[Règle n°19 – Profiter du calme avant la tempête]


Bon, ce début de chapitre était censé être à la fin du 18, mais finalement j'ai trouvé ça mieux comme ça ! Par ailleurs, je rends à César ce qui lui appartient : merci imōto-chan pour tes brillantes idées. (Tu gères la fougère ! :D)

Un détail : le morceau de fin de chapitre est « Outlaws of Love », de Adam Lambert. Je préfère vous le dire ici, par rapport à la manière dont j'ai introduit cette chanson dans l'histoire. N'hésitez pas à aller découvrir ce chef-d'œuvre !

Et un petit jeu s'est glissé dans ce chapitre : découvrir à quels personnages de manga se rapportent les déguisements de Naruto et Sasuke. Récoltez les indices au fil du chapitre ;D

Bonne lecture à tous !


« À vrai dire… je ne crois pas que la perfection existe en ce monde…
C'est pour cela que les choses sont dès le départ destinées à se compléter mutuellement et qu'elles s'attirent…
J'ajouterai que c'est seulement en se complétant qu'on commence à marcher dans la bonne direction »


La nuit et la foule rendaient l'atmosphère électrique en ce trente-et-un octobre, au milieu de Shibuya*. Les enseignes lumineuses clignotaient dans toutes les directions pour attirer les passants dans des restaurants, des karaokés ou des izakaya, et des musiques de toutes sortes se mêlaient au brouhaha ambiant. Des dizaines de policiers agitaient leurs bâtons lumineux à tout-va ou criaient des ordres inintelligibles dans des mégaphones au son nasillard en tentant de mettre de l'ordre dans toute cette joyeuse agitation, mais en vain ; le désordre semblait régner en maître ce soir-là. Et quel désordre ! Trois Slenderman surplombaient tout le monde, perchés sur leurs échasses, tandis que des dizaines de zombies se mêlaient à la foule. Quelques prisonniers s'emmêlaient les pinceaux dans leurs chaînes en plastique, et des maids aux tenues tâchées de sang se prenaient en photo, tantôt avec des sorciers de passage, tantôt avec des loups garous hurlant à la lune. Une poignée de chirurgiens aux allures de psychopathes tentaient bien de faire peur à quelques personnes, mais l'inventivité dont avait fait preuve la plupart des gens pour rendre leur costume le plus effrayant possible rendait chacune de leurs tentatives plus risible qu'autre chose.

Alors qu'il se faisait bousculer pour la énième fois de la soirée, y perdant presque son katana, Sasuke se demanda comment et pourquoi Naruto avait eu l'idée de venir fêter ses dix-huit ans au milieu du rassemblement d'Halloween. Qu'y avait-il d'agréable à se faire marcher sur les pieds toutes les cinq minutes, à voir les mêmes costumes déclinés sur vingt personnes, à écouter dix musiques en même temps, si entremêlées qu'on ne savait même plus ce que l'on était en train d'entendre ? Non, vraiment… s'il y avait des côtés positifs à cette décision, ils lui échappaient totalement.

— Eh, le rabat-joie de service !

Voilà qui blessait son ego. Tout en se mordant la lèvre pour ne pas devenir plus qu'impoli, Sasuke se retourna vers Naruto, qui lui souriait de toutes ses dents, sous l'ombre de son chapeau de cow-boy à larges bords, d'où pendait une tête de mort gravée sur une pièce ronde. Les bras croisés sur une chemise noire à moitié ouverte, et les jambes uniquement couvertes d'un short sombre et de bottines empruntées à son grand frère, le blond ne semblait pas se soucier de la fraîcheur qui s'imposait doucement.

— Quoi ? demanda Sasuke d'un air ennuyé.

— Quand est-ce qu'il arrive, Gaara ?

Le brun haussa les épaules en remuant doucement la tête pour signifier qu'il n'en avait aucune idée. La foule se pressait autour d'eux et il se sentait particulièrement oppressé, voilà la seule chose qui était vraiment claire à son esprit. Soudain, il sentit un poids s'écraser sur ses épaules. Alors qu'il allait se retourner pour remettre à sa place ce qu'il pensait être un quelconque zombie passablement éméché, des bras de fourrure jaune se refermèrent autour de lui et le bord d'une capuche, de la même couleur criarde, apparut dans son champ de vision lorsqu'une tête aux folles mèches rousses se posa sur son épaule.

— Bouh ! cria Gaara avec une voix si enthousiaste qu'elle laissait transparaître son grand sourire.

Une longue oreille jaune et noire chatouilla la joue de Sasuke lorsque son ami se redressa. Est-ce que Gaara était vraiment venu affublé d'un kigurumi à l'effigie de Pikachu ? Mais alors qu'il se retournait, le brun eut un instant de surprise devant le visage du rouquin. Le réalisme de son maquillage était saisissant ; sa peau semblait réellement partir en lambeaux, laissant apparaître par endroits sa prétendue chair à vif. Il avait ajouté à cela une lentille blanche à son œil gauche, et le tout rendait vraiment bien. Sasuke revint sur sa première impression – le kigurumi était une excellente idée. Il n'y avait que Gaara pour arborer un déguisement aussi décalé que celui-ci.

— Qui t'as maquillé comme ça ? lui demanda le brun avec un regard appréciateur. Et me dis pas que c'est toi, je le croirais pas.

— Ouhla, non ! s'exclama Gaara en riant à la provocation de Sasuke. Déjà, rester immobile pendant tout ce temps ça m'a rendu chèvre, alors s'il avait fallu que je me concentre en plus, c'était pas la peine ! All the credits go to… commença-t-il en mimant une batterie avec ses doigts. Ma sœur. Elle a trop de talent, c'est terrible… !

Son sens de la mise en scène eut le don de faire sourire tout le monde. Même Shikamaru, qui avait jusque-là affiché un air presque distant, se dérida et renchérit en admettant que lui aussi avait compté sur sa sœur pour réaliser son maquillage de Frankenstein, puisqu'il ne savait pas dessiner.

