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Hey ! Oui, encore un chapitre. Merci encore à ceux qui viennent lire et les bonnes fées qui laissent une review, je vous adore !
Bonne lecture !
Guest : Ah, je suis encore désolée de peut-être te décevoir. Je n'ai jamais été une fan de SasuSaku, il suffit de voir mes lectures pour comprendre quel est mon couple favori mais... en écrivant cette histoire, je me suis très vite aperçue que je ne pouvais être certaine du couple final et que ce sont les chapitres successifs qui me permettront de l'atteindre. En tout casa merci beaucoup pour ta review, j'apprécie toujours !
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27. PÉNITENCE
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La lumière vacillante magnifiait sa dernière œuvre. Il n'avait jamais eu meilleure idée que de se perdre dans cette ruelle et d'explorer l'ancien entrepôt qui s'y trouvait. Son désir coupable, inconnu jusqu'alors, pu enfin être comblé. Pavane lugubre et hymne triomphante, la mort était vaincue. Le liquide carmin ruisselait en cascatelle des tracés de sa chair tendre. La vie de la victime lui échappait avec une morbide sérénité, aussi légère que le dernier souffle qui avait passé ses lèvres pastel. Ses yeux verts, si peu communs ici, avaient brillés d'un dernier éclat vital. Il l'avait choisie pour capturer cet instant si rare, si intime qu'était la libération de l'âme.
Arrachée de sa propriétaire, il s'était entendu criée à ses côtés tandis qu'il affublait sa victime de ses traits. Il n'était qu'un novice. La mort ne lui avait pas dévoilé tous ses secrets et l'avait trompé. Elle en sortait victorieuse, lui affaibli. Il ne savait pas qu'il devait abandonner un bout de son âme pour réaliser son funeste désir.
Il doutait à présent. Qu'avait-il fait ? Les couleurs ne teignaient plus le corps, s'échappant le long du fleuve vermeil qui tâchait ses doigts et séchait dans un grenat blafard rouillant.
Le flash de son propre appareil l'éblouit autant qu'un rayon de soleil matinal. Il ne se réveillait pourtant pas d'un rêve. La photo sur son téléphone avait bien capturé le corps sans vie. La suite se succéda sans qu'il ne puisse avoir davantage de maîtrise. La femme était menue, mais elle pesait dans ses bras. Il réussit à la porter, avançant à pas rapides, jusqu'à sa voiture garée à l'ombre dans l'entrée de cette rue désespérément déserte.
Il la cala bien à l'arrière dans son large coffre, ferma la porte en silence et se mit au volant. Il fit vrombir le moteur et démarra avec douceur.
Quand il sortit de sa transe, il était chez lui, les mains dans son large lavabo de verre. L'eau coulait, emportant les dernières volutes du rouge qui avait rouillé sur ses doigts, sous ses ongles. Il ferma le robinet et se tint fermement à la verrine. Sa respiration s'était emballée. Il devait se calmer. Pourquoi la naissance d'une œuvre si sublime devait-elle toujours venir dans la douleur ? Était-il damné pour avoir côtoyer de plus près la mort ?
Il releva la tête, ses halètements cessants, ses billes vertes se fixant. Il avait une mine horrible, ses cernes avaient rarement atteint un noir si profond. Il n'avait pas dormi la nuit avant d'explorer la ruelle en compagnie de ses outils et la soirée tombait sur la vieille ville. Il était pourtant temps de retrouver un vieil ami. Il devait le voir au plus vite, il ne pourrait pas dormir, pas tant que ses doigts semblaient se mouiller de carmin chaque fois qu'il les passait dans ses cheveux.
Le corps était toujours dans le coffre de sa voiture, séchant sagement. Il avait besoin de marcher. Il n'en aurait que pour une demi-heure.
Il s'était vite retrouvé dans la foule tantôt éparse, tantôt compacte le long des hautes bâtisses et des larges boutiques du centre-ville. Les bruits des citadins et de la circulation l'embrouillaient, les visages et leurs regards l'agressaient. Il rabattit vite sa capuche sur sa tête et pressa le pas. Éviter les passants, se faufiler entre eux pour éviter les blocages lui fut plus aisé. Il devait toutefois être agglutiné au milieu de marée humaine quand les feux prenaient cette couleur vive qu'il voulait éviter à tout prix à présent. Il ne le supporta plus et fit un pas hésitant au départ, rapidement suivi d'une marche affirmée, bravant les règles d'une société obéissante.
