Le reste de la journée se déroula très vite. La brèche de bonheur continua jusqu'au soir. J'eus un petit goût amer quand Mamie retourna chez elle, comme à chaque fois qu'elle partait mais je savais que nous arriverions très vite à ma leçon de chamanisme hebdomadaire puisqu'elle était à demain. Juste avant de nous coucher, je racontai à Hans ce qui s'était passé à Arnevick. Il me serra de plus en plus fort au fur et à mesure que je rentrais dans l'histoire.
-Finalement, sans le savoir, mes vrais parents auront au moins fait quelque chose de bien pour leur petite fille ! Chuchota-t-il en m'embrassant le ventre.
-Il y avait sans doute d'autres moyens moins dangereux, objectai-je.
-Tout le monde doit mourir un jour, dit-il d'une voix pragmatique.
Je revis alors l'extrait de mon rêve où Papa et Maman s'accrochaient aux vagues trop hautes et mes poils se dressèrent. Je restai toutefois confiante. Dans cette réalité-là c'était les parents d'Hans qui y étaient passés. Nous n'aurions donc aucun problème en allant aux Iles du Sud dans deux mois.
J'essayai de m'en persuader. Pour éviter de faire monter une légère angoisse, je demandai alors à mon mari :
-Comment est Karl ? Est-il aussi désagréable que tes parents ?
Hans perdit immédiatement son sourire.
-Pardon mon amour, mais je préfère me préparer à l'avance, tu comprends.
Il m'embrassa.
-Oui je comprends. Eh bien à vrai dire, pour être honnête je suis incapable de te répondre. Aucun de nous treize n'avons été élevés ensemble. Dès notre plus jeune âge nos parents nous ont séparés et nous ont inculqués la haine des uns, des autres. Nous ne formions pas une famille, mais des ennemis.
Mon beau prince ferma les yeux et devint pâle.
-Je suis désolée… C'est horrible… Je sais ce que c'est que d'être loin de ses frères ou sœurs.
Je m'imaginais ennemie d'Elsa et un malaise insoutenable me broya le ventre. Finalement ce fut Hans qui reprit :
-Tu sais même si je ne les portais pas dans mon cœur, ça me fait quelque chose qu'ils soient partis.
-Je pense que c'est normal, tu les as quand même côtoyés pendant 17 ans.
-Il faut profiter au maximum d'être avec les gens qu'on aime du coup, songea-t-il.
-C'est indéniable… D'ailleurs à propos de gens que j'aime monsieur Westergaard, il vaudrait mieux que nous dormions pour que je puisse être en forme pour ma leçon de chamanisme avec NOTRE Grand-mère.
Hans sourit en entendant mon accentuation du déterminant. Je lui embrassai la joue tandis qu'il dévia sa bouche avec tendresse vers la mienne. Notre respiration se saccada alors que nos mains se posèrent d'elles-mêmes derrière nos nuques. Nous semblions bien partis pour aller plus loin qu'un baiser enivrant quand nous entendîmes un raclement de gorge.
Elsa qui était restée dans l'ombre apparut alors nous faisant reculer de gêne :
-Ça fait longtemps que tu es là ? Demandai-je.
-Non non à l'instant, dit-elle amusée, très honnêtement j'avais peur de tomber sur autre chose.
-Ce n'est pas comme si tu ne nous avais pas déjà vus nus, commençais-je.
Avant d'être coupée par Hans, rouge écrevisse :
-Que nous vaut une visite de notre chère sœur en cette heure ?
-Promis, je ne vous dérange pas trop ! S'excusa-t-elle excitée, mais du coup Anna est-ce que tu peux faire un voyage astral pour dire à Kristoff que le plan a marché et que tout va bien pour Olaf et moi ?
-Bien entendu, répliquai-je gloussant légèrement comme c'était toujours le cas à la référence du prénom.
Elle sembla alors hésiter et ajouta :
-Ah ! Et dis-lui aussi qu'à votre retour des Iles du Sud nous pourrons nous marier.
Je faillis m'étrangler de surprise. Mais finalement cela ne me fit pas aussi mal que j'aurais pu le croire. Je croisai le regard d'Hans. Il était inutile de chercher pourquoi. La réponse était dans mon lit, dans mon ventre et je souris bêtement comme une amoureuse passionnée en le regardant. Puis je me tournai à nouveau vers ma sœur.
-Grâce à Maman et Mamie je suppose ? Finis-je par demander en m'accrochant à lui.