— Dis plutôt que t'as eu la flemme, oui ! répliqua Kiba d'un ton sarcastique qui eut tôt fait de renfrogner à nouveau Shikamaru.

Naruto protesta aussitôt ; il n'était pas question que Kiba sème la graine de la mauvaise humeur pour sa soirée d'anniversaire, il tenait expressément à ce que tout le monde passe un bon moment.

— Je t'ai vexé ? demanda alors le brun en passant un bras autour des épaules de Shikamaru, qui ne répondit qu'en laissant s'échapper un profond soupir. Mais boude pas… Tu veux que je te dise ? Je suis presque jaloux de ton costard ! Presque. insista-t-il avec un sourire mesquin.

Shikamaru se dégagea avec force en envoyant paître Kiba d'un regard coléreux.

— Déjà que tu peux être chiant de base, mais alors quand t'as bu, c'en devient vraiment insupportable ! Si t'avais envie de sortir ton plus beau costume pour risquer de le foutre en l'air, mais tant mieux ! Je m'en fous ! C'est pas comme si Frankenstein était censé être à la dernière mode de toutes façons, donc fous-moi la paix avec ça !

Devant le spectacle navrant que leur offraient leurs amis, Naruto et Sasuke levèrent les yeux au ciel de concert, tandis que Gaara pouffait d'amusement. Depuis qu'ils s'étaient rejoints, Kiba avait passé son temps à asticoter Shikamaru parce que celui-ci avait emprunté un ancien costume de son père – élimé par les années, un peu trop grand et aux couleurs passées – pour son déguisement. Naruto avait bien tenté d'expliquer à Kiba que c'était fait exprès, mais il n'avait rien voulu entendre. Apparemment, les deux ou trois bières qu'il avait bues avec Shikamaru avant de venir faisaient dores et déjà leur effet… Et il se tordait de rire, dans son costume trois pièces tout neuf, à la parfaite couleur bordeaux, laissant couler des larmes d'hilarité sur son maquillage de squelette. La scène, qui ne se répétait que trop depuis de longues minutes, avait définitivement quelque chose de désespérant.

Shikamaru, qui en avait encore plus assez que les autres, décida de prendre les choses en main, et ramena son sac à dos devant lui en déclarant à haute voix, pour couvrir les rires épuisants de Kiba :

— Bon les gars, maintenant qu'on est tous là… commença-t-il en balayant le petit groupe d'un regard entendu. Il serait peut-être temps de passer aux choses sérieuses, non ?

Et, avec un malicieux sourire en coin, il sortit deux bières de son sac en les tendant devant lui, sous le regard étonné de Gaara.

— C'est pas censé être interdit l'alcool ici pendant Halloween ? demanda le rouquin, sans pour autant parvenir à cacher une lueur de satisfaction dans son regard.

— Si. répondit Sasuke en lui adressant un rictus de connivence.

Et le brun se saisit d'une bière sans plus d'explications, remerciant Shikamaru au passage. Jetant des coups d'œil prudents autour d'eux, les garçons finirent par décapsuler chacun une petite bouteille et commencèrent à boire en se cachant des regards indiscrets. Naruto savoura l'instant encore plus que la boisson qui coulait le long de sa gorge. La sensation de surfer sur l'interdit était exquise, grisante. Et le plaisir de partager un moment entre amis, sans avoir sa mère sur le dos pour s'inquiéter à propos de détails insignifiants, était plus qu'agréable. Il n'était pas majeur depuis un mois, et pourtant il y voyait déjà beaucoup d'avantages.

— Bon, on bouge un peu ? proposa Naruto. On va pas prendre racine.

Kiba et Gaara acquiescèrent, et ils se mirent à suivre la marée humaine tout en discutant avec animation. Au détour d'une conversation, Shikamaru soupira, les yeux rivés sur l'écran de son portable. Puis il leva l'appareil à la hauteur de son visage, esquissa un sourire en prenant un selfie, et redevint aussitôt après un Frankenstein blasé qui pianotait sur son téléphone.

No comment, les mecs, je vous entends penser… lâcha-t-il sur un ton monocorde.

Gaara, qui n'avait aucunement compris ce qu'il venait de se passer, glissa un regard interrogateur sur les autres garçons, qui affichaient tous les trois des sourires machiavéliques. Naruto croisa les bras en penchant légèrement la tête sur le côté, fixant Shikamaru dans les yeux quand celui-ci se retourna.

— « Une copine ? C'est mort, beaucoup trop galère ! » fit-il en prenant un malin plaisir à rappeler à son ami ses propres paroles.

À peine vexé, Shikamaru rangea son portable dans sa poche de pantalon et, dans un geste débordant de suffisance, darda sur Naruto un regard souligné d'un sourcil arrogant en croisant lui aussi les bras. Il se sentait d'humeur taquine après toutes les remarques acerbes que lui avait lancées Kiba…

— Au moins, j'en ai une de copine. Tu peux me rappeler la dernière fois que t'as eu quelqu'un dans ta vie, blondinet de malheur ?

Sa remarque effaça toute trace de ravissement de la figure de Naruto, qui répliqua avec l'un de ses « gnagnagna » comme lui seul savait en faire.

— Je cherche la bonne personne, c'est tout ! conclut le blond en détournant le regard, peu disposé à s'étendre sur le sujet.

Sasuke remarqua tout de même que Naruto avait parlé de « personne », et non de « fille ». Même si son esprit cartésien ne pouvait se résoudre à en tirer une conclusion hâtive, il ne put empêcher son cœur de s'étreindre doucement dans sa poitrine en imaginant que, peut-être, il n'était pas contre le fait de sortir avec un garçon.