Chaque ligne blanche était gravie avec lenteur, il avait besoin de réfléchir à ce qu'il dirait à son vieil ami. Le bruit de crissement de pneus ne l'atteignit qu'au dernier moment, quand la mort le tentait d'une nouvelle parade. Il s'arrêta et tourna la tête vers les phares éblouissants. Cette berline, il l'avait déjà vue, mais impossible de dire où, ni d'en identifier la conductrice dont seule la silhouette féminine noire était visible. Entre les klaxons, il arrivait à entendre des cris. Elle fulminait. Ses yeux s'ajustèrent à la violente luminosité et c'est là qu'il la reconnut. La ballerine de l'avion, l'impromptue visiteuse de l'orphelinat.
Il n'échangea qu'un bref regard, fixant aussi le passager, blond comme l'orée du jour. Il concentra brusquement son attention sur la route et reprit sa marche, ignorant à nouveau les coups de klaxons, conservant sa vitesse de croisière.
Le trottoir atteint, il n'eut plus qu'à franchir une centaine de mètres pour arriver à destination. Les grandes vitrines laissaient encore passer la lumière chaude de la première salle. C'était encore ouvert. Il passa la lourde porte et fut immédiatement accueilli par son vieil ami. Petit et rond, chauve et moustachu avec graphisme, chaussé sobrement et vêtue avec d'exubérantes couleurs, il lui avait toujours trouvé une singulière théâtralité. L'homme que tout le monde appelait Salva s'approchait, les bras ouverts.
— Gaara ! Ça faisait si longtemps ! Que me vaut le plaisir de ta visite ?
Sans un mot car il n'en avait trouvé aucun, interrompu par la chauffarde rose, il s'avança jusqu'au moustachu, portable à la main, et lui montra le cliché de son œuvre macabre.
— Voilà, il le fit défilé pour un deuxième, plus net, plus saisissant.
— Oh ! s'exclama Salva, dévorant des yeux la photographie. Nous allons explorer la mort pour la prochaine expo ! C'est vendu, je te réserve la galerie pour les semaines de ton choix.
— Merci.
— Tu peux être plus expansif. Je n'ai vu ton tableau qu'à travers ce petit écran, mais je peux déjà te dire qu'il fera partie de tes œuvres phares. Ta mise en scène est déjà superbe. Posé là au milieu de… cet espace sombre et délaissé.
— C'est un vieil entrepôt, précisa-t-il.
— Il faudra que tu m'y emmènes, je vais m'en inspirer pour la présentation de ta série. Parce que tu as peint d'autres tableaux, n'est-ce-pas ?
Sa question arborait plus la fermeté d'un ordre.
— Je ne dors pas très bien ces derniers temps.
— J'ai pu voir ça… et bien c'est parfait ! Il en faudrait une dizaine, tous aussi saisissant que celui-là. La mort devra murmurer aux oreilles des visiteurs. Oh, je peux déjà imaginer le thème : exploration du Yomi(1), avec ton tableau qui dépeint une si belle mourante, Izanami(2) comme figure de proue.
— Ce n'est pas Izanami, et on ne descendra pas au Yomi.
— Ah, Salva perdit un peu de son enthousiasme, restant curieux. Et qui est-ce ? Où nous emmène-t-elle ?
— Durant une échappée nocturne.
Il avait un nom pour son tableau.
— Et il s'appelle : Sur le sentier du sommeil.
Salva, bien qu'égaré, témoignait à nouveau d'un enthousiasme éclatant.
Depuis, Gaara ne voyait ni les heures, ni les jours défiler. Il avait emmené Salva dans l'entrepôt, lui avait montré le tableau de cette femme quittée par la vie, puis il s'était enfermé dans son loft, ne le quittant que deux fois. Il avait peint, uniquement peint durant une période indéterminée.
La faim, le sommeil, les besoins primaires ne venaient l'interrompre que de rares heures par jour. Ses yeux restaient tant ouverts, tant fixés sur ses toiles qu'il se demandait comment il arrivait encore à les fermer, comment il parvenait à atteindre les limbes du sommeil. Il n'y restait jamais longtemps, les mêmes scènes se répétant inlassablement après trois petites heures de repos.
Il continuait son cinquième tableau. Il avait rarement été si inspiré et si productif. Il était en train de s'appliquer sur des mèches de cheveux qu'ils voulaient brillant comme l'éclat de l'or pourtant éclairé par une faible lueur. Ils appartenaient à un petit être recroquevillé, caché derrière un voile qui tombait de la nuit. Gaara le nommerait Carapace blonde.
Un bruit aigu résonna dans son loft et faillit lui faire saboter sa toile. Il avait oublié à quel point sa sonnerie pouvait être stridente. Il l'ignora toutefois, reprenant en main son pinceau qu'il avait lâché. On sonna à nouveau, plus longuement cette fois. Il ne pourrait pas continuer ainsi. Il abandonna son œuvre, alla s'essuyer les mains puis rejoignit sa porte.
