HAHAHAHA ! Je suis de retouuuuuuur !
Oh bon sang, ça a été long ! Mais ça y est l'inspiration est revenue, j'ai réussi à trouver la tranquillité nécessaire pour l'écrire dans un cahier (ce qui, croyez-moi, en été en centre ville, n'est pas facile !) et surtout j'ai pu tout recopier, malgré des problèmes de PC (non, rien de grave, juste une coupure de courant qui a cramé ma carte mère _). Ahaha ! Ah ah... Ahem !
DONC ! Comme certains le savent, j'ai supprimé mes deux derniers chapitres qui concernaient Orcheïde (enfin « supprimé », disons que je les garde sous le coude pour un meilleur moment !) De ce fait, on repart un chouia en arrière, au moment où Cléo, Arlong et les autres ont été fait prisonniers et arrivent sur l'île céleste.
Le début du chapitre sera familier à ceux qui s'en souviennent. Je reprends la même trame qu'avant, seulement cette fois je ne bifurque pas (totalement) sur Orcheïde. On reste donc bien sur Cléo... et ce agtujdsgbnjip de Casoar !
Franchement, dites-moi ce que vous pensez de lui en particulier, vos retours m'intéressent grandement, surtout si je peux l'améliorer.
Sur ce... bonne lecture, et un immense pardon pour ceux qui attendaient encore !
^w^Y
ooOoo
Lorsqu'ils revirent enfin la lumière du soleil, ils furent surpris de ne trouver que des nuages à perte de vue autour d'eux. En dessous, le vide plongeait si bas, au-dessus le ciel semblait bien plus proche. Par un phénomène mystique, le bateau sur lequel s'était déroulé tant de drame en si peu de temps avait navigué sur les airs et les avait emportés tout là-haut.
En voyant Cardina parée de vapeur rouge et ses yeux révulsés, ils comprirent que c'était elle qui mouvait l'imposant bâtiment à sa guise. C'était fou, aussi dur à avaler que de savoir qu'ils allaient bientôt poser le pied sur une île céleste.
Ils avaient tous entendu parler de ces îles, mais jusqu'à maintenant elles n'étaient restées qu'à l'état de contes, de chimères. Même si Cléo leur avait dit où vivaient les ailés, l'admettre n'était pas la même chose.
Cardina avait fait amarrer le bateau à un quai de nuages d'une solidité à toute épreuve. Une longue passerelle en partait et allait se perdre dans les nuages plus fins et plus naturels. À l'instant où ils foulèrent le quai, Casoar fit un signe à Cardina et ses yeux revinrent enfin à la normale. Au même instant, le navire s'effondra sur lui-même et dégringola dans le vide, planche après planche.
- Si l'endroit ne vous convient pas, vous savez où se trouve la sortie, plaisanta Casoar en plissant les yeux. Je vous en prie, il est encore temps pour vous de rebrousser chemin.
Ses prunelles moqueuses ne pétillaient pas, froides comme un rude hiver. Elles passèrent sur chacun d'entre eux, les détaillant avec contentement. Ils n'étaient entravés par aucune chaîne, parfaitement libre de leurs mouvements. Mais ils savaient tous que ce n'était qu'un enrobage. Au moindre faux-pas, une tête pouvait sauter.
Arlong avait connu Impel Down. Cette prison sous-marine lui donnait encore des cauchemars aujourd'hui. Enchaîné à même le mur glacial de sa cellule, on venait le rouer de coups dès qu'il réajustait sa position ou même lorsqu'il toussait. Mais il ne s'était jamais senti aussi entravé que maintenant, aussi bien dans son propre corps que dans son esprit.
Casoar et Cardina n'avaient pas besoin de les restreindre physiquement. Les prisonniers le savaient. Et ils bouillonnaient de rage. L'ailé le savait. Et il jubilait.
Ainsi, le trajet sur la passerelle jusqu'à l'île céleste ne s'était pas effectué dans le plus grand calme.
Arlong, soutenu par Hachi et Kuroobi, fusillait copieusement Casoar du regard, qui marchait en tête paré d'une belle figure de vainqueur. De temps à autre, celui-ci administrait une remarque cynique à leur encontre et s'amusait à leur envoyer quelques petites attaques tranchantes à distance. Les entailles superficielles qui se rajoutaient ici et là attisaient leur rage, de même que le rictus vicieux de l'ailé qui criait « Voyez, je peux vous faire absolument tout ce que je veux ! »
Plusieurs fois, Kuroobi laissa libre cours à sa colère et lâcha Arlong qui manquait de finir au sol. À chaque fois il tentait de se jeter sur le blond, à chaque fois il était stoppé en plein élan. Non pas par le bouclier de Cardina mais par le masque blanc, qui resserrait le collier incassable autour de son cou et manquait de lui faire perdre connaissance.
- Décidément ils ne comprennent rien à rien, s'esclaffait Cardina avec une expression extasiée devant l'homme-raie à quatre pattes qui tentait de reprendre son souffle. Leurs capacités intellectuelles ne doivent vraiment pas voler très haut ! N'est-ce pas Casoar ?
Son compagnon squelettique rejetait ses cheveux en arrière.
- On ne peut pas leur en vouloir, ils sont plus proches des animaux que de nous après tout.
Le rire cristallin envahissait l'espace, couvrant les grossièretés de l'homme-requin. Tout à l'arrière, Chu faisait de son mieux pour porter Shirley. Il était un peu moins fort que ses camarades et son air pâle trahissait son état de faiblesse et de peur, cependant Arlong avait insisté pour que ce soit lui qui s'occupe de sa sœur. La sirène lui parlait doucement, essayant de lui redonner contenance, mais il tremblait encore.
Et à l'avant, Cléo et ses sœurs, accompagnées par Katsu, se tenaient la main et semblaient ne plus jamais vouloir se lâcher. La bleutée avait de plus en plus mal à la tête à force d'essayer de contrer les petites attaques de Casoar sans y parvenir. Peut-être que ce qui s'était passé sur le navire n'était qu'un coup de chance ou un miracle ?
Une petite ligne blanche atteignit Katsu cette fois, à la taille. Le jeune homme-poisson ne put retenir un râle et Dana ravala une exclamation d'effroi et plaqua une main sur sa bouche. Cléo se prit la tête dans les mains, assaillie par un début de sacrée migraine après une autre tentative infructueuse. Cardina s'approcha alors.
- Et bien ? Qu'est-ce qui se passe, tu as un soucis ?
Cléo détourna les yeux, refusant de lui répondre. La femme rouge continua de marcher à côté d'elle en peignant de sa main pâle ses longs cheveux d'un noir de jais.
- Mmmm, je suppose que je devrais être fière de voir que tu considères mon pouvoir utile au point de l'avoir assimilé. C'est l'un des premiers que tu parviens à retenir, avec le lancer destructeur, c'est ça ?
