Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour les thèmes 7 et 8 « Protection » et « Poulet ». Il fait suite aux OS 16, 17, 18 et 20. Margaery est toujours en rééducation après son accident, et squatte chez Jaime et Brienne.

Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion étaient étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études, et ont réussi à rester très soudés au fil des années. Ils sont maintenant adultes. Jaime et Brienne ont une maison où ils vivent en colocation avec leur chat, et Tyrion est marié à Shae.

Âges : Jaime (40 ans), Tyrion (36 ans), Brienne (32 ans), Margaery (31 ans)

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Tyrion Lannister,

Immensément Sage et Protecteur

Tyrion savait depuis toujours qu'il ne pouvait pas rivaliser avec son frère, dans aucun domaine, si ce n'était celui de l'intelligence où il le surclassait largement. Pendant longtemps, il avait également cru que rien ne pourrait détrôner le plein-pouvoir de la compréhension que Jaime semblait posséder quand il s'agissait de leur gamine. Mais au fil du temps, si la relation entre les deux boxeurs amateurs avait pris des proportions qui laissaient souvent leur entourage pantois, Tyrion, lui, avait gardé une valeur sûre, quelque chose que rien ni personne ne pouvait lui retirer.

Il était le grand frère de quelqu'un. Et elle était sa petite soeur.

En vertu de quoi, il débarqua pour un week-end surprise au début du mois de Juillet, laissant une Shae enceinte jusqu'aux oreilles aux bons soins de sa famille. Il espérait que son enfant n'aurait pas l'idée saugrenue de venir au monde pendant son escapade. Il ne pouvait pas la différer. D'une manière ou d'une autre, il devait se rendre à Accalmie et tirer les choses au clair.

Le Wattsapp du groupe était devenu le théâtre d'un mélodrame aux relents de jalousie, entre Loras qui, reparti en mission, reprochait à Jaime et Brienne d'avoir ravi sa soeur, Olenna (qui savait, les dieux en soient témoins, se servir d'un téléphone et de Wattsapp) qui n'en finissait pas de protester pour qu'on lui passât plus souvent sa petite-fille au téléphone et Renly qui tentait tant bien que mal de calmer tout le monde. Pour ce qu'en savait Tyrion, Jaime avait Hautjardin au téléphone deux fois par semaine, et Margaery subissait les appels quotidiens de son père. Au moins Olenna avait-elle pris le parti des messages vocaux, différant un peu le harcèlement dont était victime la jeune femme. Personne n'en voulait réellement à personne : tout le monde faisait de son mieux dans une situation compliquée. Mais Margaery n'avait pas quitté le berceau familial sans raison, et tous ses amis s'accordaient à dire que c'était pour le mieux. Elle avait besoin de temps et d'espace, deux choses que lui fournissaient l'improbable duo de colocataires, qui savait être présent sans l'étouffer.

Sauf que sa venue et la durée de son séjour ne se faisaient pas non plus sans conséquence.

Que Jaime l'appelle au secours était une chose. Mais qu'il l'appelle au secours pour Bri, ça en disait long.

Alors Tyrion avait réservé un billet de train, annoncé qu'il camperait sur le canapé et fait sa valise en moins d'une heure. Peu importait le problème (même s'il en avait une bonne idée), il y trouverait une solution. Foi de Tyrion.

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Il faisait un temps clément et une température agréable. Le soleil se reflétait dans l'eau et une douce brise agitait les arbres.

Jaime et Brienne avaient pris une journée de congé et, sur proposition de Margaery qui hésitait encore beaucoup sur la marche à suivre, avaient accepté d'aller pique-niquer dans l'une des criques situées hors de la ville, sous le couvert des arbres. Margaery était encore tout à fait incapable de se promener seule dans un endroit qu'elle ne connaissait pas, mais elle avait sympathisé avec une jeune fille de son groupe de parole, qu'elle fréquentait plusieurs fois par semaine à l'hôpital. C'était cette nouvelle amie qui avait suggéré une sortie pour prendre un peu l'air et se changer les idées. Margaery avait accepté, mais à l'unique condition qu'on l'accompagnât. Autant dire que Jaime, Brienne et Renly avaient arrangé leur emploi du temps respectif pour rendre le projet possible. Trop vieux pour les accompagner comme dans ses premières années, bébé-chat gardait la maison.

