Meliodas

La moitié de l'équipe a une méchante gueule de bois, et étonnamment, je n'en fais pas partie. Je crois que les révélations de ce matin m'ont tellement choqué que la migraine ou la nausée qui me guettaient ont disparu avant que je ne les ressente.

Elizabeth a été violée.

Ces quatre mots ne cessent de passer en boucle dans ma tête depuis que je l'ai déposée chez elle. J'ai des envies de meurtre chaque fois qu'ils surgissent. Si seulement elle m'avait donné son nom ou son numéro de téléphone ou, mieux encore, son adresse.

Cependant, je suppose qu'elle a bien fait de les taire sinon je serais sans doute déjà en route. Qui que soit ce monstre, j'espère qu'il a payé pour ce qu'il a fait à Elizabeth, qu'il moisit en taule ou qu'il est mort.

– Encore deux, dit Ban qui me pare tandis que je soulève des haltères. Allez mec, tu es à la traîne.

J'expire tout l'air que contiennent mes poumons en serrant fort la barre, canalisant ma colère pour soulever les poids. Lorsque j'ai fini, Ban repose l'haltère et me tend la main pour m'aider à me relever, et nous échangeons nos places.

Il faut vraiment que je me ressaisisse. Heureusement, nous ne sommes pas sur la patinoire, je crois que je ne me souviendrais pas comment patiner.

Elizabeth a été violée. Et maintenant elle veut coucher avec moi. Non… elle veut que je la répare.

Mais bon sang, à quoi je pensais quand j'ai dit oui ? Ça fait des jours que je rêve de la voir à poil, certes, mais pas comme ça. Pas comme expérimentation sexuelle, pas avec une telle pression pour… pour quoi d'ailleurs ? Pour lui donner du plaisir ? Pour ne pas la décevoir ?

– Quand tu veux, mec, se moque Ban.

Je redescends sur Terre et je réalise qu'il attend que je lui donne l'haltère. Je me calme et me concentre, histoire que Ban ne meure pas sous mes yeux.

– Je t'en veux, au fait, mec, dit Ban en pliant les bras pour ramener la barre sur son torse.

Il grogne, souffle, puis la soulève de nouveau.

– Pourquoi, qu'est-ce que j'ai fait ?

– Tu m'as dit que tu n'étais pas intéressé par Ellie.

Je me crispe, mais je continue à compter sa série en faisant mine de ne pas être affecté.

– Je ne l'étais pas en tout cas pas la dernière fois que tu me l'as demandé.

Ban grogne à chaque extension. L'alcool d'hier soir nous a sévèrement amochés et nous soulevons tous les deux dix kilos de moins que d'habitude.

– Alors quoi, maintenant elle te plaît ?

Je déglutis.

– Ouais, je crois ouais.

Il reste silencieux un moment et je regarde la pendule pour la dixième fois en deux minutes. Il est presque dix-sept heures. Elizabeth va venir chez moi après le travail, vers vingt-deux heures.

Et on va coucher ensemble.

Je crois que je n'ai jamais été aussi stressé à l'idée de faire l'amour à une fille, même pas ma première fois. J'ai peur de faire quelque chose qu'il ne faut pas. De lui faire mal.

– Je comprends que tu aies changé d'avis, dit Ban tandis qu'on échange de nouveau nos places. Elle est super-cool. Je l'ai su dès que je l'ai vue.

Ouais, Elizabeth est cool. Et elle est magnifique, intelligente et drôle.

Et bon sang, elle n'est pas brisée, elle n'a pas besoin d'être réparée.

Cette pensée réussit à me détendre un peu. Après tout, c'est pour ça que j'ai accepté sa proposition, parce que quoi qui lui soit arrivé par le passé, quelles que soient les cicatrices qu'elle porte, je sais qu'Elizabeth Liones n'est pas brisée. Elle est trop forte pour laisser qui que ce soit la détruire, et surtout pas l'enfoiré qui l'a violée.

Elle a seulement perdu sa capacité à faire entièrement confiance à un homme, et je suppose qu'elle manque aussi d'assurance. Elle a besoin de quelqu'un pour la… guider.

Toutefois, est-ce je suis la meilleure personne pour le faire ? Je n'ai pas la moindre idée de ce qu'il faut faire ou non avec une victime de viol.

– Finalement, peut-être que je ne t'en veux pas tant que ça, d'avoir été le premier à la dénicher, dit Ban.

– Ha ! Merci, mec, je dis en souriant.

– Mais je demande une exception à la règle du Bro Code selon laquelle je ne peux pas sortir avec une fille après que tu l'as quittée.

Mes mains se crispent sur la barre. J'imagine un instant Ban sortir avec Elizabeth et j'ai envie de balancer l'haltère à travers la pièce. Cela dit, je suis quasiment sûr qu'il n'a pas la moindre chance avec elle.