Il se remémora soudain une discussion qu'il avait eue peu de temps avant avec Naruto. Celui-ci lui avait confié n'avoir eu qu'une petite amie, deux ans auparavant. Il l'avait rencontrée dans le magasin d'instruments de musique où il avait travaillé durant l'été. Il n'avait cédé à ses avances qu'au bout de deux longues semaines, et cela avait eu l'air de la blesser fortement dans son orgueil. Ils n'étaient restés ensemble que peu de temps, et elle était partie sans laisser de traces, à la fin de l'été, emportant avec elle la magie d'une première relation, la joie des vacances et une partie du cœur de Naruto. Il n'était jamais parvenu à oublier entièrement le sentiment de trahison qu'il avait éprouvé lorsqu'elle l'avait quitté sans un mot. Et Shikamaru remuait le couteau dans la plaie ? Ce n'était pourtant pas son genre de se servir de la faiblesse des autres pour s'en moquer…

— Tu veux que je te dise ? répliqua Shikamaru, presque trop bas pour que Sasuke ne l'entende. Moi je crois que tu la cherches trop loin, la bonne personne…

Et Sasuke aurait pu jurer que son sourire en coin était beaucoup plus significatif qu'il ne voulait bien le laisser entendre ; et que le petit regard qu'il adressa à Naruto en finissant sa phrase lui était un peu destiné également. Ses entrailles se tordirent soudain d'une sorte d'appréhension curieuse. Non, Shikamaru n'aurait pas fait de remarque déplacée sur la vie amoureuse de Naruto sans avoir une bonne raison cachée au fond de son esprit tortueux. Et il avait un don évident pour comprendre les choses avant tout le monde… Avait-il découvert, d'une manière ou d'une autre, les sentiments que Sasuke nourrissait pour le blond ? Pourvu qu'il ne fasse rien d'insensé ; pourvu qu'il garde cela pour lui et ne dise pas à Naruto des choses que Sasuke n'était pas encore prêt à lui avouer de vive voix ! La dernière chose qu'il souhaitait était de braquer le blond en voulant se précipiter. Il avait dit vouloir faire un pas vers lui, oui, pas se jeter sur lui.

— Hey, il y a une salle d'arcades géniale là-bas, on y va ?!

L'enthousiasme soudain de Kiba sortit Sasuke de ses réflexions. Il jeta un regard curieux autour d'eux et constata qu'en effet, un peu plus loin dans la rue qu'ils étaient en train de descendre, de larges panneaux lumineux criaient en trois couleurs que l'endroit était doté de tous les jeux possibles et inimaginables. Sasuke haussa un sourcil intrigué. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait plus mis les pieds dans une salle d'arcades ; la dernière fois, c'était avec Gaara et Neji, quand ils avaient préféré s'échapper du lycée plutôt que de participer à une journée sportive. L'idée de Kiba ne lui déplaisait pas…

Les garçons échangèrent quelques regards approbateurs, et lorsque Kiba fut certain que tout le monde était d'accord, il laissa exploser sa joie en hurlant, les bras tendus en l'air dans un geste de victoire. Ce qui eut tôt fait d'attirer l'attention des policiers qui surveillaient la foule, perchés sur des échafaudages installés pour l'occasion. Bien évidemment, l'un d'eux ne manqua pas de repérer la bouteille de bière dans la main de Kiba, et siffla de toutes ses forces avant de leur demander de s'arrêter.

Tout se passa alors très vite. Le policier qui leur avait intimé de ne pas bouger les désigna du doigt à un collègue pour aller jauger la situation, tandis que Naruto, Shikamaru, Sasuke, et même Gaara, lancèrent à l'unisson des regards débordant de reproches à leur ami. Le policier se frayait toujours un chemin au milieu des badauds quand Kiba demanda d'un air stupide s'ils allaient devoir abandonner toutes les bières qu'ils avaient avec eux. Naruto, contrarié dans ses plans de « soirée d'anniversaire parfaite », fronça les sourcils en contractant doucement les poings. Il n'était pas dit que quiconque viendrait bouleverser sa nuit.

— On court.

— Hein ? fit Shikamaru en levant un regard plus que surpris vers Naruto.

— On court !

Il fit volte-face en accrochant la première chose qui lui tomba sous la main, et se mit à déguerpir aussi vite qu'il le pouvait. Dans son dos, il entendait les cris de surprise de ses amis qui le suivaient, se mêlant aux sifflements des policiers et aux exclamations de la foule sur leur passage. Les cheveux au vent, un sourire béat peint sur ses lèvres, Naruto sentait une peur excitante lui tordre l'estomac. Il ne savait pas pourquoi il avait fait cela, d'où lui étaient venus cette idée bizarre et le courage de fuir. Il ne savait pas non plus vers où il se dirigeait, ni s'ils allaient réussir à semer les policiers, sans doute bien plus sportifs qu'eux. Mais il ne se serait arrêté pour rien au monde ; c'était la seule chose dont il était persuadé.

— Oy, crétin ! – Naruto tourna un regard surpris vers Sasuke, qui le suivait de près. – Lâche-moi !

En baissant les yeux vers sa main gauche sans cesser de courir, le blond se rendit compte que ce qu'il avait accroché en bondissant, c'était la manche de Sasuke. Il la lâcha en riant, ignorant l'œillade réprobatrice qui lui avait lancé son ami, puis détourna le regard pour se concentrer sur ce qu'il se passait devant lui. Il ne remarqua pas le petit sourire qui se dessina doucement sur la bouche de Sasuke.

Car s'il jugeait l'idée de s'enfuir face à des policiers complétement folle et irresponsable, le brun ne la trouvait pas moins tentante. Lui qui pouvait se révéler particulièrement entêté quand il s'agissait de défendre sa manière de voir les choses, même face à l'autorité, il appréciait le grain de folie qu'il avait décelé dans les yeux de Naruto lorsque celui-ci avait décidé de se dérober aux ordres des policiers. Car après tout, ils ne faisaient rien de répréhensible. Ils n'avaient pas assez d'alcool dans le sang pour jouer aux dangers publics, et voulaient seulement profiter de la soirée. Ils n'avaient pas prévu de boire jusqu'à en devenir complétement saouls, alors où était le mal ?

