Un mois, pile ! Je suis pas en retard ! Bienvenue dans le chapitre 21, AKA Le-Chapitre-Infini. Plus jamais si long...
XXI. En mouvement
9 avril 1999
Abbey Road
Londres
Dans les profondeurs de Londres, le calme régnait. Après le chaos des derniers jours, les départs et arrivées de chacun, les agitations et tourments qui avaient secoué la communauté qu'ils formaient, c'était presque… décevant. Perturbant. À la limite du sinistre.
Pourtant, dans les allées anormalement silencieuses de la Réserve d'Abbey Road, Severus se sentait à son aise. Soulagé d'être épargné du bruit et du fourmillement quotidien des individus qui formaient leur alliance rebelle. Son calvaire ne datait certes pas d'il y a longtemps, mais ces derniers jours avaient largement été suffisants pour mettre sa patience et son sang-froid à rude épreuve. La promiscuité avec les autres, anciens comme jeunes, professionnels comme novices, commençait fortement à lui peser malgré ses efforts pour accepter – et tolérer – ceux qui faisaient dorénavant partie de son entourage. Habitué aux longs souterrains et halls de l'Hôtel-Merlin depuis près d'un an, il avait oublié ce qu'était loger dans un lieu rempli d'adolescents. Même si ceux-ci n'en avaient quasiment plus que l'apparence après les épreuves qu'ils avaient vécues.
Alors, installé dans un rayon dédié aux plantes opioïdes et narcotiques, il essayait de se profiter de ce bref répit pour respirer et faire le point. Balayant du regard les divers titres plus ou moins lisibles sur les tranches des ouvrages, Severus se fit la remarque qu'effectivement les ressources étaient bien plus variées que celles qu'Irma surveillait avec attention dans la bibliothèque de Poudlard. Il se demanda, tirant Liberum somnium libertatis de l'étagère puis le feuilletant d'un œil distrait, ce que penserait la vieille sorcière en les voyant vivre ainsi au milieu des pages anciennes et des reliures de cuir. Obtenir de ses nouvelles par le loup-garou avait été un réel soulagement, tout comme apprendre qu'Argus était véritablement acquis à leur cause – ce dont il avait parfois douté dans le passé.
Ses pensées s'égarant vers les hautes tours du château de Poudlard, il se remémora ces deux dernières années qu'il venait de vivre en exil.
Son départ de Poudlard avait été soudain et inattendu, conformément à la demande et aux plans d'Albus. Mourir aux yeux des autres pour renaître loin de tous et organiser ce qui allait devenir la plus grande alliance internationale sorcière.
À l'époque, en cette fin d'année 1997, il était encore officiellement espion chez Voldemort et il comptait le rester jusqu'à ce qu'il soit vaincu, définitivement. Pourtant, un soir de décembre, Dumbledore l'avait convoqué à son bureau. Avait partagé avec lui, pour la toute première fois, ses craintes quant à l'avenir du monde sorcier. Voir le grand mage ne pas être absolument certain de leur réussite avait été un choc pour Severus. Pendant quelques secondes, il avait senti le désespoir l'envahir et des images de destruction et de haine s'étaient imprimées derrière ses rétines, bien trop évocatrices des souvenirs de la première guerre contre Voldemort. Cependant, l'abandon n'avait été que de courte durée.
Dumbledore lui avait confié une mission. Une mission qui avait tant flatté son ego que dégoutté de son être.
Il devait prévenir l'étranger du danger que représentait Voldemort s'il réussissait à étendre sa pensée suprématiste – ce qui, évidemment, s'était produit. Notamment, il devait commencer à établir des contacts, avec la France voisine, pour couper court à toute propagation soudaine et embrasement des nations. Dumbledore savait que ce serait difficile, chacun pensant que ce qui se passe à l'étranger n'a aucune chance de nous arriver évidemment. Il ne s'était pas trompé, Severus n'avait pas réussi à convaincre à temps. Malgré tous ses efforts, tous ses contacts, il n'avait pu qu'à rassembler qu'une infime partie des forces qui étaient alors disponibles, avec l'aide de Judith Blanc. Quand la Licorne avait pris de l'importance, il était trop tard. Les Mangemorts et leur propagande s'étaient déjà largement implantés, soutenus par la victoire du 2 mai.
Pourtant, malgré ses efforts et résultats qu'il reconnaissait maintenant avec le recul, il ne pouvait s'empêcher de resonger à ce qu'il avait ressenti quand Dumbledore lui avait annoncé une telle mission
En lui demandant d'organiser une riposte internationale dans le cadre d'une potentielle défaite, Dumbledore lui avait dit de partir. Fuir. Plutôt que de se retrouver au premier rang, entre les griffes du Lord noir, de lui soutirer ses informations pour aider à sa défaite, il devait quitter le sol anglais. Abandonner la lutte directe pour une résistance éventuelle. Qui pouvait arriver tout comme ne jamais se produire. Dumbledore avait eu certes raison de l'éloigner.
Mais tout au fond de lui, encore aujourd'hui, il se demandait si le 2 mai 1998 n'aurait pas pu prendre une autre tournure s'il était resté aux côtés de Voldemort.
De longs mois durant, il s'était senti inutile. Incapable. Passif face aux événements qui se construisaient sur sa terre natale.
Severus renifla. Il pouvait rassurer Drago autant qu'il le voulait sur son rôle à distance, mais important, il était hypocrite de penser la même chose à son égard.
Un toussotement derrière lui le fit se retourner légèrement et il aperçut Arthur Weasley qui s'avançait.
— Navré Severus, je pensais que l'endroit était désert, je ne voulais pas te déranger.
L'ancien professeur de potions referma l'ouvrage qu'il tenait et le rangea avec précautions.
— Je suppose que cet endroit est l'un des derniers où l'on peut se permettre de savourer le calme relatif sans tomber sur un adolescent boutonneux ou un tas d'oreillers miteux.
Arthur prit cela comme une autorisation à s'avancer et il s'installa sur le premier barreau de l'échelle appuyée contre les hautes étagères. Severus le laissa faire sans lui accorder un regard, continuant sa recherche hasardeuse de livre. Le quinquagénaire se passa une main sur la nuque, semblant épuisé – tout comme la majorité des personnes habitant les lieux, à vrai dire.
— Je suis habitué à avoir un grand foyer, mais je dois dire que cette promiscuité devient délicate.
Severus ne prit même pas la peine de marquer son accord par un bruit quelconque. Il était évident qu'il n'en pensait pas moins.
— Si à l'époque nous avions su que nous nous retrouverions dans une telle situation…
—Dumbledore l'avait prévu.
Le rouquin coupa sa phrase et observa son vis-à-vis.
— Comment aurait-il pu ? demanda-t-il, curieux.
La réponse paraissait évidente aux yeux de Severus et il tira un parchemin roulé de l'étagère.
—La Réserve d'Abbey Road. Le Transfert Magique avec Miss Granger. Mon départ pour l'étranger. Et maintenant l'Artefact de Cambridge. Je n'ai jamais cru aux coïncidences. Encore moins quand elles ont pour point commun Albus Dumbledore.
Arthur lâcha un petit bruit d'acquiescement, les yeux se perdant dans ses souvenirs récents.
— Quand nous sommes tombés sur Elphias là-bas, j'ai eu du mal à y croire… Tout était si bien organisé. Si…
— Planifié ? commenta Severus en lisant distraitement l'en-tête.
— Planifié, répéta Arthur en se massant la tempe. Pourtant, en écoutant Elphias, tout avait l'air si soudain…
— Le vieux fou a toujours été excellent aux échecs, se contenta de faire remarquer le brun. Prévoir deux cents coups d'avance. Organiser une retraite de ses pions dans le cas où son roi tomberait.
— C'est mon fils qui aime ce jeu, pas moi, fit remarquer Arthur.
L'homme soupira.
— Toutes ces manipulations… Et voilà où nous en sommes. Une vingtaine de résistants bloqués dans une bibliothèque et notre maître du jeu qui observe où en est son plan de là où il se trouve maintenant.
Severus se retourna enfin vers Arthur, soudain irrité à l'idée que Dumbledore ait tout prévu. Le directeur et ses grands airs de sage fou, à la limite du devin, avaient toujours eu le don de l'agacer sincèrement, le tout mêlé à une part d'admiration. Par moment, il lui était difficile de séparer le sorcier du marionnettiste. Le père de famille devant lui continua sans se préoccuper de l'agitation qui prenait soudainement l'homme.
— Cambridge ne devait pas se refermer sur elle-même. Mais l'artefact ?
Abandonnant toute tentative de lecture, Severus finit par se retourner et s'adossa à la bibliothèque. Tout comme les autres sorciers expérimentés dans les lieux, ce point avait été la goutte d'eau à faire déborder le chaudron.
