Nuées Blanches

Chapitre 20 : Refus

Jour 19 de la Lune du Loup Rouge, bibliothèque…

Lysithea plongea sa main dans son épaisse chevelure blanche en réfléchissant, le nez plissé par la concentration. L'épais ouvrage sur lequel elle était penchée sentait la moisissure, preuve qu'il n'avait pas été ouvert depuis longtemps.

_ Des pommes… Des plumes pour écrire… zut, j'ai oublié la suite…

La jeune fille releva le nez de son livre traitant des infections magique et des malédictions en entendant un marmonnement. Elle sourit sans s'en rendre compte en voyant Cyril passer devant la porte de la bibliothèque sans la voir.

La demoiselle abandonna son livre et se précipita vers lui.

_ Bonjour Cyril ! Tu as besoin d'aide ?

_ Lysithea… J'ai pas besoin d'aide, je dois juste faire des courses pour Dame Rhea. Ensuite j'irai nettoyer ses quartiers. Et après faudra s'occuper des chevaux.

_ Je peux t'aider à faire les courses, si tu veux ! Mon livre est trop sinistre, il faut que je me change les idées.

Cyril pencha sa petite tête brune en réfléchissant, semblant peser le pour et le contre. Il finit par sourire et hocha la tête.

Lysithea lui sourit d'un air ravi et lui emboita le pas, laissant derrière elle un vieux grimoire empestant la pourriture des sorts qu'il renfermait. Des sorts que Lysithea ne comprenait pas, capable de tuer à petit feu, de rendre malade physiquement ou mentalement… Capable de provoquer des symptômes étrangement proches de ceux empoissonnant le village de Remire…

_oOo_

Ville aux abords de Garreg Mach…

_ Alors… il nous faut des carottes, maintenant !

Cyril hocha la tête, se surprenant à apprécier le sourire enthousiaste qui illuminait le visage de Lysithea alors qu'elle lui lisait la liste de courses.

_ Dis-moi Cyril… Tu m'as confié la liste, et quand on s'est croisé, tu ne te rappelais plus ce qui étais écrit dessus. Tu ne sais pas lire, c'est ça ?

Le jeune garçon soupira et gratta son front hâlé barré d'une fine cicatrice au-dessus de l'œil gauche.

_ J'ai jamais eut l'occasion d'apprendre. Je suis né dans l'ouest d'Almyra, vous savez. Personne n'a envie de perdre son temps avec quelqu'un comme moi, surtout pour lui apprendre à lire. Pendant la guerre, mes parents sont morts et moi j'ai servit l'armée d'Almyra jusqu'au moment où j'ai été capturé par des soldats de la maison Goneril.

_ La maison d'Hilda ?

_ Ouais, mais elle, je la connaissais pas. Je lui en veux pas, elle est gentille, mais paresseuse. Chez eux, j'ai été un serviteur jusqu'à ce que Dame Rhea me remarque et m'embauche à son service. Vous voyez, j'ai pas eut le temps d'apprendre à lire et ça me gêne pas dans mon travail.

Lysithea tritura ses cheveux blancs d'un air peiné. Elle regardait le jeune garçon qui avait terriblement souffert malgré son jeune âge.

_ Je suis désolée Cyril, je ne disais pas ça pour remuer de vieux souvenirs aussi pénible.

_ Bah, c'est pas grave. Et puis maintenant que je peux aider Dame Rhea, je suis bien content ! Elle est tellement gentille avec moi et les autres. Je suis même pas obligé de croire à sa Déesse, c'est elle qui me l'a dit. Mais comme elle aime tous ces trucs, je fais bien attention quand je suis dans la cathédrale. C'est quoi, après les carottes ?

Lysithea sursauta et mit quelques secondes à revenir au but premier de leur promenade en ville.

_ Des pommes… Cyril, si je t'apprenais à lire, tu serais d'accord ?

_ Je vais pas vous faire perdre votre temps.

_ Au contraire ! J'aimerai beaucoup faire comme la professeur Byleth et enseigner plein de chose aux enfants mais… moi, je n'en aurais pas le temps. Alors si je peux au moins savoir ce que ça fait en t'apprenant à lire, je serais très heureuse !