Cléo fit une grimace. Le lancer destructeur que lui avait enseigné Orcheïde n'avait servi qu'une seule fois sur cette île. Dans un moment de désespoir elle l'avait utilisé sur Casoar qui essayait une fois de plus de s'approcher d'elle pour « jouer un peu ». C'était l'attaque la plus puissante dont elle avait connaissance, suffisamment pour pouvoir briser le bouclier de Cardina, comme savait le faire Orcheïde. Mais pas Cléo. Était-ce son sang mêlé, son manque de détermination ou sa peur qui avait entravé son lancer à ce moment-là ? Elle avait pourtant réussi, mais le projectile s'était brisé contre la barrière de Cardina, réduit en poussière. Et ensuite elle s'était évanouie. Et ensuite...
Elle dut contracter son estomac pour stopper une formidable remontée d'acide.
- Tu l'as utilisé à nouveau en bas, n'est-ce pas ? On ne peut pas dire non à sa vraie nature. Les Mockingbird tiennent vraiment à tout contrôler, tout voler aux autres et faire étalage de leur éventail de compétences.
Cléo sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle risqua un minuscule coup d'œil vers le masque blanc. On lui avait dit il y a longtemps que ces personnes étaient considérées comme des parias utiles. Il arrivait que l'on décide de couper les ailes de ceux que l'on décrétait comme dérangeantes ou irrespectueuses. C'était devenu la punition traditionnelle réservée à ceux qui s'éloignaient du mode de vie ou de pensée des ailés. « Puisqu'ils veulent être différents, accordons-leur cela avec notre marque » avait-on dit. C'était il y a très longtemps. Cléo n'était plus sûre si ça avait encore du sens, mais apparemment ce peuple n'en avait cure et la tradition était restée.
Une fois les ailes coupées, ces personnes devenaient autre chose. Quelque chose proche du néant. Comme si l'horrible douleur lors de l'ablation avait englouti la totalité de leur personnalité. Ces choses n'avaient plus de noms, de désirs, de sensations, de but, de raison de vivre ou de mourir.
Le seul trait qui leur demeurait et qui les caractérisait était la perception. Ironiquement, la perte de leurs ailes faisait naître en eux la capacité de détecter l'énergie propre aux ailés. Une énergie dont ils étaient désormais totalement privés, et qui se décuplait quand une technique était utilisée.
Et cette énergie, ils l'avaient ressentit lorsque Cléo avait utilisé instinctivement le lancer destructeur contre les monstres des mers, il y avait de cela à peine quelques semaines. Ils l'avaient repérée à cet instant, après tout ce temps. Elle ne s'était pas méfiée, elle croyait réellement que c'était Arlong qui les avait tous tués. Ou elle avait ardemment voulu le croire.
C'est de sa faute, tu sais ?
Les paroles de Casoar sonnaient cruellement vraies.
- Tu m'écoutes ? Je suis en train de te complimenter, enfin ! Être capable d'utiliser mon pouvoir afin de préserver ce à quoi tu tiens... c'est assez admirable je trouve. J'aimerais être capable de faire ça moi-même...
Puis elle se pencha au-dessus de son oreille et chuchota tout bas.
- C'est étrange, ça me donne envie de te voir t'en sortir.
Intriguée, Cléo tourna la tête pour scruter son visage, où régnait une expression de douce mélancolie.
- Cardina ? interrogea-t-elle.
Malheureusement elle ne vit pas ses ailes, il y avait trop longtemps qu'elle n'avait pas eu affaire à un ailé. La gifle qu'elle se prit claqua comme un coup de fouet. Dana sursauta et Medley eut un hoquet de stupeur.
- Tu croyais vraiment que j'allais te dire ça ? Alors que tu as osé me voler ce qui me rend unique ? Ah !
Le masque sadique qu'elle montrait à présent s'harmonisait parfaitement avec son dos. Cardina toisa ensuite Dana puis Medley et les gifla tour à tour. L'aînée perdit son sang froid et essaya de riposter avec un rugissement, mais elle fut projetée au loin par la protection écarlate. Elle manqua de basculer dans le vide par-dessus le pont qu'ils étaient en train de traverser. Cléo cria et tenta de lui porter secours, mais Cardina la bloqua, l'enfermant sous un dôme d'énergie si petit qu'elle fut plaquée au sol. Elle réduisit l'espace de plus en plus, jusqu'à commencer à l'aplatir.
- J'ai hâte de te voir échouer de plus en plus et finir par tout perdre !
La pression était terrible. Impossible de faire le moindre mouvement. Heureusement, Dana et Katsu avaient bondi pour retenir Medley chacun par un bras. Devant, Casoar avait ralenti le pas.
- Cardina, où sont passées tes bonnes manières ?
L'ailée eut un petit rire un peu crispé.
- Elles ne s'en vont jamais très loin, sois rassuré.
D'un geste, elle dissipa la force qu'elle exerçait sur Cléo et celle-ci inspira l'air avec avidité. Un peu plus et elle aurait pu mourir étouffée.
- Tu as vraiment de la chance d'être indispensable. Du moins pour l'instant.
Alors que Cléo tentait de se relever, Arlong qui avait assisté à toute la scène tremblait. S'il avait pu, il aurait envoyé une rafale d'eau droit dans le dos de Cardina, mais son bras pendait misérablement sur l'épaule de Hachi, et l'eau coulait entre ses doigts sur l'homme-poulpe. Le regard de celui-ci oscilla subtilement entre le liquide et le visage de son capitaine et ami, mais il ne fit aucun commentaire.
En tout cas, en dépit de leurs différences, tous étaient d'accord sur un point : Cardina et Casoar avaient l'air tout aussi timbrés l'un que l'autre.
- Bon ! Et maintenant, nous allons vous conduire à vos appartements respectifs, informa joyeusement le blond. Vous verrez, vous y serez très bien installés, nous avons d'innombrables cellu... oh, pardonnez-moi, je veux dire chambres à disposition !
Casoar montra une nouvelle fois toutes ses dents, pleinement satisfait, et reprit la tête du petit groupe, se dirigeant droit vers l'immense porte en bois gris et marbré qui surgissait enfin des nuages. Cléo frissonna, incapable de prendre calmement le fait qu'elle était de retour. Derrière cette porte se trouvait le terrain de toutes ses peurs, un paysage qu'elle n'avait jamais souhaité revoir un jour, malgré son étrange beauté. Cette beauté qui ne recelait aucun signe de vie. Inexorablement, alors que l'ailé s'approchait des battants, ceux-ci s'ouvrirent lentement en un grondement constant et sourd. La lumière violente fusa à travers l'ouverture et les inonda tous. Puis elle s'estompa et les couleurs et les formes se révélèrent. Hachi ne put retenir une exclamation face au spectacle et Shirley aurait très certainement laissé tomber sa liseuse si elle l'avait toujours.