— Si on en croit Elphias, cela fait déjà plus d'un an que Dumbledore l'a aiguillé sur ses recherches.
— Sauf qu'il n'était pas au courant comme Hermione l'était, remarqua Arthur.
Le potioniste pinça les lèvres. Ça n'avait aucun sens. Aucun sens, s'il s'était agi des actions de quelqu'un d'autre que ce fichu Albus Dumbledore. Il secoua la tête.
— Le directeur n'a mis personne au courant de son plan complet. Miss Granger ignorait tout de mes agissements tout comme je ne savais pas qu'elle serait aujourd'hui garante de nombre de secrets de notre monde.
— Mais pourquoi ? insista Arthur. Et pourquoi risquer qu'un tel savoir tombe entre les mains des Mangemorts si Elphias venait à être pris ? Oui, c'est une bonne chose pour notre camp si nous étions protégés, mais le danger n'est-il pas trop grand qu'il soit employé à de mauvaises fins ?
Severus avait fortement envie de hausser les épaules en signe d'abnégation. Il avait passé plus d'une décennie à essayer de suivre l'homme dans ses raisonnements. Il n'y était jamais arrivé. Devant Arthur, il se contenta de prendre un air sombre.
—Dumbledore seul le sait.
Arthur soupira et baissa la tête.
—… tu sais, je n'ai jamais cru à ta mort.
Severus renifla et roula des yeux.
— Allons bon. Pourtant, mon cadavre était assez réussi aux yeux du Lord pour que lui-même me pense disparu de la surface de la tête.
— Appelle ça comme tu le veux, l'instinct ou un pressentiment, mais le fait que Dumbledore refuse de nous donner les détails ne m'a jamais paru vraisemblable.
— Erreur de sa part, soupira Severus. Assez puissant et manipulateur pour faire croire à Voldemort que je suis mort d'un accident de laboratoire, mais pas assez pour tromper le père de famille. C'est grossier.
Arthur lui adressa un sourire d'excuse puis les deux hommes restèrent ainsi silencieux plusieurs minutes, chacun perdu dans ses pensées autour de la personne qui avait été, jusqu'à sa mort et aujourd'hui encore, l'un des plus grands mystères de leur époque.
oOo
— Attendez, je dois quoi ?
Esat reprit patiemment son explication. Pour la troisième fois consécutive.
— Tu dois apparaître comme chef rebelle à la tête de tes troupes et des actions de guérilla antigouvernementales.
— Ce que je ne suis absolument pas, répliqua Harry, sceptique.
Hermione claqua de la langue.
— Même si tu ne l'es pas vraiment, tu dois l'être aux yeux du monde Harry. Je sais que ça ne te plaît pas, intervint-elle avant que son meilleur ami ne se récrimine à nouveau, mais on en a déjà parlé. On n'a pas vraiment le choix.
Le jeune homme referma la bouche et ravala sa remarque. Bien sûr qu'ils en avaient déjà parlé. Il savait qu'il devait se montrer, rappeler à la population anglaise sorcière qu'il était toujours là et bien prêt à se battre pour eux. Ce qu'il n'acceptait pas – ce qu'il n'arrivait pas à accepter – c'était que son rôle se cantonnait grandement à celui d'image. Seamus, assis au bureau à côté de lui, sembla le sentir, car il s'empressa d'ajouter :
— Mais tu vas être sur le terrain aussi, c'est pas que des photos ! Enfin, si j'ai bien compris ? demanda-t-il à Esat.
Le Franco-turc hocha la tête et fouilla dans le tas de journaux qu'il avait accumulés depuis plusieurs jours.
— Évidemment, même s'il ne faut absolument pas qu'on te perde ! lui dit-il avec un sourire d'excuse.
Si Harry ne put retenir sa grimace et son regard noir que par sa simple volonté, Drago, à côté de lui, n'en fit pas de même et asséna une claque à l'arrière du crâne de Seamus. Ce dernier se frotta la tête et se rattrapa rapidement.
— Je plaisante ! Dis à ton mec de ne pas me frapper !
Pourtant, Seamus était loin de plaisanter et Harry le savait parfaitement. Bien avant la Prise du Ministère, il avait compris qu'il était l'atout qui ne pourrait être joué qu'au tout dernier moment pour terminer – et gagner – la partie. C'était pourquoi Dumbledore ainsi que tous les anciens membres de l'Ordre du Phénix avaient toujours été réticents à le laisser aller sur le champ de bataille. Et que, fondamentalement, sa principale action avait été au Ministère même. Pour finalement être en échec et mat.
Drago posa sa main sur le bas du dos d'Harry dans un signe de soutien. Ce dernier secoua la tête et se reconcentra sur Esat qui lâchait un léger cri de victoire en tirant une feuille de papier du tas qu'il parcourait.
— La voilà ! s'exclama-t-il en posant triomphalement ce qui s'avérait être une affiche au centre du bureau où ils travaillaient. Ce n'est pas exactement ce que nous voudrions obtenir, mais ça vous permettra d'avoir une idée.
Sur le papier glacé, clairement moldu, un homme était peint avec de vives couleurs, fusil à la main et regard tourné vers le lointain. Sous ses traits, un slogan pro-révolutionnaire et un appel aux armes. Hermione hocha la tête, appréciative.
— Le Che a toujours été une figure de rassemblement pour ses idéaux. C'est exactement ce que j'avais en tête.
—Mione, on ne peut franchement pas dire que je me rapproche de ce gars…
Elle se contenta de balayer ses doutes d'un geste de la main, tandis que Drago et Seamus observaient l'affiche, curieux.
— Ce n'est pas ce qu'on veut, de toute façon ça ne parlerait qu'aux Nés-Moldus. Mais, dit-elle en appuyant d'un doigt déterminé sur le papier, il faut qu'on marque les esprits aussi fort que ça.
— Pour que ça parle davantage à la population, reprit Esat en tirant un nouveau parchemin vierge vers lui puis un crayon qui traînait, il faut que nous employions la photographie.
— Sauf que nos appareils ne sont pas franchement pratiques à déplacer, fit remarquer Drago.
— C'est un problème, en effet, concéda l'homme. Cependant, nous pouvons dans un premier temps nous contenter d'imagerie moldue. La simple photo d'Harry peut suffire à unir les foules.
— C'est presque ce que Voldemort avait fait l'année dernière, fit sombrement remarquer Harry, se souvenant des instants terribles où il avait été exposé aux journaux dans toute sa gloire de prisonnier de guerre.
La main de Drago se fit plus présente sur sa taille, rassurante. Le blond se fit lui aussi maussade, se remémorant sans faille l'angoisse qu'il avait ressentie en découvrant la photo d'Harry, soumis et enchaîné au mur.
— Exact, Harry, reprit plus doucement Hermione, totalement consciente des souvenirs douloureux de son meilleur ami. Sauf que cette fois ce sera l'inverse. Tu seras triomphant et prêt à te battre. Prêt à rappeler au monde que tu es toujours présent et que nous ne sommes pas morts. Que l'Ordre n'est pas mort et que nous ne les avons pas oubliés.
Harry, sentant à nouveau le poids de la Résistance sur les épaules, inspira profondément. Ce n'est que quand il perçut la douleur de ses ongles brisant la peau fine de sa paume qu'il ne se força à se détendre légèrement.
— Ok. Comment on s'y prend ?
Esat lui accorda un grand sourire et lâcha l'ébauche de mise en page qu'il avait commencé à envisager.
— Actions coup de poing et prise de photos sur place. Harry Potter au cœur de l'action, bien présent. Cependant, nous ne pouvons pas juste nous contenter d'images hâtives et brouillonnes. Nous devons faire en sorte que ces images soient parlantes. Pleines de sens.
— C'est-à-dire de la mise en scène, traduisit Drago en jetant un œil à Harry, qu'il sentait mal à l'aise.
— Bingo. Ce sera difficile. Les fenêtres d'action seront courtes, car il nous faudra bouger avant toute arrivée extérieure de renforts. Intervenir, poser, fuir avant qu'on ne se fasse intercepter.
— C'est pourquoi nous commencerons notre campagne à Belfast, continua Hermione.
— Et c'est là que Dennis et moi, on intervient, enchaîna Seamus.
Le rédacteur, Hermione et lui se mirent à échanger avec fougue sur leurs plans d'action. L'Irlandais préparerait un attentat antigouvernemental, avec davantage de soutien logistique maintenant. Harry participerait à l'attaque alors que l'un des leurs prendrait des photos de sa charge héroïque sur les Mangemorts – ou ferait semblant. Poserait de manière convaincante, un regard de vainqueur vindicatif sur son visage, monterait à tous qu'il était de retour pour en découdre avec le Lord. Puis ils quitteraient rapidement les lieux avant de se retrouver submergés par de nouveaux intervenants. Le plan recommencerait ailleurs, dans d'autres endroits, avec toujours pour objectif de mettre Harry sur le devant de la scène.
