Chapitre 37: Epilogue
Trois ans et huit mois après l'éclipse
Après leur premier baiser le jour de l'éclipse, Octavio et Forrest avaient passé quelques mois dans une danse de l'orgueil, de la fierté et de la peur, se rapprochant puis se repoussant successivement. Au premier moment d'intimité qu'ils avaient partagés, il lui avait dit: je ne peux rien te promettre, ce à quoi elle avait répondu qu'elle savait ce qu'elle faisait et qu'elle n'était pas restée dans le monde de l'endroit que pour ses beaux yeux. Elle lui avait par ailleurs expliqué qu'il n'existait pas d'engagements entre hommes et femmes chez les gens de l'envers. Ils étaient donc tombés d'accord pour ne pas mettre d'étiquette sur leur relation. Ils débattaient toujours autant qu'avant, mais leurs argumentations finissaient souvent en disputes aussi passionnées que leurs réconciliations. Le premier des deux à céder au jeu de l'orgueil et de la méfiance fut Octavio, qui vivait très mal le fait qu'un autre de ses collègues s'intéressait de près à Forrest. Ils s'étaient alors confrontés sur le sujet et il avait fini par lui avouer que cette situation lui était insupportable, et qu'il avait de toute façon, qu'elle le veuille ou non, une étiquette la concernant. Joignant le geste à la parole il avait écrit un mot sur une feuille de papier qu'il s'était mis sur le torse pour quelle puisse lire: amoureux. Alors elle avait prit les mains d'Octavio et les avaient placées sur chacune de ses tempes, qui portaient toutes les deux un petit tatouage en forme de larme noire. Ferme les yeux et concentre-toi lui avait-elle dit avant de faire de même. Il s'était exécuté et avait ainsi eu accès à ses souvenirs. Il s'était vu, avec les yeux de Forrest, le jour de leur première rencontre, et avait été envahi d'une sensation de chaleur et de lumière, la certitude inexplicable d'être face à quelqu'un de bien. Puis les images avaient défilé en accéléré et il s'était revu quelques semaines plus tard, discutant avec Ophélie en la dévorant des yeux et son cœur s'était serré, comme pris dans un étau. L'image d'après avait été celle de leur premier baiser, il s'était senti enivré et léger comme une plume, presqu'en lévitation, avant de revoir son propre visage froid et distant le lendemain, ce qui lui avait fait l'effet d'un coup de poignard dans la poitrine. Alors, les larmes aux yeux, il avait rompu le contact et lui avait demandé pardon. Leur relation s'était apaisée ensuite, une fois qu'ils avaient tous deux accepté de se montrer vulnérable devant l'autre. Il leur restait toutefois le challenge intellectuel et la controverse qui était une composante de leur dynamique de couple. Deux an après, il lui avait dit un soir qu'il aimerait rajouter une étiquette à leur relation. Devant son regard interrogateur, il avait prit ses mains et les avaient placées sur ses tempes. Elle avait fermé les yeux et s'était vue, plusieurs mois auparavant endormie sur son lit tandis que son cœur était rempli d'une tendresse infinie. L'instant d'après elle était incroyablement fière et émue, face à sa propre image debout à une tribune alors qu'elle tenait un discours devant une foule immense, dans le cadre de ses nouvelles fonctions d'ambassadrice des gens de l'envers. Puis elle s'était retrouvée nerveuse et fébrile face à une inconnue souriante. Forrest avait froncé les sourcils avant de réaliser que l'inconnue lui présentait des bagues de femme, des bagues de fiançailles. Alors elle avait ouvert les yeux. Octavio se tenait face à elle avec deux feuilles de papier en main. Dans la main gauche il portait l'étiquette d'amoureux qu'il avait faite auparavant. Sur l'autre feuille il était écrit: épouse-moi.
