my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 30

oOo

Maintenant, lorsqu'elle regarde Alyssa, Cersei se demande comment elle a un jour pu la trouver grotesque.

(Si elle doit être tout à fait honnête avec elle-même, ça n'a jamais été le cas : elle crevait simplement de jalousie en voyant cette femme pouvoir faire ce qu'on lui avait toujours refusé à elle.)

Ce temps-là est de toute façon révolu. A présent, Cersei n'hésite plus à la qualifier d'amie et ça lui paraît être quelque chose d'énorme : pour la première fois de sa vie, elle s'est véritablement liée à quelqu'un qui n'est pas de sa famille.

C'est encore un peu terrifiant, parfois elle se rappelle que le monde entier est censé être un ennemi mais elle croise le regard d'Alyssa et elle sait que jamais, au grand jamais elle ne pourra la voir comme un obstacle, une menace, quelque chose dont elle doit se débarrasser pour pouvoir survivre.

Alyssa la respecte et se montre gentille avec elle, ses yeux brillent un peu quand elle la regarde et ses joues rosissent, elle la prend dans ses bras et l'embrasse sur la joue et choisit de ne pas voir toutes les ombres qui habitent son regard pour ne se concentrer que sur la lumière.

(Comment fait-elle ? Comment fait-elle être aussi compréhensive ? Avant de la connaître, Cersei ne pensait pas que c'était possible de se montrer aussi désintéressé et pourtant... et pourtant...)

Cependant, au bout de quelques semaines, Cersei remarque un changement dans le comportement d'Alyssa. Ses étreintes sont plus longues et ses regards plus appuyés, elle semble gênée par quelque chose que Cersei ne parvient pas à identifier.

Elle choisit de ne pas y faire attention, quand bien même elle a une petite idée de ce qui est en train de se passer – quelque chose qui la terrifie.

Elle parvient même à se convaincre que si elle n'en parle pas, que si elle prétend que ça n'existe pas alors ceci s'évanouira rapidement et tout rentrera dans l'ordre.

Cet espoir était vain, et c'est ce que Cersei apprend un après-midi alors qu'Alyssa la raccompagne jusqu'à la maison de Stallor après une promenade sur la plage qui s'est terminée en baignade.

(Il aurait été difficile de manquer la façon dont les joues d'Alyssa sont devenues écarlates quand Cersei s'est aperçue qu'elle la fixait intensément depuis plusieurs minutes.)

« J'ai passé une très bonne journée, » sourit Alyssa.

« Moi aussi. »

La jeune femme enroule une de ses boucles brunes autour de son doigt, osant à peine soutenir son regard.

« Il y a un problème ? » demande Cersei en fronçant les sourcils.

Mais elle sait. Bien sûr qu'elle sait.

« Je... je vous aime beaucoup, vous savez. »

« Oui... c'est réciproque. »

Son cœur se met à battre plus vite.

« Non, je veux dire... vraiment beaucoup... »

Elle fait un pas en avant et la gorge de Cersei se noue.

« Alyssa... » commence t-elle.

Mais Alyssa ne lui laisse pas longtemps de poursuivre : elle se met sur la pointe des pieds et dépose un chaste baiser sur ses lèvres avant de reculer, les yeux brillant d'une lueur inquiète.

Cersei reste plantée là de longues secondes, les bras le long du corps, le cœur au bord des lèvres, totalement incapable de réagir.

Mille émotions se bousculent en elle mais l'une d'elle finit par éclipser toutes les autres.

La panique.

Alors sans prononcer le moindre mot, Cersei se retourne et part en courant.

.

(Elle m'a embrassée. Pourquoi a t-elle fait ça ? Ne voit-elle pas qui je suis ?)

.

Lorsque Cersei se réfugie dans sa chambre, Tyrion est pour une fois en train de travailler, ou du moins fait-il semblant. Il semble en effet trouver plus intéressant de regarder Joanna jouer avec ses poupées que de lire les lettres que leur a confié Stallor.

« Que se passe t-il ? » demande t-il en voyant l'état dans lequel elle se trouve.

Elle se laisse tomber sur le lit, sonnée.

« Mère ! »

Elle prend sa fille sur ses genoux et caresse ses boucles blondes d'un air distrait.

« Cersei ? Tout... tout va bien ? »

Tyrion vient s'asseoir à côté d'elle.

« Alyssa m'a embrassée, » lâche t-elle.

Elle est contrariée de voir que Tyrion ne semble pas le moins du monde surpris.

« Oh. »

« C'est tout ce que tu trouves à dire ? »

« Eh bien, que veux-tu que je te dise ? »

Cersei pousse un long soupir.

« Je ne sais pas. »

Elle repose Joanna sur le sol.

« N'est-ce pas... une bonne chose ? » ose Tyrion.

« Une bonne chose ? »

Elle se lève brusquement, les yeux étincelant de colère.

« Comment cela pourrait-il être une bonne chose ? »

« Alyssa est jolie, intelligente, gentille, compréhensive... dois-je continuer longtemps ? » ironise t-il.