Pendant tout le temps où le trio discutait avec enthousiasme, Harry demeura silencieux. S'attendaient-ils vraiment à ce qu'il réussisse, sur le coup de l'action, à donner espoir au reste du monde ? Du temps de Poudlard déjà, il n'aimait pas se mettre sur le devant de la scène – contrairement à ce que Drago, Rogue ou même Skeeter avaient toujours pu croire. Prendre les devants dans l'action, se mettre en branle, attaquer de toutes ses forces et défendre les autres, oui. Jouer un rôle et se donner une apparence de guerrier vainqueur ? Il ne savait pas s'il en serait capable.
Comment faire croire qu'on était sûr de soi quand, tout au fond, malgré l'espoir qui revenait, on se sentait comme un vaincu ? Comme quelqu'un qui avait déçu les siens ? Comme quelqu'un qui, s'il n'avait pas eu tout ce monde avec lui, ne serait aujourd'hui plus qu'un cadavre froid dans les cellules du Ministère ? Et ils comptaient sur son image pour rassembler les gens autour de leur cause ?
À ses côtés, Drago resta tout aussi silencieux, observant du coin de l'œil le visage de celui qu'il aimait s'assombrir et se refermer, imperceptiblement.
oOo
12 avril 1999
Ministère de la Magie
Londres
Le papier claqua sur le bureau en bois massif, renversant dans le même temps la plume d'aigle et l'encrier qui y étaient associés. Le bruit sec résonna plusieurs secondes dans la pièce, accompagné par la respiration anormalement calme des trois individus qui se faisaient face, l'un installé de manière tendue dans son fauteuil d'ébène et de velours rouge, l'autre debout et le dos raide, la dernière les mains jointes et les articulations blanchies par la force qu'elle employait pour empêcher ses tremblements.
Et entre eux, la nouvelle affiche qui avait inondé le Chemin de Traverse.
— Dis-moi que c'est le seul exemplaire.
Jonathan renifla, dardant ses yeux sombres sur ceux pâles du Ministre de la Magie. À leurs côtés, Narcissa ravala difficilement un sanglot d'angoisse. Lucius pinça les lèvres et attrapa l'affiche du bout des doigts, la rapprochant de lui comme pour s'assurer de l'étendue des dégâts.
Devant les gravats de ce qui était leur dernier bureau de liaison opérationnel de Belfast, L'Espoir du 11 mai dans la main gauche, la baguette dans l'autre et tendue vers l'objectif, et l'air du revenant qui vient vous hanter dans votre sommeil, se trouvait Harry Potter. L'allure de celui qui a vieilli trop vite, abimé et abattu, pourtant bien debout et en pleine possession de ses moyens. L'image était fixe, mais bien trop évocatrice, sa force soulignée par une simple phrase, pourtant bien trop dangereuse pour leurs propres vies : Nous sommes là.
Il n'y avait pas besoin de rajouter davantage et Lucius devait avouer que c'était un coup de maître de la part de l'Ordre du Phénix. Il serra les dents, ses ongles s'enfonçant dans le papier tout en le déchirant. D'abord leur fichu journal rebelle, puis maintenant ça ? Dans un accès de rage, il empoigna l'affiche provocatrice à pleines mains et la déchira en lâchant un hurlement de colère, se levant brusquement et renversant la chaise dans le même temps. Jonathan ne dit rien, l'air sombre et furieux. Narcissa ferma les yeux, sembla tenter de reprendre contenance. Lucius jeta le papier offensant dans la cheminée et se délecta sombrement de voir le visage de Potter avalé par les flammes.
— Est-ce qu'Il est au courant ?
—Le Chemin de Traverse n'était qu'une cible parmi d'autres, cracha Jonathan qui essayait de cacher l'éraillement de sa voix. S'Il ne l'est pas, Il l'apprendra rapidement.
— Lucius, Il va être furieux, commenta faiblement Narcissa, ses yeux gris perdus dans les veines du bois luxurieux du bureau.
L'homme se mit à faire les cent pas, tentant difficilement de retrouver le calme qu'il savait nécessaire à la gestion d'une telle crise. Jusque-là, les actions de la rébellion avaient réussi à être plutôt cachées aux yeux du Lord. Préoccupé par le retour de Potter sur le sol anglais, il avait laissé à Lucius toute la latitude et confiance dans la gestion du monde politique. Il ne s'intéressait pas à ce qui se passait au gouvernement – malgré son titre de Grand Gouverneur – et Lucius s'était fortement gardé de lui parler des actions anarchiques qui commençaient à envahir le pays. Swansea, Belfast, Cambridge, ou même Aberdeen et ses alentours, le Lord semblait totalement ignorant des difficultés qu'avait le Ministère à conserver la mainmise totale sur la société. Ou, s'il le savait, il ne paraissait pas s'en préoccuper, ce qui allait parfaitement à l'aristocrate.
Mais voir Potter en affiche propagandiste qui annonçait clairement qu'il allait venir lui faire la peau ?
Même dans son esprit malade, le Lord ne pourrait pas ignorer cela. Il ne le pardonnerait pas.
Sa folie meurtrière n'en serait que décuplée. Et tout ce que Lucius et ses proches s'étaient évertués à construire depuis près d'un an serait jeté aux oubliettes, réduit à néant par le carnage qui ensuivrait la haine et la rage de Voldemort. Sangs-de-Bourbe comme Sangs-Purs sur son chemin seraient anéantis dans sa recherche de Celui-Qui-Avait-Survécu-Encore.
L'homme s'arrêta devant le foyer, son esprit fonctionnant à plein régime. Ils étaient si près du but, jamais le monde sorcier n'avait été si en accord avec la vision pure et noble du sang et de la magie qui étaient les leurs. Leurs efforts payaient, les lois étaient en passe de…
—Il faut que ça cesse, intervint soudain Jonathan.
Le blond se tourna vivement vers lui tandis que Narcissa blanchissait à vue d'œil, rendant son teint maladif plutôt que précieux. Elle se jeta un œil prudent vers Jonathan, puis la porte qu'il avait ensorcelée sitôt entré dans le bureau. Ses mains se crispèrent entre elles, ses ongles délicats pinçant la peau en marquant sa nervosité. Lucius se contenta de fixer Jonathan, dont les traits s'étaient encore durcis – bien plus encore qu'à l'accoutumée.
—Je n'ai pas fait tout ça, je n'ai pas livré mon fils à notre Lord pour qu'il jette aux oubliettes tout ce que nous avons fait. Le Sang-Pur doit rester la seule valeur référente pour notre monde. Le Lord nous a permis d'atteindre le sommet, il ne doit pas être celui qui nous en fera dégringoler.
Lucius revint au bureau, ramassa posément sa chaise renversée puis se réinstalla. D'un geste qu'il voulait assuré, il prit la main de sa compagne, puis se dressa de toute sa hauteur dans les assises de velours, endossant ainsi à nouveau le rôle qui lui avait été confié et qu'il venait de manquer abandonner.
— Il faut que cela cesse, reprit-il plus calmement qu'il ne l'était réellement.
Narcissa retint un couinement de peur puis s'efforça à son tour de garder contenance.
— Comment ?
— Si le Lord n'est plus utile à notre cause, nous devons nous assurer qu'il n'œuvre pas contre elle. Et nous connaissons bien des personnes qui seraient prêtes à nous en débarrasser.
oOo
Le hurlement de douleur se mélangea à celui de peur qui secoua les tréfonds du Ministère. Résonnant contre les froides parois de pierre qui menaient aux cellules des Aurors à la solde du Gouvernement, les cris se perdirent dans les pleurs et les gargouillis des chairs qui se vidaient. Sur le chemin, vers les profondeurs obscures, des membres, éclaboussures et trainées de sang comme un macabre cortège vers celui qui, à cet instant, déversait sa haine et sa colère.
Les supplications et promesses en tous genres n'eurent aucun effet. Un Auror sanglotait sur son ignorance, bavait à la gloire du tout-puissant Gouverneur, cela n'empêcha pas le sortilège de démembrement de désosser lentement sa carcasse, étirant bras et jambes plus loin jusqu'à ce la peau et les muscles ne se déchirent, laissant l'os sanguinolent et encore chaud délicieusement en vue.