Un an plus tard, Octavio était debout en costume blanc, dans une clairière au milieu d'une forêt, dont les arbres étaient décorés de rubans noirs qui volaient au vent, tandis que sa fiancée couronnée de fleurs remontait l'allée pieds nus dans une robe décolletée en voile de soie noir qui se confondait presque avec sa chevelure démesurément longue. Il sourit à sa sœur Seconde qui était son témoin et qui se tenait au bras d'un charmant jeune homme. Du côté de la mariée, il y avait des amis, des collègues et une foule dense de gens de l'envers. La cérémonie se déroula entièrement dans le silence, pour certains. Les autres souriaient et riaient par moments. Tout le monde comprit que c'était la fin quand Octavio embrassa la mariée. Alors les applaudissements prirent les deux formes: des battements et des pivotements de mains dans les airs.
Ophélie et Thorn étaient assis au deuxième rang. Thorn essayait tant bien que mal de trouver une position confortable sur une chaise trop petite, tandis qu'Ophélie bataillait sans succès avec une petite tête blonde et bouclée qui semblait déterminée à essayer toutes les poses d'équilibristes possible sur son siège. Thorn tourna lentement la tête dans la direction de l'enfant et lui lança un regard noir, suite à quoi il redressa immédiatement sa position.
— Tu vois, dit Ophélie en se penchant vers la tante Roseline qui était à sa droite, il n'a même pas besoin de parler pour être obéi. Alors que moi je pourrais déblatérer pendant des heures que ça ne lui ferait pas plus d'effet que le vent qui souffle dans les branches.
La tante Roseline sourit et tenta de la rassurer.
— Ça viendra, dit-elle doucement.
— Quand donc ? Quand il aura 10 ans ? D'ici là il fera la même taille que moi, à moins qu'il ne m'ait déjà dépassée.
En effet, en se basant sur sa taille, on donnait fréquemment à la tête blonde et bouclée le double de son âge: 3 ans. Ce fut encore le cas quand Blasius vint à leur rencontre, accompagné du professeur Wolf.
— Comme il est mignon ! s'exclama Blasius. Il a les yeux de son père et le nez de sa mère.
Thorn détourna le regard. Il détestait ces séances d'établissement de ressemblances plus ou moins fictives auxquelles les gens s'adonnaient systématiquement. En réalité l'enfant ne ressemblait ni à Ophélie ni à lui. Il avait un visage doux et rond, rehaussé d'une paire d'yeux bleus rieurs pétillants d'intelligence, grâce à quoi on lui prêtait des attributs angéliques qui étaient aux antipodes de son comportement malicieux.
— Comment il s'appelle ?
— Nils, répondit Ophélie. Nils Renold Thornsen pour être exacte. Parce qu'avec tous les nouveaux habitants au Pôle, on donne des noms de famille à tous les enfants nés après la grande réinversion.
— Oui, ici aussi.
Thorn compta mentalement le temps que mettrait à surgir la question que tout le monde posait après l'exercice des ressemblances. Une minute et 47 secondes.
— Alors, vous allez bientôt lui faire une petite sœur ou un petit frère ?
Légèrement agacé par tant de prévisibilité, Thorn décida qu'il était temps pour lui d'aller faire un tour.
— Non je ne pense pas, répondit Ophélie. On a déjà eu une chance incroyable d'avoir Nils et honnêtement, il me donne beaucoup de fil à retordre, je ne suis pas persuadée que je pourrais gérer une autre terreur comme lui, dit-elle en ébouriffant ses cheveux.
S'assurant d'un coup d'œil que Thorn était suffisamment loin, Blasius en profita pour poser une question:
— Comment ça se passe pour lui la paternité ? Pour être honnête j'ai un peu du mal à l'imaginer dans ce rôle - no offense, dit Blasius, la main sur le cœur.
Ophéie sourit en le rassurant.
— Moi aussi j'avais des doutes. Hé bien tu serais surpris. C'est sûr qu'il n'est pas souvent à la maison, l'intendance l'accapare beaucoup, mais quand il est là... il est là. Tu sais Thorn a un grand sens du devoir et quand il s'est fixé un objectif il fait tout pour l'atteindre. Or il a décidé avant la naissance de Nils de tout apprendre sur ce qu'il faut faire pour s'occuper d'un bébé, et il l'a fait. Il a appris à changer les couches, à donner le biberon et pour ça il a même surmonté sa phobie des germes. Comme il ne dort pas beaucoup la nuit, il m'a bien aidée. Sa mémoire nous a été très utile aussi.
— Comment ça ?
