignet. Il y mettait si peu d'énergie qu'il eût été facile de l'ignorer, pas comme l'urgence qu'elle percevait dans son regard. Alors qu'il devait lui rester à peine assez de sang pour continuer à respirer, il essayait de dire quelque chose. Quelque chose, manifestement, de crucial. Elle se pencha vers lui, attentive, consciente que les secondes filaient à toute allure.

« -Nom... nom du... nom d'une pomme... »

La Moldue fronça les sourcils, perplexe.

« -Si vous tenez à ce que ce soient vos dernières paroles. »

lll

D'après son rapide examen, la situation n'était pas aussi grave que quand Rogue avait eu la gorge arrachée par un gros serpent mutant, mais pas très reluisante non plus quand même. Alifair fonça dans le couloir, grimpa l'escalier quatre à quatre et courut jusqu'à la chambre n°34 qu'elle ouvrit d'un tour de clé. Tout en claquant la porte derrière elle, elle remarqua distraitement qu'en même temps que la clé, elle avait embarqué une fiole en verre et un mouchoir à carreaux, heureusement propre, en faisant les poches de Rogue.

La malle se trouvait sous la fenêtre. Elle ne possédait ni cadenas, ni serrure, mais resta obstinément fermée quand la Moldue tenta d'en soulever le couvercle. Elle tira aussi fort qu'elle put, palpa l'objet à la recherche d'un bouton caché ou autre dispositif d'ouverture : rien n'y fit.

« -Putain de saloperie de bordel à queue de valise à la con ! »

Est-ce que ce couillon de Rogue allait mourir parce qu'il avait verrouillé sa malle à la magie ? Il aurait pu y penser au lieu de gaspiller l'un de ses derniers souffles en jurons débiles !

Sauf qu'il n'était pas du genre à faire une bêtise pareille. Prise d'une inspiration, Alifair se pencha vers la malle.

« -Nom d'une pomme ? » hasarda-t-elle en croisant les doigts.

Avec un déclic, le couvercle s'ouvrit. Sans perdre une seconde à s'étonner ou s'attendrir, la Moldue se pencha sur le contenu de la malle. Et ne put retenir un sifflement songeur. La malle s'ouvrait sur une sorte de réduit tapissé d'étagères, dans lequel on descendait par une échelle en bois.

« -Non mais, tu vas pas me dire ! ronchonna Alifair. J'ai que ça à faire, vraiment ! »

Par chance, elle avait mis ses baskets, ce qui facilita la descente. Arrivée en bas, elle s'aperçut que les étagères étaient remplies d'objets insolites et de potions en tout genre, classés par ordre alphabétique. À la chiche lumière provenant de la chambre au-dessus, rassembler tout ce qu'elle cherchait lui prit de précieuses minutes, surtout parce que l'éponge hyléphore était rangée à H comme hyléphore et non E comme éponge. Ce type était d'un contrariant !

De retour dans sa propre chambre, elle constata que Rogue était dans les vapes. Dommage pour lui, elle avait encore besoin de ses services. Elle passa sous le nez du sorcier le flacon de sels qu'elle avait pioché dans sa réserve en même temps que le reste. Il ouvrit brusquement les yeux, toussa et grimaça aussitôt en gémissant. Pendant qu'il reprenait ses esprits, elle aligna les potions sur la table de nuit et se lava les mains dans la salle de bains : ce serait bête qu'une fois magiquement guéri de sa blessure, Rogue succombe à une septicémie parce qu'elle aurait négligé l'hygiène la plus élémentaire !

lll

« -Dites-moi comment je dois faire », intima-t-elle.

Elle venait de lui donner à boire quelques gorgées de potion de Régénération sanguine, et son esprit était plus clair. Revers de la médaille, la douleur était elle aussi plus claire, plus tranchante. Il fit de son mieux pour la dominer.

« -D'abord le désinfectant, dit-il d'une voix enrouée, hachée par les efforts qu'il fournissait pour ne pas gémir. Ensuite l'éponge hyléphore. Imbibez... l'éponge avec le philtre activant... Mettez tout le flacon, et ensuite... enfoncez-la dans la plaie, aussi loin que vous pourrez. »

Ses sourcils se froncèrent et elle pinça les lèvres, mais elle ne l'interrompit pas.

« -Le dictame pour refermer, reprit-il. Désinfecter à nouveau... puis potion de Régénération sanguine...