L'Auror mit quelques secondes à mourir, se vidant de son sang au bas de la robe du sorcier qui, sans se soucier de prisonnier ou de fonctionnaire, de coupable ou d'innocent, abattait sa rage par les sorts les plus cruels de son inventaire. Et Lord Voldemort n'avait jamais manqué d'originalité.
Alors que Nagini ondulait près de lui dans un sifflement colérique, parcourant les morceaux de chair et le sang qui maculaitmaintenant ses écailles chatoyantes puis en laissaient la trace au sol, Voldemort haleta, sa fureur à peine émoussée par le carnage qu'il créait en ces lieux. Derrière lui, plaquée contre le mur et partagée entre l'extase et un mal-être, une peur qu'elle avait rarement ressentie en présence de celui qu'elle suivrait jusqu'au bout de l'enfer, Bellatrix regardait le spectacle, yeux exorbités. Se gardant bien d'intervenir de peur de voir se retourner contre elle la baguette de celui qu'elle aimait, elle attendit.
— Harry… Potter…
Le Lord lâcha un nouveau hurlement de rage qui retentit jusque dans les étages supérieurs et il reprit sa marche macabre et entra dans une cellule où se trouvait sa prochaine victime, déjà toute sanglotante et souillée par ses propres fluides quand elle avait entendu le massacre dans le couloir. Son tourment fut bref, le sortilège de découpe ôtant la tête dans une gerbe de sang qui éclaboussa le visage reptilien du bourreau sans qu'il ne s'en préoccupe. Ses narines fendues frémirent et son souffle erratique ne se calma qu'à peine.
— Vivant… Toujours là… Je le tuerai. Je le tuerai et j'écraserai sa misérable et pitoyable tentative de rébellion. J'éviscèrerai le moindre d'entre eux et Nagini, oui, ma belle Nagini, tu les dévoreras. Petit bout par petit bout, les membres d'abord, puis un rein, le foie, oh, oui, il faudra que ça dure longtemps… Certains mourront de ma baguette, mais pas lentement, non…
Bellatrix lâcha un gémissement de plaisir tandis que Nagini venait tourner dans ses chevilles puis revenait à son maître adoré. Voldemort tendit la main et le reptile s'éleva jusqu'à lui, sa langue dardant entre ses dents comme un baiser envoyé. Le sorcier caressa les écailles, retirant presque tendrement quelques morceaux de viscères qui étaient restés accrochés à sa fidèle compagne.
— Et Potter… Oh, oui, Potter… Jamais nous n'aurions dû le garder vivant, non… J'aurais dû le tuer, l'achever comme j'ai achevé ce pitoyable Albus, en lambeaux sur le sol de mon Ministère…
Nagini approuva d'un sifflement, se laissant à nouveau tomber pour reprendre sa route menaçante.
— Je le retrouverai, continua le Lord tout en braquant ses yeux rouges sur le cadavre qui se vidait devant lui. Je le retrouverai et je ferai ce que j'aurais dû faire il y a un an. Même si pour cela je dois mettre à feu et à sang tout le Royaume-Uni. PANSY !
La jeune femme qui était restée en retrait, larmes et tremblement difficilement intériorisés quand elle avait suivi leur maître dans sa descente, se rapprocha prudemment en essayant d'ignorer le splash visqueux que produisaient ses chaussures.
—M…Maître ?
Il ne se retourna pas, debout dans l'encadrement de la porte et leur tournant le dos. Les ténèbres de la pièce semblèrent s'approfondir encore par sa simple présence.
—Malefoy. Lucius Malefoy. Tue-le.
—M…Mais Maître… se risqua-t-elle à commencer, prise de court par une telle demande.
La sensation soudaine du serpent qui s'enroulait autour de ses pieds, de ses chevilles, de ses mollets, la fit se taire aussitôt. Elle ne parlait pas Fourchelangue, mais jamais elle n'avait si bien compris Nagini. Tais-toi et écoute ton maître, sombre idiote.
— L'homme est libre de ses mouvements depuis bien trop longtemps… Trop indépendant oui… Qu'a-t-il caché encore… ?
Voldemort semblait se parler à lui-même, mais Pansy n'intervint pas, ne cherchant plus à dissimuler ses tremblements.
—Oui… Oui, tu me l'avais dit… Malefoy… et Nott aussi, c'est vrai… Tous les deux sont trop aléatoires… Me trahiraient-ils ? Mais Potter…
—Maître, intervint Bellatrix d'une voix suave et plaintive tout en se décollant enfin du mur où elle se tenait. Laissez-moi vous aider à Pourchasser Potter ! Nous devons le tuer ! Malefoy n'est que du menu fretin, il ne mérite même pas votre attention !
Elle se tourna vers Pansy, toujours entourée de manière menaçante par Nagini, et posa une main sur sa joue.
— Cette petite peut s'occuper de Malefoy. Et des autres. Elle peut s'occuper de tout ! Mais laissez-moi vous seconder contre Potter !
Pansy n'osa plus bouger, ses yeux s'écarquillant en sentant les griffes de Bellatrix lui effleurer la peau, jusqu'à descendre sur sa jugulaire. Son sourire était fou, possédé, exalté. Le Lord finit par se retourner et ranger sa baguette, presque…apaisé. Il s'avança vers Pansy et Bellatrix s'écarta vivement en s'inclinant pour lui laisser le passage. La jeune fille baissa les yeux et se courba, ne pouvant se jeter à genoux devant son maître – et ne sachant pas si elle serait capable de garder intact le contenu de son estomac si elle venait à se rapprocher des substances épanchées sur le sol.
— Tue-le. Montre-moi ta loyauté. Ta créativité. Ton efficacité, se contenta-t-il de lui dire d'une voix froide.
—Oui, Maître, promit-elle.
oOo
15 avril 1999
Abbey Road
Londres
— T'aurais pas vu mon pull ?
— Qu'est-ce que tu voudrais que je fasse de ton pull ? T'as demandé à Angelina ?
— Par Salazar, mais qui est dans la salle de bains ? Y'a du monde derrière !
— Jin Lei, tu pouvais pas éviter de rentrer avec tes godasses boueuses ?
— Bordel, mais il pleut comme pas possible dehors, où est-ce qu'on peut étendre ça ?
—Bon Merlin !
— Faites gaffe aux livres, nom d'un dragon !
— Qui a encore pris le fauteuil qui était là ? On a dit qu'on ne devait pas les bouger !
— Mon oreiller s'est retransformé en parchemin, tu ne saurais pas mieux faire les métamorphoses toi ?
— Plus de thé !
— Ah, mais merde, fais gaffe où tu marches !
— Si tu traînais pas au milieu, ça arriverait pas !
Ils allaient finir par s'entretuer. Drago en était certain. Parce que si ça continuait, c'était lui qui allait commettre le premier meurtre. Il hésitait encore sur sa victime. Ce n'était pas comme s'il manquait de choix.
Depuis des jours qu'ils étaient là, tous plus ou moins présents en même temps dans la Réserve, les tensions allaient bon train. Outre les différences de caractère – ou de cultures – entre les individus, la promiscuité et le manque de confort se faisaient cruellement sentir. Il n'était pas rare que des disputes éclatent, parfois courtes, parfois plus longues. Les paires qui, en temps normal, fonctionnaient venaient vite à se porter préjudice, même pour ceux qui avaient l'habitude de vivre en commun. Les Gryffondors, les Serpentards, les réfugiés de Paris, les rescapés de Roumanie… ils avaient beau avoir vécu ensemble pendant des jours, des semaines, des années, Drago sentait qu'ils étaient au point de rupture. Hermione et Ron, malgré le bonheur de s'être retrouvés, réussissaient à se prendre la tête pour des bêtises – l'une complètement submergée par le travail et envahie par tout ce monde qu'elle n'avait plus l'habitude de voir, l'autre trop collant et toujours aussi maladroit quand il n'était pas en mission.
Lui-même risquait de se disputer avec Harry, par moment. Et, vu comme Harry semblait se porter ces temps-ci, il n'avait pas envie que cela se produise.
Depuis quelque jours déjà, il avait remarqué que le brun n'était plus lui-même. Aux yeux non avertis, il pouvait paraître tout à fait normal. Pourtant, Drago – tout comme Ron, Hermione était bien trop le nez dans le guidon – avait remarqué que quelque chose n'allait pas. C'était fugace. Ses sourires étaient moins francs quand ils étaient là malgré le tumulte ambiant. Ses yeux étaient davantage perdus dans le vague, ses entraînements plus hargneux – notamment quand il se retrouvait face à Severus. Là où il avait cru que les deux avaient réussi à mettre à plat leurs différends pour agir ensemble, leur haine commune semblait se réveiller, exacerbée par la nervosité et le manque d'intimité, de calme, d'isolement.