Le sol était constitué de nuages blancs qui tiraient sur un bleu-violet pâle. Les arbres qui se dressaient ici et là arboraient un dégradé allant du marron au gris et dévoilaient un feuillage ainsi qu'une panoplie de fleurs et fruits de la même teinte. Ils étaient tous figés malgré un vent froid qui se manifestait, et les natifs des îles d'en bas réalisèrent vite que ce n'étaient en réalité que des fossiles. Le reste de la végétation, semblable à de l'herbe et des plantes cristallisées et diaphanes, se réduisaient en poussière sous les pas de Casoar en ce qui ressemblait à un infime bruit de grelots. Une brume argentée survolait le tout et semblait crépiter doucement au niveau de certains murs, constitués aussi majoritairement de nuages solides. Une énergie parcourait ces murs, et il ne fallut pas longtemps avant de comprendre qu'ils étaient chargés en foudre, qui semblait n'avoir besoin que d'un simple contact pour se libérer. Le ciel semblait si proche qu'il en devenait écrasant et la température avait baissé de plusieurs degré malgré le soleil. En levant simplement le regard, on pouvait apercevoir plus d'une dizaine d'îlots éparpillés sur le fond bleu, reliés entre eux par des arcs de cercle laiteux sur lesquels circulaient des bateaux volants. Des étranges cris d'oiseaux tintaient en échos au loin comme des cloches, témoignages de la présence d'une faune toute aussi extraordinaire, mais invisible pour le moment.
Après tout ce temps passé sur une île aussi banale que Calm Stone, l'atmosphère qui régnait ici était surréaliste, même pour la bleutée.
- Bienvenue sur Nubes ! Plus précisément sur la rive blanche ! scanda Casoar en désignant le tout d'un geste exagéré.
Puis il se tourna vers Cléo.
- Et bienvenue chez toi.
Cléo ne l'entendit pas vraiment. Elle fixait au loin un îlot gigantesque. Comment pouvait-elle oublier ? Chaque partie de cet archipel de nuages était sous la tutelle d'un clan, et le plus imposant appartenait aux Mockingbird. Elle plissa les yeux sous l'effet des rayons du soleil et la lumière filtrée par ses cils se détailla en petits hexagones. Cette vision donnait à cet îlot une apparence féerique. Tout le contraire de ce que c'était.
C'est de là d'où je viens...
Elle serra les dents pour contenir son émoi et sa frayeur.
Orcheïde est là-haut.
La pensée que sa mère puisse les observer de si loin en ce moment-même manqua de la faire gémir pitoyablement. Elle allait y retourner, dans cet endroit où aucune aide ne se présenterait. Elle serait totalement seule, isolée de ceux qui avaient de l'importance, avec seulement cette peur mordante d'apprendre un jour qu'ils ne seraient plus de ce monde. Même si elle se pliait à la volonté de son clan.
Le gémissement se coinça dans sa gorge, prêt à jaillir. Non, elle ne voulait pas y retourner !
Le décors devant elle s'éloigna subtilement. Encore. Et encore. Avait-elle le vertige ? Son dos se plaqua contre un mur bizarre et elle comprit que c'était elle qui avait reculé. Ce roc dans son dos, qui l'empêchait de s'éloigner davantage, était pourtant la seule chose qui lui permettait de tenir encore sur ses jambes.
Puis un bras, celui de Kuroobi, la poussa en avant sans ménagement.
- Ne te gêne pas surtout !
Il n'y avait aucune compassion dans sa voix. Ici non plus, Cléo ne trouverait aucun secours. Pas auprès de l'homme-raie, ni d'Arlong qui grondait doucement. Elle ne s'en était pas rendu compte, mais c'était probablement lui qui lui avait servi de reposoir pendant une fraction de seconde. À ses côtés, Hachi émettait un « Nyuuuu... » peiné. Elle risqua un coup d'œil vers ses sœurs, Katsu et Shirley, espérant y trouver un soupçon de réconfort. Seulement cela ne fit que lui rappeler davantage son impuissance. À la moindre faute commise, chacun risquait d'y passer.
Ici, avoir des alliés ou non importait peu.
Il n'y a rien à faire. Je vais être « testée » à maintes reprises, comme l'a été Orcheïde.
- Précieux enfant gâché, chantonna la voix de Casoar.
Cléo sursauta avec une violence inouïe à la vue devant elle. L'ailé squelettique se tenait tout près de Dana, sa main difforme posée sur l'épaule tremblante de celle-ci, griffe bien visible. La petite brune, le visage déformé et le souffle court, pleurait misérablement à chaudes larmes.
- Accélère la cadence, veux-tu ? poursuivit-il avec son sourire le plus glacial. Je meure d'envie d'aller voir quelqu'un.
Cardina poussa alors un grognement outré et lança à Cléo un regard chargé d'animosité. Mais elle n'y fit pas attention. Elle n'était même pas certaine d'avoir compris ce que Casoar venait de dire. Ses jambes s'étaient mises en marche d'elles-même et la portaient droit vers sa sœur terrifiée. Satisfait, l'ailé fit glisser sa griffe sur la peau de Dana, laissant une petite marque alors que sa main se retirait.
- Ah... c'est toujours trop facile avec toi. Tu ne lui ressembles en rien.
Ils reprirent leur marche vers le bord intérieur de l'île, écrasés par la vision des îlots flottants au-dessus de leur tête. Lorsqu'elle était petite, Cléo avait comparé la périphérie de Nubes à un gros donut. Du haut du domaine des Mockingbird, c'était un peu ce qu'elle avait imaginé dans son esprit enfantin : un cercle de quai, un cercle de muraille, puis un cercle de nuages solides, comme de la crème fouettée, et enfin le vide en son centre.
Aujourd'hui, elle serait incapable de faire une telle comparaison innocente. De là où elle se trouvait maintenant, sur cette « crème fouettée », son point de vue était totalement différent. Les énormes masses de nuages et de fossiles qui lévitaient en haut étaient si menaçants, semblait si lourds et fatigués de flotter ! Peut-être qu'un jour, un de ces gros amas lui tomberait sur la tête ? Peut-être que ce jour serait aujourd'hui ? Serait-ce un désastre ou une chance ?
Cléo leva les yeux et observa, tête vide, ces blocs gigantesques. Sur Nubes, on pouvait accéder aux différents îlots par trois moyens distincts.
En volant bien sûr, bien que ce ne soit pas toujours la méthode la plus recommandée. Aujourd'hui était ce qu'on appelait un très bon jour, le soleil se montrait volontiers. Mais Nubes était très souvent en proie à de violents orages, la foudre tombait très fréquemment et personne n'était à l'abri d'un accident.
C'était pour cela que l'on privilégiait plutôt les bateaux célestes, qui voguaient entre les territoires sur les milky ways, ces grandes arches de fins nuages navigables.
Et enfin, il y avait les weaver's paths. Contrairement aux milky ways qui, bien qu'incroyables, restaient des phénomènes naturels, les weaver's paths résultaient de l'ingéniosité du clan des Tisserins. Spécialistes dans la modulation de la matière non vivante, les Tisserins avaient maintes et maintes fois défié les lois de la nature, en modifiant ses aspects, en tordant ses règles les plus strictes. Compression ou étirement extrême. Durcissement ou malléabilité. Des palais de tissus se dressaient et se pliaient uniquement face à la volonté de leurs créateurs. Des vêtements d'eau et de verre pouvaient éclore sur leur échine. Tant qu'il ne s'agissait pas de matière vivante, les possibilités étaient infinies.