Cyril la regarda, n'appréciant pas la tristesse dans ses grands yeux roses. S'il acceptait, est-ce qu'elle lui sourirait encore une fois ?

_ Bon… pourquoi pas ? Mais seulement quand j'aurais finit le travail que me confie Dame Rhea.

_ Oui !

Lysithea joignit les mains et, devant son sourire, Cyril ne regretta pas d'avoir accepté sa proposition.

_oOo_

Bibliothèque…

Darios regarda la sinistre couverture d'un vieux livre puant la moisissure abandonné sur une table. Pendant que Rowan parcourait la légende de ''Loog et la Demoiselle du Vent'', roman épique conseillé par Ashe aussi fanatique des chevaliers que le jeune homme blond, Darios ouvrit le grimoire du bout des doigts avec une grimace de dégout. Ce livre était empreint de magie noire et c'était quelque chose qu'il savait repérer.

_ C'était donc ici qu'il était, ce livre. Pardon jeune homme, mais il ne convient pas un esprit aussi jeune que le vôtre.

Darios se retourna et observa Tomas lui souriant d'un air affable. Ce livre malsain lui appartenait donc. Du peu qu'il avait vu, il traitait de diverses façons de rendre des personnes malades par l'intermédiaire de sorts souvent fatal.

Cette découverte lui rappela ce qu'il se passait au village de Remire. S'il ajoutait à cela le malaise que Daraen et Léo ressentait en présence du bibliothécaire, tout cela lui paraissait de plus en plus louche.

_ Désolé, je ne le savais pas… Rowan, on s'en va.

Son ton impératif alerta Rowan, à qui il ne parlait jamais aussi durement, et il se hâta de rejoindre son compagnon.

Darios marchait vite, serrant la main du jeune homme blond avec fermeté. Il ressentait un danger duquel il souhaitait l'éloigner aussi vite que possible.

Et il lui fallait prévenir tout aussi vite le reste de leur bande de ce qu'il commençait à soupçonner.

_oOo_

Jour 22 de la Lune du Loup Rouge, terrain d'entrainement…

Catherine fit siffler Fulgurante et désarma Jeralt, avec qui elle s'entrainait. Elle n'eut pas le temps de se retourner que la pointe en coton d'une lance d'entrainement se posa entre ses omoplates.

_ Encore perdu… Elion, vous et Jeralt formez vraiment un tandem qui fonctionne ! Vous êtes sûr de ne vous êtes rencontré que depuis quelques mois ?

Le garde de la porte et le capitaine des chevaliers échangèrent un regard amusé.

_ Au fait, où est Byleth, Elion ? Tu l'as vue, aujourd'hui ?

_ Elle partait avec Dimitri en direction de l'extérieur… D'ailleurs, en parlant d'extérieur… Lin, tu as finit tes observations de Fulgurante ?

Linhardt, assit sur un banc, avait observé le combat avec attention. Il se leva en baillant et sourit joyeusement au garde de la porte qui venait de le rejoindre. Ils quittèrent ensemble le terrain, Linhardt détaillant par le menu à Elion ses observations sur les Reliques et leur lien avec les emblèmes.

Jeralt leva son épée vers Catherine, se remettant en garde et les deux chevaliers reprirent leur entrainement.

Le capitaine des chevaliers de l'Ordre de Seiros finit par laisser la jeune femme s'entrainer seule, prévenu par Seteth que Rhea désirait lui parler.

Catherine se retrouva seule sur le terrain d'entrainement. Avant, elle pouvait toujours s'entrainer avec Jeritza dans ces cas-là, mais depuis l'enlèvement de Flayn, personne ne l'avait plus revu. Cela faisait parti des indices tendant à le désigner comme le Chevalier Macabre, ravisseur de la jeune fille et probablement auteur des meurtres de beaucoup d'autres.

_ On dirait bien qu'on ne connait jamais vraiment les personnes qui nous entourent…

_oOo_

_ Cassandra, dépêche-toi ! On va se faire repérer si tu traines autant.