Les premières campagnes de propagande s'étaient plutôt bien déroulées. Harry avait pu se défouler en partie sur le terrain et réussissait tant bien que mal à se plier aux demandes de la P.R.O.P.R.E. C'était brouillon, c'était plutôt amateur si on poussait à regarder les détails, mais c'était efficace. Ils en étaient à leur troisième vague d'affiches, cette fois-ci en présentant Harry simplement devant Poudlard (revoir le vieux château lui avait serré le cœur, mais le stress et l'appréhension de se faire repérer à ce moment-là avait pris le dessus), et partout dans la presse et dans les rues résonnait le nom du Survivant. Les Informateurs, comme s'étaient surnommés la bande autour de Jonas et d'Oriane, veillaient à la bonne diffusion de leur propagande et revenaient avec les bruits et rumeurs de la société.
On n'était pas content, dans les rues. On parlait des Lois Sanguines qui semblaient finalement bien trop restrictives. On parlait de la politique du Ministère qui n'était peut-être si bienveillante envers le monde sorcier, finalement. On parlait des réponses du Ministère et de la Gazette aux affiches de propagande et à L'Espoir, de leurs assurances qu'ils mettaient tout en œuvre pour le bien-être collectif et la grandeur de leur monde.
Et surtout, on parlait des coups d'éclat de Voldemort.
Des attaques soudaines, là où aucune Résistance ne s'était présentée. Des actes de destruction. Des morts.
Parfois, c'était des lieux aléatoires, où la communauté sorcière était plus ou moins implantée.
Mais systématiquement, à chaque endroit où était apparu Harry sur une affiche.
C'était pourquoi la dernière en date ne figurait que Poudlard, pas même Pré-Au-Lard. Severus et Madeleine avaient remarqué dès la seconde occurrence que tout endroit où Harry apparaîtrait serait dorénavant en grand danger, cible principale de Voldemort qui, bien qu'arrivant après eux, ne se ferait pas prier de s'en prendre aux lieux pour n'avoir ne serait-ce qu'accueilli Celui-Qui-Était-De-Retour.
Et Harry… Harry semblait subir tout ça.
Sur les photos, il paraissait présent, déterminé. La figure de proue. Dans la réalité… Drago voyait parfaitement que chaque mort supplémentaire était un poids de plus sur sa conscience. Harry n'avait jamais été la bonne tête d'affiche que l'on aurait pu croire. Oh comme il regrettait maintenant toutes ses moqueries qu'il lui avait assénées des années durant ! Alors, comme il le pouvait, le blond essayait d'être présent pour son petit-ami. Chaque nuit, il le tenait entre ses bras comme pour le protéger du monde extérieur qui voulait soit sa mort, soit son âme entière. Drago faisait ce qu'il pouvait, comme il le pouvait. Maintenant qu'il était à ses côtés, au cœur de l'action, il s'employait à tout donner de sa personne pour soutenir celui qu'il aimait. Même s'il sentait bien qu'Harry ne lui disait pas tout.
Si seulement ils pouvaient un peu s'i…
—Aie ! Mais fais gaffe, par les couilles de Salazar !
— Désolé Drago, Seam' m'a poussé en quittant la pièce, j'ai pas fait exprès ! s'exclama le métis en essayant de se dégoter une chaise.
Drago grogna en se frottant la tempe où Blaise l'avait involontairement frappé. Un coup d'œil alentour lui indiqua que la pièce était – une fois de plus – bondée. Plusieurs conversations avaient lieu dans différents endroits. Luna et Oriane étaient plongées dans un journal qu'elles se partageaient. Dennis jouait aux échecs contre Neville tandis que Percy commentait leur partie, en équilibre précaire sur un tabouret. Remus, Arthur et Herbert échangeaient des informations hâtivement notées sur des parchemins plus ou moins délabrés. Angelina et Katie écoutaient Esat raconter sa vie entre France et Turquie, ses reportages à l'étranger. La table centrale qui prenait une grande partie de la place était recouverte de leurs différentes tasses et verres, absolument pas prête pour tout autre usage plus utile que celui d'être… une table. Dans l'espace qui était auparavant suffisant pour leur petite bande, Drago se sentit étouffer. Décroisant ses jambes qu'il avait déjà eu du mal à installer convenablement, il se tira de son fauteuil. Blaise le regarda faire.
— Tu vas où ?
— Je sors de là, j'étouffe.
— Je viens !
Son ami roula des yeux et ne l'attendit pas pour partir dans les allées de la bibliothèque. Blaise le suivit rapidement.
— Je dois avouer que même notre salle commune paraissait moins bondée.
— Sans rire, Blaise. Notre salle commune n'était pas constituée d'étagères de livres et de cette population éclectique.
— Et nous avions nos lits, continua Blaise.
— Et nous avions nos lits, accorda Drago.
Ensemble, ils errèrent un peu dans la Réserve. Mais, à force, ils la connaissaient par cœur. Malgré son importante contenance, Abbey Road n'était pas infinie. Et comme ils venaient tout juste de lancer leur nouvelle provocation vers Voldemort avec la dernière campagne, ils ne pouvaient absolument pas quitter les lieux sous peine de se mettre en plus grand danger encore.
—Je me demande… Pourquoi tous rester ici ? se questionna soudainement Drago en s'arrêtant.
Blaise fit de même et leva un sourcil en sa direction.
— Pour aller où d'autre ?
Drago le fusilla du regard, sachant parfaitement qu'il ne pouvait lui-même pas proposer son appartement de Manchester – surveillé, voire repris par son père – ni même la maison de Postbridge – trop aléatoire.
— Vous aviez bien le Square il y a un an, pourquoi ne pas être retourné là-bas ? D'ailleurs, c'est une bonne question, pourquoi ?
L'ancien Serpentard pinça les lèvres et croisa les bras, s'appuyant contre le bois près de lui pour ne pas se retrouver au milieu du chemin dans le cas où l'un des habitants parcourrait l'allée sans faire attention.
— J'ai posé la question à Hermione sitôt arrivé, figure-toi… J'ai vécu là-bas un moment avant toute cette débâcle. Pour moi, c'était évident qu'on y retournerait.
— Mais ? insista Drago.
Blaise leva l'index.
— Premièrement, après tout ce qui s'est passé à la Bataille du Ministère, il est possible que le lieu soit corrompu. Après tout, Voldetruc avait bien mis en place la Conserve pour nous empêcher d'utiliser toute magie, et sans Théo on serait encore grave dans la merde à cette heure.
Drago lui concéda le point, songeur. Il aurait été fort possible que l'un des participants transplane sur place dans sa hâte de fuir, malgré la consigne qui avait passée de ne pas s'y rendre directement si on était à proximité d'un Mangemort – mesure de précaution. De plus, connaissant son père, il valait mieux se méfier des endroits classiques connus pas trop de monde… La Réserve avait pour qualité qu'outre Dumbledore, puis Hermione, le lieu était resté secret, seulement dévoilé à quelques privilégiés sans aucun doute triés sur le volet par l'élite des mages. Dumbledore étant sans doute l'un des derniers à en avoir eu l'accès et la connaissance étant donné le grand âge des lieux.
— Et deuxièmement ? reprit le blond.
Blaise leva le majeur pour accompagner son premier doigt.
— Deuxièmement, Grimmaurd est sous Fidelitas.
— Ça, je le savais, c'était Dumbledore le Gardien. Je suppose que maintenant c'est Hermione.
Blaise secoua la tête avec un bruit de négation. Drago fronça les sourcils.
— Ça, c'est le premier Fidelitas. Le Square Grimmaurd est sous effet d'un second Fidelitas.
La mâchoire de Drago sembla se décrocher et il eut besoin de quelques secondes pour raccorder les mots que son meilleur ami venait de lui dire.
— Attends… Quoi ?
— Surprise ! s'exclama Blaise.
— Arrête tes conneries, c'est quoi ces histoires ? siffla Drago.
Blaise releva à nouveau un doigt, que Drago s'empressa de taper pour qu'il ne lui refasse pas le coup. Le métis le laissa faire, pas vexé pour un sou.
— Deux possibilités. Soit le premier Fidelitas a sauté, soit un autre a été appliqué. Et Hermione a cherché, a vérifié, elle est bien Gardienne du secret. Donc. On peut appliquer un Fidelitas par-dessus un Fidelitas. Toi aussi, t'en reviens pas, hein ?
Drago lâcha un juron entre admiratif et frustré. Jamais auparavant il n'avait entendu parler d'une double application du sortilège. Malheureusement, dans leur cas, cela jouait en leur défaveur.
— Quand Hermione a fini de m'avancer l'argument évident du risque de corruption, continua Blaise en retrouvant un peu de calme, elle m'a balancé cette bombe. Jonas a essayé de se rendre discrétos au Square. Sauf qu'il n'a pas pu le trouver. Même avec l'adresse que Dumbledore lui avait refilée une première fois, puis une seconde par Herm'.