-En grande partie oui, répondit ma sœur en retrouvant son sérieux, Papa était tellement heureux par la nouvelle du bébé que Maman a sauté sur l'occasion pour lui imposer ça. Bon Père a été assez réticent au départ jusqu'à ce que Mamie lui explique que comme Kristoff était Northuldra et qu'il a été élevé par des trolls, la cérémonie serait simple et secrète. Comme ça Arendelle n'en saurait rien. Papa s'est alors détendu et a donné sa bénédiction. Oh Anna ! Je suis si heureuse ! Si heureuse !
Dans un élan d'excitation ma sœur me prit dans ses bras me transmettant sa joie. Je lui réchauffai fort le dos par une accolade.
-C'est merveilleux Elsa ! Clamai-je, vraiment… Je suis très contente pour toi...Enfin pour vous !
Ma sœur n'en fut que plus satisfaite et continua de chuchoter :
-Maman aurait même voulu qu'on l'avance à cause des grossesses mais étant donné que Papa croit que Kristoff est à Skägen ce n'était pas possible. Elle aurait préféré que mon bébé naisse après le mariage ça aurait donné une raison à Mamie de faire comme pour toi et dire notre descendance… Mais peu importe, le plus important c'est que tout soit finalement rentré dans l'ordre.
J'approuvais sa dernière phrase en repensant à ce moment du mariage où Hans fous de joie m'avait fait tournoyer en apprenant tous les petits Westergaard que nous allions produire. Tout mon corps en vibra d'émotions.
-Bon je vous laisse à vos occupations, n'oublie pas Anna, conclut Elsa.
-Promis !
Elsa repartit. Hans répliqua tout de suite dans un murmure :
-Alors nous en étions où ?
Ne prenant pas la peine de répondre, je l'embrassai et défis bientôt ma nuisette. La suite se fit naturellement. Nous nous endormîmes tout de suite après. Mon voyage astral se fit sans encombre. Kristoff fut moins enthousiaste qu'Elsa se contentant d'une poigne ferme.
-Je serai vraiment joyeux quand je tiendrai ma femme et mon fils dans mes bras.
-Je comprends. Soyez confiant. Je n'irais pas jusqu'à dire que mon Père s'est racheté mais il semble un peu plus accepté la situation.
-C'est certain. Merci Anna. Merci de continuer à veiller sur ce que j'ai de plus précieux avec Sven.
-Je vous en prie. Je ne peux pas être complètement heureuse si Elsa ne l'est pas.
Je le quittai ensuite m'attendant à me réveiller comme cela arrivait à chaque fois. Mais non. Au lieu de cela, je me retrouvai bientôt dans un arbre géant qui m'amena jusqu'à un plateau noir où se trouvaient… Aren et sa femme. Ils se tenaient au centre et me faisaient de grands coucous.
-Princesse Anna comment se porte Arendelle ? Demanda le souverain.
-A merveille, le peuple dont est issue ma Mère nous a aidé à lui redonner vie.
-J'aime les cœurs nobles comme les leurs. Les Northuldra c'est bien ça ?
-Oui ! M'exclamai-je.
-Oh mais nous connaissons une personne de ce peuple qui est parmi nous, un certain Elysia… Cela vous dit quelque chose ?
-Euh… Eh bien… C'est mon Grand-père, bredouillai-je car techniquement je le connaissais que de nom.
-Aren appelle-le ! S'enquit Kirsten.
Alors sous les yeux surpris le premier roi du royaume reproduit un sifflement significatif aux morts. Une boule transparente descendit du plateau et se matérialisa en un homme d'une vingtaine d'années. Il avait des cheveux longs retenues par une demi-queue qui me fit fortement penser au chef Northuldra décédé. Ses yeux étaient clairs. Son expression de surprise me rappela celle de Maman. On ne pouvait pas se tromper.
-Que se passe-t-il Aren ? Demanda-t-il.
Puis il me dévisagea et ajouta :
-Qui est cette jeune fille ?
-Bonjour Grand-père, je suis Anna ta petite fille ! M'écriai-je un peu gênée.
-Anna ? Ma petite fille ? Mais non c'est ma femme qui s'appelle ainsi…
-Maman m'a donnée son nom et ma sœur s'appelle Elsa en ton honneur.
Mais Papy ne m'écoutait pas trop dépassé par la situation.
-Aren ? Que se passe-t-il ? Elle est décédée ?! Paniqua-t-il.
Je ne laissai pas le temps au roi de répondre :
-Non Grand-père ! Non rien de tout ça ! Mamie m'a transmis le chamanisme et…
-Alors va-t-en ! Tu n'as rien à faire là ! Ce n'est pas bon de rester dans le monde des morts quand ce n'est pas ton heure !
Je m'attristai immédiatement. Aren qui vit mon embarras rétorqua :
-Voyons Elysia, embrasse-là donc ! Ça lui fera une jolie chose à raconter à ta femme.