— Oui, tu sais, grâce à son pouvoir, il a des souvenirs qui remontent à quand il était bébé. Donc il sait ce qu'il aimait lui à cette période, et ça lui a permis plusieurs fois de trouver des solutions quand personne ne savait comment faire cesser les pleurs du bébé. Enfin voilà, ce n'est pas l'homme le plus patient du monde, et il n'est pas très démonstratif, mais il répond à toutes ses questions (et il en a ÉNORMÉMENT), il l'emmène en promenade dans la forêt, ou faire du bateau. Nils adore son père, même s'il le craint un peu.
— Et au fait, vous êtes fixés sur ses pouvoirs ? Vous en cumulez quand même plusieurs, ça laisse la place au suspense.
— Hé bien, à la première tempête de jouets en peluche dans sa chambre on a su qu'il avait l'animisme, et il a très vite appris à s'en servir. De son père, il a hérité les griffes, d'après ce que nous a dit Victoire, mais pas de la mémoire. C'est un soulagement. Thorn ne s'en plaint jamais mais je crois pour ma part que c'est une malédiction de ne pouvoir jamais rien oublier. Et puis, peut-être qu'il pourra lire.
Blasius montra un signe d'incompréhension.
— Oui, pour pouvoir lire il faut s'oublier pour laisser place aux souvenirs qui ont imprégnés l'objet. Et avec une mémoire immense c'est impossible.
Victoire interrompit la conversation en venant chercher son petit cousin, qui était occupé à déplacer des chaises. Ophélie s'excusa alors auprès de Blasisus et suivit les deux enfants qui courraient, avec sa tante à son bras.
Bérénilde, était quant à elle en grande discussion avec le nouveau précepteur de sa fille. Un homme aux méthodes peu orthodoxes qui avait dépassé son rôle d'éducateur pour aider Victoire à prendre confiance en elle et sa mère à lâcher prise.
— Tu as vu comment elle flirte avec lui ? souffla la tante Roseline à Ophélie, sur un ton désapprobateur.
— Depuis quand tu n'avais pas vu Bérénilde aussi souriante ? C'est un vrai magicien cet homme-là.
— Si tu veux mon avis, ce n'est pas qu'avec ses techniques de respiration qu'il l'aide à se détendre.
Ophélie éclata de rire et feignit l'indignation, tout en se dirigeant vers les jeunes mariés avec Nils et Victoire qui se tenaient par la main. Elle serra Octavio dans ses bras pour le féliciter. Il lui murmura à l'oreille:
— Tu avais raison.
— Je suis ravie. Sois heureux.
— Je n'y manquerais pas. Félicitations à toi aussi au fait, dit-il en posant sa main sur la tête de Nils.
Ophélie le remercia chaleureusement et embrassa Forrest. Cette dernière se pencha alors vers Victoire et mit ses mains sur ses épaules.
— J'ai beaucoup entendu parler de toi, jeune fille. Tu as un don très spécial. Quand tu seras grande si un jour tu veux l'utiliser pour faire de grandes choses, viens me voir.
— Tu les recrutes de plus en plus jeunes, plaisanta Octavio. Et au fait Ophélie qu'est-ce que tu fais de tes journées au Pôle ? Je ne sais pourquoi, j'ai un peu de mal à t'imaginer mère au foyer.
— Non, j'ai recommencé à travailler dès que j'ai pu. J'ai repris un ancien musée et je l'ai rénové, avec l'aide de ma tante et de mon grand-oncle. On fait la grande réouverture très bientôt, et vous êtes invités ! dit-elle en s'éloignant pour laisser la place aux prochaines personnes qui faisaient la queue pour présenter leurs hommages aux mariés.
La nuit ne tarda pas à tomber et la foule des invités se pressa pour regarder des feux d'artifice. Thorn attrapa son fils pour le hisser sur ses épaules afin qu'il puisse admirer le spectacle, suite à quoi la fête fut déplacée à une auberge voisine, décorée pour l'occasion. Après le dîner, les enfants furent rassemblés dans un dortoir pour la nuit, tandis que le bal battait son plein. Après une dizaine de derniers baisers, pauses pipi et autres verres d'eau, Ophélie parvint enfin à refermer la porte sur son fils endormi. Elle partit rejoindre Bérénilde qui l'avait convaincue de changer de tenue pour la soirée. Sans comparaison avec la tenue flamboyante et sexy de Bérénilde, Ophélie arborait une longue robe simple mais élégante, qui soulignait délicatement ses courbes. Elle se sentait tout de même perplexe jusqu'au moment où elle se trouva devant Thorn, qui la regarda des pieds à la tête, d'un air gêné, presqu'intimidé.
