Chapitre 23
Je regarde Johanna sans comprendre. C'est bien la voix de la petite Prim. Je devine que l'instinct de protection de Katniss l'a poussée à courir à la rencontre de sa petite sœur. C'est impossible qu'elle soit ici, personne hormis les tributs ne rentre dans les Hunger Games. Et malgré son animosité à notre égard, Snow ne peut pas déroger à la règle. Les spectateurs ne comprendraient pas.
Pourtant, ce cri transpire la souffrance et la peur. Persuadé que Katniss fonce droit dans un piège, je m'élance alors à sa poursuite. Je suis certains que nous sommes face à une autre horreur de cette arène. On peut en déduire que nous sommes dans le quartier de 4 heures, juste à côté des singes -je ne prends pas le temps de savoir s'ils sont partis. Je suis donc les cris implorants de Katniss afin de la trouver, Johanna sur mes talons.
- Prim !
Puis je n'entends plus rien, comme si les Juges avaient coupé le son d'un seul coup. Reste le bruit de la végétation proche et des vagues, oui, mais c'est comme s'ils avaient baisser le volume de la voix de Katniss afin que je ne puisse plus l'entendre. Je continue cependant de courir à sa recherche mais je m'écrase rapidement contre quelque chose d'invisible.
Je ne comprends pas tout de suite, mais lorsque je pousse contre ce « mur » de toute mes forces et que rien ne bouge, j'estime qu'ils ont dû mettre là une séparation transparente, comme celle qui nous a sauvé du brouillard, la première nuit. Johanna et Beetee ont juste eu le temps de me voir me taper sur le mur pour s'arrêter dans leur course. Mes coups de couteau et même la hache de Johanna ne parviennent pas à en venir à bout.
Impossible de savoir ce qu'il se passe de l'autre côté. J'entreprends alors de longer la barrière invisible par la droite -je ne veux pas risquer de trouver encore quelques singes sur la gauche- mais même après une à deux centaines de mètres, je ne peux le traverser. Je suis forcé à rester ici, à attendre le retour -ou non- de Katniss.
- Ne t'inquiète pas, ce sont certainement des geais bavards. Qui copient la voix de la petite sœur de Katniss. Et puis, elle est avec Finnick. Il ne lui arrivera rien, me dit Johanna d'un ton détaché.
- Beetee, le Capitole peut modifier l'enregistrement d'une voix ? je demande afin de me rassurer
- Bien-sûr, c'est simple comme bonjour.
Ce piège-là est parfaitement ficelé : une torture mentale qui ne fait pas souffrir dans la chair mais dans la tête. Ce qui peut faire tout autant de dégâts.
En attendant, je tâche de rassembler mes idées et de faire le compte des morts. Huit au bain de sang. Puis Mags et la droguée du Six. Blight, le partenaire de district de Johanna. Wiress, Gloss et Cashmere, tout à l'heure. Ça fait quatorze adversaires éliminés. Il me semble quand même que j'en oublie, avant de me rappeler de la vague de 10 heures et de l'hovercraft qui a remonté un corps. Nous saurons ce soir à qui il appartenait. Nous ne sommes donc plus que huit, si mon compte est bon.
Une éternité semble s'écouler avant que j'aperçoive Katniss et Finnick, au loin, courir dans notre direction. Je me rends compte qu'ils ignorent la présence d'une séparation invisible entre nous. Je me mets alors à agiter les bras, tentant de lui hurler de s'arrêter, même si je sais qu'elle ne peut pas m'entendre. Finnick et elles s'écrasent contre le mur de la même manière que moi et tombent en arrière. Finnick a cogné si fort qu'il saigne du nez.
J'essaye cependant d'apaiser Katniss, de lui faire savoir que malgré ça, je suis avec elle, et je plaque mes mains contre la surface transparente qui nous sépare. Elle pose les siennes de son côté au même endroit que les miennes, comme si nous pouvions nous toucher. Je tente de la rassurer de mes paroles, même si elle ne les entend pas, elle sait que je suis là.
Cependant, je vois les geais bavards envahir la jungle au-dessus de mes alliés et je devine qu'ils ne sont pas silencieux. Finnick se roule immédiatement en boule par terre, les mains sur les oreilles, attendant que ça passe, puis Katniss, après avoir tenté de tirer toutes les flèches en sa possessions sur les oiseaux, l'imite rapidement. Je reste auprès d'elle, longtemps, collé au mur invisible. Jusqu'à ce que, soudainement, mes mains y passent au travers. Je réalise que le mur a disparu, aussi subitement que le corps des singes. Je m'empresse de soulever Katniss, qui me parait inconsciente, pour l'amener le plus loin possible de cette torture, à l'orée des arbres. Elle finit par reprendre connaissance et se met à trembler en même temps.