— Si je résume… Quelqu'un est au Square et y a apposé son propre sort.
Son meilleur ami hocha la tête et conclut sombrement.
— Le souci, c'est de savoir qui est entré au Square avant qu'il ne nous soit totalement bouclé. Ami… ou ennemi.
oOo
16 avril 1999
Little Hangleton
Pansy Parkinson n'avait jamais été quelqu'un à hésiter ou à douter sur ses convictions. Quand il avait fallu mettre au pas la maison de Serpentard à la gloire de son Maître, elle avait investi toutes ses forces et ressources pour que ses alliés soient nombreux et dévoués à la cause. Ses anciens amis – Drago, Blaise, Greg, Théo – n'avaient été que de rares taches sur son tableau impeccable de fidèle servante. Le monde de Poudlard s'était incliné devant elle et, conséquemment, devant le Lord Noir.
Quand elle avait surpris ce début de conversation entre Lucius Malefoy et son ex-futur-beau-père, elle s'était évidemment empressée de rapporter les propos au Lord. Elle s'était sentie courroucée, s'était récriée de rage et de colère meurtrière en entendant que ceux qui étaient les bras droits et affiches du Grand Gouverneur ne croyaient pas totalement en ses actions et en sa toute-puissance emplie de vérité et de mansuétude.
Comment osaient-ils ? Comment osaient-ils remettre leur Lord en cause ? Comment pouvaient-ils seulement envisager la moindre action, le moindre geste qui ne serait pas dédié à sa grandeur et à sa magnificence ? Des misérables. Des traîtres.
Le Lord, devant son humble personne prosternée, s'était contenté d'un rire froid et cruel et de repousser la menace d'un geste de la main. Comme si Malefoy et Nott n'étaient que de simples et vulgaires insectes auxquels on ne fait même pas attention en marchant.
Mais maintenant, elle venait de recevoir pour ordre d'assassiner le Ministre de la Magie. Le Grand Gouverneur était fou de rage de ne pas avoir été mis au courant. Qu'on lui ait caché ce qui se passait dans la population sorcière. Que Malefoy n'ait pas pris la peine de l'informer. L'homme devait payer ses actes. L'homme devenait dangereux pour son Maître.
Mais.
Assise dans le canapé de cuir noir de sa chambre personnelle au manoir de Little Hangleton, résidence principale de son Maître et de ses plus grands fidèles quand il décidait de ne pas parcourir le Royaume-Uni dans sa rage meurtrière, Pansy Parkinson doutait.
Dans les tréfonds du Ministère où le Lord avait déversé toute sa fureur, Pansy s'était sentie comme transportée dans un autre univers. Un monde où toutes ses croyances – sa conviction de la justesse de l'action de son Maître pour le bien et la gloire de la magie et du sang – s'étaient effondrées comme de vulgaires châteaux de cartes. Dans le regard rouge du sorcier, ce regard qu'elle avait toujours désiré sentir sur elle, elle n'avait plus vu les rêves de grandeur et de restauration. Elle n'avait lu que mort et destruction.
Le Lord n'avait aucun projet, aucun avenir pour le monde sorcier et ses semblables. Tout ce qu'il désirait, c'était la mort de Potter. Même si pour cela il devait anéantir tout ce qui avait été construit depuis un an. Même si pour cela il devait tuer tout sorcier sur son chemin, Sang-Pur ou pas. Même si pour cela, il devait assassiner la société sorcière dans la colère d'un échec.
Ce n'était pas ce que Pansy voulait pour son monde. Pourtant, il était le Grand Lord ? Il aurait dû ne penser qu'à aider les sorciers à dominer le monde ?
Non ?
La jeune femme se mordit fortement la lèvre, abaissant le regard vers ses ongles vernis. Comment en était-elle arrivée à remettre en cause la parole du Lord Noir ? Et, de toute manière, comment atteindre Lucius Malefoy qui devait parfaitement se douter qu'il jouait un jeu dangereux ?
Ses pensées s'interrompirent brusquement quand la porte s'ouvrit avec absence de délicatesse, révélant sur Bellatrix Lestrange, richement vêtue d'une somptueuse robe de soie noire. Ses longs cheveux bruns étaient relevés en un chignon pour une fois soigné et sa baguette pendait négligemment dans le support qu'elle s'était fait installer à la taille. Montrer ses armes, toujours les avoir à portée de manière efficace pour défendre sa cause, avait-elle expliqué à Pansy quand elle l'avait présenté. La femme n'attendit pas l'autorisation de Pansy et vint s'installer devant elle dans le fauteuil adjacent, adressant un regard de mépris à la chambre tout en conservant sur ses lèvres un petit sourire hautain. Elle n'avait même pas pris la peine de fermer la porte. Pansy se redressa sur le canapé en essayant de cacher tout trouble et de ne présenter qu'assurance et dédain envers son invitée.
— Que puis-je pour toi, Bellatrix ? s'efforça-t-elle de demander.
La femme fit semblant de lisser un pli sur sa robe avant de se pencher, mettant soudainement son si rare chignon en péril.
— Tu n'arriveras à rien, dit-elle sans préambule.
—Je, commença à se récrier Pansy, prise de court.
— Pauvre, pauvre petite Pansy, l'empêcha de continuer Bellatrix en secouant la tête sans se départir de son sourire. Pas la carrure pour mener à bien les plans de notre Maître adoré. Une pâle copie de celle que je suis et qu'elle ne sera jamais.
La Serpentarde sentit ses joues s'empourprer d'embarras et de colère. Comment cette sorcière osait-elle venir la provoquer dans sa propre chambre ? Elle, à qui l'on avait confié une mission des plus importantes ! Elle ferait tout pour montrer au Lord sa valeur et sa fidélité !
—Pauvre folle, tu sors de prison, tu as déjà eu ta chance, cracha Pansy en se levant vivement, se penchant presque au-dessus de sa vis-à-vis. Et tu as échoué. Je serai sa préférée ! J'ai rassemblé la jeunesse sous ses ordres pendant que tu ne restes qu'une vieille croulante pitoyablement accrochée au bas de sa robe !
Bellatrix ignora les quelques postillons qui quittèrent la bouche de Pansy dans sa rage et elle se leva, comme piquée au vif.
— Le Lord n'a besoin que de moi ! Tu ferais bien de disparaître, misérable !
Sa main se rapprochait dangereusement de la baguette, mais, pour une fois, Pansy ne broncha pas. Qu'elle la sorte sa baguette, cette mégère ! Elle était celle à qui le Lord avait accordé sa confiance dans la tâche ! Bellatrix tiqua en voyant que même la menace immédiate d'un Doloris ne faisait pas bouger la plus jeune et, prise d'un instant de conscience, elle décida de ne pas attaquer. Sa main se rabattit sur la robe et elle se leva.
— Le Lord m'aimera, moi, asséna-t-elle comme si elle proférait une vérité absolue.
— Prends garde à tes arrières, Bellatrix, assura Pansy d'une voix ferme. Il n'y a pas besoin de deux femmes au bras de notre Maître et ton temps est révolu.
Dans l'encadrement de la porte, les écailles chatoyantes d'une queue disparurent.
oOo
20 avril 1999
Abbey Road
Londres
Épuisé était un mot bien trop faible pour décrire l'état dans lequel se trouvait Charlie à l'instant. Courbaturé et endolori étaient aussi des termes qui pouvaient se rajouter à ce premier constat, sans problème. Il fallait dire qu'il n'était revenu que de justesse.
La dernière opération de sabotage, une opération de propagande et de communication sur les rives de l'Avon à Bristol, avait failli se révéler fatale pour Jin Lei, Remus et lui qui étaient de sortie cette fois-ci. Alors qu'ils s'apprêtaient à placarder à grand renfort de Maléfices de Glu Perpétuelle la tête d'Harry sur le Bureau de Liaison de la Population Sorcière sur place, ils avaient été pris à revers par une bande de Mangemorts qui, enfin, s'étaient attendus à leur visite. Précautionneux, ils avaient mis en place des barrières anti-transplanage et, dépassés en nombre, le trio s'était résolu à fuir la zone pour évacuer plutôt que de contre-attaquer frontalement.
