Ce matin là, Lilith se réveilla aux aurores, un sentiment étrange au creux de l'estomac. Erwin lui avait demandé de le laisser seul la veille au soir pour faire le point sur l'expédition qui débutait ce matin même. Le militaire avait sûrement une routine d'avant départ, et la jeune femme ne s'était pas formalisée de sa demande. Si cela pouvait augmenter ses chances de survie, elle adhérait pleinement au concept.

Elle doutait que cette mystérieuse angoisse ait un rapport avec le départ du Bataillon. Certes, depuis que le Major avait répondu à ses sentiments, elle n'entretenait plus le même rapport avec lui ; mais elle n'avait pas attendu que le blond succombe à ses charmes pour s'inquiéter à son sujet. Elle en avait l'habitude, depuis cette première fois où leurs regards s'étaient croisés, Lilith était toujours restée informée des départs et retours d'Erwin. À chaque fois, sans se l'avouer, elle nourrissait une extrême inquiétude avant de respirer à nouveau à l'entente d'un rapport confirmant qu'il était en vie. « Je le savais » pensait-elle comme si l'homme ne pouvait mourir. Parfois, elle assistait même en personne à l'arrivée du Bataillon au sein des murs.

Lorsque Detlev lui avait fait comprendre qu'elle s'était attirée ses foudres, elle avait également ressenti une peur lancinante en plein cœur. Elle avait réalisé que sa vie était réellement en danger. Elle faisait face à une menace bien plus sérieuse que ce qu'elle avait l'habitude d'affronter. Erwin, en lui avouant son attirance le jour-même, avait su balayer toute ses inquiétudes, mais sans cela, Lilith serait probablement restée éveillée toute la nuit, à fixer le plafond de sa chambre en silence. Cependant, l'inquiétude qu'elle ressentait en cet instant n'avait rien à voir avec tout cela.

- Tout va bien ?

Lilith se retourna et fit face à Erwin, qui l'avait rejoint dehors. Tout le Bataillon se tenait fin prêt, et elle devina qu'il s'apprêtait à sonner le départ. Elle lui adressa un sourire avant de le rassurer, prétextant s'être perdue dans ses pensées. Ils se regardèrent longuement sans échanger le moindre mot puis Erwin reprit la parole.

- On se retrouve la semaine prochaine à Trost pour mon discours. Reste en vie d'ici là.

Il se mirent alors en route, et la jeune noble assista à leur grande chevauchée, jusqu'à ce qu'ils ne se fassent avaler par la grande forêt dense. Elle esquissa un sourire. Comment douter de son retour avec une telle assurance ? Ses yeux, déterminés et confiants, brillaient encore plus que d'habitude. Étrangement, elle se surprit à penser qu'il avait raison, et songea sérieusement à la suite des évènements, maintenant qu'elle ne pouvait plus se cacher au Q.G. du Bataillon.

Bientôt, sa garde rapprochée se rassembla autour d'elle, et leur silence l'amena à dévoiler ses intentions. Elle retournerait à Hermina auprès de Jen, et séjournerait dans son château, comme initialement prévu. Trost n'était pas très loin à cheval, et elle pourrait rejoindre le Major à son retour afin d'assister au fameux recrutement. Ensuite, elle reprendrait un rythme normal et retournerait à Mitras. Erwin et elle n'avaient guère discuté des termes de leur relation, mais Lilith avait déjà décidé qu'elle s'offrirait quelques jours réguliers à Hermina lorsque le beau militaire y séjournerait.

Un vol soudain de corbeaux la fit sursauter. Liam ne put s'empêcher de remarquer que la Duchesse était particulièrement tendue.

- Il va se passer quelque chose aujourd'hui, c'est certain. Affirma-t-elle d'une voix grave.
- Si tu vas rejoindre Jen, oui, je le confirme... Plaisanta le garde brun.

Elle le fusilla du regard avant d'ordonner à ses hommes d'aller chercher les chevaux. Lorsqu'elle jeta un dernier coup d'œil au château, elle eut l'étrange sensation qu'une page était en train de se tourner. Le silence environnant lui donnait l'impression que le château avait été abandonné. Elle détesta ce sentiment.

Pour la première fois depuis qu'elle avait emprunté ce chemin, Lilith fut victime d'une embuscade. Une dizaine de bandits avaient surgi de la forêt pour les voler. Les pauvres hommes n'avaient pas l'air très expérimentés, et Roy et Ghérart se chargèrent gaiement de leur régler leur compte, tandis qu'elle et les autres gardes commentaient la scène avec intérêt. Cela ne pouvait pas être une coïncidence, étant donné que seul le Q.G. militaire se trouvait dans les environs. Quels genres de bandits auraient envie d'attaquer le Bataillon des Forces d'Exploration ? Sans mentionner le fait qu'aucun de leur membre n'était riche à priori... Elle soupira. La nouvelle de sa présence là-bas avait déjà dû faire trois fois le tour du Royaume.