Ce fut là-dedans que débarqua Tyrion. On lui présenta la nouvelle amie de Margaery, une jeune fille rousse de quinze ans dont l'année en échange scolaire s'était ponctuée par un terrible accident de la route alors qu'elle faisait découvrir la côte à son petit frère. Tous les deux à vélo avaient été percuté de plein fouet par un chauffard. Si Sansa, la jeune fille, s'en était tirée avec des cicatrices impressionnantes, son cadet n'avait pas la même chance et ne se déplaçait plus qu'en fauteuil roulant – un fauteuil dont Tyrion ne voulait même pas savoir de quelle manière il avait été amené à ce point au bord de l'eau. Les deux enfants avaient été rejoints par leur mère pendant la période de convalescence, qui s'éternisait. Bran était un garçon de dix ans dont le sort était encore incertain, et les médecins refusaient de le laisser rentrer chez lui pour le moment. Ils lui avaient donné une permission pour la journée mais, tout comme sa soeur, il vivait à l'hôpital depuis l'accident.

- Il n'y a pas de place dans l'établissement près de chez nous, expliqua Sansa au-dessus d'une glace, avec le naturel d'une jeune fille qui parle de maquillage. Alors, notre mère est descendue. Le reste de la famille vient nous voir quand elle peut, mais il a fallu qu'elle rentre à la maison. Nous, on attend que deux places se libèrent pour qu'on puisse retourner dans le Nord.

Tyrion discuta un petit moment avec elle, observa la façon dont Renly jouait avec Bran, et ne fut pas très surpris de voir Jaime réquisitionné pour transporter le gamin dans l'un des bassins naturels. Tout le monde avait pris un maillot de bain. Sansa était instable sur ses jambes et avait besoin de béquilles, mais avec l'aide sa mère et de Renly, elle put aller s'asseoir sur un rocher. Elle discutait beaucoup avec Margaery, qui avait délaissé un temps ses vieux amis pour se tourner vers l'adolescente. Etrange comme l'âge n'avait finalement aucune sorte d'importance, quand on s'intéressait réellement aux gens. Catelyn, la mère des enfants, avait à peu près l'âge de Jaime, mais Margaery et Sansa semblaient être devenues très amies.

Apercevant Brienne assise sur un des rochers en amonts de la petite crique, il tira deux bières fraîches de la glacière et alla se poster près d'elle.

- Jolie vue, pas vrai ? lança-t-il d'un ton innocent en lui tendant une bière.

Elle la prit sans répondre, le regard perdu dans le vide.

- J'ai ouïe dire que vous aviez proposé à Margaery de rester chez vous jusqu'à la fin de l'été, reprit-il.

- Tu n'as rien « ouïe dire », répliqua Brienne. Tu as vu l'annonce sur le groupe Wattsapp.

- Elle parle ! s'exclama Tyrion en levant les yeux vers le ciel, les mains jointes dans une parodie de prière. Merci, mes dieux !

- La ferme, maugréa la jeune femme en décapsulant sa bière.

Elle n'avait pas tellement l'habitude de l'alcool, ce qui lui donnait une résistance toute relative à la boisson. Il en fallait beaucoup pour la bourrer, mais assez peu pour lui délier la langue. Tout le monde savait ça. Si elle prenait la peine de boire devant Tyrion, il ne voyait qu'une seule conclusion possible : elle avait besoin de son aide, même si elle mourrait avant de le reconnaître.

Il l'imita et but une longue rasade de bière. Promena son regard sur le groupe qui chahutait un peu en contrebas. Les nouveaux amis de Margaery paraissaient très heureux, et Jaime n'en finissait plus de faire le pitre pour amuser la galerie. Il avait toujours trouvé un bon partenaire avec Renly, qui n'hésitait pas à en rajouter.

- Tu continues à jouer l'autruche, il paraît, dit-il d'un ton plus bas.

- On sait tous les deux avec quel genre de personnes Margaery sortait avant l'accident. Je ne vois pas lieu de débattre.

- Si tu étais capable de passer à autre chose, crois-moi, il n'y aura pas de débat. Si j'avais le moindre espoir que ça change quoi que ce soit, je t'aurais déjà offert un week-end dans l'un des établissements de ce roublard de Littlefinger. Mais te connaissant, je vais juste y gagner une belle baffe.

- Je pourrais sérieusement envisager de te noyer pour l'avoir proposé, dit calmement Brienne.

Tyrion n'aimait pas cette voix. Visiblement, la jeune femme était épuisée. Elle profitait de la relative tranquillité de leur rocher à l'écart pour laisser tomber un peu du masque, mais elle n'en pouvait plus. Il la détailla un moment, songeur. Pour quiconque ne la connaissait pas aussi bien que Jaime ou lui, ça pouvait passer pour un petit coup de fatigue comme il en arrive à tous. Mais c'était bien plus profond que ça.

- Demande à Renly de l'accueillir quelques jours.