Mon Grand-père se radoucit un peu et s'approcha de moi. Il me déposa un baiser sur le front puis m'inspecta de la tête aux pieds.
-Tu es aussi belle que ta Grand-mère. Tu as les yeux d'Iduna.
Je rougis légèrement et acquiesçai.
-Allez ! Va à présent ! M'encouragea-t-il en me tapotant le dos.
Je les saluai tous et repartis pour d'autres rêves moins intenses.
-Debout marmotte ! Dit Hans en guise de Bonjour plusieurs heures plus tard.
-Deeeebouuuut, répétai-je la voix pâteuse.
-J'en connais une qui va louper son entraînement… Continua mon mari avec malice.
-Entraine…Oh mes aïeux ! Je suis en retard ! Criai-je ouvrant enfin mes deux billes vert d'eau.
Hans rit.
-Tout va bien ma chérie, je te taquinai, tiens voilà le petit déjeuner que je t'ai préparé avec amour, je te laisse tranquille. Il faut que j'aille à mes leçons avec Papa, ne force pas trop avec Mamie pour le bien du bébé. A tout à l'heure ! Je t'aime !
Il m'enlaça et s'en alla. Surmontant une nausée, j'avalai un copieux plat de Krumkakes accompagné d'un chocolat chaud. Puis je me vêtis de ma tunique Northuldra beige que Mamie m'avait confectionnée et portais mon écharpe bleue. Je terminai par mes tresses jumelles et allai enfin aux jardins où un géant m'attendait.
Il me conduisit jusqu'à la Forêt Enchantée.
-Merci ! Lui dis-je avant d'entrer dans la hutte.
-Ma chérie te voilà ! S'exclama Mamie en me faisant un câlin. Je t'ai préparé un bol de lait et des biscuits ! Tu en rapporteras à ta Mère et ta sœur. Il vous faut des forces pour faire grandir tous ces petits Picéaerd !
Je pris poliment les victuailles même si je n'avais plus très faim. La bouche pleine, je rétorquai alors :
-Tu as le bonjour de Grand-père. Je l'ai vu cette nuit, mais il ne voulait pas que je reste trop longtemps.
Mamie blanchit un court instant et répliqua :
-Quelle coïncidence ! La leçon d'aujourd'hui va parler de l'instruction de la relation entre les morts et les vivants. Connais-tu le terme de psychographie ?
-Non, avouai-je excitée.
-Parfait ! Dans ce cas commençons, va t'installer à table devant la feuille blanche et l'encrier.
Je m'exécutai. J'empoignai alors la plume mais Grand-mère me stoppa. Elle vint se mettre en face de moi.
-Rappelle-toi ! Vite et bien ne vont pas ensemble, il faut toujours être prudente. Nous allons commencer par allumer les bougies disposées dans la pièce et faire une incantation bénéfique.
Je m'occupai alors d'enflammer les tiges des quatres coins de la maison pendant que Mamie priait en Northuldra. Elle le faisait à voix haute pour une fois.
-Reviens t'assoir à présent Anna, dit-elle ensuite.
Je retournai sur ma chaise impatiente.
-Cet exercice peut être très facile s'il est fait dans les règles. D'une tu dois te vider la tête. De deux tu dois rester impassible. Comme disait ton Père à Elsa : Pas d'états d'âmes, pas d'émotions. De trois ne pose pas trop de questions qu'elles soient personnelles ou publiques, cela ne sert à rien et peut être piégeant. Contente-toi juste d'écrire est-ce que tu as compris ?
-Oui…Enfin je crois, du coup c'est moi la passerelle entre les morts et les vivants ?
-Toi et plus précisément l'écriture, insista Mamie. Ne réclame personne, les morts se manifesteront d'eux-mêmes. Est-ce que tu es prête ?
Je respirai un grand coup, ne pensai plus à rien et agrippai enfin la plume. J'attendis dix minutes, vingt minutes. Ma patience était mise à rudes épreuves. Mamie me fixait attendant un signe.
-Ça n'a pas l'air de mar…Finis-je par dire.
-Chut ! Me coupa-t-elle.
Puis elle chuchota :
-C'est normal que ça mette du temps. Mais regarde, ton aura est bon.
Sa phrase fut comme un mimétisme. Je sentis aussitôt un picotement dans mes doigts et la plume se mit à bouger. L'écriture était petite et serrée et je ne pris pas le temps de lire me concentrant uniquement sur le mouvement de mon bras qui alla à la ligne plusieurs fois. Mamie se pencha derrière-moi, attentive, pour tester ma déstabilisation. Mais je restée concentrée jusqu'au bout. Le stylo finit cependant par s'arrêter après ce qui me parut des heures. Je perdis alors toute mon énergie et m'écroulai contre la table.