Et parmi ces possibilités, les Tisserins avaient créé deux œuvres majeures : la toile des vents au-dessus de l'île, invisible à l'œil nu par beau temps, où les eaux de pluie se stockaient à profusion. Cette quantité faramineuse d'eau maintenue dans l'air coulait dans les fils de vent tissés entre eux comme une toile d'araignée et garantissait un abondant approvisionnement pour chaque clan. Et enfin, ils avaient créé les weaver's paths, chemins où lévitaient de petites portions de sol céleste au-dessus du vide d'un endroit à un autre. Les ailés les utilisaient surtout pour transporter certaines marchandises ou des prisonniers jusqu'à la demeure qu'on leur attribuait : l'îlot le plus bas de l'archipel, isolé du reste par le vide impitoyable, Pénombre.
Là où, exceptée Cléo, ils finiraient tous.
- Tiens, j'ignorais que tu participais aux recherches, Casoar.
Cléo avait oublié cette voix. Elle ne l'avait entendue que très rarement. En revanche, elle se souvenait parfaitement de l'ailé à qui elle appartenait. Il se tenait au bord du précipice avec un autre membre de son clan, manifestement occupé à surveiller un attroupement de prisonniers en attente du weather's path pour Pénombre. Bon sang ! Il y en avait tellement ! La jeune femme frissonna. Était-ce ainsi depuis qu'elle avait quitté Nubes ? Ramenaient-ils toujours autant de « trophées » lors de leurs sessions de recherche pour la retrouver elle ? Les ailés avaient toujours enlevé des gens, mais du temps où elle vivait ici, ils ne quittaient l'île que très rarement. Et surtout, jamais elle n'avait vu autant de prisonniers en une fois !
- Falco, mon cher ami !
Encore une fois, ils auraient tous été dupés par ce ton enjoué si les ailes de Casoar ne pendaient pas dans son dos, complètement désintéressées.
- La pêche a été bonne à ce que je vois ! ajouta-t-il.
Cette fois, il y eut du mouvement dans leurs plumes. Celles de Casoar frémirent par petits à-coups – de l'ironie ? – et celles de Falco se crispèrent.
- Pas autant que la tienne, à ce que je vois.
L'homme n'avait pas beaucoup changé depuis la dernière fois. Il n'était pas très âgé, mais il avait toujours eu ces rides discrètes, ce nez anguleux qui semblait avoir été taillé dans la roche et ces cheveux gris coiffés en arrière. Ses ailes étaient d'un marron profond. Il posa alors son regard sur Cléo qui baissa immédiatement les yeux. Oui, elle s'en souvenait parfaitement. Le clan des Faucons. Comme Casoar, ils étaient caractérisés par un signe physique distinctif : leurs yeux étaient parfaitement ronds et globuleux, sortant à moitié de leurs orbites. D'un noir d'encre, ils étaient cerclés d'un jaune ocre qui les mettait encore plus en relief. Durant des années, ces yeux perçants avaient traqué Cléo sur Nubes, quand elle essayait de se cacher. Mais ils l'avaient toujours retrouvée. Et même longtemps après s'être enfuie, elle en avait fait des cauchemars, parmi tant d'autres. Elle qui courrait, courrait, courrait encore, sous des milliers de prunelles énormes qui recouvraient le paysage de ses songes à l'infini.
- J'avoue que j'en suis le tout premier surpris, chantonna Casoar. Après tout, ta vision dont tu es si fier ne t'as jamais fait défaut auparavant. Serait-ce l'âge ?
Les ailes de Falco se soulevèrent lentement, à l'image d'un chat menaçant qui se gonfle.
- Ce qui me surprend moi, c'est le fait que tu aies participé. Tout le monde sait que tu n'accordes aucune importance au devenir de notre communauté.
- Tout juste ! Seulement, je sais qui y accorde de l'importance, plus que quiconque.
Derrière eux, Cardina émit un piaillement indigné puis, voyant que personne que lui prêtait attention, elle se rua sans prévenir sur Cléo et lui saisit les cheveux à pleines mains.
- Sale petite... ! s'égosilla-t-elle d'une voix suraiguë en tirant avec hargne.
Cléo essaya de ne pas crier et surtout de ne pas riposter. Si elle s'effondrait juste pour ça, jamais elle ne survivrait à ce qui viendrait.
Juste à côté de ce déferlement, Casoar et Falco continuaient leur discussion comme si rien ne se passait.
- Tu sais pourtant bien qu'elle ne veut rien à faire avec toi. Elle l'a prouvé un nombre incalculable de fois.
- Oui, mais tu sais ce qu'on dit chez nous : la persévérance est une vertu.
- Pourquoi tant d'insistance ?
- Que veux-tu ? Je suis un sentimental.
Il y eut un autre cri suraigu et Cardina tira encore plus fort. Un bruit de déchirure accompagna la touffe de cheveux bleus qu'elle venait d'arracher. Cléo dut se mordre l'intérieur de la joue pour ne pas lui donner entièrement ce qu'elle voulait.
- Cardina ? Tu pourrais arrêter ? On ne s'entend plus.
Le calvaire cessa aussi subitement qu'il avait commencé et Cardina se redressa avec un sourire jusqu'aux oreilles.
- Tout ce que tu voudras.
- Bien. Très bien. Debout toi, adressa-t-il à Cléo qui était tombée à genoux.
- Tu as entendu ? Debout ! renchérit Cardina. Allons, qu'est-ce que tu fiches au sol ?
Au bord de l'implosion, Medley aurait rugi si Cléo n'avait pas perdu l'équilibre vers elle en se relevant. Instinctivement, l'aînée la reçut dans ses bras et croisa son regard. Elle comprit alors, sans qu'aucun mot ne résonne, qu'elle ne devait surtout pas réagir. Il fallait encaisser, supporter ce traitement, ou ça ne ferait qu'empirer.
Je dois vous protéger, c'est tout ce qui compte.
Medley n'avait pas cette faculté de communiquer aussi bien dans le silence, mais elle ravala toutes les horreurs qu'elle voulait lancer, tempéra de son mieux ses pulsions les plus violentes. Elle comprenait. Et elle voulait que Cléo comprenne en retour. Elle ne resterait pas les bras croisés, elle aussi la protégerait à son tour. Ils ne s'en tireraient pas comme ça ! Mais ce n'était pas le bon moment. Pas encore, pas déjà.
Puis Medley leva les yeux imperceptiblement et ce fut comme si tout son sang avait déserté son corps. Jamais elle n'aurait pensé qu'un être autre qu'Arlong éveillerait en elle autant d'effroi. Mais Casoar, planté derrière Cléo, inspectant de très près l'œuvre de Cardina, dépassait de très loin ce stade.
- Hum... ça ne va pas du tout. Regarde-moi ce travail !