Sans regarder dans le judas, il l'ouvrit brusquement, prêt à renvoyer par son simple regard l'importun. Mais son regard qu'il savait mort s'écarquilla en découvrant l'identité du gêneur. Il avait de longs cheveux nocturnes attachés dans une haute queue de cheval et des yeux laiteux qui criaient l'inquiétude.
— Hinata ?
Il resta muet un instant, rassemblant la contenance qu'il avait perdu en la découvrant sur le pas de sa porte.
— Désolée de ne pas t'avoir prévenu avant, mais je m'inquiétais trop.
Gaara se décala et l'invita à entrer, ne lâchant pas des yeux l'impromptue qui, malgré sa gêne apparente, avait osé venir frapper à sa porte. Elle le suivit jusqu'à son salon et ne s'assit dans le canapé qu'après lui.
Elle n'osait pas le regarder et bien que sa taille s'arrondissait, elle semblait prête à bondir et partir s'il le lui demandait. Elle n'avait retiré que ses bottes et dégrafé que quelques boutons de son manteau. Elle n'avait pas à se sentir intruse, Gaara ne comprenait pas son embarras, ses gesticulations. Mais surtout, alors qu'il était un homme de silence, il ne supportait plus ses lèvres pincées qui faisaient barrière à sa voix.
— Je vais nous faire quelque chose de chaud.
Il se leva mais Hinata l'interrompit, sa main l'atteignant presque.
— Non, ne t'inquiète pas Gaara.
— Je n'ai pas eu besoin de mettre le nez dehors pour sentir que le temps se rafraichissait.
Il alla dans sa cuisine sans regarder en arrière. Il n'était pas le plus hospitalier des hôtes, mais il lui offrirait un chocolat chaud au moins. Enfin, s'il lui en restait. Il recherchait son cacao en poudre, ouvrant placard après placard, mais il n'en trouva point. Il découvrit toutefois qu'ils étaient bien vides. Depuis combien de jours n'était-il pas sorti ?
Juste avant qu'il n'aille avertir Hinata de son absence de chocolat, il en trouva une tablette. Ce n'était pas plus mal, ce serait plus savoureux. Ça prendrait plus de temps aussi.
Lorsqu'il revint dans le salon, deux tasses en main, le manteau d'Hinata reposait à côté d'elle et ses mains restaient sagement posées sur ses genoux. Elle leva la tête vers lui et il la trouva bien plus apaisée, malgré des résidus d'une inquiétude bien marquée.
— Merci.
Lui ayant tendu sa tasse, il s'installa sur le fauteuil qui lui faisait face et attendit, la fixant. Son malaise revint au galop. Elle n'arrivait pas à le regarder. Dès qu'elle levait les yeux vers lui, ses billes blanches violines déviaient sur l'un des côtés. Il continuait à l'observer jusqu'à ce qu'il se rappelle un conseil de sa mère. Il mettait les personnes mal à l'aise en les fixant sans interruption. Ce devait être ça.
— Comment vas-tu, Gaara ?
Il n'avait plus besoin d'arrêter apparemment. Hinata le dévisageait presque. Il voyait ses yeux parcourir les traits de son visage. Mais à sa question, il avait difficilement une simple réponse.
— Bien.
C'était le plus simple. À ses sourcils froncés, elle ne s'en satisferait pas cependant.
— Depuis combien de temps n'as-tu pas dormi plus de six heures d'affilés ?
Il ne dormait jamais aussi longtemps d'une traite, son maximum se trouvant apparemment autour de quatre heures. Mais il comprenait ce qu'elle voulait dire.
— Je dors.
— Combien d'heures ? Tes cernes sont si noirs qu'on dirait que tu as maquillé tout le contour de tes yeux au khôl.
Elle devait certainement avoir raison, il ne s'était pas regardé dans un miroir depuis…
— Quel jour sommes-nous ?
— Oh, Gaara…
Hinata posa sa tasse et il se demanda si elle avait mal quelque part pour faire une telle tête.
— Nous sommes le 3 novembre. C'est la journée de la culture, j'étais surprise de te voir chez toi.
Ça faisait donc une semaine qu'il n'était pas sorti de chez lui. Pas étonnant qu'il n'y ait plus rien dans ses placards.
— J'aurais pensé que tu serais avec d'autres artistes, mais te voilà… épuisé. Tu n'arrives pas à dormir ?