-Compris. Je laisse l'éponge à l'intérieur ? »

Une fois activée par le philtre, l'éponge se décomposait au contact des tissus mous du corps, leur fournissant la matière et l'énergie dont ils avaient besoin pour se réparer. Reconstituer un organe était autrement plus compliqué que faire repousser les os, et cela nécessitait que subsiste ne serait-ce qu'un petit morceau de l'organe en question. Il n'avait ni le temps ni la force de le lui expliquer, et de toute façon il n'aurait pas été surpris qu'elle le sache déjà. Il se contenta de confirmer d'un hochement de tête : oui, l'éponge devait rester à l'intérieur.

Sachant tout ce qu'elle avait besoin de savoir, elle se mit au travail sans attendre. Devant son visage tendu, dépassionné, tout entier absorbé par sa tâche, il avait l'étrange impression de s'observer lui-même. Elle retira l'oreiller pressé sur sa blessure, qui était maintenant tout imbibé de sang, et commença à verser le désinfectant. Il siffla de douleur et elle suspendit son geste. Il crut que c'était pour lui laisser reprendre son souffle – comme s'ils avaient du temps à perdre ! Puis il vit sur son visage que quelque chose n'allait pas.

lll

Pendant des jours, Roman s'était torturé l'esprit. C'était d'autant plus facile dans un bureau désormais vide, sauf pour les auxiliaires qui travaillaient sagement dans leur box commun, et Nikki qui restait la plupart du temps dans son renfoncement près des toilettes. Il avait essayé d'aller toquer à la porte de John, un soir : pas de réponse. D'après le heurtoir, le maître des lieux s'était absenté pour une durée indéterminée. Cela ne signifiait rien, bien sûr : si John ne voulait pas ouvrir, il n'ouvrirait pas. Dépité, Roman s'était résolu à espérer le retour de la corneille d'Alifair Blake.

Il ne s'attendait pas vraiment à recevoir une réponse de la part d'une parfaite inconnue et, de fait, l'oiseau n'était jamais revenu. À la place, il avait vu surgir, perchée sur des talons vertigineux et dans une tenue à faire jaillir de leurs orbites les yeux des auxiliaires, la Madone de l'open space elle-même, qui n'avait décidément rien d'une Madone. S'efforçant de garder le contrôle de ses propres globes oculaires, Roman l'avait écoutée raconter qu'après avoir vainement – elle aussi – grimpé les quatre étages de l'immeuble de John, elle avait sillonné le Budapest magique jusqu'à trouver un commerçant capable de lui expliquer en anglais comment se rendre au bureau du TNT. Par malchance, l'homme l'avait envoyée sur la colline de Buda, là où se trouvaient la plupart des services administratifs de l'université. Elle y était allée en taxi, utiliser la cheminée de l'obligeant marchand de chaudrons alors qu'elle était incapable d'indiquer sa destination en hongrois lui semblant par trop périlleux. Une fois franchi le sortilège Repousse-Moldu, trouvé quelqu'un pour traduire sa demande à l'agent d'accueil et convaincu ce dernier qu'elle n'était pas une touriste égarée, elle avait obtenu la bonne adresse à laquelle elle s'était rendue, encore en taxi, pestant que toute cette histoire commençait à lui coûter cher. Heureusement pour elle, le préposé avait pensé à lui expliquer comment atteindre l'étage caché en passant par l'ascenseur.

Au terme de ce récit mené tambour battant, Roman s'était trouvé quelque peu désarçonné. L'héroïque amie de John s'avérait bien différente de ce qu'il imaginait, bien plus... tapageuse, s'il fallait la décrire en un mot. Elle avait appelé Roman « un amour » quand il lui avait servi un verre de citronnade fraîche pour étancher sa soif, et donnait du « trésor » à tout le monde : elle semblait n'avoir absolument rien de commun avec John. Elle félicita d'ailleurs Grazia de lui avoir « flanqué une tarte », et Roman se demanda sur quels atomes crochus pouvait bien reposer sa relation avec son ombrageux équipier. Mais elle avait foncé en recevant son appel au secours et paraissait décidée à tirer l'affaire au clair : rien que pour ça, Roman serait passé outre bien pire qu'un jean moulant et un décolleté avec soutien-gorge apparent – d'un rouge assorti aux escarpins.

Une brève discussion les avait convaincus qu'ils partageaient le même diagnostic : John avait délibérément provoqué son exclusion. Quant à savoir pourquoi...

« -Le cas de la Vélane grise l'intéressait, c'est certain, avait reconnu Roman avec réticence. Mais c'est hors de notre juridiction. Elle a été placée en détention et l'îlot mis sous scellés. Je ne sais pas s'il reste quoi que ce soit à voir là-bas, de toute façon. Et si John veut de l'action et de l'horreur, il est assez bien servi avec l'affaire Greyback pour ne pas avoir besoin de chercher du côté de la magie noire...