– Exception accordée.

– Cool. Maintenant, on va ajouter cinq kilos à l'haltère parce qu'on peut faire mieux, Cap'tain.

Les trente prochaines minutes défilent sans que je les voie passer. Un à un, les mecs partent se doucher jusqu'à ce qu'il ne reste plus que moi et Low, qui fait des tractions de l'autre côté de la salle.

– Eh mec, tu as une seconde ? je demande en m'essuyant le front avec ma serviette.

Il lâche la barre et atterrit sur le tapis de sol.

– Ouais, bien sûr, qu'est-ce qui se passe ?

J'hésite encore un peu. Les joueurs de hockey n'ont pas tendance à se faire des confidences. La plupart du temps, nous nous cantonnons aux discussions de vestiaire ou aux insultes, et nous ne parlons jamais sérieusement.

Cependant, Low est l'exception à la règle. Il est le conseil de l'équipe, celui que l'on appelle en cas de besoin et qui lâchera ce qu'il est en train de faire pour aller aider les autres. Lorsque la moitié des seniors ont été diplômés, l'an dernier, et qu'il nous a fallu élire un nouveau capitaine, j'ai dit à Low que je le soutiendrais à cent pour cent s'il se présentait. Cependant, il a refusé en me répondant qu'il serait incapable de motiver les troupes et qu'il préférait patiner que mener. C'est moi qui ai été élu, mais au fond, je pense que Low est le véritable capitaine.

– Il faut que ça reste entre nous, d'accord ?

– Mec, tu n'imagines même pas le nombre de secrets que je garde, dit-il en souriant. Fais-moi confiance, je sais me taire.

Je m'assois sur le banc et j'appuie mes mains sur mes genoux. Je ne sais trop par où commencer, mais je sais que je ne peux pas lui dire la vérité.

Seule Elizabeth en a le droit.

– Est-ce que tu as déjà couché avec une fille qui était vierge ?

– Euh, ok… Eh ben, oui. Ça reste entre toi et moi ?

– Bien sûr.

– Gerharde était vierge quand on s'est rencontrés.

Gerharde c'est la copine de Low depuis la première année. C'est le couple star dont tout le monde se moque parce qu'ils sont tellement faits l'un pour l'autre que c'est agaçant – ce couple dont, en vérité, tout le monde est envieux.

– Tu l'étais aussi ?

– Non, répond-il en souriant. J'ai perdu mon badge à quinze ans.

Quinze ans. C'est l'âge qu'avait Elizabeth quand elle a… Soudain, je me demande si c'était sa première fois. Quelle horreur. Je sais que c'est un moment super-important pour certaines filles, je n'imagine pas ce que ce doit être de se faire voler cette première fois

– Pourquoi, tu as un rencard avec une jolie petite vierge ? taquine Low.

– Plus ou moins.

Étant donné qu'il a rencontré Elizabeth chez Boar Hat, hier soir, je suis certain que Low se doute de qui je parle, mais je sais aussi qu'il n'en parlera à personne.

J'ai pensé que l'histoire de la vierge était une bonne approche, je ne pense pas que coucher avec une victime de viol soit très différent. Dans les deux cas, il faut être patient, respectueux et prendre des précautions, non ?

– Alors, comment tu t'y es pris pour la première fois de Gerharde ? je demande, horriblement gêné.

– Honnêtement ? J'ai juste fait en sorte qu'elle se sente bien, répond-il en haussant les épaules. Elle n'est pas branchée pétales de rose, bougies, et tout le tralala. Elle ne voulait pas en faire tout un plat, comme certaines filles. Il faut d'abord que tu saches à quel genre de fille tu as à faire, plutôt simple ou plutôt méga-romantique.

Je pense à Elizabeth et à la pression qu'elle se met pour être normale, la réponse est évidente.

– Simple. Je pense que les bougies et les pétales la rendraient nerveuse.

– Dans ce cas, vas-y lentement et assure-toi qu'elle se sent bien. C'est le seul conseil que je puisse te donner. Et fais beaucoup de préliminaires, mec. Les nanas en ont besoin. Compris ?

– Oui M'sieur, je réponds en riant.

– D'autres questions ? Parce que je pue et j'ai désespérément besoin de prendre une douche.

– Non, c'est bon. Merci, mec.

Low me met une tape dans le dos et se lève du banc.

– Ne stresse pas trop, Cap'tain. Le sexe est censé être amusant, ok ? dit-il en me lançant un clin d'œil avant de partir.

Ne stresse pas ? Comment suis-je censé ne pas stresser ?

Je pousse un grognement angoissé, soulagé que personne ne soit là pour l'entendre.

Vas-y lentement. Elle doit se sentir bien. Fais beaucoup de préliminaires. Pas de stress.

Ok. Je peux le faire.

Du moins, je l'espère.