- Ce n'est rien, Katniss, je tente de la consoler
- Tu n'as pas entendu leur voix
- J'ai entendu celle de Prim. Au tout début. Mais ce n'était pas elle. C'était un geai bavard, je réponds en tachant de bien dissocier chaque syllabe.
- Si, c'était elle. Quelque part. Le geai bavard n'a fait qu'enregistrer sa voix.
- Ca, c'est ce qu'ils aimeraient te faire avaler, j'explique. Comme l'année dernière, quand j'ai cru reconnaitre les yeux de Glimmer sur cette mutation génétique. Sauf que ce n'étaient pas ses yeux. Pas plus qu'il ne s'agissait de la voix de Prim. Ou alors, sa voix récupérée dans une interview et déformée pour lui faire dire ce qu'ils voulaient.
- Non, ils l'ont torturée, gémit-elle. Elle est sans doute morte, à l'heure qu'il est.
- Katniss, Prim n'est pas morte. Ils ne peuvent pas la tuer. Nous ne sommes pratiquement plus que huit. Et que ce passe-t-il habituellement à ce moment-là ?
- Sept d'entre nous vont mourir, me répond-elle d'un air démoralisé.
Elle marque un point, mais ce n'est pas ce que je voulais dire.
- Non, chez nous. Que se passe-t-il quand les huit derniers tributs atteignent la phase finale des Jeux ? je demande en lui relevant le menton pour que mon regard la ramène à la réalité. Qu'arrive-t-il à ce moment-là ?
- Quand il n'en reste plus que huit ? répète Katniss, tachant de faire fonctionner son cerveau. Ils passent dans les districts, interviewer les familles et les amis.
- Précisément. Les familles et les amis, je reprends. Et comment feraient-ils s'ils avaient déjà tué tout le monde ?
- Il ne pourraient pas ? devine-t-elle
- Eh non. C'est pour ça que je sais que Prim est encore en vie. Tu peux être sûre que c'est la première à laquelle ils tendront le micro.
Je la vois froncer les sourcils pour tenter de me contredire.
- D'abord Prim. Et ensuite, ta mère. Ton cousin Gale. Puis Magde, j'insiste. Ce n'était qu'un piège, Katniss. Un piège horrible. Mais dont nous sommes les seuls à pouvoir souffrir. C'est nous qui sommes dans l'arène, pas nos proches.
- Tu en es sûr ?
- J'en suis convaincu, j'achève.
- Et toi, Finnick ? demande Katniss en se tournant vers l'intéressé. Tu le crois aussi ?
- Il a peut-être raison. Je n'en sais rien. Est-ce que c'est possible, Beetee ? De prendre la voix de quelqu'un et de la manipuler pour …
- Oh oui, le coupe Beetee. Ça n'a rien de sorcier, vous savez. On apprend à faire ça à l'école.
- Bien sûr que Peeta a raison, tranche Johanna. Le pays entier adore la petite sœur de Katniss. S'ils la tuaient, ils se retrouveraient avec un soulèvement sur les bras. Et ils ne veulent pas de ça.
Elle regarde le ciel comme si elle s'adressait à quelqu'un en particulier avant de crier :
- Hein ? Une rébellion générale à travers tout le pays ! Pas vrai, que vous ne voulez pas de ça ?
Je commence à croire qu'elle est vraiment folle. C'est téméraire et ça ne fera que nous attirer des ennuis supplémentaires. Si ces propos seront évidemment coupés au montage pour les citoyens, les Juges, eux, ont très bien entendu ce qu'elle vient de dire. Peut-être même le président Snow. Elle ramasse un coquillage sur le sol et prend la direction de la jungle, nous annonçant qu'elle va chercher à boire. Mais étonnamment, Katniss la retient par la main.
- Ne va pas là-dedans. Les oiseaux …
- Ils ne peuvent rien contre moi. Je ne suis pas comme vous. Personne que j'aime ne m'attend chez moi, réplique Johanna en libérant sa main.
Nous restons silencieux. Johanna ramène de l'eau pour Katniss, puis retourne en chercher pour les autres. J'observe Finnick qui part nager dans l'eau. Il a l'air complètement bouleversé, lui aussi. Je tiens toujours Katniss dans mes bras.
- Qui ont-ils utilisé pour effrayer Finnick ? je demande
- Une jeune femme du nom d'Annie.
L'image d'une demoiselle brune, n'arrêtant pas de pleurer lors de la Moisson, me revient.
- Sans doute Annie Cresta.
- Qui ça ?
- Annie Cresta, je répète. Celle pour qui Mags s'est portée volontaire. Elle a gagné il y a cinq ans, je crois.