-Vous m'avez bien dit que c'était en Albanie ? » l'avait-elle interrompu.

Cela lui évoquait quelque chose, sans qu'elle puisse mettre le doigt dessus. D'après elle, John savait parfaitement qu'il n'avait rien à faire là-bas, et il avait toutes les raisons du monde d'y être attiré.

« -De l'action, de l'horreur et de la magie noire : vous lui avez vendu du rêve, mon chou. »

En vérité, elle n'avait fait que confirmer les soupçons de Roman. Mais si John s'était rendu sur l'île en dépit de la protection magique apposée sur les lieux et qu'il se faisait prendre, il risquait des ennuis bien plus graves qu'une suspension temporaire sans solde.

« -Il doit penser qu'il ne se fera pas choper, avait dit Alifair Blake en ouvrant son sac de voyage pour y prendre une paire de baskets. Je crois qu'il n'a pas très bonne opinion de la police magique, et des Aurors encore moins. Vous savez à quelle heure il est, le prochain Portoloin pour Tirana ?

-Vous y allez ? Maintenant ? avait balbutié Roman, éberlué. Alors que vous venez tout juste d'arriver ? Vous ne voulez pas plutôt attendre le retour de John ?

-Il serait fichu de nier en bloc, avait-elle répliqué en nouant ses lacets. Où seront les preuves s'il ne se fait pas arrêter ? Croyez-moi, avec un lascar pareil, le mieux c'est de le prendre sur le fait.

-Ça va vous faire un long trajet. Vous devrez prendre le train jusqu'au lac, peut-être même un bus...

-Et ça va encore me coûter une blinde, je sais, avait-elle conclu dans un soupir après avoir rangé ses talons dans son sac. Tout pour me mettre de bonne humeur. Ça ne serait peut-être pas mauvais pour ce vieux Johnny que la police lui tombe dessus, finalement, parce que je n'aimerais pas être à sa place si c'est moi qui le chope. »

lll

Il y avait des éclats dans la blessure, qu'elle n'avait pas vus jusque-là à cause du sang. Pendant un bref instant, Alifair se demanda si une grenade n'avait pas explosé sur le ventre du sorcier, mais cela aurait fait beaucoup plus de dégâts.

« -Je peux retirer ceux qui dépassent, mais s'il y en a à l'intérieur, il va falloir que vous vous en occupiez vous-même. »

Rogue ne pouvait devenir plus blême qu'il ne l'était déjà. Il serra les dents et hocha la tête pour montrer qu'il avait compris. De toute façon, ils n'avaient pas le choix.

Alifair plaça son sac de voyage sous l'oreiller du sorcier de façon à lui surélever suffisamment la tête pour qu'il voie la plaie, puis alluma le téléviseur et monta le son : il était encore trop tôt pour que les voisins se plaignent, espérait-elle, et cela couvrirait les éventuels cris. Rogue allait avoir besoin de toutes les maigres forces qu'il lui restait, inutile d'entamer sa réserve avec un sortilège d'insonorisation.

Elle se replaça près de lui, sa pince à épiler à la main. Elle voyait trois petits tessons de métal autour du trou de la taille d'une balle de golf qui perçait le côté droit de l'abdomen, plus un quatrième, plus gros, qui brillait dans la blessure. Elle décida de commencer par celui-ci, en espérant que les intestins ne suivraient pas.

« -Inspirez à fond », dit-elle.

Dès qu'il eut rempli ses poumons d'air, elle retira d'un coup sec le premier tesson. Le corps de Rogue frémit et il poussa un gémissement étouffé. Aucun organe ne resta accroché au débris mais le sang afflua dans la plaie : il fallait se dépêcher. Alifair ôta les autres morceaux en se calant du mieux qu'elle put sur les halètements du sorcier, puis posa sa pince.

« -À vous, maintenant. »

lll

Il leva la baguette toujours serrée dans sa main droite. La Moldue se tenait prête à reprendre les soins dès qu'il aurait terminé. À cette très faible distance, et dans ce cas de figure, le sortilège d'attraction requérait autant de précision que possible s'il ne voulait pas se déchirer davantage les entrailles. Il pointa la baguette vers la plaie.

« -Accio débris », murmura-t-il.

Un spasme de douleur le parcourut et il serra les dents pour étouffer un cri : il y avait bien quelques morceaux dans son abdomen qui s'étaient mus sous l'effet du sortilège, mais il avait manqué de précision. Il corrigea la position de sa baguette et prononça la formule. Des larmes lui montèrent aux yeux quand les morceaux s'animèrent, tranchants, à l'intérieur de lui, et son corps se convulsa à nouveau. Il fallait qu'il y arrive, mais sa main tremblait tellement qu'il ne parvenait plus à viser...