La main griffue se posa sur les cheveux bleus de Cléo qui fit de son mieux pour rester calme. C'était comme si elle avait un rapace monstrueux posé sur le haut de son crâne. Elle serra les avants-bras de Medley de toutes ses forces. Aucune des deux ne devait bouger. Très doucement, ma main se déplaça, explora les moindres parcelles de sa tête avec attention. Soudain, le mouvement cessa et les doigts eurent une parfaite imitation de sursaut joyeux.
L'instant d'après, Cléo tressaillait sous l'effet de la douleur.
- Voiii-là ! C'est bien mieux ! clama Casoar en balançant négligemment la poignée de cheveux qu'il venait d'arracher à son tour. Bien plus symétrique !
À vrai dire, Cléo ne savait pas du tout à quoi elle ressemblait en ce moment, mais certainement pas à quelque chose de très potable. Mais tant que ce ne serait que ça, elle pourrait l'accepter. Et si, par un miracle insensé, sa nouvelle tête pouvait rebuter ses « prétendants », alors elle pourrait presque éprouver de la reconnaissance... non, en fait non.
Cléo fut soulagée de voir que ses sœurs ne disaient rien non plus, trop effrayées, malgré l'air crispé de Medley. Shirley la fixait avec un air affligé et insistant, comme pour lui témoigner toute sa sympathie, à l'instar de Katsu et même de Hachi. Chu et Kuroobi avaient l'air plutôt indifférents à son sort et Arlong...
Cléo surprit son regard et détourna aussitôt les yeux, saisie par la lueur colérique qu'il lui destinait.
Ce n'était pas bon. Elle ne devait pas le regarder. Il ne devait pas dire ce qu'il pensait.
Il le dit.
- Pourquoi tu te laisses faire ?
Oh non.
Elle tenta de l'inciter au silence à son tour par de petits gestes urgents, mais il n'en tint pas compte.
- Alors c'est ça ? Tu vas les laisser dire et faire ce qu'ils veulent ? Tu vas t'écraser à chaque fois qu'ils lâcheront une caisse ? Tu vas te soumettre et encaisser sans rien dire ?
Cléo continuait de le supplier silencieusement d'arrêter tandis que du coin de l'œil, elle voyait Casoar se rapprocher.
- Je ne t'ai pas connu aussi lâche !
L'ailé squelettique s'arrêta à quelques pas de lui.
- Cesse donc de martyriser cette pauvre enfant. Contrairement à vous tous, elle a une certaine valeur et...
- Je ne te parle pas à toi, ferme ta gueule !
Un tic nerveux agita le coin des lèvres fines du blond. Puis il soupira.
- Ah... ça m'embêterait de te tuer tout de suite, tu ne veux pas renoncer ?
- Essaie toujours, sale dégénéré ! Je ne suis pas en sucre !
Non loin de lui, Shirley commençait à perdre son sang froid.
- Arlong, pour l'amour des mers, tais-toi !
- Oh vraiment ? fit Casoar en ignorant l'interruption de la sirène. Voyons ça alors.
Il fit craquer ses deux index tranchants avec un sourire entendu.
- Tes sous-fifres en bas avaient plus de bougeotte que toi, ce qui ne m'a pas empêché de les transformer en tas de viande.
Si l'homme-requin avait pu bouger, Casoar serait mort avant d'avoir pu achever sa phrase. Hachi referma ses six bras autour de son capitaine et Kuroobi se plaça en barrage devant lui, toisant Casoar avec défi. Celui-ci tiqua avec ironie.
- Oust.
À peine eut-il prononcé cet ordre que Cardina, toujours prompte à obéir, fouetta l'air de ses fils rouges qui s'enroulèrent autour des deux lieutenants. Elle tira d'un simple mouvement de poignet et ils furent projetés et maintenus au sol avec une facilité déconcertante. Privé du soutien que ses compagnons lui apportaient, Arlong vacilla longuement devant l'ailé et son sourire satisfait. Pendant une seconde, Cléo crut réellement qu'il tiendrait debout face à lui, par sa seule volonté démentielle. Mais il finit par s'écrouler tel un château de cartes et se retrouva le nez dans les nuages sous le rire cristallin de Cardina, dans une position grotesque.
- Renversant, n'est-ce pas ? ricana Casoar en se penchant vers lui, sa chaussure noire polie enfoncée dans le creux de son dos.
Vociférant toutes les insultes de son répertoire très personnalisé, Arlong ne pouvait plus que voir du coin de son œil. Casoar était hors de vue, mais il pouvait deviner Shirley qui criait quelque chose, de plus en plus nerveuse. Il distinguait aussi Cléo qui s'avançait, malgré son air complètement perdu. Quelle sotte. Elle n'avait pas l'ombre d'un plan, et ça se voyait. Vraiment. Ne rien faire ou faire n'importe quoi. C'était tout elle à présent.
Arlong n'avait pas aimé la voir si soumise, quand elle avait tant lutté face à lui. Même quand elle essayait d'agir maintenant, alors que Cardina enroulait un troisième fil rouge luisant autour d'elle pour la restreindre, elle paraissait plus vulnérable que jamais. Et il ne faisait qu'enrager davantage.
- Tu es plus forte que ça !
Mais bon sang, qu'est-ce qu'il déblatérait encore ?! Ce n'était pas le moment, pas quand la pression pourtant ridicule dans son dos s'accentuait. Casoar devait s'être penché tout bas vers lui.
- Forte ? Elle ? Et toi, tu n'es pas en sucre ? Intéressant, très intéressant ! Ça me donne une idée !
Sur ces bonnes paroles, il s'assit directement sur l'homme-requin et croisa négligemment les jambes en imitant un soupir d'aise.
- Ôte-toi de moi, enfoiré ! rugit Arlong en essayant de faire réagir son corps en vain.
L'ailé l'ignora et tapota l'espace libre à côté de lui, entre ses omoplates.
- Précieux enfant gâché, viens près de moi.
Cardina gloussa de plus belle alors qu'elle libérait Cléo de son emprise. La bleutée ne put se résoudre à marcher, les yeux fixés sur la figure courroucée de l'homme-poisson réduit à l'état de banc. Il ne lui pardonnerait pas cette humiliation, même si elle le faisait contre son gré.
La mâchoire serrée et la larme au bord de l'œil, Cléo fit « non » de la tête.
- Non ? Tu es sûre ? J'ai vraiment envie de bavarder avec toi, après tout ce temps. Sinon tu peux toujours choisir : la petite brune ou la sirène ?
- Ne touche pas à ma sœur, espèce de connard ! hurla Arlong.
- Mademoiselle ! intervint Shirley. Vous n'êtes pas obligée ! Je peux supporter n'importe quoi !
Elle lança un regard de défi à Casoar, probablement consciente qu'elle venait justement de se désigner elle-même comme étant la cible. Le sourire de Casoar s'agrandit dangereusement et Cléo frissonna.
- Non, murmura-t-elle d'une voix éteinte. Non madame Shirley, vous ne pouvez pas.
Elle s'avança alors, tandis que Casoar tapotait de nouveau les omoplates d'Arlong. Elle lança à l'homme-requin un regard écrasant d'excuses et n'obtint que du dégoût en retour. Puis elle s'accroupit lentement, en essayant de peser le moins possible. Peut-être pouvait-elle mettre tout son poids dans ses jambes ?