Je m'imagine ayant un mentor féminin, plutôt qu'Haymitch. Qui aurait pu se porter volontaire à la place de Katniss. Ce qui aurait été bien plus simple pour moi.
- Je ne me souviens pas beaucoup de ces Jeux-là. C'était l'année du tremblement de terre ?
- Oui. Annie est devenue folle en voyant son partenaire se faire décapiter, j'explique. Elle a couru se cacher dans un coin. Un séisme a fait sauter un barrage et l'arène a été presque entièrement inondée. Elle a gagné parce qu'elle était la meilleure nageuse.
- Est-ce que ça s'est arrangé, après ? Dans sa tête, je veux dire ? me demande Katniss
- Aucune idée. Je ne me souviens pas de l'avoir jamais revue aux Jeux. Mais elle n'avait pas l'air vraiment bien pendant la Moisson, cette année.
Puis un coup de canon nous ramène à l'instant présent. Un hovercraft surgit de nulle part pour emporter le corps du malheureux ou de la malheureuse qui a perdu la vie, dans le quartier d heures. La griffe doit redescendre plusieurs fois pour ramener le corps qui, apparemment, est en plusieurs morceaux. Je dois prendre note d'éviter cette portion à tout prix. Je reprends ma feuille, que j'avais glissée entre ma ceinture et ma tenue, sur laquelle j'avais indiqué ce qu'on savait de l'arène. J'y ajoute les lettre « GB » de geai bavard entre quatre et cinq, puis j'inscris dans le sixième coin « carnage ». Ça suffira à ce que je m'en souvienne.
Katniss fini par réussir à se lever et va directement se rafraîchir dans l'eau. Finnick se met à l'œuvre et tisse un filet de pêche ainsi qu'un nouveau bol, plus grand et plus utile que les coquillages. Je me presse d'aller le remplir d'eau. Je me mets au bord de la mer pour me rincer un peu, puis Katniss me passe le tube de pommade. Je me tartine de crème verte, puis nous nous apprêtons à manger le poisson pêché par Finnick quand l'hymne retenti. Nous levons tous les yeux pour découvrir les visages de ceux qui ont été tué. Nous nous intéressons surtout à ceux dont nous ignorons l'identité.
Sans surprise, nous y voyons les visages de Gloss, Cashmere, Wiress, et Mags. Puis la femme du Cinq. La droguée du Six qui m'a sauvé la vie. Blight. Et enfin, l'homme du Dix.
Déjà deux jours écoulés. Ce n'est pas tant le nombre de morts qui m'inquiète, mais plutôt la fréquence à laquelle chaque tribut décède. Je suis satisfait de voir que Chaff est toujours en vie. Et que nous pourrions éventuellement compter sur lui à un moment où un autre. Si Haymitch nous a choisi Finnick et Johanna comme allié, il a dû également inclure Chaff. Il n'a juste pas eu la même chance que les autres de nous avoir trouver aussi tôt.
- Il n'y vont pas de main morte, cette année, lâche Johanna.
- Qui reste-t-il ? demande Finnick. A part nous et le district Deux ?
- Chaff, je réponds.
Soudainement, nous voyons tomber du ciel un parachute argenté. Nous l'ouvrons pour y découvrir des petits pains carrés.
- Ceux-là viennent de chez vous, Beetee, pas vrai ? je demande
- Oui, du district Trois, répond l'intéressé. Combien y en a-t-il ?
Finnick les compte en les examinant aussi minutieusement que le pain que nous avons reçu du Quatre. J'ignore la raison de son obsession pour les pains.
- Vingt-quatre, annonce-t-il.
- Deux douzaine tout rond, donc ? s'enquiert Beetee.
- Pas un de plus, pas un de moins. Comment va-t-on les partager ? demande Finnick.
- Prenons-en trois chacun, ceux qui seront encore en vie au petit déjeuner n'auront qu'à se répartir le reste, tranche Johanna.
Nous attendons de voir la vague balayer le quartier de 10 heures puis nous descendons sur la plage pour y installer notre camp. Nous devrions être tranquille pour les douze heures qui suivent. Nous entendons un bruit, comme des cliquetis, peu après le quartier de 11 heures, mais il reste du côté de la jungle. Nous éviterons quand même cette partie de la plage, on ne sait jamais. Nous prenons le premier tour de garde, avec Katniss, pendant que les autres s'endorment rapidement.
Nous nous installons sur le sable, côte à côte, ayant chacun le regard d'un côté différent, elle sur la plage et moi sur la jungle. La sensation de sa hanche et de son épaule contre moi m'apaise. Comme si ma pensée s'était matérialisée, elle pose sa tête sur mon épaule et je place ma main dans ses cheveux brûlés par l'acide.
