Le véritable foyer

Theon Greyjoy avait huit ans, des cernes jusqu'à la mâchoire et une amertume tenace. Il avait mal dormi, il avait mal au dos. Il entendait encore le bruit des combats, le rythme de sa sœur qui faisait les cents pas avec nervosité et lui qui demandait une énième fois à leur mère pourquoi ses frères étaient au combat et pas eux.

C'était il y a plusieurs semaines. Maintenant, il se trouvait à Winterfell sous une couche de couverture. Lord Eddard Stark lui avait dit qu'il revenait avec sa famille pour les lui présenter. Theon n'avait pas envie d'être ici, mais personne ne lui avait demandé son avis.

Quand son père s'était rendu, les seigneurs avaient discuté dans la grande salle. Son père ne voulait pas renoncer à son titre et aucun seigneur du continent n'était assez fou pour tenter de prendre sa suite. Alors il avait été décidé que le dernier fils serait pris en otage par le gouverneur du Nord.

Ses parents n'avaient rien fait, rien dit. Sa sœur l'avait pris dans ses bras et lui avait tapoté le dos. Il n'avait pas écouté ce qu'elle lui avait murmuré.

Et le voilà tout seul dans une salle de Winterfell crevant de chaud proche du feu. Il était resté proche de Lord Eddard – il n'avait pas le visage fermé et hautain des autres adultes –, ce dernier veillait à ce qu'il mange correctement. Il lui expliquait de temps en temps comment il occupait ses journées en tant que seigneur de Winterfell et gouverneur du Nord. Il ne lui demandait pas s'il allait bien et tant mieux.

La porte s'ouvrit et Theon se sentit plus acculé que jamais. Il voulait s'enfuir mais où irait-il ? Personne ne l'attendait, personne ne l'accueillerait hormis les Stark. Theon se frotta les yeux, le manque de sommeil se faisait ressentir. Il étouffa un bâillement.

La femme s'assit sur le canapé presque en face de lui. Eddard prit un tabouret et se posta entre eux.

— Theon, je te présente ma femme, Catelyn. Et voici mes enfants : Robb (un garçon de son âge leva la main avec un sourire sincère), Jon (il était en retrait et hocha simplement la tête quand on parla de lui) et Sansa (la petite fille qui tapait bruyamment des pieds sur le canapé s'arrêta un instant, croyant que quelqu'un la disputait, mais puisque ce n'était pas le cas elle reprit son activité).

— Bonjour à tous, croassa le jeune invité. Merci de m'accueillir.

La porte s'ouvrit de nouveau et une femme portant un plateau s'approcha de la table. Elle disposa des gobelets fumants et Theon eut droit au sien. Elle ouvrit la boite composée d'un assortiment de gâteaux.

— Est-ce qu'on peut commencer à manger ? questionna Robb en direction de sa mère.

— Les invités d'abord, répondit-elle avec un sourire engageant pour Theon.

Comprenant ce qui était attendu de lui, le jeune Fer-né prit un biscuit, croqua doucement dedans et but une gorgée du breuvage brûlant. Il ne savait pas si c'était bon mais il avait faim. Mais les Stark ne lui en demandèrent pas plus. Ils restèrent là à parler des événements à venir, des occupations prochaines.

Robb et Jon lui parlèrent des mestres qui les enseignaient, à les entendre tout n'était que bonheur.

— Sansa, mange correctement, souffla la mère excédée. Tu as des miettes partout.

La gamine fit une moue adorable et dégagea les miettes sur le tapis d'un geste de main.

— Voilà ! Theon, c'est comment la mer ?

— Sansa, gronda la châtelaine plus sévèrement. Qu'est-ce qu'on avait dit ?

— Tu as dit de ne pas parler de ses deux frères morts à la guerre, mais moi, j'ai parlé de la mer.

Robb laissa échapper un éclat de rire et il était effectivement dur de rester de marbre devant le raisonnement implacable d'une gamine à la bouche crasseuse. Voyant que la dame allait certainement gronder de nouveau la petite Sansa, Theon prit son courage :

— La mer est immense, salée et souvent on ne voit pas le fond. Ça bouge beaucoup aussi.

— Comment sur un cheval ? questionna Robb.

— Beaucoup plus, c'est comme se faire secouer de tous les côtés.

Les trois enfants de Winterfell grimacèrent devant l'image.

C'était vrai qu'il n'était pas supposé parler de ses frères et du fait qu'il était davantage un otage qu'un pupille. Néanmoins, les Stark restaient respectueux dans leur silence. En petit comité, ils avaient brûlé deux linceuls que Lady Catelyn avait faits elle-même en l'honneur de ses frères tombés au combat dans le bois sacré.

Ce jour-là, Theon avait fait la liste de tout ce dont il se souvenait à propos de sa famille. Il ne voulait pas s'éloigner d'eux mais c'était inévitable. Il vivait avec les Stark depuis un an et il trouvait ses souvenirs d'avant de plus en plus flous et incertains. Il était obligé de prendre des notes tellement il avait peur d'avoir été absorbé par Winterfell et de ne plus jamais retrouver les îles de son enfance.

Il finit par considérer Robb comme un frère. Même Jon en était devenu un alors qu'il ne connaissait personne de plus agaçant. Parce qu'ils passaient leur vie ensemble, leurs entraînements ensemble, leurs blagues ensemble, leurs humiliations ensemble. Il avait vu Arya puis Bran puis Rickon grandir depuis le tout début. Il riait tout bas quand ils se faisaient gronder ou les aidait à cacher leur bêtise, cela dépendait. Il avait vu Sansa passer de la gamine insolente aux joues rondes à l'insolente précieuse qui se souciait de ses parures.

Finalement, ses frères et sa sœur lui semblaient bien loin. Ce qu'il se passait c'était qu'il vivait ce vieillissent comme un compte à rebours. Un jour, il sera trop vieux pour résider à Winterfell avec cette joyeuse fratrie, un jour il faudra se confronter au vrai monde, un jour, ils ne seront plus tous ensemble à Winterfell occupés à faire semblant qu'ils n'étaient pas heureux.


Défi : Mille Prompts (Gazette des bonbons au citron)

Prompt : 966 . Rencontre – Autour d'un feu de cheminée

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