Quand je repris connaissance, j'étais dans un lit. Mamie était penchée au-dessus de moi et m'humidifiais le visage. Elle me murmurait la berceuse d'Ahtohallan tout en glissant son doigt contre mon nez comme le faisait Maman il y a des années de cela.
-Que s'est-il passé ? Demandai-je.
-Tu t'es évanouie. Je pense que la psychographie est un exercice qui te prend trop de ton énergie vitale.
-Est-ce que mon bébé va bien ? Paniquai-je.
-Oui, aucun problème, ma chérie. Mais on ne va pas mettre sa vie plus en danger.
-S'il te plaît ne parle pas de cet incident à Hans, j'ai promis que je ferai attention.
-Et c'est le cas ma chérie. Ne t'inquiète pas…Alors est-ce que tu veux voir ce qui a été produit ?
J'hochai la tête. Mamie déplia alors la feuille et me la donna. Je l'inspectai rapidement et déclarai embêtée :
-Je ne comprends rien…
-Parce qu'il faut détacher chaque mot.
Elle s'appliqua alors à le faire et me tendit bientôt le papier. Je pus enfin déchiffrer :
« Merci Anna pour cette petite visite nocturne à ton aïeul. Veille bien sur ta Grand-Mère comme je le fais du Helveg à présent. Je vous embrasse. Elysia »
-Oh Mamie ! Mais c'est incroyable ! M'exclamai-je.
-Oui ! Cependant rappelle-toi, tu dois rester distante avec de genres de messages. Ils ne sont pas forcément fiables, un esprit sait tout de toi ou de moi.
-Alors ce n'est pas sûr que ce soit Papy ?
-Non…Même si là je reconnais son écriture.
-Pourquoi se prêter à cet exercice alors s'il est si dangereux ?
-Parce que les morts comme les vivants ont besoin de parler et d'être à l'écoute…Mais bon, ne tentons pas les diables. Tu vas te reposer et ensuite tu repartiras au château.
-Ça veut dire qu'on ne se reverra plus ?! M'alarmai-je.
-Bien sûr que si ! Mais il va falloir que nous fassions plus de théories que de pratiques, me rassura-t-elle.
Elle me passa une main dans les cheveux et retourna me chercher à boire. Je réalisai alors que j'en connaissais très peu sur son passé. C'était le moment ou jamais d'éclaircir ce mystère. Tandis que Mamie revint, je la bombardai de questions :
-Comment as-tu rencontré Papy ? Est-ce que vous vous êtes aimés de suite ? Comment tu as réagi quand tu as appris que tu étais enceinte ? Et Papy quelle a été sa réaction ? D'où t'es venu le prénom de Maman ? Et Papy quand est-il mort ? Avant ou après la fuite de Maman ? Est-ce que vous avez eu l'espoir de la retrouver ? Pourquoi n'avez-vous pas eu d'autres enfants ?
-Ça fait beaucoup de questions ma chérie, je ne pense pas être capable de répondre à tout aujourd'hui, mais j'y répondrai volontiers dans les semaines à venir si tu le désires.
-Excuse-moi, dis-je en rougissant.
-Alors quel pan de ma lourde histoire t'attire le plus ? Renchérit-elle.
Je réfléchis rapidement. J'avais beaucoup de mal à imaginer Grand-mère à un autre âge que maintenant tout comme c'était le cas avec Maman.
-Votre réaction à Papy et toi quand vous avez su que Maman était partie. Comment l'avez-vous su d'abord…
-Stop ! Sinon nous n'y arriverons jamais, plaisanta-t-elle.
Elle prit une chaise et vint s'assoir à mon chevet.
-Tout d'abord quand l'attaque est arrivée, je n'étais pas au village à ce moment-là. Je m'étais rendue à Ahtohallan… Oui je peux m'y rendre Anna, tout comme ta sœur. A ton avis comment j'ai appris la berceuse à ta Mère ? Je n'étais pas la gardienne des esprits mais Iduna si. Donc ce n'est qu'en revenant d'Ahtohallan que j'ai appris ce qui s'était passé. Iduna avait voulu resté avec son Père ce jour-là. Elle avait insisté pour pouvoir rester car elle avait été intriguée par cette visite d'Arendelle. Je n'avais pas pu lui dire non.
-Tu regrettes ce qui s'est passé ? Demandai-je.