« Tu ne comprends pas, » proteste faiblement Cersei. « Ce n'est pas Alyssa le problème... c'est moi. »

(Il s'agit de quelque chose qu'elle n'aurait probablement jamais admis auparavant, quand elle ne se préoccupait nullement de ce qu'on pouvait penser d'elle, quand elle pouvait assassiner des centaines des personnes sans un froncement de sourcils, mais tout a changé, maintenant, côtoyer la lumière lui a fait réaliser à quel point elle était pleine d'ombres.)

« Je la briserais, » lâche t-elle. « Je la briserais en mille morceaux. Je serais néfaste pour elle, je le sais parfaitement, parce que c'est ce que je suis. Je le ferais sans même m'en rendre compte. »

« Cersei, » dit-il doucement. « Nous en avons déjà discuté. Tu as fait beaucoup de mal mais tu n'es pas un monstre. Et si Alyssa pensait que tu en étais un, elle ne t'aurait pas embrassée. »

« Ce qu'elle pense n'importe pas. Je... je causerais sa perte. »

L'ombre de la malédiction se déploie au-dessus d'elle.

Seul un Lannister peut aimer un Lannister.

Alyssa ne sait pas ce qu'elle risque en s'approchant d'elle, elle n'a pas conscience qu'elle pourrait purement et simplement signer son arrêt de mort.

« Mais... qu'est-ce que tu penses d'Alyssa ? » demande Tyrion. « Et ne me dit pas que ça n'a pas d'importance, parce que ça en a. »

« Eh bien... je l'aime beaucoup mais... »

« Ne crois-tu pas que tu devrais lui donner une chance ? Cette malédiction qui t'effraie autant... elle n'est peut-être pas réelle. »

Tyrion ne semble cependant pas aussi convaincu qu'il aimerait l'être.

« Non, » tranche Cersei. « Je ne peux pas prendre ce risque. »

.

(Peu importe si Alyssa finit avec le cœur brisé. Au moins, elle sera en vie.)

.

Le lendemain, quand elle sort dans les jardins retrouver Alyssa, Cersei se demande comment elle a pu laisser les choses déraper à ce point.

(Elle savait, elle a bien vu la façon dont elle l'enlaçait, la regardait, elle savait et n'a rien fait du tout, elle est la seule responsable.)

Alyssa a l'air si triste quand elle la rejoint que son cœur se serre immédiatement. Elles se dévisagent en silence sans mot dire pendant de longues secondes.

« Je suis désolée, » finit par lâcher Alyssa en baissant la tête. « Je... je ne sais pas ce qui m'a pris. »

Lorsqu'elle lève les yeux, une nouvelle flamme y brille.

« En fait, si. »

Elle s'approche de Cersei.

« Je... j'en avais envie depuis un moment. »

« Alyssa... »

« Depuis que je vous connais, quelque chose s'est réveillé en moi... quelque chose que je pensais ne jamais pouvoir ressentir... »

Alors qu'elle amorce un geste pour l'embrasser de nouveau, Cersei recule.

« Vous... vous ne ressentez rien pour moi, c'est ça ? » demande t-elle, l'air déconfit.

« La question n'est pas là. Je... »

Elle lui tourne le dos pour ne plus avoir à contempler la douleur dans ses prunelles mordorées.

« Il y a des centaines de femmes plus jeunes et plus belles que moi à Pentos... » fait-elle remarquer.

Plus gentilles. Plus douces. Des femmes bien.

« C'est pour vous que je ressens quelque chose, » insiste Alyssa en la contournant pour venir se planter devant elle. « Je me sens bien avec vous, je me sens comprise, je... »

« Alyssa. Je suis dangereuse. N'en avez-vous pas conscience ? J'ai sali votre âme. Vous avez du sang sur les mains à cause de moi. »

« Je... non ! C'est moi et moi seule qui ai pris la décision de vous aider. »

Cersei pousse un long soupir.

« Vous méritez bien plus que ce que je peux vous donner, Alyssa. »

« Laissez-moi être la seule juge de ça ! » s'emporte t-elle.

Sans prévenir, elle écrase ses lèvres contre les siennes et Cersei est incapable de ne pas lui rendre son baiser.

C'est agréable, son cœur se met à battre un peu plus vite et elle éprouve toutes les peines du monde à s'écarter d'Alyssa.

(Pourquoi a t-elle autant envie de l'embrasser de nouveau ?)

« Vous ressentez quelque chose vous aussi, » souffle Alyssa les yeux brillants. « Je le sais. »

Cersei secoue la tête en soupirant.

« Je regrette, » murmure t-elle. « Vous vous porterez bien mieux sans moi. »

Elle se détourne et s'éloigne en ignorant les appels désespérés d'Alyssa dans son dos.

.

« Tu fais une erreur. »

Tyrion retient à grand peine un soupir face au regard courroucé que lui jette Cersei. Ils sont assis dans la bibliothèque mais elle a toutes les peines du monde à se concentrer sur son livre.