Encore une question sur son sommeil. Elle savait très bien que des cauchemars le hantaient, des cauchemars qu'il savait souvenirs.
— Je suis désolée.
— Pourquoi tu t'excuses ?
Elle venait de l'interloquer.
— Tu n'avais certainement pas envie d'avoir de la compagnie, encore moins quelqu'un qui vient te rappeler à nouveau pourquoi tu… es aussi cerné. Mais je voulais te dire…
— Ne t'inquiète pas. Je ne t'aurais pas laissé entrer sinon, avoua-t-il simplement.
— Ah ? J'en suis heureuse.
Ses lèvres ne furent ni pincées ni retroussées, elle s'étirait enfin en ce petit sourire. Un peu de soulagement l'atteignait. Il aurait besoin de faire quelques retouches sur son portrait. Le silence l'aidait à s'y replonger.
— Je n'ai pas retouché à ton portrait depuis, il réfléchit un peu, deux semaines je crois. J'ai commencé une autre série. Mais ne t'inquiète pas, nous continuerons la nôtre.
— Je ne m'inquiète pas pour ça, Gaara. Ce projet peut bien attendre. Ta santé compte bien plus.
— J'ai rarement été aussi inspiré.
Elle entrouvrit les lèvres mais aucun son n'en sortit. Il l'avait égaré en chemin. Il se leva.
— Je me nourris de mes nuits blanches ou de mon sommeil dérangé. Suis-moi.
Il attendit qu'elle se lève puis la guida dans son atelier où il laissa découvrir quatre toiles à différent niveau d'avancement, toute plus proches de la fin que du début. Il la laissa s'approcher d'elles et marcher entre les chevalets qui les supportaient. Tout comme elle les observaient, il l'observait, restant non loin de l'entrée.
Ses yeux fascinants parcouraient la toile de l'enfant blond recroquevillée, celle de la porte entrouverte, des yeux verts exorbités et des ombres qui hurlaient. Elle ne disait rien et restait devant chacun d'entre eux avec une curiosité qui le flattait. Il pourrait à nouveau se glisser derrière elle sans qu'elle ne l'entende tant elle était absorbée. Il ne le ferait pas, il y avait plus qu'un seul cœur en elle.
Qu'en pensait-elle ? Que lui dirait-elle ? Il voyait déjà ses sourcils se froncer à nouveau. Elle s'inquiétait, toujours. Il ne lui montrerait pas le tableau qu'il avait terminé deux semaines auparavant. Elle se mordait une lèvre à présent, la tête tournée vers lui.
— C'est que tu vois, quand tu essayes de dormir ?
Il décroisa les bras et alla la rejoindre. Elle se trouvait devant les grands yeux verts parfaitement aliénés.
— Oui, ce sont des parties de mes souvenirs, plus ou moins stylisés.
— C'est intense, déjà très fort.
— Ils ne sont pas encore finis, précisa-t-il tout en sachant qu'elle l'avait compris.
— Ils réussiront à saisir l'attention des personnes.
Son ton était celui de l'affirmation. Il n'en était pas certain jusqu'alors, mais il la croyait.
— Tu peins jour et nuit, c'est ça ?
Il hocha juste de la tête, se rappelant qu'il n'arrêtait pas de bouger ses chevalets de place pour s'adapter à la lumière.
— Depuis combien de temps ?
— Une dizaine, une quinzaine de jours.
Son expression sidérée lui tirerait presque un sourire s'il ne savait pas à quel point cette femme était capable de s'inquiéter pour autrui. Il n'en avait pas besoin.
— Mais je vais voir cette femme aussi, dont tu m'as parlé.
Il ne le méritait pas.
— Tu veux dire la psy ? Est-ce que ça t'aide ?
— J'ai de bons somnifères grâce à elle.
Pour dire vrai, il ne parvenait pas trop à raconter ses cauchemars à cette parfaite inconnue malgré son professionnalisme. Ils n'avaient parlé que durant trois séances, mais il était certain qu'un plus grand nombre ne changerait rien à ses stratégies d'évitements.
— Donc, elle ne t'aide pas ?
— Oui et non. Elle me pose de bonnes questions.
Qui lui permettaient de se souvenir davantage. Le visage de la femme poignardée était de plus en plus net, tout comme le regard de son monstrueux assaillant qu'il avait pu peindre si précisément.
— J'aimerais qu'elle puisse en faire davantage.
— Elle en fait suffisamment. Si je ne dors pas, c'est parce que je le veux aussi.
Il lui montra d'un geste circulaire ses différentes toiles.
— J'ai besoin de peindre.