Les trois autres « attaques » jusqu'au centre d'Hermina confirma sa théorie. Roy inventa alors les règles du nouveau jeu qui animerait leur quotidien : celui qui battait le plus d'hommes avec le moins de coups remportait la victoire. Lilith paria sur Liam, qui était plus soigné dans son corps à corps que le garde blond, dont l'attitude parfois animale la rendait sceptique. Ghérart étant un véritable bourrin, Tim n'égalant pas ses pairs au combat, et Hans ne s'intéressant que très peu à leurs petits jeux, elle était quasiment sûre de gagner. Les quelques autres incidents qu'ils rencontrèrent lui confirma qu'elle avait bien choisi.

Ils arrivèrent dans le centre d'Hermina en fin de matinée, et Lilith décida que Ghérart, Tim et Hans resteraient à distance en renfort, tandis que Roy et Liam assureraient sa garde rapprochée. La jeune femme aimait particulièrement déambuler dans les rues commerçantes et visiter les marchés. Elle profita donc de l'animation de la place principale de la ville et se balada sans but précis aux travers des échoppes commerçantes. Elle avait revêtue une tenue simple, comme elle le faisait toujours lorsqu'elle était en déplacement, et une cape noire recouvrait l'ensemble.

Cependant, il était facile de deviner qu'elle appartenait à la Noblesse, de par le soin apporté à ses cheveux, la broche dorée qui refermait sa cape, ou encore la finesse des tissus dans lesquels son pantalon et sa chemise étaient confectionnés.

Liam s'amusait toujours de la perspicacité des commerçants, qui voyaient en Lilith tout le potentiel dépense dont elle pouvait faire preuve. Et ils avaient bien raison, car la jeune femme résistait rarement à l'achat d'une étole, d'un petit bijou ou de la nourriture dont l'odeur l'attirait, telle une enfant. Cette fois-ci ne fit guère exception à la règle, et Lilith acheta un bijou très charmant, avant de s'émerveiller devant un stand de gaufres. Elle en offrit à chacun de ses gardes, pour le grand bonheur du propriétaire du stand de rue. L'homme mit d'ailleurs un certain temps à comprendre qu'ils étaient en réalité ensemble, et regardait étrangement la jeune femme lorsqu'elle se mit à faire signe à des hommes dans la foule et leur tendre des gaufres.

- C'est pour Jen le bijou ? Demanda Roy, curieux.

Le style du pendentif était différent de ce que portait habituellement la Duchesse. C'était une pierre semi-précieuse ambrée, aux reflets dorés et orangés, fixée sur une petite chaine en argent. La pierre avait à peine était taillée, et donnait une allure naturelle et brute au bijou.

- Je vais l'offrir à Pétra. J'ai pensé à elle en le voyant, il est lumineux et doux, comme elle. Lui répondit-elle avec enthousiasme.
- Hanji va être jalouse si tu fais ça... Fit remarquer son second.
- Bien sûr que non enfin Liam... ce n'est pas du tout son profil ! Ricana-t-elle.

Il haussa les épaules. Hanji était trop imprévisible selon lui et il ne parvenait pas à cerner la jeune femme. En soit, Lilith devait sensiblement avoir raison car elle ne semblait pas être quelqu'un de possessif ou de jaloux. Il l'imaginait d'ailleurs mal avec un bijou aussi féminin...

Il soupira en reconnaissant la taverne où travaillait Jen. La semaine allait être longue... Les deux jeunes femmes se sautèrent littéralement dessus, et Liam devina que la Duchesse lui racontait sa dernière conquête, au vu de la réaction de la courtisane, qui semblait la féliciter. Jen aussi avait dû perdre espoir concernant une possible romance de Lilith et Erwin, et elle semblait sincèrement ravie pour la noble. Il jeta un œil à ses collègues. Ghérart s'était naturellement posté à l'entrée du bar, et Hans et Tim avait pris place ensemble dans le coin gauche de la salle.

Roy et lui attendirent que les deux amies se calment et s'installèrent avec elles à une table avant de commander à boire. Jen remarqua enfin la présence du garde blond, qui s'était mis à bouder. L'exquis sourire de la jolie blonde eut raison de lui, et leur jeu de séduction reprit de plus belle sous le regard interdit de la Duchesse.

...