La main de Casoar se nicha sur son épaule et appuya. Cléo perdit son équilibre instable et bascula en arrière, ses maigres espérances réduites à néant.
- Bien bien ! On n'est pas bien ici ?
Comme elle ne répondait pas, il répéta sa question en appuyant sur chaque mot et en fixant Shirley avec insistance.
- Si... souffla Cléo, mortifiée. On est bien ici...
- Parfait parfait ! Tu sais, nous pourrions tout simplement attendre ici que le weaver's path arrive. Il semble avoir beaucoup de retard aujourd'hui.
Cléo se doutait bien que ce retard n'avait rien de normal, surtout quand elle surprit Falco lever ses gros yeux au ciel. Le flux des weaver's paths étant contrôlé par les ailés eux-mêmes, si la vitesse était réduite, parfois à néant, c'était volontaire. Cléo et les autres seraient bloqués ici tant que ce qu'avait décidé Casoar ne se serait pas accompli.
- Mais moi, j'ai vraiment envie de m'amuser, pas toi ? Pas toi ?
- Je... je crains qu'Orcheïde ne s'impatiente trop.
S'il y avait quelque chose qui pouvait distraire Casoar en ce monde, c'était bien Orcheïde. Parfois, la simple évocation de son nom le faisait ricaner, le mettait en colère, ou lui faisait oublier tout le reste. Au grand dam de Cardina, Casoar était obsédé par Orcheïde.
Mais aujourd'hui, pas suffisamment.
- Nous pouvons nous faire désirer, rétorqua-t-il. Dis, tu vois cette femme là-bas ?
De son gros doigt griffu, il désigna dans le groupe de prisonniers de Falco une jeune future mère au ventre bien prononcé. Puis il se tourna vers Cléo et lui sourit, d'un sourire qui glaça son être tout entier.
Non.
Il se pencha vers elle. Cléo pouvait sentir sa respiration si froide dans son oreille.
- Pousse-la dans le vide.
Ce murmure à peine audible explosa en elle avec une force telle qu'elle se leva d'un bond, plus hâtive que jamais de s'éloigner de lui. Elle recula de plusieurs pas en secouant violemment la tête.
- Allons allons ! Nous savons très bien toi comme moi comment ça va finir. Pourquoi refuser l'inévitable ?
Il saisit une pleine poignée de cheveux d'Arlong et lui souleva la tête hors du sol.
- Et toi, regarde bien. Ça m'ennuierait beaucoup que tu rates ça.
- Enflure ! hurla Arlong. Je vais te... !
Casoar claqua des doigts. Le masque blanc qui s'était fait oublier amorça un geste dans un bruissement de tissu funeste et Shirley porta sa main à sa gorge.
- Mademoiselle, siffla la voix rauque de la sirène qui s'étranglait déjà. Quoi qu'il vous ait demandé, ne...
Seul un râle étouffé ponctua sa phrase.
- Tic-tac-tic-tac, précieux enfant gâché.
- Shirley ! s'égosilla l'homme-requin dont le corps massif immobile semblait bouillir. Bordel ! Laisse-la tranquille ! Ordure ! Shirley ! Shirley !
Toujours fermement ligotés par Cardina, Kuroobi et Hachi se débattaient de toutes leurs forces en criant. Chu, complètement paniqué, tirait désespérément sur le collier qui compressait le cou de la sirène, seconde après seconde, en vain. Medley avait attiré Dana au creux de ses bras, terrorisée qu'il lui arrive la même chose. Katsu, aussi impuissant que les autres, s'était placé devant elles et ne pouvait que regarder, tétanisé.
Le teint de Shirley commençait à virer au rouge, le cercle de métal à moitié enfoncé dans sa chair tendre, quand Arlong hurla à nouveau.
- Fais quelque chose !
Fureur. Panique. Peur. Supplique. Tout se mélangeait dans sa voix et ses yeux exorbités rivés sur Cléo. Riant derrière son immense sourire découvrant toutes ses dents jointes, Casoar tira ses cheveux noirs par saccades.
- Regardez cette chose qui n'est pas en sucre ! clama-t-il comme s'il exhibait un monstre de foire devant une foule.
Le rire cristallin de Cardina l'accompagna.
- Regardez cette femme forte ! renchérit-elle en montrant Cléo du doigt.
Quelle femme forte ? Cléo n'en voyait aucune. Elle ne voyait que le déroulement d'un cauchemar dont elle seule pouvait déterminer l'issue. Une issue qu'elle refusait d'accepter, à laquelle elle refusait de prendre part.
Elle ne voulait pas que Shirley meure.
Elle ne voulait pas pousser cette femme dans le vide.
Elle voulait juste se réveiller.
Elle voulait qu'un miracle se produise.
Mais non. Il n'y avait qu'elle et sa décision. Leurs bon vouloir. La folie et ses limites instables. Les temps des choix, de ce genre de choix, était revenu. Ainsi que le temps des responsabilités. Ce genre de responsabilités.
Le décor vacilla autour de Cléo et les nuages tanguèrent sous ses pieds. Elle avançait plus vite que ce dont elle se serait cru capable. Mille paires d'yeux, énormes et inquisiteurs, la suivirent dans son sillage, les innombrables lueurs dedans parlant pour eux. Nous sommes tous témoins. Vas-tu vraiment le faire ? Une vie entre tes mains, deux morts au bout de tes doigts. Tu dois choisir. Mais fais-tu le bon choix ?
Il n'existait pas de bon choix ici.
Il n'existait personne de fort ici.
Elle n'aurait pas dû s'arrêter devant cette femme. Elle n'aurait pas dû poser les yeux sur son ventre ou son visage. Elle n'aurait pas dû tendre l'oreille. Elle n'aurait pas dû dire qu'elle était tellement, tellement désolée.
Car, un mouvement fatidique plus tard, elle vit cette incompréhension engloutie dans cette terreur sans nom. Elle vit ces bras se tendre vers elle, suppliant encore alors qu'elle disparaissait. Elle entendit l'horreur de ce cri s'étendre et s'étendre, jusqu'à s'éteindre si bas et pourtant si loin du bas.
Un choix odieux avait été fait.
Dans le silence qui venait de s'abattre, Casoar applaudit lentement des deux mains alors que le visage atterré d'Arlong rencontrait encore une fois le sol.
- Tu vois, ce n'était pas bien compliqué.
Il claqua de nouveau des doigts et Shirley inspira goulûment l'air tandis que Chu refermait ses bras autour d'elle.
- Tiens, on dirait que le weather's path se dégage enfin ! Quel timing ! Bien bien bien ! Nous allons pouvoir...
À cet instant, un rugissement perçant retentit et un homme jaillit du groupe des prisonniers pour se jeter sur Cléo. Incapable d'opposer de résistance, encore moins de le vouloir, Cléo ne se défendit pas, n'essaya pas de se protéger du coup de poing qu'elle reçut au visage. Elle sentit la douleur sans trop le réaliser, l'accueillant comme une amie. Elle le méritait. Et bien pire encore.