Pour une fois, elle le surprit avec un sourire contrit. Elle n'incarnait plus l'inquiétude d'une mère et le questionna sur ses futures œuvres, sa série, sa future exposition. C'était bien plus agréable ainsi. Parler de ses toiles et du galeriste lui permettait d'aborder ce passé brumeux et sanglant avec bien plus de distance. Il arriverait presque à se détacher de ce petit garçon terrifié et paniqué. Il n'oubliait toutefois pas qu'il en venait à utiliser cette lame meurtrière.
Il n'avait pas remarqué non plus qu'ils étaient à nouveau dans son salon. La soirée avait déjà commencé et Hinata continuait de lui parler ou de l'écouter sans montrer un signe de fatigue. Au contraire, elle s'agitait, particulièrement à l'instant où elle se mit à farfouiller dans son large sac.
— J'avais complètement oublier. Tien.
D'un sac isotherme, elle sortit un Tupperware d'une vingtaine de centimètres de long. Il était étonné qu'on puisse se promener avec pareil boite dans un sac à main. Il l'avait bien trouvé large.
— J'ai fait du curry, je t'en ai apporté du coup.
— Tu pensais que je ne mangeais pas assez ?
— Et bien…
Son silence accompagné d'un sourire mutin lui répondait qu'elle avait des doutes. Il ne s'en vexa pas, elle avait raison, il n'avait plus rien dans son réfrigérateur. Il accepta à deux mains ce plat bienvenu dans sa maison vide.
— J'espère que ça te plaira. N'hésite pas à me le dire sinon.
— Ok, tu as pourtant l'air confiante.
Ses joues se colorèrent comme l'eau se teint au contact d'une poudre rouge.
— Non, non, c'est juste la recette que ma famille préfère.
Il hocha des épaules et alla mettre la boite au frais. Quand il revint, la poudre ne s'était pas encore dissoute entièrement. La teinte était nouvelle, plus diffuse mais plus discrète, un doux rose. Il aimerait lui dire qu'elle rougissait beaucoup et explorait bien des nuances, que ça pourrait être intéressant pour sa série, mais il s'abstint. Il n'avait pas l'intention de la mettre mal à l'aise.
— Ton père est toujours là ? demanda-t-il plutôt, observant toujours son rosissement qui disparaissait.
— Oui, il restera jusqu'à mon déménagement. Il a d'ailleurs trouvé l'appartement qu'il me fallait. J'emménage dimanche prochain.
Elle lui décrit avec une excitation nouvelle son futur chez soi ainsi que le talent de son père. A l'entendre, il était le meilleur des agents immobiliers.
— Je viendrai vous aider.
Elle s'interrompit et ne reprit pas la parole. Elle refusait son aide ?
— D'accord. C'est très gentil, mais si tu es trop fatigué, ou trop débordé…
Il lui fit comprendre d'un simple regard qu'il saurait se gérer et à nouveau, elle sourit avec contrition avant de fixer ses mains. Il était soulagé d'une étrange façon. Mais la nervosité semblait la prendre une fois de plus. Combien d'émotions traversait-elle en l'espace d'une heure ?
— En fait, j'ai voulu te le dire plus tôt, mais on a été pris par tes toiles et, bref.
Elle le fixa avec détermination malgré ses doigts qu'elle triturait.
— J'ai commencé une enquête.
Il la laissait développer sans poser les questions qui commençaient à inonder son esprit déjà embrouillé.
— Je vais t'aider à retrouver ce qui a pu se passer pour que tu fasses de telles cauchemars.
Il n'était pas certain que ce soit une bonne idée. C'était à son tour d'être nerveux, il sentait déjà au plus profond de lui qu'il avait blessé au couteau, qu'il avait peut-être tué un homme alors qu'il n'avait pas six ans. Il ne voulait pas que cette vérité soit fixée dans le marbre, et encore moins que ce soit elle qui le découvre. Il pourrait s'éloigner, recommencer ailleurs, mais pas si elle était là, devant la véritable histoire. Elle était pourtant si déterminée. Aucune peur ne traversait ce rond visage qui se colorait pourtant si facilement.
— Je pensais aller dans différents orphelinats, mais après en avoir visité quelques-uns, j'ai compris que ce ne serait pas utile.
Elle lui apprit qu'elle épluchait des quotidiens dans l'espoir de trouver un article qui évoquerait une affaire similaire aux cauchemars qu'il lui avait décrit. Dans sa certitude d'être un de ces cas extrêmes de violence enfantine, il n'avait fait aucune avancée dans sa quête. Trouver sa sœur, même vérifier les suspicions d'Hinata quant à son amie, Temari, il avait un peu abandonné et n'avait pas continué ses recherches depuis l'incident chez elle. Mais elle, elle venait de commencer et l'avait déjà devancé. Il devait l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard.