-Oui et non. Tu ne serais sans doute pas là aujourd'hui si l'histoire avait été changée. Donc en arrivant au campement j'avais eu l'impression d'être en enfer. Il y avait des morts et des blessés. Beaucoup de blessés. J'avais appelé désespérément ma précieuse petite fille, mais elle n'était nulle part. J'avais demandé où elle était, aux habitants qui avaient échappé à la bataille, mais aucun ne l'avait vu.
-Et Papy il était où ? La coupai-je… Désolée je ne peux pas m'en empêcher.
-J'y viens ma chérie, dit-elle en nouant fortement ses mains. Comme je ne trouvai aucune trace d'Iduna, je me suis alors mise en colère après Elysia. Personne ne l'avait vu non plus. Pendant un instant l'espoir m'avait traversé l'esprit qu'ils fussent peut être partis se réfugier quand ça avait commencé à mal tourner. Mais…
Mamie s'arrêta subitement. Elle se racla la gorge comme si cette histoire s'était passée hier et qu'elle la revivait tout de suite.
-…Mais, voilà alors que je voulais me rendre utile en aidant les blessés, Laïka m'a interpelée avec tristesse et m'a amenée jusqu'à un lieu reculé de la falaise où se trouvaient des arbres.
Elle respira un grand coup alors qu'une larme coula discrètement de son œil.
-Elysia était là, allongé, les yeux levés vers le ciel le regard à jamais dans le vide. Sa poitrine était ensanglantée.
Mon estomac se retourna. Je n'osai plus rien dire. Mamie s'essuya rapidement sa larme et reprit sa posture charismatique.
-Nous n'avons pas pu faire un enterrement digne à tous les morts car il y en avait beaucoup. Nous les avons donc rassemblés dans une fosse commune que nous avons recouverte de pousses d'aulne pour ne pas perdre l'endroit.
-Au final il est bien passé dans l'Helveg donc peu importe la façon dont le corps finit, murmurai-je.
-Tout à fait. L'âme est bien plus importante que ton corps. Laïka a également été la seule capable de me dire que la dernière fois qu'elle avait vu Iduna c'était dans un chariot avec un garçon blond inconscient. Puis la brume lui avait barré le passage alors qu'elle avait essayé de lui courir après. J'avais perdu ma fille et mon mari en une seule journée. C'était trop pour moi.
-Mais pourtant tu n'étais pas toute seule dans cette situation. Il y avait Yélana par exemple qui venait également de perdre son mari ! M'exclamai-je.
-Oui mais Yélana était destiné à lui. Moi j'avais été à l'encontre de ce qui avait été attendu pour mon mariage. Tout le monde m'avait prévenu que le malheur s'abattrait sur moi. Mais je n'avais rien voulu écouter car j'avais été trop têtue, trop amoureuse.
-Et tu regrettes ?
-Non. Je ne regrette pas. Combien même c'est douloureux. J'ai choisi ma destinée. Je ne me suis pas laissée faire. J'ai préféré me retirer en ermite dans la Forêt Enchantée coupant court au monde extérieur. C'est pour cela que vous ne m'auriez sans doute jamais trouvé si Elsa n'avait pas été inconsciente. Les autres savaient où j'étais mais aucun n'est venu me voir au cours de toutes ces années, mis à part Laïka quand elle avait besoin de mes talents de guérisseuses.
Sa phrase fut suivie d'un silence. Ma Grand-mère était une femme exceptionnelle. Un roc qui était capable de braver même les plus hostiles tempêtes. Dieu que j'espérais avoir ce tempérament ! Je lui pris alors la paume de la main et m'écriai :
-Tu es une personne extraordinaire Mamie ! Que dis-je ?! Un vrai modèle ! Donne-moi la passion dans tout ce que j'entreprends !
Elle sourit et ses joues rosirent.
-Un vrai modèle c'est vite dit ! Moi aussi j'en ai fait des bêtises dans ma jeunesse ! Se reprit-elle. Bon allez ! Assez d'émotions pour aujourd'hui mademoiselle Anna, il est temps que tu ailles rejoindre ta famille.
Elle m'aida à me lever et m'amena dehors jusqu'au géant. Je l'enlaçai fortement avant de conclure :
-A la semaine prochaine Mamie ?
-Oui ! Mardi à 10h sans fautes ! Répondit-elle.
-Oh mais non je ne peux ! Réfutai-je me rappelant soudainement de ma mission politique, je dois rendre visite à Kraberg. Disons plutôt vers la fin de l'après-midi ? Cela te convient-il ?
-A n'importe quelle heure je serai heureuse de partager ce moment avec toi ma Chérie !
-Parfait ! Au revoir Mamie !
-Au revoir Anna !
Nous agitâmes nos mains jusqu'à ne plus nous voir.