- Et quoi ? Je lui ai promis qu'elle n'était pas un poids. Si jamais je la refile à qui que ce soit, elle va croire qu'elle nous tape sur le système.

- Tu as conscience de te rendre malade, ou pas du tout ?

Brienne haussa les épaules, crispée. Cette fois-ci, Tyrion n'avait plus envie de rire. Il était parti de Port-Réal avec l'idée d'expédier cette problématique rapidement, parce qu'il était un homme d'action et qu'il était doué pour résoudre les problèmes des autres. Il n'avait pas un seul instant présumé que les choses étaient déjà à ce point compliquées. Il y avait une telle expression de fatigue sur le visage de la jeune femme que c'était inquiétant.

- De toute façon, reprit Brienne, ça ne se résoudra pas en quelques jours. La seule chose qui pourrait peut-être sauver la situation, ce serait qu'elle reparte pour Hautjardin. Mais elle se sent bien ici, elle me l'a dit. Et je fais tout pour. Elle le mérite, après tout. Pas vrai ?

Elle lui adressa un regard désabusé, et Tyrion n'aima pas la rougeur qu'il vit au fond de ses yeux. Bon dieux, ils auraient dû l'appeler plus tôt. Il avait beau passer des appels fréquents, il n'avait pas compris à quel point la situation était intenable. Lors de leurs appels vidéos, Bri tenait son rôle, riait, renvoyait des piques, paraissait heureuse. Un peu fatiguée, mais heureuse. Rien n'aurait pu être plus faux. Tyrion jaugea le niveau de leur bière, puis déclara :

- Question-réponse. Du tac au tac. Ok ?

Brienne soupira, avant d'hocher la tête.

- Tu la déposes aux rendez-vous médicaux et tu es en contact avec les médecins ?

- A sa demande, parce qu'elle ne se sentait pas d'y aller seule après le départ de Loras.

- Tu assistes à ses rendez-vous médicaux ?

- Pas tous.

- Tu participes à sa rééducation ?

- Jaime aussi. Et Renly. Et Loras...

- Tu lui as laissé ta chambre ?

- Oui.

- Tu apprends le braille ?

- Oui.

- Tu lui fais la lecture des romans qu'elle apprécie le plus parce qu'elle n'aime pas la voix des conteurs de livres audio ? J'ai mes sources, ajouta-t-il devant son air surpris.

Jaime bien sûr, parce que bébé-chat ne savait pas encore envoyer de SMS.

- Oui, croassa Brienne.

- Tu l'écoutes à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit si elle a envie ou besoin de te parler ?

- Oui.

- Tu t'intéresses à ses opéras interminables alors que tu détestes la musique classique ?

Cette fois, Brienne dut déglutir.

- Oui.

- Dans la voiture, elle était appuyée contre toi. C'est habituel ?

- Oui.

« Appuyée » n'était pas le bon terme. Visiblement fatiguée (ou bien était-ce une marque d'affection quelconque que Margaery avait développée ces derniers mois ?) la jeune femme s'était collée à Brienne dans la voiture, reposant tête contre épaule. Et Tyrion pouvait le voir, Brienne ne mentait pas. Ce genre de choses devait se produire souvent.

Une larme se faufila sous les paupières, aussi vite apparue, aussi vite écrasée. Tyrion déglutit. Il détestait la voir pleurer. Ça lui donnait l'impression de se frapper lui-même. On ne touchait pas à sa grande-petite-soeur. Il avait établi dès ses quatorze ans qu'on n'avait pas intérêt à lui faire du mal si on ne voulait pas se prendre une revanche Lannister dans les dents. C'était sans doute un peu idiot vu la profession vers laquelle s'était tournée Brienne dès ses dix-huit ans, et surtout quand on voyait leur différence de gabarit, mais c'était lui l'aîné. S'il l'avait connue plus tôt, il aurait chassé les monstres sous le lit sans sourciller. Au lieu de quoi, il avait déployé toute son influence et le poids de son nom pour la protéger. Au collège, au lycée, dans l'armée, à son retour. Il n'avait pas été celui qui l'accompagnait aux séances de rééducation, parce qu'il n'avait pas l'opportunité de le faire, mais c'était lui qui envoyait des SMS idiots emplis de grimaces tous les soirs ou presque, c'était lui qui avait fait envoyer un énorme gâteau d'anniversaire pour célébrer la première fois où elle avait pu remarcher sans l'aide d'une béquille. C'était lui qui s'était porté garant pour l'acquisition de la maison, parce que même Jaime avait besoin d'un peu d'aide – on ne devient pas riche dans la police, et leur père espérait que lui couper les vivres le convaincrait de se reconvertir. C'était lui qui passait des appels pour des motifs idiots dès qu'il avait le temps de le faire, et qui continuait à la faire sortir de ses gonds à propos du nom de bébé-chat quand il la sentait déprimée.