— Tu n'as pas à faire ça, c'est mon problème.
— Non, ce n'est pas juste le tien, elle soupira. Tu ne peux pas faire ça tout seul, et encore moins quand tu n'as aucun moyen de prendre de la distance. Je peux t'y aider, je ne suis pas directement concernée comme tu peux l'être.
— Tu te trompes, tu connais Temari, ma potentielle sœur, et tu me connais, de trop près déjà.
C'était inconscient, mais il s'éloignait d'elle, s'étant levé pour aller ranger les tasses.
— Tu n'as peut-être pas tort.
Il avait raison. Il ouvrit le robinet pour laver rapidement les tasses.
— Mais aucun de vous deux ne peut faire ça seul, et je suis désolée de le dire, mais encore moins toi.
Elle s'était levée et avançait à petits pas vers lui avant de s'arrêter à deux trois mètres.
— Tu connais peu de personnes ici, toute ta famille est aux États-Unis.
La solitude ne lui avait jamais posé de problèmes et il ne se sentait pas seul.
— Tu ne sais pas ce qu'il s'est passé exactement, et tu as peur.
Qui ne serait pas effrayé de trouver la justification à ces accès de violences passés, de découvrir que tout à commencer dans le sang ?
— Mais je peux t'aider, et c'est ce que je veux faire.
Il posa les tasses savonneuses et la regarda en biais. Malgré tout le rejet dont il pouvait faire preuve, il s'avoua vaincu devant sa détermination si forte. Elle se tenait là dans sa cuisine, droite et résolue, une main sur son ventre qu'on oublierait. Elle le fit soupirer.
— Je suis peut-être…
— Un meurtrier ?
Son sourire l'inquiéta presque tant il émanait de compassion.
— Tu crois qu'un enfant de cinq ans aurait pu tuer un homme, qui était lui-même un meurtrier ?
Elle essayait certainement de lui présenter la face absurde de son hypothèse et conviction, mais elle ne parviendrait pas à réduire ses doutes, pas tant qu'il ignorait l'entière vérité. Cette rage qui l'avait possédé plus d'une fois, il le sentait et le savait, elle venait d'un désir funeste.
— Je pense juste que cet enfant est une victime, obligé de se défendre tout seul.
— Les enfants assassins, ça existe.
— Peut-être.
Peu importe son ton lugubre, son air sinistre, ses doutes ne parvenaient pas à contaminer la conviction d'Hinata. Il ne devrait certainement pas, mais il finit par céder et sentit le coin de ses lèvres se relever.
— Dis m'en plus sur ces journaux.
Il eut la surprise de l'entendre exposer ses informations telle une inspectrice accaparée par son affaire. Elle n'avait encore rien trouvé mais n'avait épluché qu'une moitié d'année. Sa prévenance forçait l'admiration. Gaara, bien qu'il ne souhaitât pas découvrir aussi vite la vérité, ne la laisserait pas continuer et la rejoindrait lors de ses prochaines recherches. Il essaierait de l'éloigner un peu, il était le principal concerné. En attendant, il lui promit de l'accompagner, juste avant qu'il ne soit interrompu par les gargouillements de son ventre.
L'effet fut immédiat, sa propriétaire se transforma en joli coquelicot bafouillant. Gaara passa à côté d'elle sans trop lui prêter d'attention et alla trouver de quoi calmer sa faim criarde.
— Goûtons donc à ton curry.
Il ne lui laissa pas le temps de formuler des protestations polies et posa une main entre ses omoplates. Elle orienta sa tête vers lui, les yeux légèrement écarquillés, mais il ne s'en soucia pas et s'appliqua à la guider jusqu'à sa table. Quand son ventre, ou peut-être l'être qui y avait élu domicile, se manifesta à nouveau, il savait qu'il n'avait plus besoin de lui forcer la main.
— Elle n'est pas aussi patiente que sa mère, remarqua-t-il juste avant de retourner dans la cuisine pour le service.
Il l'entendit presque protester d'un ton boudeur, ce qui l'amusa. Il ne se pas rappelait pas la dernière fois qu'il avait eu l'occasion de manger un véritable plat fait maison, ou qu'il avait mangé avec quelqu'un. Ça devait être avec elle, quelques semaines auparavant. Il devait avouer que pouvoir écouter quelqu'un alors qu'on dégustait un plat n'ajoutait que davantage de saveurs.