Ce ne fut que lorsqu'il la souleva à moitié et qu'il s'apprêta à la balancer elle aussi dans le vide que Casoar claqua une troisième fois des doigts. Il y eut un craquement sinistre et un jet écarlate, et le corps sans tête de l'homme glissa lentement sur le côté et disparut, pour rejoindre la femme qui lui était si chère.
- D'autres amateurs ? demanda ironiquement l'ailé squelettique. Non ? Alors nous pouvons y aller !
La main griffue tomba brusquement sur l'épaule de Cléo qui sursauta. Il s'était dirigé vers elle sans qu'elle ne l'entende approcher. Emprisonnée dans un état second où se débattait le choc de ce qu'elle avait fait et la cruelle réalité qui ne lui accordait aucun temps pour y faire face, Cléo se laissa entraîner vers son groupe. Lorsqu'ils passèrent devant Falco et ses yeux globuleux, elle fut frappée de plein fouet par ce qu'elle venait de faire. Il n'avait fallut que ce bref échange.
- Tu n'aurais jamais fait tuer la sirène, n'est-ce pas ?
Le sourire narquois de Casoar parla pour lui.
- Bien sûr que non, répondit-il d'une voix forte sans s'arrêter. Les Dragons Célestes payent toujours plus cher pour un spécimen en bon état et vivant.
Il tapota l'épaule de Cléo avec emphase. Ce contact aurait pu la briser comme du verre.
- N'est-ce pas ?
Puis il la poussa vers ses compagnons avant de s'éloigner pour contempler l'approche du weaver's path. Tête baissée, Cléo sentit à peine les bras qui l'entouraient, les mots qui tentaient de l'atteindre, de la réconforter. Elle avait commis un meurtre. Directement. Devant eux tous. Comment pouvait-elle les regarder en face ?
- Cervelle de moineau...
Elle étouffait. Elle ferma les paupières à s'en faire mal, serra les dents tant et tant qu'elles crissèrent, contracta autant de muscles que possible aussi fortement qu'elle put. Mais ce ne fut pas suffisant et elle se mit à hoqueter, à trembler sous leurs mains, à ployer sous leurs gentillesse, à haleter avec une douleur mordante.
De nouveau soutenu par Hachi et Kuroobi, Arlong la regardait s'effondrer, morceau après morceau, consumé dans sa fureur.
- Tu ne t'en tireras pas comme ça !
Cléo crut réellement que c'était à elle qu'il destinait cette hargne. Seulement ce fut Casoar qui répondit.
- Oh ? J'ai hâte de voir ça.
Un battement d'aile indiqua qu'il venait de décoller.
- Surveille-les pour moi, Cardina, veux-tu ? Je reviens.
Et sans attendre de réponse, il fila à tire-d'aile vers l'îlot des Mockingbird.
ooOoo
Orcheïde avait été avertie de la réussite de l'expédition menée par Casoar et Cardina. Elle n'en éprouva ni joie ni soulagement, ni rien du tout. En fait, la première chose qui lui traversa la tête fut simplement :
Ah. Alors ils sont capables de réussir quelque chose alors. Quelle surprise.
Que ce soit avant ou après la mort du père de Cléo, Casoar avait toujours fait des avances à Orcheïde, qui l'avait toujours éconduit. De nombreuses fois, pour ne pas dire quotidiennement, il avait essayé d'user de la force, de la provocation, en vain. Orcheïde n'avait peut-être plus aucune idée de ce qu'elle désirait en ce monde, sans doute n'en avait-elle jamais eu aucune idée, mais elle avait toujours conscience de ce dont elle ne voulait pas. Et au sommet de cette liste se trouvait « se soumettre à Casoar ». Car elle lui avait permis, une seule et unique fois, de l'avoir.
Elle avait un peu plus de quinze ans. Ce fut la toute première fois de sa vie que quelqu'un la faisait saigner. Il s'était moqué d'elle avec un sourire satisfait.
Tiens ? On dirait que j'ai réussi à te blesser, finalement. Tu n'es pas si invincible que ça, mademoiselle Je-peux-tout-faire.
Orcheïde avait rajusté son kimono avec élégance et s'était dirigé tranquillement vers la sortie.
Ta langue soi-disant incisive n'a aucun effet sur moi, Casoar. Je pourrais en dire autant de ce que tu appelles « virilité ».
Mais elle n'avait jamais été autant rebutée par un sourire qu'en cet instant.
Ceux qui veulent mentir cachent leurs ailes.
Orcheïde avait décidé en son fort intérieur de ne plus jamais le laisser l'approcher. En dépit de ce qu'elle avait dit, il y avait bien eu une douleur. Pour la première fois. Et, si ce n'était pas suffisant, il revenait toujours à elle et, même si elle le refusait, il avait ce sourire irritant, cette lueur dans ses yeux qui criait « Je sais ce que je t'ai fait ».
C'était bien suffisant pour placer définitivement Casoar sur sa liste noire, bien en tête.
Et juste derrière se trouvait une gamme de points concernant Cléo, qu'elle n'avait jamais pu apprécier comme son enfant. Comment appréciait-on un enfant de toutes façons ? On ne lui avait pas enseigné et elle n'en voyait pas l'utilité. Elle ne voyait pas en quoi c'était gratifiant. Pour elle, c'était juste une perte de temps.
Ça l'avait toujours été.
Orcheïde se souviendrait toute sa vie du jour où elle avait mis l'Enfant au monde. La douleur avait été indescriptible, insoutenable. Jamais, au grand jamais, elle n'aurait pensé subir cela un jour. Ce n'était pas sensé arriver. C'était supposé être son heure, son triomphe. Elle apportait enfin la délivrance de son peuple, enfin ! Elle était l'élue, elle avait été choisie pour devenir la clef de la malédiction qui les emprisonnait !
Elle était spéciale, en plus d'être forte, intelligente, agile, réactive, élégante. On l'avait formée, comme tous les autres, à se rapprocher le plus possible de la perfection. Elle faisait partie de l'élite.
Elle ne connaissait pas l'humiliation, on l'avait également entraînée à se fermer à ce genre de contraintes insignifiantes. Elle savait passer outre la souffrance. De par son niveau, elle était depuis longtemps imbattable, maniait les techniques et les armes avec une efficacité optimale, sans mouvement inutile, sans perler d'une seule goutte de sueur. Et, pour en faire un être parfait, insensible, on l'avait soumise à de multiples séances de ce que les ignorants appelaient torture.
Et, à l'instar de beaucoup d'autres, elle n'avait jamais crié, jamais rien laissé transparaître. Ce n'était rien, absolument rien.
Intouchable. Insensible. Invincible.
Mais ce jour-là, ce jour maudit, elle avait hurlé de tout son soûl, exposée à la vue de tous, une mare de sang jaillissant d'entre ses jambes. Auprès d'elle se tenait celui qui était responsable de son état, une expression d'extrême inquiétude sur son visage. Il lui tenait la main et, malgré tout son ressentiment, son dégoût de la dépendance, elle ne pouvait rien faire d'autre que de la serrer.