La jeune fille aux longs cheveux blonds avait marmonné quelque chose d'incompréhensible en suivant malgré tout le jeune homme devant elle qui lui souriait joyeusement.

_ Si on se fait pincer, on risque de se faire renvoyer, Christophe.

_ Seulement si, comme tu dis, on se fait pincer.

Le jeune homme avait prit la main de son amie pour l'attirer plus près de lui.

_ Voyons… Ne me fais pas ces yeux là, Cassandra. Ce n'est pas comme si on faisait quelque chose de mal, nous allons juste faire le mur pour faire une promenade. Juste toi et moi, au clair de lune… quoi de plus romantique ?

La jeune fille l'avait doucement repoussé en se retenant difficilement de rire.

_ Je n'ai pas le souvenir d'avoir accepté de sortir avec toi, idiot. Et ta promenade romantique au clair de lune, c'est pour aller espionner des chevaliers en pleine manœuvre !

Christophe avait éclaté d'un rire enjoué puis les deux jeunes gens s'étaient mit en route en discutant avec animation.

_oOo_

_ Cassandra… Alors ce sera toi, ma mort… Je crois que je préfère ça…

Cassandra avait menacé le jeune homme de la pointe de Fulgurante, retenant ses larmes avec difficulté.

_ Tu t'es égaré, Christophe… Je ne te connais plus. Fomenter la Tragédie de Duscur, l'assassina du roi Lambert… Comment as-tu pus commettre une telle atrocité !?

_ Tu ne comprends pas, Cassandra… Ce n'était pas Lambert que je visais… Cassandra, la personne qui devait être assassinée… C'est Rhea.

La jeune femme avait alors levé son épée. Elle, chevalier de l'Ordre de Seiros, ne pouvait tolérer de tel propos.

_ Tu sais Cassandra… Je t'ai toujours aimée.

Elle avait hésité un instant avant de fermer les yeux pour ne pas voir le visage du jeune homme.

_ Moi aussi Christophe, je t'aimais…

Son épée s'était ensuite abattue avec un chuintement. Les chevaliers de l'Ordre de Seiros ne devaient pas laisser leurs sentiments personnels interférer dans leur travail. Même si le sang de leur plus cher amour venait à souiller leur épée.

Le lendemain, Cassandra n'existait plus mais Catherine la remplaçait. Ses longs cheveux blonds avaient été considérablement raccourcit.

_oOo_

Catherine sorti vivement de ses souvenirs quand la porte du terrain d'entrainement claqua. Elle se retourna, chassant au loin le visage souriant d'un jeune étudiant sorti d'un passé qu'elle prétendait avoir oblitéré.

Elle se retourna et regarda le jeune homme à l'adorable visage constellé de taches de rousseur. Pourtant son regard vert rivé sur elle était glacial.

_ Je savais que je vous retrouverais ici.

_ Ashe…

_ Pourquoi avez-vous tué mon frère ?

Catherine observa le jeune homme face à elle, déterminé à connaitre la vérité aussi cruelle soit-elle. Elle soupira et s'appuya conte un pilier.

_ Christophe était mon plus cher ami au sein de la maison des Lions de Saphir, quand nous étions étudiants. Il avait les mêmes ambitions que moi, devenir un brillant chevalier… Mais les choses ne se sont pas passées comme nous le voulions. Il a été impliqué dans la Tragédie de Duscur, arrêté et exécuté. Nous… Nous avons apprit par la suite que ce n'était qu'un mensonge… que son véritable but était d'assassiner Dame Rhea.

_ Christophe n'aurait jamais fait une chose pareille ! Si vous le connaissiez aussi bien que vous le prétendez, vous l'auriez sut !

Catherine secoua la tête en pinçant les lèvres.

_ Il était trop tard. Et nous ne pouvions pas rendre cette histoire publique sous peine de provoquer un mouvement de panique… Je sais que Christophe n'était pas une mauvaise personne. Je peux sans peine imaginer qu'il s'est laissé convaincre par un beau parleur qui lui a raconté des inepties sur Dame Rhea, en prétendant par exemple que sa mort apporterait la paix sur Fódlan… Depuis que tu étais entré dans sa famille, il n'avait pas d'autre ambition que de créer un monde plus juste dans lequel tu pourrais grandir, il me le répétait souvent…

Catherine releva les yeux vers Ashe. Il semblait lutter contre les larmes en se mordant la lèvre.