Par ailleurs, elle savait cuisiner. Son curry était délicieux. Son taux de paroles déjà faible avait été réduit, absorbé qu'il fut dans les nouvelles saveurs. Malgré les apparences, il restait concentré sur ce qu'elle disait. Sa semaine chargée, ses collègues qui partaient les uns après les autres, le début de ses cartons, elle le divertissait de ses problèmes quotidiens. Puis, il reconnaissait avec une certaine subtilité, elle aborda son inquiétude quant à lui et Temari.
Il n'avait fait que ponctuer ses phrases de monosyllabes et de hochements de têtes jusque-là, mais certainement parce qu'il avait fini son assiette, il se trouva plus bavard.
Elle parlait de sa matinée shopping avec Sakura, nouvelle choquante quand on connaissait son lien avec le géniteur. Il n'était pas certain d'avoir bien suivi finalement.
— Hinata, attend. Pourquoi tu es sortie avec elle ?
Sa question la rendait muette apparemment.
— Oh, je ne t'ai pas dit, dit-elle en se grattant la nuque.
Il apprit alors que le géniteur serait finalement père, d'où la nouvelle et définitivement étrange implication de Sakura, son épouse. Gaara n'avait jamais eu de pareilles expériences, il était néanmoins convaincu que sa situation venait de se compliquer.
— Et donc, ce matin, j'ai fait les boutiques avec elle, un de ses amis. Heureusement que Temari a pu m'accompagner, je crois que je me serais enfuie sinon.
Elle avait beau présenter leurs échanges courtois, les changements et la bonne entente qui leur serait nécessaire pour le bien de sa fille, Gaara n'y voyait que des problèmes, des scènes de drames futures à éviter dès maintenant et une épouse versatile aux projets suspicieux et peu rassurants.
— C'est étrange, n'arriva-t-il qu'à conclure quand elle lui apprit que Sakura n'avait cesser de faire ses louanges.
— Oui, je sais. Mais je ne pouvais rien faire si ce n'est minimiser ce qu'elle disait et être la plus modeste possible.
— Tu n'auras qu'à dire non la prochaine fois qu'elle t'invitera.
— Si c'était aussi simple, mais je ne pourrais pas.
Avait-elle déjà des engagements ?
— Pourquoi ?
Elle le pouvait très bien selon lui.
— Sakura est dans une position difficile et essaye de faciliter nos rapports. Je ne veux pas lui rendre la tâche encore plus difficile.
— Si c'est ce que tu penses.
Hinata avait la fâcheuse tendance à vouloir faciliter les œuvres des autres, et ce malgré ce qu'elle pouvait y risquer. Ce n'était pas toujours une bonne et généreuse action. Elle était en plus particulièrement têtue. Gaara savait d'ores et déjà qu'il n'arriverait pas à la convaincre du contraire. Alors qu'il avait essayé de mettre une distance entre eux pendant quelques temps, elle était à sa table en face de lui, en train de se questionner à l'instant.
— Mais en fait.
Elle semblait remarquer quelque chose mais n'arrivait pas à cracher le morceau. Les mots restaient dans ses joues gonflées légèrement.
— Je dois juste me faire des idées, abandonna-t-elle avant de terminer son verre d'eau.
Il ne la laisserait pas se défiler cette fois, têtue ou pas.
— Peut-être, ou peut-être pas. Je ne pourrais jamais le savoir si tu ne me dis rien.
Elle hésita encore, mais quand il fit mine de ressembler leurs assiettes pour débarrasser, elle se lança.
— J'ai eu l'impression que Sakura faisait tout pour que je me retrouve seule avec Naruto, l'ami qu'elle avait emmené avec elle. Quand on rajoute ça au portrait qu'elle lui faisait de moi… c'était très gênant.
— Elle te mettait en valeur pour que tu lui plaises ? demanda-t-il sans détour, aggravant les petites tâches roses sur ses joues.
— J'étais comme un pot de miel qu'on agite devant un ours.
La comparaison surprenante mise de côté, son intérêt était piqué. La connaissant depuis quelques mois, il était certain qu'elle n'exagérait pas, qu'elle devait même minimiser son ressenti. La solution était toute trouvée pourtant.
— Tu refuseras la prochaine invitation si elle comporte cet ami. Ou encore, refuser toutes ses invitations.
— J'aimerais que ce soit si simple.
Ça l'était définitivement à ses yeux. Elle les regardait avec beaucoup de curiosité d'ailleurs, avant que les siens ne se mouillent. Elle essaya désespérément de contenir le bâillement qu'il avait deviné. Il n'était pourtant que 20 :30. Sa grossesse était vraiment épuisante.
— Je vais te ramener.
— Oh non ! J'ai déjà trop abusé de ton temps. Je vais prendre un taxi.