Comme toujours la semaine passa vite. Elsa avait retrouvé le sourire et cela me fit plaisir. Elle se raccrochait à l'espoir de revoir Kristoff et je ne pouvais que l'encourager.
C'est ainsi que nous arrivâmes au mardi suivant. J'étais dans la cour avec mon beau prince et nous nous apprêtions à nous rendre à Kraberg.
-Surtout Anna tu vas bien à l'essentiel ! Dit Papa, Hans si jamais elle diverge tu nous la remets sur le droit chemin.
-Oui Père, répondit-il en m'embrassant la joue.
-Allez c'est l'heure ! S'enthousiasma Maman, Agnarr fais-leur un peu confiance ! Ce n'est pas la première fois qu'ils y vont ! Nous avons un programme chargé !
Père retrouva sa carrure de roi et hocha la tête. Il nous aida à monter dans la main du géant et nous partîmes enfin.
-Je ne suis pas certain que dans ton état un géant soit le meilleur moyen de transport ! Grinça Hans en me serrant fort contre lui.
C'était très drôle de le voir aussi protecteur, même si quelquefois il en devenait maladif. Je lui embrassai le nez.
-Ne t'en fais pas, tu oublies qui est la mère de notre enfant !
Hans rit et se détendit.
-C'est vrai ! J'avais oublié ! Répéta-t-il.
Deux heures plus tard, nous fûmes accueillis sous la pluie mais heureux. Contrairement aux premières fois où nous avions pu venir, la ville était plus animée. Ludwig avait mis les bouchées doubles pour nous faire une entrée spectaculaire.
-Bienvenue à vous Majestés! S'exclama-t-il.
Il nous fit une révérence et m'embrassa la main.
-Comment allez-vous ? Demandai-je.
-On ne peut mieux vos Altesses ! On ne peut mieux ! S'exclama-t-il. Nos finances commencent à s'améliorer grandement ! Nous pouvons faire un petit tour de la ville pour que vous le constatiez par vous-même ! Mais avant, je vous octroie une petite dégustation d'un met dont vous êtes friande si je ne me trompe pas.
Sous nos yeux amusés Ludwig appela alors un boulanger qui arriva avec une casette remplie de chocolat chaud. Il enfouit une louche et me la tendit. Je bus une légère gorgée essayant de ne pas m'en mettre partout. Je la donnai ensuite à Hans qui se chargea de la terminer.
Puis ce fut l'heure de la promenade. Nous marchâmes d'abord dans le centre-ville, nous arrêtant dans les lieux les plus prisés pour saluer et constatai ce qu'il y avait de nouveau. Ainsi, cela me permit de voir que grâce à l'argent contribuée, l'auberge avait retrouvé des couleurs et la mercerie de nouveaux clients. Quant au cabinet de médecine du docteur Lantiersen, il rayonnait sous le nombre d'instruments modernes. Nous prîmes ensuite une calèche pour nous rendre en dehors de la ville et plus précisément dans les mines et les maisons de corons. Mon cœur tambourinait en repensant aux souvenirs que nous nous étions forgés avec Hans, quand bien même ils avaient été courts.
-Je ne suis pas mécontent d'avoir retrouvé mon travail de prince, me chuchota-t-il à l'oreille.
La mine resplendissait et les travaux du coup de grisou ne semblait plus être qu'un lointain cauchemar. Je me serrai un peu plus sur Hans en repensant à lui couvert de suie et inconscient. Monsieur Ludwig me tendit alors un carnet où étaient inscrits de nombreux noms.
-Comme vous pouvez le voir nous avons accueillis de nouvelles personnes depuis votre dernière visite ! En réalité, depuis que vous nous avez aidé, les gens viennent de partout car des rumeurs positives circulent dans les villes alentours.
-Mais c'est très bien tout ça ! S'exclama Hans.
-Oui Majesté ! Cependant comme nous recevons des gens chaque semaine, la demande va très bientôt dépassée l'offre. En d'autres termes même si nous avons besoin de beaucoup de mains d'œuvres dans la mine, nous ne pourrons plus accueillir les familles donc nous ne pourrons plus accepter les futurs arrivants. De même nous avons ce souci-là avec l'école.
-Que voulez-vous dire ? M'inquiétai-je.
-Eh bien tout comme le nombre de mineurs a augmenté, le nombre d'élèves est en hausse. Le maître que vous avez fait venir le mois dernier est très bien mais il n'y a plus assez d'espace dans la classe.
-Donc il faudrait une nouvelle école et un nouvel instituteur ou une nouvelle institutrice, dis-je en griffonnant sur mon carnet comme j'avais l'habitude de le faire pour ne pas oublier au fur et à mesure.
-Oui votre altesse.