_ Il t'aimait énormément, Ashe… Tu sais, je n'avais pas d'autre choix que de le tuer. Il s'était égaré trop loin pour pouvoir revenir. En tant que chevalier de l'Ordre de Seiros, je me devais et je me dois encore aujourd'hui, de protéger Dame Rhea. Si je devais recommencer, je ferais la même chose. Si tu es venu pour m'entendre me répandre en regrets et en excuses, tu perds ton temps. Et, Ashe, tuer Christophe n'est pas le pire que j'ai fait. Pour Dame Rhea, je ne reculerais devant rien.

Ashe recula d'un pas et ramassa un arc d'entrainement. Il visa Catherine et relâcha la corde, la flèche de bois alla se briser sur le pilier derrière la jeune femme.

_ Le jour où vous avez tué Lonato, je vous ai sauvé la vie de cette façon, n'est-ce pas ?

_ Je m'en souviens. Tu le regrettes, c'est ça ? Si tu avais sût que j'étais la meurtrière de ton frère, et serais celle de ton père, tu aurais laissé ce soldat me tuer.

_ Non. Parce que moi, je ne suis pas comme vous. Même en le sachant, je vous sauverais encore.

Le jeune homme tourna les talons et quitta le terrain d'entrainement sous le regard de Catherine. Elle se laissa aller contre le pilier au pied duquel gisait les fragments éclatés d'une flèche. Un soupir triste lui échappa.

_ Il te ressemble de plus en plus, Christophe… J'espère que l'idéal qu'il poursuit ne le fera pas se dresser face à Dame Rhea, sinon… lui aussi je serais obligée de le…

Elle se laissa glisser le long du pilier en se repliant sur elle-même. Parce que même les chevaliers de l'Ordre de Seiros finissaient un jour par se faire rattraper par leurs émotions.

_oOo_

Réfectoire…

Daraen rejeta ses tresses dans son dos et cala son menton dans la paume de sa main avec un sourire en coin. Chrom, à ses côtés, écoutait distraitement Sylvain, assit en face d'eux, leur parler d'un phénomène étrangement proche de ce qu'il se passait en Remire, survenu au sein du Royaume de Faerghus de nombreuses années plus tôt.

_ C'était il y a presque 20 ans, vous imaginez ? Un fléau a ravagé Faerghus. Une épidémie d'une ampleur telle que même la capitale à été touchée. La reine, la mère de Dimitri, en est morte. Il parait que c'était une grande reine, et que sa mort a bouleversé le Royaume tout entier.

_ Et comment a-t-elle été stoppée, cette épidémie ?

_ Pas par un docteur. C'est une sainte femme répondant au nom de Dame Cornelia la Magnifique. J'ai eu l'occasion de la voir et elle porte ce surnom à la perfection… En guise de récompense, elle est devenue mage attitrée de la famille royale.

Daraen hocha la tête d'un air pensif.

_ Je vois… Il a donc fallut une intervention magique pour enrayer le fléau… Donc cette maladie qui a ravagé Faerghus il y a 20 ans était d'origine magique, sinon la magie n'aurait rien put faire contre une infection purement naturelle. C'est délicat, la magie de guérison…

La jeune femme englouti un gâteau supplémentaire, le quinzième depuis le début du repas, avant de s'appuyer contre Chrom en réfléchissant.

_ Remire… Je me demande si ce n'est qu'une coïncidence ou si les serpents qui tirent les ficelles dans l'ombre agissent depuis aussi longtemps. Tiens ? Il n'y a plus de gâteaux…

_ Vous avez tout avalé, Daraen !

_ Je dépense une quantité colossale d'énergie.

La jeune femme sourit et se leva pour aller chercher un plateau sur une table voisine, celle occupée par les Aigles de Jais, moins Petra, partie plus tôt à la chasse en compagnie de Claude.