C'est là qu'ils s'étaient rendu compte que la P.R.O.P.R.E fonctionnait. Alors qu'ils tournaient dans une rue, évitant de justesse un sortilège offensif qui détruisit la brique près de leurs corps, un Nebulus avait jailli du mur, créant un momentané un brouillard qui coupa toute visibilité possible dans la ruelle. Charlie avait senti la panique monter en lui quand il perdit de vue son partenaire de travail et le loup-garou, mais, à peine comprenait-il se qui venait de se produire qu'une main l'avait empoigné et jeté au sol. La brique s'était soudainement refermée derrière lui et, stupéfait, il avait découvert Jin Lei et Remus tous deux aussi malmenés et stupéfaits que lui. Une femme potelée et à la robe en coton bleu était accroupie près d'eux, doigt sur ses lèvres et un homme à la quarantaine bien tassée, tremblant devant le mur, gardait baguette tendue vers la paroi nouvellement close.
C'est à cet instant qu'ils avaient compris.
Des citoyens lambda, de parfaits inconnus venaient de leur sauver la vie. Des sorciers avaient agi dans leur sens, contre les Mangemorts.
La population entrait en résistance. Des alliés étaient apparus.
Charlie soupira puis grimaça en bougeant l'épaule. La Réserve était plutôt calme, d'autres équipes sur le terrain et Hermione et Severus travaillant dans le bureau.
Dernièrement, les choses semblaient s'accélérer, jusqu'à prendre un rythme effréné, l'événement de Bristol n'étant qu'une infime partie de la guerre qui se jouait – partie pourtant essentielle et porteuse d'espoir. S'il s'accordait quelques secondes pour faire le point – ça plutôt que de brièvement se lamenter que les dragons lui manquaient – Charlie pouvait facilement résumer la situation. D'un côté, leur clan, celui de L'Ordre du Phénix et de la résistance qui menaient des guérillas antigouvernementales et qui gagnaient peu à peu le soutien de la population grâce à l'image d'Harry et sa présence sur le terrain. D'un autre, le Ministère aux mains de Lucius Malefoy qui tentait de garder tête haute et répondait accusation contre accusation, loi contre loi, parole contre parole. Le tout en essayant de gérer le troisième côté, bien plus chaotique et aléatoire : Voldemort.
Il n'avait pas besoin de lire les journaux, officiels comme officieux, pour savoir que le Mage Noir agissait en dépit de tout bon sens et sans penser un instant à contrôler ses actions. Non, pour cela il suffisait de regarder Harry.
Bien que le jeune garçon ne subisse plus totalement les visions et émotions depuis longtemps grâce à l'artefact offert par Drago, les cernes noirs qui se présentaient parfois certains matins sous ses yeux témoignaient davantage de difficultés à trouver le sommeil ou à dormir sereinement plutôt qu'à un surplus d'activité nocturne. C'était aussi visible quand en pleine journée, parfois, il se taisait et pinçait les lèvres, la main droite jouant discrètement avec le jonc qu'il savait en permanence caché sous les manches de son pull. Le Lord était agité, bien plus que précédemment, bien plus qu'avant la Prise du Ministère même. Et ils en avaient pour preuve tous les rapports qu'ils recevaient dans un silence macabre, annonçant davantage de mort et de destruction. Quand l'un d'entre eux entrait dans la cuisine, l'air sombre et journal à la main, plus souvent que nécessaire, cela présageait de mauvaises nouvelles pour le monde sorcier. Même plus pour eux, directement.
Voldemort était devenu un électron libre pour qui même son propre parti ne semblait plus compter.
Et Harry le savait parfaitement. Et portait sur sa conscience les dégâts qu'il entraînait dans son sillage à sa recherche. Drago et Ron semblaient prendre en charge le jeune homme, l'air inquiet quand il partait s'isoler à la réception de nouvelles, mais Charlie ne pouvait s'empêcher de se demander si ça irait.
De rapides bruits de pas se firent entendre dans les allées, résonnant plus fort qu'à l'accoutumée dans la Réserve et Charlie se tendit. De l'autre côté de la pièce, Jin Lei se redressa lui aussi brutalement de son assise, méfiant quant à l'origine d'un tel son.
Essoufflé, Jonas débarqua, scanna l'endroit avec hâte jusqu'à trouver ce qu'il semblait chercher. D'un pas tout aussi précipité que sa course dans les allées, il se dirigea vers la grande armoire sur le côté.
—Il y a un souci, Jonas ? questionna le roux avec précaution, nerveux.
— Non ! Enfin, oui ! Peut-être ! répondit-il, tête entre les portes et fouillant.
Le chinois et Charlie échangèrent un regard, peu habitués à un tel comportement de la part de l'infirmier malgré son énergie ordinaire. Un « Ah ah ! » les coupa dans leur échange muet et ils virent Jonas sortir du meuble avec gloire un vieux transistor qui semblait avoir vécu des jours meilleurs. Intrigué, Charlie passa outre ses courbatures et se leva pour aider l'homme qui essayait de faire une place sur la table pour installer sa trouvaille.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Une info, dit Jonas avec hâte, jetant des coups d'œil nerveux à la grande horloge qui ornait le mur du fond. Merde c'est presque… Est-ce que l'un d'entre vous peut aller chercher Hermione ? Ça va l'intéresser. Grandement.
— J'y vais, lâcha Jin Lei avant de filer, sa phrase à peine terminée.
Charlie fronça les sourcils devant l'agitation de Jonas qui jurait en s'emmêlant avec les boutons et interrupteurs de l'appareil, secoua sa baguette pour essayer de lui fournir la magie nécessaire à son bon fonctionnement.
— Qu'est-ce qui se passe ? insista Charlie en prenant en main de l'aider à faire marcher le transistor.
— En traînant les oreilles un peu partout sur le Chemin de Traverse ce matin – par la tonsure du Moine Gras, marche ! – j'ai entendu dire qu'il y aurait une – allez ! – radio clandestine.
Les yeux bleus de Charlie s'écarquillèrent et il perçut à peine Hermione et Severus débarquer, suivis de très près par Jin Lei.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Hermione, les sourcils froncés devant l'agitation de son complice.
Le transistor se mit enfin à crépiter, emplissant l'endroit d'un bruit blanc insupportable qui fit grimacer Severus. Jonas passa outre et commença à précautionneusement tourner le bouton de fréquence, essayant ni d'aller trop vite de peur de manquer ce qu'il cherchait, ni trop lentement de peur de manquer ce qu'il cherchait. Son regard s'accorda une seconde pour vérifier l'heure. Presque midi et demi.
— Radio illégale, sur le point de finir – Ah !
Les crépitements firent soudain place à une voix. L'atmosphère se figea.
« – se demande bien ce qui passe par l'esprit du Gouvernement pour laisser en place un tel sorcier et le soutenir ! Mais ça, vous –
— Espèce de traître à votre sang !
— – commencez déjà à vous en douter ! Continuez à agir, à soutenir, nous ne sommes pas perdus !
— Misérables ! Hors de ma demeure !
—N'oubliez pas, malgré ce que vous entendez derrière nous, n'est traître à son sang de sorcier que celui qui agit contre elle ! Le reste, ce n'est qu'une histoire de naissance !
— Pauvres ê–
— Ah, et les têtes d'elfes de maison, c'est grave pas tendance. Faites pas ça chez vous. Vraiment pas. Demain, rendez-vous à 15h. À bientôt, et vivent Harry Potter et la Résistance ! »
L'émission s'arrêta soudainement sur les hurlements lointains qui avaient entouré le discours du présentateur et les grésillements des ondes emplirent à nouveau l'espace. Jonas baissa le son à son maximum, laissant l'écho résonner dans leurs oreilles, vite remplacé par le silence ébahi des résistants.
—Oui, OUI !
Le cri de jubilation d'Hermione les fit tous sursauter et sortir de leur stupeur. Jonas se tourna vers elle comme si elle était devenue folle alors qu'elle se mettait à sauter de joie et d'extase, pendant que les jambes de Charlie semblaient le lâcher et que la commissure des lèvres de Severus luttait pour ne pas se redresser. Jin Lei croisa les bras, l'air satisfait sans pour autant comprendre l'état des trois Anglais.
— Notre action de propagande porte ses fruits, c'est une excellente nouvelle, dit-il d'un ton docte.
—OUI ! s'écria à nouveau Hermione en serrant les poings devant elle. Mais c'est encore mieux !
— Herm', tu me fais peur, lui dit Jonas en s'asseyant enfin. Qu'est-ce que…
Ce fut Severus qui lâcha la première bombe.
— Une insupportable voix de jumeau Weasley, à s'y méprendre, dit-il avec un semblant de satisfaction, coulant un regard vers le roux qui avait perdu des couleurs.
Les jambes de Charlie le lâchèrent et il retomba dans son canapé, se prit le visage entre les mains, le soulagement manquant de le faire éclater en sanglot.
— OUI ! recommença Hermione. Mais !
Elle tendit un doigt vers le transistor, jubilatoire. Puis elle qui lâcha la seconde bombe.