Une autre main se posa sur la sienne et dirigea fermement la baguette vers la plaie. Un bras passé autour de ses épaules le maintint allongé tandis qu'il reprenait l'opération. Un à un, tous les morceaux furent attirés hors de son corps. Malgré ses soubresauts et les cris qu'il ne pouvait retenir, elle ne laissa pas dévier la baguette. Malgré la douleur, il ne mit pas fin au sortilège avant d'en avoir fini.

lll

Le dernier tesson retiré, Rogue tomba dans les pommes. On ne pouvait pas lui en vouloir, il avait sûrement plus que dépassé ses limites, songea-t-elle en retirant le sac de voyage de sous son oreiller. Et au moins, cette fois, il n'avait pas fait d'arrêt cardiaque.

Suivant ses instructions, Alifair arrosa généreusement la plaie de désinfectant puis détacha l'éponge hyléphore du petit flacon auquel elle était fixée. Elle avait découvert l'existence de la chose à l'occasion de ses révisions pour les ASPIC mais n'en avait jamais vu en vrai, et encore moins utilisé. Il s'agissait d'une éponge d'apparence tout à fait banale, semblable à celle dont elle se servait pour effacer son ardoise à l'école quand elle était petite. Alifair y versa le philtre activateur dont l'intense couleur azur lui rappelait le curaçao ; l'éponge gorgée de potion gonfla quelque peu et vira à l'outremer. La Moldue la comprima tant qu'elle put pour l'enfoncer, non sans répugnance, dans la cavité du ventre de Rogue. Heureusement pour lui qu'il était évanoui, pensa-t-elle. Elle tassa avec le pouce en ayant la vague impression de farcir une dinde – très vague, car elle n'en avait jamais farci de sa vie.

Refermer la blessure au dictame de sorte à laisser la cicatrice la plus lisse possible fut un jeu d'enfant à côté du reste. Elle vida le fond de la bouteille de désinfectant sur le ventre du patient qui avait bien meilleure allure avant de lui verser dans le gosier une bonne rasade de potion de Régénération sanguine.

« -À la tienne, Johnny Rogue ! »

La respiration du sorcier était calme, son pouls régulier. Encore une fois, sauvetage réussi. La Moldue éteignit la télévision. Dehors, la nuit commençait tout juste à tomber : tout s'était passé si vite...

Et tout aurait pu si facilement foirer. Si elle avait décidé de rester à Budapest pour la nuit, si elle s'était perdue sur le chemin de la gare et avait loupé le train, puis le bus à destination du village le plus proche de l'îlot de la Vélane grise, si elle avait choisi de descendre dans une autre auberge, personne n'aurait trouvé Rogue dans cet escalier. Personne, en tout cas, capable de le soigner aussi vite et sans poser de questions. Elle repensa à ce qu'elle avait raconté à Thierry au sujet de sa chance proverbiale : Rogue aussi semblait avoir une veine de cocu, et même plus qu'elle puisque personne d'autre n'en payait le prix. Mais n'étant pas du genre optimiste, il ne verrait sûrement pas les choses de cette façon.

L'adrénaline retombée, la Moldue se sentait soudain très fatiguée : cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu autant d'action dans sa vie. Elle s'en serait bien jeté un, aussi, pour se remettre de toutes ces émotions, mais il lui restait encore beaucoup à faire. À commencer par le ménage.

Elle retira sa blouse tachée du sang de Rogue et alla se débarbouiller au lavabo de la salle de bains tout en se demandant comment se débarrasser de son vêtement à l'aspect suspect, et de la robe encore plus suspecte du sorcier, sans éveiller l'attention des employés de l'auberge. Pas la peine d'y réfléchir pour l'instant, décida-t-elle en enfilant un T-shirt propre avant de sortir dans le couloir analyser l'étendue des dégâts dans l'escalier.

À sa grande consternation, quelqu'un était en train d'examiner la flaque de sang sur les marches qui menaient au premier étage. À son profond soulagement, lorsque ce quelqu'un leva la tête en l'entendant arriver, il s'avéra qu'il s'agissait de Roman Farkas.

« -Ah ben, vous tombez bien, vous !

-Miss Blake ! s'écria-t-il, l'air affolé. Ce sang ! Dites-moi que ce n'est pas...