S'il y avait une chose à regretter dans cette course-poursuite inattendue, c'était qu'il sentait sa coiffure se défaire sous l'impulsion du vent et de ses mouvements. Il avait passé un temps incalculable à dompter sa tignasse sombre pour la faire paraître plus longue – il avait même emprunté à son frère les rajouts qu'il mettait à certains concerts –, et il était particulièrement fier du résultat. Il était parvenu à faire tenir – il ne savait trop encore comment – de larges barrettes blanches qui étaient censées maintenir ses cheveux, mais qu'il sentait glisser doucement à chacune de ses foulées. C'était peut-être une inquiétude formidablement superficielle, mais il avait fait tous ces efforts pour faire plaisir à Naruto, et il n'avait pas l'intention de laisser s'évanouir le sourire si splendide qu'affichait le blond depuis le début de la soirée.

— On va où, en fait ? s'écria soudain la voix de Naruto devant lui.

La réponse fut esquissée dans un soupir attendri, accompagné d'un sourire évanescent. Sasuke prit les devants en déclarant :

— J'ai une idée.

L'expression de son visage quand il dépassa Naruto était déterminée, et son regard droit. Il avait l'air si sûr de lui que le blond sut qu'il pouvait lui faire aveuglément confiance. Il jeta un regard derrière lui pour voir que leurs amis les suivaient toujours, mais que le policier n'avait pas abandonné la poursuite, bien au contraire : il avait même l'air d'appeler des renforts. Cependant, une intuition venue de nulle part lui assurait qu'ils s'en sortiraient. Alors il se retourna à nouveau pour suivre Sasuke, qui courrait toujours sans se soucier de qui il bousculait, ni des pieds sur lesquels il marchait parfois malencontreusement, et balaya ses dernières inquiétudes. Un sentiment de confiance profonde l'étreignait d'une douce manière.

Sasuke, qui continuait de courir devant lui, était comme un repère qu'il voulait suivre sans vraiment savoir pourquoi ; un phare dans la petite tempête qu'il venait de déclencher en s'enfuyant. Ce dos, qui l'attirait inlassablement vers il ne savait trop quel endroit, l'empêchait de s'en vouloir pour sa décision insensée. Il l'aurait suivi au bout du monde. Il ne s'expliquait pas ce sentiment nouveau, ne cherchait d'ailleurs même pas à lui trouver une quelconque signification. Il voulait juste se laisser emporter.

Le kimono noir volait derrière Sasuke dans sa course, et son haori** blanc ainsi que son écharpe claquaient au vent en suivant les mouvements de son dos. Il avait presque envie de jouer avec tant ils le narguaient en dansant dans l'air. Et ses sandales tressées, et son katana, où était-il allé les dégotter ? Une chose était sûre, et fit doucement sourire Naruto tandis qu'il suivait inlassablement le brun : Sasuke avait apporté un soin particulier au réalisme de sa tenue, malgré sa réticence apparente du début de la soirée… Y avait-il une raison à tout cela ? Peut-être, mais pour le moment, cela lui importait peu.

Soudain, Sasuke attrapa la main de Naruto et tourna dans une rue perpendiculaire, avant de se dissimuler prestement dans un petit hall d'escalier qui menait à un karaoké. Sans plus d'explication, il poussa le blond et passa la tête dehors pour faire signe à Gaara et Kiba, qui arrivaient peu après eux. Lorsque Shikamaru passa le coin de la rue, il parvint à attirer son attention juste avant que le policier ne se montre, et Sasuke eut tout juste le temps de voir son ami lui faire un clin d'œil avant de plonger dans la foule pour disparaître aux yeux de l'homme en uniforme.

Quelques instants plus tard, ils étaient réunis tous les cinq sur le palier de l'escalier du karaoké, reprenant leur souffle en attendant de pouvoir sortir sans risquer de croiser à nouveau leur poursuivant.

— T'es complétement jeté, mec… ! commença Kiba, une main posée sur sa poitrine agitée. Mais c'était trop bien.

Sa remarque fit ricaner Naruto, qui en profita pour vider le fond de bière qu'il restait dans sa bouteille – soit quelques gouttes d'un liquide à moitié mousseux, trop secoué par leur course inopinée dans les rues de Shibuya. Ce n'était plus très agréable à boire, mais au moins, cette petite gorgée avait le goût savoureux de la victoire.

— Bon, et maintenant ? eut le présence d'esprit de demander Gaara en jetant un coup d'œil autour d'eux. C'est bien beau tout ça, mais un karaoké, ça me tente moyen ; je chante comme une casserole !

Ce fut au tour de Sasuke de ricaner d'un air approbateur. Il se souvenait parfaitement de la seule fois où il avait été au karaoké avec Gaara : ses tympans lui en voulaient encore… !

— On est sorti de Shibuya depuis un moment déjà, donc on est tranquille, ici. poursuivit le brun en lançant un sourire ironique à Gaara. Et en plus, je connais un endroit pas loin où personne n'ira nous chercher.

Shikamaru leva un sourcil équivoque au-dessus de son regard interrogateur, en demandant à Sasuke ce qu'était cet endroit. Le brun se contenta de se lever en époussetant son kimono et de darder sur le petit groupe une œillade complice en répondant :

— Un endroit où on pourra se poser et profiter de notre soirée comme il se doit.

Puis il descendit les escaliers sous l'œil amusé de Naruto.

— T'as compris quelque chose, toi ? demanda Shikamaru au blond.

— Non, j'ai aucune idée d'où on va ! s'exclama-t-il joyeusement en se levant à son tour. Mais je suis curieux. Vous venez, les gars ?

Gaara fut le premier à le suivre, avec une exclamation d'enthousiasme. Kiba et Shikamaru, eux, échangèrent une moue dubitative avant de se décider à bouger pour suivre les autres. Ils abandonnèrent leurs bouteilles vides à l'entrée du hall, et retrouvèrent avec plaisir l'air libre. La foule était bien moins dense par ici, et ils ne croisèrent plus aucun policier. Ils ne marchèrent pas longtemps avant de se retrouver dans un quartier aux bâtiments moins modernes et aux ruelles étroites, où les bruits du rassemblement devinrent peu à peu des rumeurs. Sasuke les guida à travers un dédale de venelles qui se croisaient sans la moindre logique ; il paraissait connaître l'endroit comme sa poche. Il ne leur fallut que quelques instants pour arriver là où il voulait les emmener, et pourtant les garçons se sentaient bien incapables de faire le chemin en sens inverse…

— C'est ici. signala Sasuke avec un petit sourire satisfait, quand il s'arrêta devant une grande porte de bois peinte en rouge carmin.