— Mais le mieux, c'est que c'est le portrait de Mrs Black qui hurlait !
oOo
21 avril 1999
Ils étaient catégoriques. Fred ou George, ou les deux, étaient au Square Grimmaurd. Une fois calmée, Hermione avait été formelle. Non seulement il s'agissait bien de Mrs Black qu'on avait entendue couper la parole en fond d'émission, mais en plus la mention aux elfes de maison décapités était trop grosse pour être une simple coïncidence. Non seulement il était facile de faire taire la vieille Walburga en la recouvrant de son rideau, mais parler de cette décoration ignoble à la radio était un moyen rapide et efficace de donner leur position aux personnes qui connaissaient l'endroit. Bien que ce fut risqué, sachant que Narcissa Malefoy ainsi que Bellatrix Lestrange y avaient passé bien des moments pendant leur enfance.
Assise devant sa coiffeuse qui lui rappelait son enfance, Narcissa dénoua la natte qu'elle avait portée toute la journée à Sainte-Mangouste. Tenir son rôle de directrice, de femme du Ministère était parfois bien difficile. Surtout en ce moment, alors que jamais auparavant elle n'avait senti tant de pression autour d'elle. La peur de mourir. La peur de faire un faux pas alors que tout s'enchaînait plus vite que jamais cela ne s'était fait depuis un an. Ils étaient en mauvaise passe. Tout ça à cause d'un retour en grâce de la Résistance et de leur Sauveur. Leur communication était bien trop percutante à ses yeux. Trop présente.
En revenant de sa dernière campagne de propagande, Harry avait senti son cœur s'étreindre de soulagement en entendant ce qui s'était passé. Toute nouvelle positive était bonne à prendre en ces temps sombres, mais la survie de gens qui lui étaient chers, dans des lieux qui lui étaient tout aussi chers, avait réussi à légèrement desserrer l'étau qui blessait son cœur en permanence en ce moment. Se souvenant soudainement de Kreattur, il avait tenté de l'appeler à lui en tant que maître afin d'avoir un accès dans le Square. Sans succès.
La femme convoqua son elfe de maison, cette docile créature qui ne manquait jamais de répondre à ses appels sous peine de souffrances et lui ordonna de servir un thé. Lucius entra dans la chambre quand le domestique disparut, puis observa sa femme avec un amour qu'il avait toujours ressenti pour elle, jamais mourant. Il la regarda se coiffer, se préparer pour leur soirée en tête à tête au sein de leur manoir qui semblait figé dans le temps. L'elfe réapparut, tête basse, puis déposa le plateau sur la table près du foyer qui réchauffait la pièce. Le petit être s'inclina devant son maître qui approchait et s'éclipsa, parfaitement conscient qu'il devrait revenir à la moindre demande.
Voyant sa déception et son espoir brisé, Remus lui avait expliqué que les elfes de maison étaient soumis aux mêmes règles du Fidelitas que les sorciers, que pire, ils étaient attachés au lieu caché et ainsi privés de leurs libertés de mouvement hors de la zone sous protection. Dobby avait voulu se mettre la main dans le feu quand il s'était rendu compte que lui aussi était inutile dans la situation et Neville et Katie n'avaient pas été de trop pour l'empêcher de se blesser grièvement.
Depuis la veille, les discussions allaient bon train pour savoir comment joindre l'intérieur du Square. Le soleil était déjà couché et la conclusion à laquelle ils étaient arrivés était très loin de satisfaire Harry qui se retenait à grand-peine de maudire les têtes pensantes de l'endroit avec énervement.
— Ça ne me plaît pas plus qu'à toi, Harry, essaya de consoler Hermione.
Le brun ne lui répondit pas, le regard sombre et évitant de lui rappeler que l'idée venait d'elle, préféra s'approcher de Ron et Drago.
D'un pas silencieux, Lucius s'approcha d'elle, sa compagne continuant sa toilette du soir. Perdue dans ses pensées et ses inquiétudes, le visage de Narcissa trahissait son esprit troublé. Son mari ne lui en tint pas rigueur, parfaitement conscient de la détresse qui saisissait plus aisément sa femme que lui. Après l'échappée d'Hermione Granger, Narcissa avait subi la colère du Lord. Elle savait parfaitement, peut-être plus que personne d'encore vivant, que jamais le Lord ne laisserait passer de tels événements. Ils étaient en danger. Maintenant, c'était eux, ou lui.
— Est-ce qu'il y a des nouvelles ? demanda-t-elle, presque distraite en le regardant à peine à travers le miroir.
—Aucune. Thémis reste introuvable. Malheureusement, nous ne pourrons pas la contacter directement. Étant donné comme elle nous échappe depuis six mois, ce n'est guère surprenant.
Il posa une main ferme sur son épaule.
La main rassurante de Drago glissa derrière sa nuque dans un vain essai pour le calmer.
— Je suis la seule personne à avoir un lien de sang avec l'endroit, il est logique que je tente ma chance.
— Et il faut bien quelqu'un pour surveiller ton gars tout en annonçant la couleur aux habitants s'ils nous voient, enchérit Ron qui fermait déjà son blouson, prêt à partir.
Les épaules d'Harry s'affaissèrent et il s'avoua rapidement vaincu. Leur petit groupe se trouvait dans l'aire de transplanage, prêt au départ du duo. Drago se pencha et embrassa la tempe du brun qui se retint de justesse de le prendre contre lui. Sentant bien la tension ambiante, le blond ne s'en priva pas et passa ses bras autour d'Harry qui en profita pour enserrer sa taille.
— Je serai prudent, promis, lui murmura-t-il. On voit déjà ce qu'on peut faire ce soir, et je garde un œil sur ton meilleur pote.
Narcissa reposa sa brosse et se leva, entraîna Lucius sur le canapé pour boire le thé qui leur avait été servi. Elle souleva délicatement sa tasse. Avala une gorgée prudente. Lucius s'installa près d'elle et en fit de même, songeur.
—Je suppose que nous n'avons plus le choix. Nous allons devoir passer par ce Sortilège en espérant que notre hypothèse est la bonne.
Sa voix était stable, mais sa main tremblait. D'émotion ou de crainte, Lucius n'aurait su le dire. Pourtant, lui aussi ressentait le même tiraillement, accompagné par une sourde colère qu'il pensait avoir oubliée et dépassée depuis un an. Mais son cœur le contredisait, lui rappelant que non, il n'avait pas tourné la page. Il préféra se pencher et embrasser sa femme délicatement.
Ron rompit le baiser qu'il partageait avec Hermione, lui adressant une caresse et un sourire, puis se retourna vers Drago.
— On se garde chacun nos arrières. Soyons prêts à tout.
— Nous devons commencer à nous préparer, dit-il d'une voix déterminée tout en caressant son visage. C'est notre seul espoir d'entrer en contact avec la Résistance. Et si ce n'est pas la bonne solution, eh bien… nous n'aurons pas tout perdu. Avant toute chose, nous devons rester prudents.
— Pas d'imprudence, intervint Hermione qui, même si elle était à l'origine de l'idée, restait inquiète et méfiante. Si rien ne se passe ce soir, nous pourrons essayer d'établir un plan de secours demain.
Drago releva le visage d'Harry et l'embrassa, sentant la poigne du brun dans sa veste en cuir. Il ne se détendit qu'à peine. Harry avait maintenant l'habitude de voir Drago partir avec ou sans lui sur le terrain, affronter des sorciers. Pourtant, ce soir, il n'arrivait pas à se sortir de la tête que quelque chose allait se produire. L'aristocrate n'approfondit pas le baiser, sachant pertinemment qu'il aurait du mal à s'écarter sinon, et il recula en délogeant les bras confortables avec douceur. Un dernier sourire et il se tourna vers Ron.
— Rouquin.
— Blondinet.
— Lucius…
Narcissa reposa sa tasse et croisa les doigts, ses yeux gris se fermant comme elle le faisait de plus en plus ces temps-ci, tentant de se protéger du monde qui souhaitait leur perte. Elle passa la main sur son visage, épuisée par les événements et par ceux qui ne s'étaient pas encore produits. Ce soir, elle n'arrivait pas à se le sortir de la tête. Il leur faudrait affronter ce qui se présenterait une fois le rituel exécuté, que les réponses leur plaisent ou non. Narcissa lâcha un dernier soupir, son mari continua d'une voix froide.
Le duo improbable se prit le bras sous les regards inquiets de leur moitié. Intérieurement, ils étaient tout aussi nerveux et tendus qu'eux. Pourtant, c'est avec l'air confiant de ceux qui savent ce qu'ils font qu'ils transplanèrent dans un bruit sourd.
— Nous devons invoquer Drago près de nous.