Léo la regarda et pinça les lèvres. Il n'osait même pas imaginer l'ampleur de la puissance que devait déployer quotidiennement son amie pour tous les protéger. Il l'aidait autant qu'il le pouvait mais la différence de puissance entre eux était tout simplement trop énorme.

Byleth choisit ce moment pour revenir de l'entrainement avec Dimitri et quelques autres élèves, dont Felix. Et lorsque le brun aperçut Sylvain discuter avec Daraen en lui adressant son sourire charmeur, il fit demi-tour en serrant les poings.

_oOo_

Jour 26 de la Lune du Loup Rouge, salle de cours des Aigles de Jais…

Linhardt dormait du sommeil du juste, caché derrière le livre que Caspar avait placé devant lui pour le dissimuler au regard implacable de Byleth. La jeune femme dessinait un plan pour illustrer son cours sur le siège d'une forteresse. Selon Caspar, foncer en agitant une hache serait bien plus efficace que les techniques fourbes.

La porte s'ouvrit en claquant, réveillant Linhardt d'un rêve très agréable impliquant une longue sieste à l'ombre avec Elion, après une délicieuse partie de pèche.

Jeralt entra dans la salle et marcha d'un pas déterminé vers sa fille.

_ On y va. Maintenant. La situation du côté de Remire s'est brusquement aggravée. Seteth vient de me prévenir que Dame Rhea exige que tous les élèves aillent régler le problème. Je vous accompagnerais avec une escouade de chevalier de l'Ordre de Seiros. Catherine est partie chercher les Lions et Shamir les Cerfs.

Byleth hocha la tête et reposa sa craie frappant ses mains contre son manteau gris pour se débarrasser de la poussière blanche.

_ Allons-y. Mais quoi qu'il arrive, votre vie est plus importante que tout le reste, ne l'oubliez pas.

Les élèves se levèrent avec calme et quittèrent leur salle, se rassemblant avec les deux autres maisons dans un espace verdoyant devant les salles de classes.

Moins d'une heure plus tard, les élèves, armés et en tenues de combats, quittaient le monastère pour prendre la direction du village de Remire, dans le nord de l'Empire d'Adrestia.

Elion les regarda passer et, en voyant l'air angoissé de Linhardt, se joignit à la colonne après s'être fait remplacer à la volée par un collègue tout aussi anonyme que lui.

_ Ça ira, Linhardt, je suis sûr que tout se passera bien.

_ Elion… Je ne veux pas aller me battre, mais cette fois ont a pas le choix. Je… je ne supporte pas la vue du sang, vous savez. Je ne veux pas me battre. Je ne veux pas avoir de sang sur les mains. C'est lamentable, non ?

_ Absolument pas. Au contraire, moi je trouve ça honorable. Et tu ne te battras pas, Lin. Je te le promets.

_ Et si ça arrivait quand même ? Moi, je ne suis pas comme tous ces chevaliers qui sacrifient leur vie pour les autres. Je tiens à ma peau !

Elion s'arrêta de marcher et prit la main de Linhardt dans la sienne, plongeant son regard d'un bleu irréel dans les yeux globuleux du jeune élève.

_ Moi vivant, tu ne mourras pas.

Linhardt sentit son cœur faire une embardée devant le sérieux de la déclaration.

_ C'est… Voilà qui est vraiment audacieux, Elion… Mais j'ai envie de vous croire. C'est rassurant de vous savoir à mes côtés.

Le jeune homme sourit et pencha la tête, ses cheveux vert coupés au carré glissant légèrement sur son visage.

Ils reprirent leur marche sans se lâcher la main.

_oOo_

Jour 28 de la Lune du Loup Rouge, Empire d'Adrestia, village de Remire…

Tout n'était plus qu'une horreur sans nom. Les spectres autrefois humains erraient entre les maisons, se jetant les uns sur les autres pour se déchirer les chairs de leurs dents sans distinction aucune. Lorsque l'un tombait, les autres se ruaient sur lui pour le dévorer avant de repartir vers une autre cible en laissant un cadavre déchiqueté derrière eux.