Sait-elle seulement que nous vivons nos derniers instants ensemble ? Qu'elle devra rentrer au Douze sans moi, pour retrouver sa famille et Gale ? Afin de vivre une belle et longue vie ? Je songe que, suite à l'attaque des geais bavards de cet après-midi, le moment est merveilleusement bien choisi pour lui dévoiler mon arme secrète.
- Katniss, ça ne sert à rien de faire semblant d'ignorer ce que l'autre essaie de faire.
Elle ne bouge pas et ne semble pas réagir à mes paroles, alors je continue :
- Je ne sais pas quel genre d'accord tu crois avoir conclu avec Haymitch, mais tu dois savoir qu'il m'a fait une promesse à moi aussi. On peut donc considérer qu'il a menti à l'un entre nous.
« Et n'imagine même pas que ce soit à moi », je songe mentalement. Elle réagit enfin en levant la tête et en plantant son regard dans le mien.
- Pourquoi me dire tout ça maintenant ? m'interroge-t-elle.
Bien, j'ai capté son attention.
- Pour que tu n'oublies pas que nos situations ne sont pas les mêmes. Si tu meurs, et que je m'en sorte, il n'y aura pas de vie pour moi au district Douze. Tu es toute ma vie. Je ne pourrai plus jamais être heureux.
Elle commence à froncer les sourcils et semble vouloir soulever une objection mais je n'ai pas fini, alors je pose mon doigt sur ses lèvres.
- Pour toi, c'est différent, je continue. Je ne dis pas que ça sera facile. Mais il y a d'autres personnes prêtes à remplir ta vie.
Puis j'élève mon pendentif dans la lumière de la lune, faisant scintiller le geai moqueur gravé dessus. Je presse le petit bouton sous mon pouce pour dévoiler l'intérieur du médaillon, qui s'ouvre sur les photos de la sœur et la mère de Katniss, et de Gale.
- Ta famille a besoin de toi, Katniss.
Je vois ses yeux briller d'humidité. J'ai bien pris soin de ne pas mentionner notre enfant imaginaire pour qu'elle comprenne que je ne fais pas cela pour les caméras. Mais pour elle. Et pour moi, indirectement.
Je la sens sur le point de capituler et de se ranger à mon idée, je me détends un peu et commence à pouvoir souffler.
- Alors que personne n'a besoin de moi, j'admets, sincère.
Comme j'aurai pu le prévoir, Katniss, qui a horreur qu'on s'apitoie sur son sort, me répond automatiquement :
- Si, moi. J'ai besoin de toi.
Je songe un instant que ça puisse être vrai, puis je me rends à l'évidence. Je suis sur le point de renchérir mon argumentaire quand, surpris, je reçois un baiser sur les lèvres. Persuadé que ce geste va rapidement se stopper, je tente de continuer de parler mais elle ne s'arrête pas.
Je m'abandonne alors à cet élan d'affection qui me plait tant, je m'abandonne tout simplement à elle, lui rendant son baiser de la manière la plus sincère possible. L'une de mes mains vient se loger au creux de son dos pour l'attirer plus près, ce qui ne semble pas la contrarier, et l'autre caresse l'arrière de sa tête. Je sens que ce baiser n'a rien d'habituel. Il est à mille lieux de ceux partagés dans les derniers Jeux ou pour les caméras. Je ressens réellement Katniss vivre l'instant que nous partageons tous les deux, ce qui renforce la sensation de chaleur dans tout mon être. Nos lèvres bougent à l'unisson et les sensations se répercutent en moi de la racine de mes cheveux jusqu'à la pointe de mes orteils.
J'ai totalement oublié ce que je voulais dire quand l'orage de minuit nous ramène à la réalité. Il réveille également Finnick, qui pousse un cri, les doigts enfoncés dans le sol. Il semble émerger d'un cauchemar particulièrement effrayant.
- Je n'arrive plus à dormir, lâche-t-il. Je vais remplacer l'un de vous deux. Ou peut-être les deux. Je peux monter la garde tout seul.
- C'est trop dangereux, dis-je. Je ne suis pas fatigué. Va te coucher, Katniss.
Elle acquiesce et je la raccompagne jusqu'à ce qu'elle soit installée. Je lui passe mon collier, lui met autour du cou où il repose désormais contre son cœur, puis caresse son ventre.
- Tu seras une mère formidable, tu sais.
Il ne fallait pas que je l'oublie, au moins pour les sponsors. Mais j'en profite aussi pour glisser ce sous-entendu, qu'elle pourrait avoir cet avenir-là, après les Jeux. Avec Gale.