La ruelle était quasiment déserte, et l'éclairage y était sommaire. Les bâtiments, trop étrécis en hauteur, semblaient vouloir leur tomber dessus au moindre instant d'inattention, et ne laissaient même pas filtrer le plus fin rayon de lune. Le seul autre commerce qu'ils pouvaient apercevoir dans cette ruelle sombre était un konbini qui n'avait pas dû voir l'ombre d'un balai depuis plusieurs mois. L'endroit semblait relativement douteux, pourtant Naruto releva un regard rêveur sur un grand panneau noir et blanc, accroché au-dessus de la porte, qui indiquait « Road 66 Night Bar ». Sans attendre le reste du groupe, il ouvrit le battant de bois, laissant couler autour d'eux une mélodie qu'il reconnut sans mal pour l'avoir écoutée des dizaines et des dizaines de fois. Quelqu'un reprenait « Be Yourself », d'Audioslave.

— ID, s'il vous plaît. demanda soudain une voix sortie de l'ombre.

Sasuke, qui suivait de près Naruto, fut le premier à réagir. Il tendit sa carte d'identité à une silhouette massive que l'on distinguait à peine, dissimulée entre la porte d'entrée et une deuxième porte, qui menait sans doute au bar en lui-même. Le blond chercha lui aussi sa carte avant de la lui tendre, puis, quand le portier eût vérifié l'âge de tout le monde, il leur ouvrit la seconde porte pour les laisser entrer.

Lorsque Naruto embrassa du regard la salle, ses yeux pétillèrent. C'était le genre d'endroit, et d'ambiance, qu'il affectionnait particulièrement. Plusieurs petites tables rondes étaient disséminées au milieu de nombreuses chaises en bois à l'apparence hétéroclite, et de vieux fauteuils en cuir cramoisi. Un bar digne d'un western s'allongeait contre le mur du fond, bordé de plusieurs chaises hautes. Des gens de tous âges discutaient avec animation en dégustant une pinte, ou chantaient pour soutenir le groupe qui se produisait sur une petite scène. Ils étaient trois : un batteur, un guitariste, et un bassiste et chanteur, déguisés pour l'occasion en sortes de démons. Derrière eux, plusieurs affiches dédicacées de groupes mythiques avaient été placardées sur le mur de briques. Les enceintes diffusaient avec une puissance délectable les accords glissants de la guitare, les notes sourdes de la basse et le rythme endiablé de la batterie, portés par la voix rocailleuse du chanteur.

— Mais c'est quoi cet endroit ? demanda Naruto quand il eut retrouvé l'usage de sa langue.

Sasuke, particulièrement satisfait de l'effet que semblait avoir son idée sur le blond, répondit en savourant son expression béate :

— Un bar où mon frère se réfugiait quand il séchait les cours, au lycée. Apparemment, un pote l'avait aidé à faire une carte d'identité plus vraie que nature pour qu'il puisse entrer tout seul… Et c'est aussi ici qu'Akatsuki s'est formé. J'ai pensé que ça te plairait…

— C'est parfait. susurra-t-il dans un sourire.

Soudain, Kiba surgit à côté de Naruto en appuyant un index accusateur sur la joue du blond, qui se retourna en sursautant presque.

— T'es tout calme, c'est trop bizarre… hasarda le brun en fronçant exagérément ses sourcils.

Naruto se contenta de lui faire un grand sourire, ne le rabrouant aucunement.

— Non, mais t'as vu cet endroit, Kiba ? C'est trop bien, quoi ! Mon frère m'en avait parlé vite fait, mais il a jamais eu le temps de m'emmener, j'adore ! La musique, l'endroit, tout est parfait !

Tandis que le blond s'avançait dans la salle en glissant des yeux émerveillés dans tous les coins et les recoins, Shikamaru s'accouda avec flegme sur l'épaule de Kiba – qui regardait désormais le blond avec un air légèrement désespéré – et lâcha avec un sourire arrogant :

— Ben voilà, on l'a retrouvé notre Naruto surexcité. Je me disais aussi… !

Gaara rejoignit rapidement le blond avant de l'entraîner vers le bar en annonçant qu'il payait la première tournée. Il ne passait pas beaucoup de temps avec eux, et se sentait encore un peu à l'écart, lui qui n'était pas dans la même classe que les autres. Mais il était content que Sasuke l'ait rapproché de Naruto, Shikamaru et Kiba. La première raison était que ces trois personnes lui étaient sympathiques, et qu'il aimait passer du temps avec eux. La deuxième était que c'était bien la première fois que Sasuke nouait des liens amicaux sincères. Lui était un cas à part, il était venu avec Neji, et même s'il s'était tout de suite bien entendu avec Sasuke et que celui-ci ne l'avait en aucun cas rejeté, il n'avait jamais pu empêcher une part de son esprit de penser que c'était en grande partie grâce à la relation entre Neji et Sasuke. Aujourd'hui, voir son ami s'épanouir, et l'entraîner dans ce joyeux tourbillon avec lui, lui donnait la sensation satisfaisante que Sasuke s'était fait de véritables amis, et qu'il en faisait partie. Et cela faisait bien plus plaisir à Gaara qu'il ne le montrait.

La musique changea derrière eux, et, après avoir commandé cinq pintes de bière au comptoir, Gaara tourna un visage amusé vers Naruto, qui oscillait la tête de plaisir en regardant le groupe performer. Pour engager la conversation, il lui demanda :

— Tu les connais ?

Le blond croisa son regard, d'abord sans comprendre la question, puis il réalisa et répondit :

— Non, juste la chanson. C'est une reprise, elle est pas d'eux.

Gaara, véritable néophyte dans ce domaine, paya l'addition avant de se retourner tout-à-fait vers Naruto en lui demandant de quel morceau il s'agissait.