Nous terminâmes la visite dans la mairie de monsieur Ludwig où celui-ci me parla d'un problème de salaire survenu entre deux mineurs lors d'une rixe dimanche dernier. Hans ne nous avait pas accompagné car il faisait patienter le géant qui était revenu un peu trop tôt.
-Vous voudriez donc une meilleure répartition des salaires si je comprends bien ? Questionnai-je de manière pressante.
-Si c'est possible votre altesse. J'ai essayé d'expliquer aux hommes que c'était normal qu'ils soient moins payés, puisqu'ils investissaient moins mais ils n'ont rien voulu entendre.
-Je vais voir comment je peux tourner cela, réfléchis-je en me mordant la lèvre. Mais dites-leurs bien, que je comprends leurs raisonnements.
-Parfait princesse Anna !
Monsieur Ludwig me fit ensuite assoir autour d'une table car je commençai à fatiguer. Nous résumâmes alors dans le cahier des charges ce qui avait été établi au cours de cet après-midi.
-Bien, les principaux points à travailler pour le mois prochain sont donc :
Ø Une meilleure répartition des salaires.
Ø L'appel d'un nouveau maître ou une nouvelle maîtresse d'école.
Ø Etablir de nouveaux terrains pour accueillir de nouvelles familles, énumérai-je.
-Tout à fait Majesté, répliqua Ludwig.
-C'est noté. Tant que je peux venir, je me déplacerai. En revanche d'ici deux ou trois mois, ça sera à vous de venir au château.
-Bien sûr Altesse, je ne voudrais pas qu'il arrive malheur à l'héritière.
Je posai ma main sur mon ventre tout en souriant. Ma petite Helga m'était déjà tellement précieuse. Le concessionnaire m'aida ensuite à me lever. Nous nous serrâmes la main avec conviction.
-A dans un mois donc Princesse Anna.
-A dans un mois Monsieur Ludwig.
Je sortis enfin de la mairie et allai retrouver le géant qui m'attendait normalement avec Hans.
-Tout s'est bien passé ma chérie ? Demanda-t-il en m'enroulant l'épaule.
-Parfaitement, dis-je le sourire aux lèvres.
Mon beau prince me le rendit mais de manière crispée.
-Je suis prête pour ma nouvelle leçon de chamanisme ! M'exclamai-je en me tapant les mains.
Nous nous assîmes au creux de celle du géant qui nous ramena vers le château pour que je me mette ma tenue Northuldra comme lors de la semaine dernière.
-Tu n'es pas trop fatiguée ? Une leçon est peut-être de trop aujourd'hui, reprit mon beau prince.
-Si je me sens trop faible tu sais que je fais attention, nous allons faire plus de théorie maintenant, mais ça ne m'empêchera pas d'aller voir Mamie pour la saluer. Il faut que je lui raconte mon nouveau rêve de cette nuit, elle pourra me l'expliquer.
Hans resta muet et détourna la tête. Puis il m'embrassa les cheveux et me caressa le dos. Il était perdu dans ses pensées comme s'il n'osait pas me dire quelque chose.
-Tout va bien mon amour ? Demandai-je.
Il sursauta et se frotta les yeux.
-Anna ma chérie… Commença-t-il.
Il s'arrêta alors que je remarquai que nous ne nous rendions pas au château. Je n'en fis pas la remarque trop préoccupée par le comportement étrange de mon beau prince. Une affreuse pensée me vint alors à l'esprit.
-Oh non tu ne veux plus du bébé ? Tu ne m'aimes plus ?
-Mais non voyons ce n'est pas ça ! Dit-il en m'embrassant, tu es la meilleure chose qui me soit arrivée.
-Alors que se passe-t-il ? Insistai-je, tu es mon mari, nous ne devons avoir aucun secret l'un pour l'autre.
Hans devenait de plus en plus pâle à mesure que nous nous approchions de la Forêt Enchantée.
-Anna je t'aime…
-Moi aussi, le coupai-je.
Il respira un grand coup.
-J'ai reçu un message de Courant d'Air tout à l'heure. Il était écrit par notre Mère et…
Je blanchis immédiatement. Je ne voulais pas connaître la fin de la phrase.
-Non ne dis rien. Je ne veux pas savoir s'il est arrivé malheur à Elsa.
Mon mari me pressa la main alors que nous arrivâmes devant la maison de Mamie.
-Pas Elsa mon cœur, dit Hans en se raclant la gorge. Non pour Elsa tout va bien et c'est tant mieux d'ailleurs.
Chaque mot était pour lui une épreuve à sortir et je compris. Il souffla un grand coup et reprit :
-Anna, mon amour, il n'y aura pas de leçons de chamanisme aujourd'hui.