Sans dire un mot de plus, il se leva et alla chercher sa veste et ses clés et après quelques minutes pour la convaincre, ils se trouvèrent sur la route, dans sa voiture.
Sous les ombres qui la caressaient à mesure qu'ils avançaient sur la route éclairée, il la vit s'attendrir, tout son corps n'exprimant plus qu'une joie intense et paisible. Elle caressait tendrement son ventre puis surprit un de ses brefs regards dans le rétroviseur. Elle commença à glousser alors qu'il détournait les yeux.
— La petite n'arrête pas de bouger depuis que nous sommes en voiture.
— Comment c'est ?
La sensation d'une chose qui bouge dans son ventre ne lui inspirait pas de nombreuses images autres que des tableaux d'horreur. C'était pourtant tout autre, il n'y avait qu'à la regarder.
— C'est presque indescriptible. Mais à chaque fois, je me sens plus vivante, plus heureuse, en communion. Ah, je crois que c'était le dernier coup de pied.
Des coups de pied ! Définitivement, il n'arrivait pas à imaginer quelque chose de parfaitement positif. Il continua donc de poser d'autres questions durant leur trajet. Il aimait bien l'entendre expliquer toutes ses émotions qu'elle traversait, chacun des petits problèmes qu'elle pouvait rencontrer, des surprises qui l'attendaient. Elle pourrait faire une bonne conteuse, elle ne s'en rendait certainement pas compte.
Il dut insister pour l'amener jusqu'à sa porte. Qui ne le ferait pas pour elle, parfaitement enceinte ? Gaara pensait que les femmes dans cet état chercheraient toujours la protection. Marcher seule dans la rue la nuit n'en offrait aucune, même dans le pays qui avait la réputation d'avoir les rues les plus sûres.
Dans l'ascenseur, elle commença à se faire un peu nerveuse.
— Hinata ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Oh, euhm…
Elle remit son sac sur son épaule et prit une inspiration.
— Mon père est un grand amateur d'art, mais il a des préjugés sur les artistes, plutôt négatifs. Il ne te connaît pas mais, avoua-t-elle en baissant les yeux.
Elle n'avait pas besoin d'en dire plus pour qu'il comprenne, ce qu'il lui indiqua d'un signe de main juste avant que les portes ne s'ouvrent. Il avait déjà été confronté à des pères protecteurs, suspicieux et qui désapprouvaient sa compagnie auprès de leur fille. Il ne dirait pas qu'il savait comment les gérer, mais son expérience lui évitait les pires faux-pas.
C'est pourquoi il resta à deux mètres d'Hinata quand cette dernière ouvrit sa porte, qu'il salua respectueusement l'homme dont les orbes d'ivoire le fusillaient d'une méfiance agressive et qu'il essaya de ne pas le fixer en retour.
— Merci d'avoir ramené ma fille, Monsieur ?
— Wilson, Gaara Wilson.
— Bonne soirée à vous, Monsieur Wilson.
Il savait qu'il ne ferait qu'apercevoir brièvement les yeux navrés d'Hinata avant que la porte ne les dissimule. Il tourna les talons quand la clé tourna dans la serrure et prit les escaliers. Il était pressé.
Sur la route, il essaya tant bien que mal de ne pas dépasser les limitations de vitesse. Il ne serait pour autant pas surpris de recevoir une amende dans les jours à venir.
Alors qu'il jetait sa veste sur son porte-manteau, il écrivit un message à Hinata, toujours pressé, mais sincère. Il ne devait pas faire attendre l'impulsion qui soufflait en lui depuis que la porte fut refermée.
Il fonça dans son atelier et alla se saisir d'une toile qu'il n'avait pas découverte depuis plusieurs semaines. Entre ses deux mains, la future mère endormie, illuminée de douces lueurs fruitées semblait sortir d'un mirage. Il alla poser la toile délicatement sur un chevalet libre et se chargea de ses outils. Son pinceau trempa dans un peu de glycine, plus tard se couvrit du rose d'une nymphe, puis de safran. Il pouvait enfin peindre pour que ces profusions de grâce ne soient plus brumeuses, mais s'animent.
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1. J'aimerais comparer le Yomi aux enfers de la mythologie grecque, mais soyons plus précis : il s'agit du monde des morts dans la mythologie shintoïste.
2. Izanami est la déesse de la création et la première épouse du dieu Izanagi. Tout comme Eurydice, elle meurt et son époux souhaite la faire revenir à la vie. Izanagi descend la chercher au Yomi mais bien sûr, il ne put l'en tirer. Je vous laisse découvrir la suite par vous même !