— C'est les Red Hot, « By the Way ». répondit le blond avec un sourire mutin, comme si la réponse était évidente.

Mais l'expression de Gaara ne se fit que plus inquisitrice. Pour sa part, il n'écoutait que peu de musique, et ce que venait de dire Naruto n'avait aucun sens à ses oreilles. Ce fut Sasuke qui vint finalement à son aide, en tapotant son épaule dans un geste amical, avant de faire remarquer au blond :

— Laisse tomber, Naru, lui parler des Red Hot Chili Peppers, c'est comme lui parler tagalog, il y connaît rien !

Sa réplique fit naître un air boudeur sur le visage de Gaara, tandis que Naruto écarquillait les yeux en se demandant si Sasuke n'exagérait pas un petit peu. Pourtant non, Gaara avait l'air tout-à-fait sincère. Il trouva la situation presque attendrissante et promit au jeune homme que lui et Sasuke lui indiqueraient tous les titres qui passeraient ce soir ; puis ils se retournèrent tous vers le comptoir pour récupérer leurs verres. Alors qu'ils se dirigeaient vers une table libre, Shikamaru eut le présence d'esprit de regarder sa montre.

— Il est déjà vingt-trois heures vingt, faut qu'on fasse gaffe si on veut choper le dernier métro. Il y a un changement pour rentrer chez moi. prévint-il en prenant place en face de Sasuke sur un fauteuil au cuir craquelé par les années.

— Mais est-ce qu'on est sûrs de vouloir rentrer chez toi ? demanda Kiba avec un air ennuyé, le visage à moitié écrasé dans sa main gauche.

Sa question était ironique, pourtant Naruto ne put s'empêcher de la prendre au sérieux. Il n'avait aucune envie de rentrer chez Shikamaru, aucune envie de dormir, ni de partir de cet endroit si plaisant. Il voulait profiter de ses dix-huit ans pour n'en faire qu'à sa tête, même si cela voulait dire agir stupidement. Se montrer raisonnable, c'était quelque chose de réservé aux adultes, et il ne se sentait pas l'envie d'être adulte ce soir-là.

— Et si on restait ? demanda-t-il soudainement. Qu'est-ce que ça pourrait bien faire ?

Sa proposition souleva vers lui quatre regards scrutateurs. Mais si Gaara et Kiba parurent rapidement conquis par l'idée, ce ne fut pas vraiment le cas de Shikamaru, qui ne put s'empêcher de rappeler qu'ils avaient cours le lendemain.

— Et alors ? répliqua Naruto en allumant une étincelle effrontée dans ses yeux brillants.

— De toutes façons, c'est pas comme si le jeudi était spécialement passionnant… renchérit Kiba.

— Non mais les gars, réfuta Shikamaru d'un air las, de toute façon on va pas aller au lycée habillés comme ça, faut bien qu'on se lave, quand même !

Naruto croisa les bras sur la table en détaillant un moment le brun du regard, comme s'il essayait de trouver un sens à ses paroles.

— Ton cerveau a des horaires de nuit, ton super QI ne fonctionne plus passées vingt-deux heures, ou quoi ? riposta-t-il soudainement. On n'a qu'à rentrer chez toi avec le premier métro, on se prépare et on repart au lycée aussi sec. Après tout, vue la taille de ta baraque, on peut facilement passer inaperçus, non ?

— Ah oui, ça c'est sûr ! s'exclama Shikamaru d'un ton ironique. Mes parents sont à un salon de je ne sais trop quoi jusqu'à dimanche à Hokkaido, alors ils risquent pas de remarquer quoi que ce soit…

— Un « salon de je ne sais trop quoi » ? releva Kiba en haussant un sourcil désinvolte. Et c'est ça qui a des parts chez Nara Pharmaceuticals ?

Le doigt moqueur qu'il pointait vers Shikamaru fit éclater de rire Naruto et Gaara, et parvint même à arracher un ricanement à Sasuke, qui avait jusque-là suivi la scène d'un œil lointain en jouant du bout des doigts avec son piercing à l'arcade – une mauvaise habitude dont il ne tentait pas réellement de se débarrasser –, attendant de voir le dénouement arriver. Apparemment, Kiba n'avait pas encore usé toutes ses réserves de remarques désobligeantes pour la soirée… Shikamaru finit par accepter la proposition du blondinet irresponsable qui lui servait d'ami – par ennui ou par choix, la question restait tout de même entière.

Les garçons continuèrent à discuter tout en profitant de la musique, Naruto faisant son possible pour indiquer à Gaara quel morceau passait au fur et à mesure pour que ce dernier puisse aller réécouter ceux qui lui plaisaient davantage plus tard. L'ambiance était au beau fixe, partagée entre les rires, les conversations parfois aussi vides de sens que drôles, les applaudissements et les encouragements des clients du bar, et la bonne humeur générale.

Lorsque les derniers accords secs d'« American Idiot »*** eurent enchanté tout le monde, le groupe attira l'attention de l'assistance pour annoncer qu'ils allaient interpréter leur dernier morceau de la soirée. Quelques protestations fusèrent, mais le chanteur eût tôt fait de les apaiser en remerciant leurs spectateurs pour leur sympathie.

— Ce sera un morceau un peu plus calme, pour dire au revoir à notre super public de ce soir. poursuivit-il avant de faire un pas en arrière et de faire signe au guitariste en acquiesçant.

Quelques notes grêles naquirent alors au milieu du silence religieux qui avait peu à peu envahi la salle. Tous les regards étaient tournés vers le groupe, et même Gaara, de coutume peu sensible à la musique, ressentit toute l'émotion qui chargeait la mélodie à la fois de tristesse et de délicatesse. Quant à Sasuke, il reconnut la chanson dès la première note ; il ne l'écoutait pas souvent, mais y avait toujours trouvé un écho à ce qu'il ressentait quand, parfois, il réfléchissait trop au regard des autres. Lorsque la voix du chanteur s'éleva, douce et bouleversante, un léger frisson remonta le long de son échine.