Le clan s'était attroupé dans la résidence principale, et au dehors on s'était rassemblé pour assister à la naissance providentielle, même les masques blancs dont les fentes noires et vides ne donnait sur aucune émotion. Hormis eux, elle savait qu'ils devaient jubiler, non seulement par impatience, mais également par plaisir sadique devant son état. Elle, l'élue d'habitude si fière et droite, qui se cambrait, secouée de spasmes, le corps dégoulinant de sueur, les traits déformés. Douleur et humiliation. Et rage.
Elle haïssait cet enfant. Cet espoir qu'ils attendaient depuis si longtemps, elle voulait le faire disparaître. Elle avait maudit l'homme auprès d'elle, maudit ce miracle de la vie qui avait prit forme dans son ventre à elle. Elle avait maudit cette bénédiction, maudit la malédiction qui les touchaient tous et qui la condamnait à être la seule à souffrir.
Ce jour-là, Orcheïde n'avait rien pu contrôler. Quand l'homme parlait, voulait la rassurer, elle rugissait un flots d'injures qu'elle-même ne comprenait pas. Elle avait même insulté le chef de son clan, qui s'était approché d'elle pour contempler le spectacle avec une indifférence totale, et n'avait rien trouvé d'autre à dire qu'à lui reprocher sa lenteur.
Dois-je aller le chercher moi-même ?
L'odeur de sueur et de sang lui était devenu insupportable, des larmes et de la morve coulaient jusque sur ses lèvres entre-ouvertes. Elle priait pour que ce calvaire finisse enfin. Non vraiment Orcheïde n'avait rien pu contrôler. Elle avait réellement cru qu'elle allait mourir, ou que plus jamais elle ne pourrait s'en relever.
Sors vite, espèce d'immondice !
Elle avait vu des choses qu'elle n'avait jamais vu avant. Le vertige, les chandelles devant ses yeux. Elle avait entendu des sons qu'elle n'avait jamais entendu avant. Son propre hurlement, encore et encore.
Et, tout d'un coup, un autre son inédit. Un autre hurlement qui s'était joint au sien.
L'homme avait lâché sa main et s'était précipité pour prendre la chose vagissante dans ses bras avant que les autres ne se ruent dessus. Il était immédiatement revenu à ses côtés, alors que, tremblante, immobile, haletante, Orcheïde refusait de regarder ce qui était enfin sorti d'elle.
C'était fini. Elle l'avait fait !
Elle était magnifique. C'était ce qu'il avait dit. Elle était si mignonne. C'était ce qu'il avait dit. Il l'avait appelé Cléo avec un sourire radieux et des larmes dans les yeux. C'était le nom qu'il avait choisi pour elle.
Orcheïde avait alors ouvert les yeux et tendu une main vers le fruit de ses entrailles. Vers la cause de ses malheurs. Et le monde s'était écroulé autour d'elle.
Des cheveux bleus. Un tout petit corps blanc souillé d'hémoglobine. Des doigts recroquevillés. Un nez minuscule. Des cris perçants. Et...
Une aile. Une unique aile.
Un enfant incomplet.
Tout ça pour ça.
Orcheïde s'était alors couvert le visage de ses mains et avait laissé échapper toute sa rage. La rage d'avoir fourni autant d'efforts, d'être passée par tant de souffrances, pour engendrer simplement un précieux enfant gâché.
Alors, oui. Comment pouvait-elle seulement apprécier cet échec après tout ça ?
Orcheïde dut interrompre ses divagations à cet instant car elle venait de voir Casoar décoller, abandonnant ses captifs et Cardina derrière lui. Et il se dirigeait dans sa direction. Elle soupira et leva le menton bien haut, son visage magnifique parée de froideur.
Comme elle l'avait prédit, Casoar se posa juste devant elle, dans un battement d'aile fluide et tape à l'œil.
- T'ai-je manqué ? susurra-t-il.
Elle ne prit même pas la peine de lui répondre.
- Je t'ai ramené ta précieuse enfant, commenta-t-il avec cette lueur amusée dans le regard qui criait toujours « je sais ce que ça te fait ». Avec quelques créatures en plus, comme tu as certainement pu le voir.
- Même si tu es celui pour lequel la chance a souri, tu restes celui qui est revenu en dernier. Les autres expéditions n'ont pas gaspillé leur temps et ont quitté le monde inférieur dès qu'elles l'ont pu. Elles ont également rapporté « des créatures ». Tu aurais pu très bien te contenter de l'Enfant, on va manquer de cages.
L'ailé haussa les épaules.
- Nous n'aurons qu'à réaliser une série d'exécutions publiques pour aérer ce petit monde. Mais gardons au moins ceux que j'ai ramené pour la fin. Elle semble tenir à eux, elle sera plus facile à contrôler si on s'en sert convenablement.
Il s'approcha un peu plus d'elle.
- Ne t'inquiète pas, je ne l'ai pas trop amochée.
- Casoar, t'ai-je déjà fait part du moindre grief lorsque tu t'amusais avec elle ? Ai-je déjà démontré le moindre signe d'inconfort ou de colère lorsque tu me faisais savoir que tu la torturais ? Tu pensais sans doute m'atteindre d'une autre manière, ou peut-être t'étais-tu trouvé un substitut de moi-même juste parce qu'elle porte mes traits ? Regarde mes ailes, Casoar, comme tu les as toujours regardées. Je sais que tu vas recommencer, peut-être feras-tu même pire maintenant qu'elle a grandi. Pour autant, est-ce que tu crois que ça me touche, que je ne fais que simuler l'indifférence ?
Casoar scruta les ailes argentées d'Orcheïde avant de laisser un sourire en coin s'étirer sur ses lèvres blanches.
- Inutile de me montrer tes ailes. Je sais déjà que ceux qui t'ont fait saigner n'ont aucune chance d'attirer ton attention.
Il tendit la main vers elle.
- C'est pour cela que je te l'ai ramenée, pour me montrer gentil. C'est bien ainsi qu'il a pu t'avoir, non ? À force de gentillesse digne d'un chiot bien dressé.
Les longs doigts blafards touchèrent la protection qu'Orcheïde avait mise en place. Si le bouclier de Cardina était rouge et crépitait furieusement, la copie d'Orcheïde était d'un argent lisse. Comme sa détentrice, le bouclier était froid et impénétrable.
- Garde donc cette gentillesse factice pour Cardina, puisque tu n'es plus capable de faire quoi que ce soit sans elle.
- Sommes-nous en train d'expérimenter de la jalousie ?
- Es-tu si désespéré que tu en viens à te faire de faux espoirs ?
Leurs plumes parlaient pour eux. Elle n'avait fait que pointer un fait. Il l'avait accueilli avec colère.
- Bien, je te reverrais plus tard, donc. Tempérance t'amènera ta bâtarde sous peu.
Il traça une longue ligne de haut en bas sur toute la longueur de la protection avant de disparaître d'un battement d'aile.