— Je le savais, commença-t-elle, je n'aurais pas du me laisser convaincre par Bérénilde...
— Non, la coupa-t-il, tu as bien fait. C'est juste que... je ne sais pas vraiment faire les compliments.
Elle lui sourit.
— La façon dont tu me regardes là tout de suite vaux tous les compliments du monde, dit-elle doucement. Danse avec moi.
Il écarquilla les yeux.
— Je ne sais pas danser.
— Moi non plus. Les rares fois où j'ai essayé quand j'étais plus jeune, se sont transformées en catastrophes.
— Alors ?
— Alors serre moi dans tes bras. On fera comme si on dansait.
Il s'exécuta et ils dansèrent ainsi dans l'immobilité la plus parfaite.
— Est-ce que tu regrettes qu'on n'ait pas eu un mariage comme celui-ci ? demanda-t-il soudain
— Non Thorn dit-elle en l'entraînant par la main pour se promener à l'extérieur. Même si c'est sûr qu'on a eu le mariage le moins romantique de l'histoire, je ne regrette rien. Ha si, une chose, je ne saurai jamais ce que j'aurais pu lire dans ta montre, dit-elle en souriant.
Il sourit à son tour.
— Ça je peux y remédier, dit-il tandis qu'ils s'asseyaient tous deux sur un banc.
— Tu aurais vu que j'étais malheureux au moment où je te l'ai donnée parce que tu étais en colère contre moi, ce que j'avais beaucoup de mal à supporter. Que tu ne m'aime pas, ça je pouvais très bien le concevoir, je ne me suis jamais imaginé qu'une femme me sauterait au cou un jour, mais perdre ta confiance était intolérable.
Avant cela, tu aurais vu des journées remplies d'activités administratives diverses et variées, probablement ennuyeuses pour toi, mais avec un point commun entre toutes: je pensais à toi toute la journée. J'avais même du mal à me concentrer sur mon travail, ce qui n'étais jamais arrivé dans ma vie. J'avais peur pour ta sécurité. Je cherchais des prétextes pour te voir. Je me demandais ce que ça ferait d'être avec toi.
En remontant encore un peu dans le temps, tu aurais vu que je me posais des questions sur ce qui m'arrivait et que je n'avais aucune idée de comment résoudre ce problème insoluble que tu représentais à mes yeux. D'ailleurs quand tu m'as annoncé que tu ne m'aimais pas j'en ai été presque soulagé sur l'instant, car j'ai cru bêtement que le problème s'évanouirait de fait, et j'ai vite réalisé qu'il n'en était rien.
Et puis, tu m'aurais vu menacer ma sœur Freya de mort si jamais elle s'en reprenait encore à toi. Tu m'aurais vu exiger de ma tante la promesse de veiller sur toi en mon absence. Tu aurais vu que je t'ai mal jugée le jour où je t'ai rencontré mais que j'ai vite réalisé à quel point je me suis trompé, que j'ai admiré ton courage et ta force, même s'ils te conduisaient souvent à entrer en opposition avec moi, et que j'ai eu soudainement mais de manière irréversible l'envie intense d'être, même un peu, même brièvement, l'objet de toute cette douceur qui se dégage de toi. Tu aurais vu que je suis tombé amoureux de toi avant que tu mettes un pied au Pôle pour la première fois.
— Déjà ?
Il hocha la tête.
— Tu l'as bien caché. Pour moi c'est venu après dit-elle avec une moue attristée.
— Ce n'est pas grave.
Elle se mit debout face à lui, ce qui lui permit d'être à sa hauteur, prit sa tête entre ses mains, le regarda droit dans les yeux et dit:
— Non ce n'est pas grave, ça valait la peine d'attendre parce que maintenant je t'aime à la folie.