Et alors que Lilith commençait enfin à se détendre, un homme se mit à hurler en pleine rue, annonçant la néfaste nouvelle de ce qui se déroulait en plein centre de Trost. La même horreur qu'à Shiganshina se répétait. Un immense Titan, dont les témoignages laissaient à penser qu'il s'agissait du même qu'il y avait cinq ans, avait surgi de derrière le mur Rosa, et avait détruit une partie de la porte de Trost. Un exode vers Hermina était donc en train de se dérouler, et l'homme qui hurlait la nouvelle, habillé de la toge du culte du mur, annonçait la fin du monde et accusait le Bataillon d'avoir attisé la colère des Dieux.

Un silence de quelques secondes témoigna de l'état de choc des habitants, avant que la panique ne s'installe dans toute la ville. Les gens, tout autant terrorisés par les Titans que par l'exode des milliers de réfugiés, avait déjà cédé à la folie et couraient le plus loin possible, craignant l'avancée des géants.

« Pas encore » murmura Lilith qui anticipaient déjà les mesures gouvernementales pour gérer l'exode.

Allaient-ils fermer les portes ? Ou les accepteraient-ils avant de voter de nouveau pour envoyer à la mort le trop plein du peuple hors des murs ? L'idée lui glaça le sang, puis elle pensa à Erwin. Son expédition avait-elle un lien avec l'apparition du Titan, ou pire, étaient-ils loin, au moment où le Royaume avait besoin d'eux ?

Elle se mordit les doigts tout en réfléchissant. Ils avaient dû envoyer les nouvelles recrues en plus de la Garnison et d'une partie des Brigades Spéciales. Cela allait être une véritable boucherie. La jeune femme finit par se lever et annonça qu'elle souhaitait se réfugier à Mitras. C'était lâche selon elle, et peu original de la part d'une Noble. Pourtant, elle avait l'intime conviction qu'il s'agissait de la meilleure chose à faire. Elle voulait rester en vie, n'était d'aucune utilité si elle restait sur place, et ne souhaitait en aucun cas prendre le risque que le Titan n'explose le mur Rosa à son tour et mette Hermina à feu et à sang. Peut-être allait-il également pénétrer jusqu'à Mitras, sonnant la fin de l'Humanité, mais au moins, elle aurait mis toutes les chances de son côté.

- On dégage ! Déclara Liam d'un voix autoritaire.

Lilith aggripa alors Jen, lui ordonnant de venir avec eux. Hors de question qu'elle ne la laisse mourir ici. Trop choquée pour réagir, la jolie blonde se laissa emporter par la garde.

...

Rapidement, Lilith retrouva les figures les plus importantes de la Noblesse devant la grande porte de Sina. Elle détesta l'idée de faire partie de ces êtres égoïstes, intimement persuadés que leurs vies valaient davantage que celles du peuple, mais c'était une réalité qu'elle devait affronter. Il ne servait à rien de le nier devant une preuve aussi accablante.

Elle reconnut le Marquis Balto parmi la petite foule d'aristocrates. Le riche homme vivait à Trost même, et était connu pour inviter le général Pixis à jouer aux échecs en sa demeure. Elle se dit qu'il avait dû courir drôlement vite pour être parmi les premier à vouloir rentrer à Sina.

L'immense porte s'ouvrit, et Lilith pénétra dans le dernier havre de paix du Royaume. Elle ne traina pas en ville et rejoignit la capitale le plus rapidement possible. Elle chargea Ghérart de ramener son cheval aux écuries et de mettre Jen à l'abri, avant de courir à pied à travers Mitras, déjà enclin à la terreur des évènements. Elle cherchait Thomas, son assistant, afin qu'il lui fasse un bilan de la situation au sein de la capitale. Elle le retrouva en plein centre, parmi une petite foule qui s'était formée autour d'un membre du culte du mur. Elle reconnut sans peine Aurille, le deuxième conseiller du Roi. Il s'était surélevé sur une estrade et tentait tant bien que mal de rassurer la population. Elle trouva la situation assez surréaliste, alors même que tous ses adeptes déambulaient les rues en hurlant que la fin de l'Humanité était proche.

- Thomas ! L'appela-t-elle aussi fort qu'elle put.

Le jeune aristocrate se retourna immédiatement. Ses traits étaient tirés, et sa chevelure rousse décoiffée et humide trahissait qu'il avait dû courir dans tous les sens. Il était paniqué, mais exprima un profond soulagement en voyant Lilith saine et sauve. Il salua distraitement les autres gardes et expliqua à Lilith que Mitras n'aurait aucune juridiction pour la suite des évènements. En effet, les Hauts Nobles s'étant rués à Sina, selon les règles mises en place en tant de crise, ce seraient les Brigades Spéciales les seuls habilités à prendre les décisions concernant le mur Rosa.

Elle se décomposa en réalisant son erreur. Si jamais Naile Dork décidait de fermer les portes et abandonner le Bataillon hors des murs, elle serait responsable de la mort d'Erwin et de tout l'espoir qu'il représentait. Sans parler des milliers de villageois, condamnés à devenir de la chair humaine pour les Titans.