Les élèves de l'Académie des officiers étaient pétrifiés de terreur devant un spectacle aussi insoutenable. Plusieurs avaient déjà rendu leur petit-déjeuner.

Pâle comme un mort, Kamui tremblait de tous ses membres, le visage caché contre la solide épaule de Niles. Il n'avait rien vu, l'archer ayant réagit avant que son cher petit prince ne soit confronté à l'innommable, mais les hurlements et les bruits de chairs arrachées et d'os brisés étaient déjà bien trop.

Daraen et Léo passèrent leurs mains devant eux, embrassant de ce geste le village. Ils échangèrent alors un regard angoissé. Leur magie ne pouvait rien faire. Cette étrange maladie, bien qu'à l'origine indéniablement provoquée par magie noire, ne pouvait plus être guérie par de simples sorts.

Les délégués des trois maisons observaient le carnage avec le même air sombre, poings serrés sur leurs armes respectives.

_ C'est immonde…

_ Comment les choses ont-elles put dégénérer à se point ?

_ Il n'y a pas d'autre solution… Nous devons tous les tuer pour les arrêter.

Les élèves prirent leurs armes non sans hésitations.

Chrom tira son épée, prêt à aller se battre pour sauver les villageois encore en vie qui tentaient de se cacher. Daraen le retint par le bras, le visage sombre. Elle observait les villageois malades hurler leur rage en bavant, les yeux révulsés et les veines saillantes.

_ N'y va pas, Chrom. Nous n'irons pas combattre là-dedans.

Le jeune homme regarda sa femme d'un air surprit. C'était la première fois qu'elle refusait de se battre.

_ Daraen… pourquoi ?

Elle secoua la tête en tirant Chrom par le bras pour l'emmener loin du champ de bataille.

Dimitri les aperçut et leur barra la route.

_ Nous devons aller combattre, même si c'est effrayant. Nous devons faire honneur à…

_ La ferme, gamin. Je ne mettrais pas en jeu la vie de mon mari pour tes stupides sursauts d'orgueils ! Ce qu'il se passe dans ce village, ce n'est pas de la magie. Ce n'est pas normal ! Je ne suis pas une héroïne prête à sacrifier tout ce qu'elle a pour sauver la veuve et l'orphelin. Je protège ceux que j'aime, et c'est tout. Tu peux me menacer avec ta ridicule petite lance que ça ne changera rien. Ni Chrom, ni moi ne combattront.

_ Ni nous.

Dimitri se retourna et constata que Léo, Corrin, Kamui et Niles venaient de les rejoindre, malgré les appels des délégués de leurs maisons respectives.

_ Si même Daraen refuse de se battre, et encore plus d'exposer Chrom, c'est que le danger est tel que je refuse de prendre part au combat. Et surtout d'y mêler ma Corrin.

_ Je ne veux pas que Léo se batte dans ses conditions !

_ Il en va de même pour moi. Je refuse de laisser mon Kamui entrer dans cet enfer.

_ Hors de question de laisser Niles risquer sa vie si Daraen réagit comme ça !

Claude, qui venait de les rejoindre en courant écarta les bras d'un geste impuissant.

_ Mais enfin ! Vous n'allez pas refuser de vous battre juste par ce qu'une de vos amies fait preuve de lâcheté ! Dimitri à raison, nous devons éliminer les malades pour endiguer l'épidémie et sauver les survivants !

Daraen haussa les épaules et contourna les deux jeunes hommes en entrainant Chrom. L'expression de son visage les empêcha de chercher à la retenir. Léo et les autres lui emboitèrent le pas avec la même volonté de fuir loin de ce village malade.

Niles se retourna vers Claude en l'observant de son unique œil bleu nuit.

_ Désolé, mais quand on connait Daraen, la voir réagir comme ça c'est… terrifiant.
Claude et Dimitri restèrent silencieux alors que le petit groupe reprenait les chemin de Garreg Mach sans plus se retourner.

Pour la première fois de sa vie, Daraen tournait le dos à un champ de bataille.

Dimitri grinça des dents avant de lever sa lance et de se tourner vers le village où il avait rencontré Byleth.

Il s'élança entre les maisons de Remire en même temps que ses camarades.