« Je lui sauve la vie, » répond t-elle.

« Et tu lui brises le cœur par la même occasion. »

Elle ferme brusquement le livre dont elle n'a lu que quelques lignes à peine.

« Ce n'est pas uniquement elle que tu protèges, » reprend Tyrion. « C'est aussi toi. Tu as peur de t'ouvrir et de souffrir par la suite. »

« Ce n'est pas vrai. »

(Sa mauvaise foi ne disparaîtra donc jamais.)

« Si je reste loin d'elle suffisamment longtemps, elle finira par m'oublier. »

« Pourquoi ferais-tu une chose pareille ? » s'impatiente t-il. « Alyssa n'a pas envie de t'oublier. Elle ressent quelque chose pour toi et vu ton attitude, je pense que tu ressens quelque chose pour elle toi aussi. Pourquoi te montres-tu si têtue ? »

(Il essaye de ne pas penser à cette terrible malédiction qui finit inexorablement par les rattraper, au cadavre de Jaime, à celui de Lya, il doit croire qu'elle peut être brisée, il doit croire qu'elle ne finira pas par causer leur perte à eux aussi.)

« Elle te rend heureuse, Cersei. Tu as changé depuis que tu la fréquentes. Ne la repousse pas, je t'en prie. »

« Jaime... »

« Jaime ne voudrait que ton bonheur, j'en suis persuadé. Et moi aussi, c'est ce que je veux. »

Elle pousse un nouveau soupir.

« S'il lui arrive quelque chose à cause de moi... »

« Il ne lui arrivera rien. »

« Comment peux-tu en être aussi sûr ? »

« Parce qu'il est temps de briser cette maudite malédiction. »

Tyrion se lève et vient se planter devant elle, les bras croisés sur sa poitrine.

« Promets-moi que tu ne la repousseras pas. »

Une fissure est apparue dans ses yeux verts, la cicatrice de ce qu'elle a perdu, la marque de ses souffrances passées, la trace des ombres qui l'habitent.

Cersei ouvre de nouveau son livre, baisse la tête et ne lui répond pas.

.

Qu'est-ce qu'Alyssa peut bien me trouver ?

C'est la question qui garde Cersei éveillée toute la nuit.

Il ne s'agit pas d'une question de physique, même si Alyssa lui a déjà dit à maintes reprises qu'elle la trouvait belle, et elle se demande quels aspects de sa personnalité ont bien pu faire battre son cœur un peu plus vite.

Elle est tout ce que je ne suis pas.

(Peut-être que Cersei réfléchit trop et cherche à expliquer un phénomène qui ne peut de toute façon pas être expliqué.)

Sa gorge se noue quand elle repense à leur baiser au goût d'inachevé, celui qui lui a donné envie de l'embrasser de nouveau, celui qui lui a fait mal au cœur quand elle lui a tourné le dos.

Tyrion a raison, elle est loin d'être complètement indifférente quand elle se retrouve au face d'Alyssa. Ce n'est pas comme avec Jaime, bien sûr, aucune personne ne pourra jamais lui faire le même effet mais c'est quand même quelque chose, c'est son cœur qui bat un peu plus vite, c'est quelques papillons qui prennent leur envol dans son ventre, c'est de petites flammes qui brûlent sous sa peau.

(Elle sait qu'elle devrait résister parce qu'elle finira irrémédiablement par faire du mal à Alyssa et pourtant elle sait aussi que c'est inutile, elle et Jaime ont essayé de s'éloigner, juste un peu, quand ils étaient encore jeunes, et ça n'a pas fonctionné – loin de là.)

Le lendemain, Cersei espère presque qu'Alyssa ne soit pas là, à l'attendre, qu'elle ait compris qu'il valait mieux pour elle qu'elle reste loin, très loin de l'ancienne reine des Sept Couronnes.

Au fond, elle sait que ce ne sera pas le cas, et elle s'en veut de s'en réjouir.

(La détermination – peut-être un de leurs plus grands points communs.)

Alors, quand Alyssa, sans même prononcer le moindre mot, pose ses lèvres sur les siennes, Cersei n'envisage pas une seule seconde de s'écarter encore une fois. Elle enroule un bras autour de sa taille et passe une main dans ses boucles brunes. Quand elles se séparent, à bout de souffle, Alyssa appuie son front contre le sien.

« Je te repousserai, » murmure Cersei, les yeux humides.

« Alors je reviendrai. »

« Je te blesserai. »

« Alors je te pardonnerai. »

« Je te briserai le cœur. »

Alyssa sourit tristement.

« Alors tu m'aideras à recoller les morceaux. »

Cette fois, c'est Cersei qui prend l'initiative de l'embrasser. Leurs larmes se mélangent et bientôt on ne sait plus les distinguer et au fond ce n'est pas grave, c'est la même joie qui les unit et qui fait battre leurs cœurs à l'unisson, leurs baisers ont le goût du bonheur retrouvé et il leur semble qu'elles n'en auront jamais assez.