-Je ne vous dirai rien et vous ne me direz rien pour l'instant, répliqua-t-elle fermement en baissant la voix. Vous pouvez nettoyer tout ça avant que quelqu'un tombe dessus ? Il y a aussi des gouttes sur la moquette du couloir. »

Roman n'avait pas attendu que sa femme le quitte pour faire sa part du ménage, à la maison ; par certains côtés, c'était un homme d'intérieur qui veillait à garder son domicile propre, bien rangé et agréablement décoré, toujours prêt à accueillir chaleureusement un visiteur inattendu – ou lui-même après une rude journée. Il maîtrisait les sortilèges de nettoyage avec un rare brio et ce fut pour lui un jeu d'enfant d'effacer toutes les traces du passage de John sur la moquette beigeasse de l'auberge.

« -Vous êtes trop fort ! souffla Alifair, admirative, en voyant les dernières gouttes de sang disparaître sous ses yeux ébahis. Crickey n'aurait pas fait mieux. »

Roman ignorait qui était Crickey mais fut flatté du compliment.

« -Deuxième étape, annonça la Moldue en le faisant entrer dans sa chambre. La toilette du grand malade. »

La vue de son équipier étendu sans connaissance sur le lit, ensanglanté, horrifia le sorcier, mais Alifair ne lui laissa guère le temps de s'en remettre.

« -Il va bien, assura-t-elle. Je vais lui chercher un pyjama, pendant ce temps vous n'avez qu'à le déshabiller et le mettre sous la douche.

-Vous croyez ? » fit Roman, hésitant.

Il n'aimait pas tellement l'idée de profiter de l'évanouissement de John pour le dévêtir, et il était certain que John ne l'aimerait pas davantage. La Moldue leva les yeux au ciel : c'était bien le moment de se montrer pudique !

« -Bon, je le ferai moi, alors. Mais mettez-le quand même dans la douche, il est trop lourd pour que je le porte. Et il faudra que vous le fassiez léviter pour que je puisse le laver. Et si vous pouviez vous occuper du lit pendant que je vais chercher le pyjama... »

Elle craignait un peu de ne pas en trouver – elle n'avait rien vu dans la malle de Rogue qui ressemblât au contenu normal d'une valise – mais, fort heureusement, le sorcier avait rangé ses vêtements dans l'armoire de sa chambre. Lorsqu'elle redescendit, Roman avait fait léviter Rogue jusqu'au fauteuil pour défaire le lit : il ne voulait pas l'allonger par terre sur la moquette, encore moins sur le carrelage froid de la salle de bains. Il fit de son mieux pour retirer le sang qui avait taché le couvre-lit mais une auréole jaunâtre subsista malgré ses efforts.

« -Au moins ça ne ressemble plus à une scène de crime », observa la Moldue en lui tapant sur l'épaule.

Ils passèrent dans la salle de bains, où Roman fit léviter Rogue dans la douche en position verticale pendant qu'Alifair le déshabillait puis le lavait, s'aspergeant copieusement d'eau au passage. Le sorcier détournait les yeux, gêné.

« -John en sera malade, quand il le saura, gémit-il entre ses dents.

-Oh, boh, c'est pas comme si c'était la première fois », balaya la Moldue.

Une fois le patient couché, ils purent enfin s'asseoir, lui dans le fauteuil, elle sur le bord du lit où l'évanouissement de Rogue s'était mué en un profond sommeil. Elle l'informa brièvement de l'état de ce dernier avant et après les soins, et Roman se montra impressionné.

« -Vous lui avez sauvé la vie », murmura-t-il.

La Moldue haussa les épaules.

« -C'est pas comme si c'était la première fois. »

De son côté, Alifair ne lui posa aucune question : à l'évidence, il avait décidé comme elle de se lancer aux trousses de Rogue, mais n'avait pu le faire qu'après sa journée de travail. La fatigue faisait son grand retour et la Moldue piquait du nez.

« -Vous devriez aller vous coucher, dit Roman. Il se fait tard.

-J'aimerais bien mais y a un mec dans mon plumard, répliqua-t-elle.

-Ce qui veut dire que le sien est vide, observa-t-il judicieusement. Je pense qu'il ne vous en voudra pas de le lui emprunter. Il vous doit bien ça, non ? »

Alifair était tentée de se laisser tenter. Elle jeta un regard indécis à son patient endormi, paisible mais encore pâlot sous le couvre-lit auréolé de jaune.

« -Allez-y, insista doucement Roman. Je vais rester près de lui. Je vous préviendrai s'il se passe quoi que ce soit. »


Avouez que ce n'est pas comme ça que vous imaginiez leurs retrouvailles ;)