Oh, nowhere left to go
Are we getting closer, closer?

Son regard se posa sur Naruto, presque par automatisme. Il ne réfléchissait plus réellement, ne faisait plus que regarder défiler ses sentiments dans son esprit songeur. Il s'était indubitablement rapproché du blond, et cela lui apportait autant de plaisir que de peine. Ils partageaient des moments de complicité de plus en plus fréquemment, et cela faisait toujours palpiter son cœur avec une délicieuse hâte. Pourtant, bien souvent, sa gorge se serrait presque aussitôt, à l'idée que Fugaku n'abandonnerait sans doute pas l'idée de les séparer. Alors dans un sens, se rapprocher de Naruto, n'était-ce pas aussi un peu s'en éloigner ?

No, all we know is 'no'
Nights are getting colder, colder

Était-ce trop demandé que de profiter d'un peu de tendresse au milieu du chaos de son existence ? Sasuke ne demandait pas au destin de lui donner un père parfait, ni de lui tracer une vie facile et tranquille ; il avait appris à se forger une armure au fil des années, et les épreuves ne l'effrayaient plus. Il ne demandait qu'une chose : pouvoir aimer qui il voulait sans blesser qui que ce fût. Cela lui serait-il un jour possible, ou toutes les portes lui seraient-elles fermées à jamais ? Il ne voulait qu'avoir le droit de tenir la main de Naruto, pour avancer ensemble… le droit d'effleurer ses joues, le droit d'embrasser ses lèvres. Et le droit de faire danser leurs corps dans la plus belle des chorégraphies.

Hey, tears all fall the same
We all feel the rain
We can't change

Sasuke laissa son regard avide errer sur Naruto. Il ne voulait pas lui faire de mal, il ne voulait pas qu'il ait à faire face aux souffrances que lui avait dû affronter, qu'il ait à supporter ce que Neji avait dû supporter. Ce sourire si large, si resplendissant, il ne voulait surtout pas le voir disparaître. Il le voyait peu à peu devenir sincère, et il avait l'espoir – peut-être démesuré, mais peu lui importait – de voir un jour ce sourire être totalement vrai, débarrassé de toutes ses ombres, et n'être destiné qu'à lui. C'était formidablement égoïste, mais il s'en fichait éperdument. Il voulait rendre Naruto heureux.

Everywhere we go, we're looking for the sun

N'était-ce pas le souhait de tout un chacun ? De trouver la personne qui vous fait sourire, qui vous rend heureux, et à qui vous voulez rendre la pareille ?

Nowhere to grow old, we're always on the run

C'était un but bien innocent, et qui n'était pas censé faire souffrir. Et pourtant, Fugaku en avait décidé autrement. Cet être vil et cruel avait décidé que son fils n'aurait pas le droit de rendre un autre homme heureux, sous le simple prétexte qu'il s'agissait justement d'un autre homme.

They say we'll rot in Hell, I don't think we will

Le pire, c'était qu'une partie de la société était d'accord avec ce genre d'inepties ! Seulement, les regards désapprobateurs et les murmures indiscrets susurrés sur son passage, voilà quelques temps déjà qu'il les subissait. Tout cela ne l'atteignait plus, ne lui inspirait plus qu'une sorte de pitié teinté d'indifférence.

They've branded us enough « outlaws of love »

On pouvait bien juger ses sentiments anormaux, contre-nature, ou que savait-il encore ! Il n'en avait plus grand-chose à faire. Mais que son père fasse tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher Sasuke de créer son petit bonheur à sa propre manière, c'était profondément injuste.

Scars make us who we are

Les yeux de Sasuke glissèrent sur la fausse cicatrice que Naruto avait dessinée autour de son cou. Ce n'était pourtant pas à ce genre de cicatrices qu'il pensait en écoutant la voix rocailleuse du chanteur voyager sur la musique. Il pensait davantage à celles que la vie avait déjà laissées dans le cœur du blond ; celles qu'il cachait si bien derrière son beau sourire.

Hearts and homes are broken, broken

Sasuke pouvait bien supporter le regard des autres, mais Naruto ? Parviendrait-il à ignorer les jugements déplacés, les insultes aussi injustes que cruelles, et tout ce qui allait avec ? Lui qui aimait tant faire sourire les autres, trouverait-il la force nécessaire pour endurer les brimades et les injustices ?

Far, we could go so far
With our minds wide open, open

Tout serait tellement mieux si tout le monde voulait bien tenter de comprendre. Comprendre qu'aimer quelqu'un n'était pas un choix, mais quelque chose que le destin mettait sur notre route, auquel on ne pouvait pas vraiment échapper. Comprendre qu'il n'y avait rien d'intrinsèquement mauvais dans l'amour. Comprendre que personne ne peut décider à la place de quelqu'un autre qui il doit aimer, et de qui il doit s'éloigner.

Hey, tears all fall the same
We all feel the rain
We can't change

Avec tous ces obstacles en travers de son chemin, Sasuke parviendrait-il à réaliser le peu de rêves qu'il lui restait ? Il ne savait même pas si Naruto nourrissait le moindre amour pour lui, il ne fallait pas qu'il se laisse aller à construire des châteaux de sable qui pourraient rapidement être détruits par un raz-de-marée de réalité. Et pourtant… Son imagination fonctionnait à plein régime tandis qu'il observait toujours le visage du blond.

Everywhere we go, we're looking for the sun

Il s'imaginait que ses sentiments étaient réciproques. Il s'imaginait pouvoir franchir cette frontière invisible qui les séparait, cette ligne tendue entre l'amitié et l'amour. Il voyait une lueur nouvelle s'allumer doucement dans ces yeux. Il sentait leurs lèvres s'effleurer, se goûter, se tenter, puis s'enivrer et danser d'une manière délicieuse. Il pouvait presque percevoir les mains baladeuses de Naruto se frayer un chemin sur ses hanches, dans son dos, sur son torse, sur ses jambes, ailleurs… peau contre peau.