Ma poitrine convulsa tandis que je réalisai ses dernières paroles. Non. Non. Respire Anna. Respire. Il y a forcément un malentendu. Les géants nous déposèrent enfin devant sa maison. Hans continua de me soutenir par l'épaule alors que j'entendis la voix de Maman :
-Anna est là, tiens bon.
Elle sortit en catastrophe du lieu et me regarda des larmes, pleins les yeux. Elle fut suivie d'Elsa…Et Papa. Maman me soutint l'épaule à son tour et déclara simplement :
-Vas-y.
Ce ne fut qu'en voyant ma Grand-mère installée dans son lit pour son dernier voyage que je réalisai enfin la situation. Les larmes sortirent.
-Anna, murmura-t-elle.
Je me ruai sur elle et l'entourai de mes bras.
-Je ne veux pas que tu t'en ailles… Il…Il te reste encore…Pleins de choses… A… Me faire…Découvrir… Et puis qui nous…Protégera si jamais on prend… Les mauvaises décisions.
-Allons, allons, du calme, chuchota-t-elle avec un sourire, on se câline, on se blottit et on écoute ma chérie. Regarde-moi dans les yeux.
Elle me caressa le visage.
-Tout d'abord, je serai toujours là et là, murmura-t-elle en pointant mon front et mon cœur.
Ce qui redoubla mes larmes. Mamie me les essuya patiemment et répliqua :
-Ensuite, pour veiller sur toi il y a ta Mère, ta sœur et ton mari… Et il y a encore mieux… D'ici quelques mois quand tu seras devenue Maman et que tu seras plus responsable, il y aura toi, même si c'est dur à croire pour l'instant.
Elle m'embrassa le front.
-Je voudrais être comme toi.
-Ça viendra. Tu prends le bon chemin. A ton âge j'étais aussi écervelée que toi.
Sa remarque me fit sourire malgré mes joues humides.
-Voilà, enfin un beau visage.
Je replongeais aussitôt.
-Tu ne verras pas Helga grandir, hoquetai-je.
-Helga ? Répéta-t-elle ravie, je vois que tu es aussi sage qu'Iduna.
Elle toussota. J'allais lui dire de se taire mais elle reprit :
-Ton arrière-grand-mère sera contente de savoir que tu transmets son prénom. Allez souris. Ta fille me connaîtra par tes histoires et par le chamanisme.
Je secouai la tête comme une petite fille. Mon nez était en train de se boucher. Je grimaçai de plus en plus violemment sous l'emprise de la douleur des spasmes et des pleurs.
-Couche-toi sur ma poitrine, ma chérie, respire et serre-moi fort la main.
Je m'exécutai.
-Voilà qui est mieux. Bien. A chaque fois que tu auras un moment de doute, je serai avec toi par pensées. Surtout ne t'arrête pas de vivre pour moi. Va jusqu'au bout des choses. Pense à moi quand tu n'auras plus la force de continuer. D'accord Anna ?
-Ou…Oui Mamie.
-Parfait. Pour mon départ, j'aimerais que tu chantes la berceuse. Je veux m'endormir en entendant la voix de ma petite fille une dernière fois.
-Je ne pourrais pas Mamie, murmurai-je.
-Si tu le peux… Tu es une Picéaerd.
Elle m'embrassa encore le front et ferma les yeux pour que je n'aie pas à le faire. Je levai alors mon auriculaire et tout en tremblotant commençai à chanter : /UGYkG2TKb9o
Quand le vent frais
Vient danser
La rivière chante
Pour ne pas oublier
Ferme les yeux si tu veux voir
Ton reflet dans ce grand miroir
Dans l'air du soir
Tendre et doux
L'eau claire murmure
Un chemin pour nous
Si tu plonges dans le passé
Prends garde de ne pas t'y noyer
Elle chante pour qui sait écouter
Cette chanson
Magie des flots
Il faut, nos peurs, apprivoiser
Pour trouver
Le secret de l'eau
Quand le vent frais vient danser
Une maman rêve toute éveillée
Dors mon enfant, n'aie plus peur
Le passé reste au fond des cœurs.
Son nez était doux et ridé par la vie. Je l'observai en train de convulser. Elle resta digne mais son sourire devint neutre quand je fus sur le point d'enchaîner le cinquième couplet.
-Mamie ? Murmurai-je.
Pas de réponse. Le sol se déplora sous mes genoux alors que les paroles de « Tout réparer » me revinrent en mémoire. Je sentis à nouveau la présence de Maman derrière moi. Sans me retourner je parvins à articuler :
-C'est fini.
Avant de m'effondrer à nouveau en larmes sur son corps inanimé.