- Lilith Everglow !

Elle sursauta en reconnaissant la voix de Detlev et l'aperçut en train de se dégager de la foule. L'homme devait être aux côtés d'Aurille, mais elle ne l'avait pas remarqué. Elle ne lut aucune colère sur son visage mais une peur profonde. Était-cela, le prix à payer pour l'absolution de sa trahison envers la Noblesse ? Il semblait presque soulagé de la voir ici.

- Nous devons nous réunir pour former un Conseil !
- Quel intérêt, nous n'avons pas accès à Trost, ils sont livrés à eux-même et franchement, si Sina s'écroule aussi, je ne vois pas bien ce que nous pourrions faire... Répondit Lilith d'une voix outrageusement calme.
- S'ils survivent, et que Rosa résiste, nous pourrons exercer de nouveau notre pouvoir. Nous devons tenir ce Conseil ! S'étrangla-t-il.

Detlev l'avait saisi par les épaules et s'adressait à elle comme à une alliée. Ce revirement de situation la décontenança quelque peu, mais il avait raison : il fallait reprendre la situation en main. C'était l'occasion rêvée pour elle d'user du pouvoir et de l'influence qu'elle n'avait pas eu lors de la chute de Maria, afin de ne pas répéter les atrocités passées.

Elle le suivit alors jusqu'à l'immense bâtiment des États Généraux, où une trentaine de membres bouillonnaient ensemble depuis un certain temps. Aurille et Detlev rejoignirent le troisième conseiller du Roi, et ils firent asseoir l'Assemblée. Elle fut étonnée que le Roi ne se déplace pas. Il n'avait pas son mot à dire ? Ses conseillers servaient certes ses intérêts, mais Lilith trouva déplacé de ne pas au moins tenir la réunion devant son trône, à défaut que ce dernier ne daigne se montrer.

Commença alors un enfer de disputes et de menaces, et Lilith comprit rapidement qu'aucun être humain, aussi puissant pouvait-il être, n'avait la capacité de sauver l'Humanité malgré elle. Une angoisse profonde lui fit perdre son sang froid alors que tout le monde était déjà pour la fermeture du mur Sina, afin de préserver la survie de l'Élite. Elle ne pouvait rien faire. Pourquoi avait-elle imaginé qu'elle le pourrait ? Que proposer comme alternative de toute façon ? Il ne s'agissait plus de limiter la consommation de viande pour nourrir le peuple et éviter la famine...

Comment réfuter l'argument selon lequel il fallait fermer les portes pour laisser une chance à l'Humanité de survivre ? Sina ne pourrait jamais accueillir tout le Royaume en son sein. La nourriture viendrait rapidement à manquer, ils devraient faire face à des épidémies en un temps record et tout le monde ne pourrait être logé. C'était une catastrophe. Le seul espoir, la seule lueur qu'elle percevait au bout de ce tunnel infernal était Erwin.

Si Erwin réussissait à sauver Rosa, alors tout n'était pas perdu. Ils avaient fait des progrès, peut-être avaient-ils une chance de protéger le mur, à défaut d'avoir pu sauver Trost. Elle se haït violemment en espérant qu'il n'y ait que très peu de survivants à Trost, afin que les villes au sein de Maria suffisent à accueillir les réfugiés. Sans ça, ils couraient à la catastrophe. Et c'était dans le meilleur des cas, celui selon lequel le Titan ne pourrait détruire Rosa.

Cinq ans auparavant, il avait bien fini par reculer après avoir détruit la porte de Shiganshina et celle de Maria. Cette enflure de monstre était forcément doté d'intelligence car il attaquait les portes principales et non le mur lui-même. Il savait que les portes étaient leur faiblesse. Le culte du mur allait se régaler à remettre la condamnation des portes sur le tapis s'ils s'en sortaient aujourd'hui.

- Je suis pour fermer temporairement les portes de Sina. Garantissons notre survie et attendons de voir comment les choses évoluent. Si nous survivons à cette nouvelle attaque, et que le mur Rosa tient bon, nous pourrons reprendre notre juridiction et décider du sort des réfugiés et des habitants de Rosa de manière générale.

Sa voix portait parfaitement dans la pièce, et après sa première phrase, tous s'étaient tus pour l'écouter. Elle poursuivit, toujours en exagérant sa quiétude afin de contraster avec la folie ambiante et gagner en crédibilité.

- Nous n'avons actuellement qu'un seul espoir pour protéger le mur Rosa et échapper à la fin de l'Humanité. Si nous survivons, nous devrons nous en souvenir.
- Quel espoir ? S'étouffèrent les Nobles de l'assemblée.

« Le Bataillon des Forces d'Exploration. »