- Ça fait longtemps que tu es amoureuse ? demanda-t-il tout bas.

- Beaucoup trop, croassa-t-elle en réponse.

Elle avala d'une seule rasade tout ce qu'il lui restait de bière, puis prit une profonde inspiration, les yeux fermés. Tyrion commençait à avoir sérieusement envie de lui faire un énorme câlin ou de se donner des baffes pour avoir provoqué ça. Mais il fallait toujours ôter les pansements, après tout. Seulement, certains faisaient vraiment mal.

- Tu sais épeler gallinacé ?

Elle le regarda d'un air éberlué. Il avait dit la première chose qui lui passait par la tête, juste pour arrêter de voir cette douleur, et c'était réussi. Elle avait bogué.

- Gallinacé ? répéta-t-elle.

- Oui. Tu sais, poulet, dindon, tout ça, ce sont des gallinacés, dit-il d'un ton docte, doigt en l'air comme s'il lui dispensait la leçon de sa vie.

Pendant une seconde, elle ne dit rien, figée dans une expression stupéfaite. Puis elle éclata de rire, pliée en deux, les épaules tremblantes. Les fou-rires de Brienne étaient dantesques. Ils ne rivalisaient qu'avec ceux de leur trio. Très fier de lui, Tyrion adressa un grand geste à Jaime qui se dévissait le cou pour les apercevoir et comprendre ce qu'ils avaient bien pu faire pour réussir à arracher un rire franc à sa coloc.

Problèmes d'humeur ? Appelez Tyrion Lannister.

Quand elle se reprit enfin, Brienne tremblait cependant un peu trop à son goût. A tous les coups, c'était les nerfs qui venaient de lâcher. Elle s'essuya les yeux d'un revers de main et secoua la tête, à la recherche de son souffle.

- J'en reviens pas que ça soit toi qui me parle de ça, avoua-t-elle.

- De gallinacé ?

- De relations !

- Pourquoi ça ?

- Tu as toujours été intimement persuadé que Jaime et moi, c'était l'amour fou.

- Et je le suis toujours ! protesta Tyrion d'un ton théâtral. Mais soyons réalistes, en dépit de tout ce que tout le monde pense, vous refusez de voir l'évidence. Très bien, je capitule ! De toutes façons, ça facilitera la procédure de divorce. Une union non-consommée après autant d'années, c'est un motif en or.

Brienne s'étouffait à nouveau de rire, et il n'avait aucune envie de s'arrêter en si bon chemin. Pourtant, il avait une chose à dire avant de continuer son numéro de saltimbanque.

- Mais si je peux me permettre, tu devrais quand même faire trois choses avant d'exploser pour de bon et de réduire en miettes ce pauvre Jaime en même temps que votre maison : déjà, t'assurer que je sois bien l'héritier de bébé-chat et de toutes vos possessions terrestres. Ça me ferait mal d'avoir tant entretenu nos rapports pour découvrir que tu m'as rayé de ton testament juste avant de péter une pile et d'exploser en détruisant tout sur ton passage.

Nouvel éclat de rire humide, il n'avait pas pu s'en empêcher. Il avait toujours bien trop de peine à rester sérieux.

- Ensuite, tu devrais pendre quelques jours de recul. Envoie Margaery chez Renly ou vas-y toi, ou prends même quelques jours chez ton père, mais par pitié, respire un coup. Tu en as vraiment besoin. Et ensuite, parle à Margaery. Même si tu es persuadée de ce qu'elle va te répondre, par pitié, parle-lui. Rétablis une distance de sécurité. Dis-lui que c'est intenable. C'est ton amie, elle comprendra. N'importe qui deviendrait dingue à ta place.

Brienne secoua la tête, l'air à nouveau désabusé. L'éclat de rire s'oublie vite, ces jours-ci, nota Tyrion, déçu.

- Tyrion Lannister, conseiller du cœur, marmonna Brienne d'un ton moqueur. Nous voilà bien.

- Rectification, tu permets : Tyrion Lannister le Magnifique, Ier du nom, Grand Conseiller des Affaires de Cœur et Grand Frère Immensément Sage et Protecteur, Gloire à lui.

Ça ne durerait peut-être pas, mais s'il parvenait à renouveler le stock de ses plaisanteries stupides et à alimenter les sourires de la jeune femme, ça valait le coup de continuer ses efforts.