Nowhere to grow old, we're always on the run

Cela arriverait-il un jour ? Il osait à peine le croire, malgré son désir brûlant. Qui était-il pour voir le futur ? Il n'avait pas de boule de cristal, pas de don particulier, ne savait ni tirer ni lire les cartes, pas davantage les lignes de la main. Il ne pouvait que laisser le temps faire les choses, et espérer.

They say we'll rot in Hell, I don't think we will

Espérer qu'un jour il puisse faire taire son père. Espérer que Naruto partage ses sentiments. Espérer qu'il veuille bien passer outre les opinions surannées d'une société qui avait clairement l'esprit bien peu ouvert.

They've branded us enough « outlaws of love »

Cela faisait beaucoup d'espoirs pour peu de certitudes, mais il en fallait bien un peu, n'est-ce pas ? Il en avait assez de vivre étouffé par trop d'émotions négatives. Il avait besoin d'une bouffée d'oxygène, et le blond assis de l'autre côté de leur table lui semblait être la personne qui pourrait lui offrir cette parenthèse de bonheur.

Alors que la voix du chanteur s'élevait en une douce mélodie, Sasuke sentit ses joues rougir tandis qu'il s'imaginait se lever et arracher le collier de grosses perles rouges que Naruto portait, faire voler son chapeau étrange, les derniers boutons fermés de sa chemise dans le dos de laquelle s'étalait une étrange tête de mort, et laisser libre cours à ses envies. La batterie se tut, et les yeux bleus de l'objet de ses fantasmes se tournèrent soudain vers lui. Sasuke se sentit soudain comme mis à nu ; il avait l'impression désagréable – et par ailleurs, stupide – que Naruto avait lu dans ses pensées et avait été témoin de tout ce que à quoi son imagination fertile venait de réfléchir.

Tandis que le chanteur entonnait encore une fois le refrain, Sasuke se battait avec son esprit. Il ne parvenait pas à détacher son regard des yeux si captivants du blond. Sa gorge s'asséchait à une vitesse folle, et il eut bientôt un mal terrible à déglutir. Que diable était-il en train de se passer exactement ? Il ne parvenait plus à mettre le moindre ordre dans toutes ses idées nébuleuses, avait perdu le sens des réalités et la capacité de bouger ne fût-ce que le petit doigt. Comme si les yeux bleus de Naruto l'avaient fait prisonnier.

Soudain, il trouva, venue de nulle part, la force de faire papilloter ses paupières. Il se retint de se mettre une claque à lui-même, et détourna ses yeux brûlants du regard indéchiffrable de Naruto. Il fallait qu'il se concentre sur autre chose, à tout prix. Les doigts du bassiste qui s'agitaient doucement sur les cordes de son instrument, par exemple. Ou la voix claire du guitariste qui s'élevait, en écho à celle du chanteur, pour répéter quelques aériens « outlaws of love ».

Un tonnerre d'applaudissements acheva de le réveiller de sa transe pensive. Il pouvait presque encore sentir la brûlure du regard de Naruto sur sa peau frissonnante. Et il ne parvenait toujours pas à comprendre ce qu'il lui était passé par la tête un instant auparavant…

Quand le calme fut revenu dans la salle, l'un des barmans toqua contre le comptoir pour attirer l'attention du chanteur. Tout en allumant la sono, il lui demanda de choisir la première chanson de la nuit.

— Hm… Du Guitar Wolf, ça serait cool. Non, attends… s'interrompit-il pour écouter ce que lui chuchotait à l'oreille le batteur. Ouais ! Mets plutôt du X-Japan ! « Born to be Free », ce serait parfait.

Un sourire approbateur lui répondit, et presque immédiatement, les premières notes de piano du morceau se firent entendre au travers des enceintes. Le groupe acheva de ranger leurs instruments et leur matériel, et s'en alla après avoir remercié une dernière fois leurs spectateurs. Les discussions avaient doucement repris, et Sasuke tentait de faire comme si rien ne s'était passé, en débattant avec Shikamaru sur qui de Kiba ou de Gaara avait le meilleur déguisement. La conversation se finit en queue de poisson lorsque Kiba revint d'avoir commandé une nouvelle tournée, et que Gaara regagna leur table en revenant des toilettes.

Naruto, lui, papillonnait de discussions en éclats de rire, et profitait allégrement de sa soirée d'anniversaire. Il avait mis le regard insistant de Sasuke sur le compte de la fatigue, de l'horaire tardive et de l'alcool qui se distillait peu à peu dans leur sang, préférant ne plus y penser. Les heures s'écoulèrent rapidement, et les garçons durent réveiller Kiba quand ils décidèrent de s'en aller, vers cinq heures du matin. Le pauvre s'était affalé sur la table deux heures avant, n'ayant pas supporté la quatrième pinte. Il tituba donc jusqu'à la station de métro en s'appuyant sur Shikamaru et Naruto, pendant que Gaara et Sasuke riaient stupidement en marchant de travers, à quelques pas devant eux.

Quand ils s'assirent sur le quai de la station pour attendre le premier train, après avoir maudit Kiba lorsqu'ils avaient dû descendre les escaliers, Shikamaru reprit son souffle pendant que Naruto sortait un masque de son sac – il savait pertinemment qu'il devait avoir une tête à faire peur, et n'avait aucune envie de montrer son visage à qui que ce fût ce matin-là. Ses mèches folles se chargeraient de cacher ses yeux, qui, à cette heure-là, devaient s'être débarrassés depuis longtemps du fond de teint qu'il avait mis ce matin pour cacher ses cernes.

Sasuke et Gaara s'effondrèrent bientôt à côté d'eux, le roux ne parvenant aucunement à calmer un fou rire mêlé d'une quinte de toux tenace.

— Qu'est-ce qu'il y a de si drôle ? demanda Naruto à Sasuke en baissant son masque sur son menton.

— Il vient de se rappeler qu'il a sport demain après-midi ! s'exclama le brun en se moquant royalement de son ami.

Naruto empêcha un rire espiègle de s'échapper de sa bouche. Sasuke tenait peut-être assis, contrairement à Kiba qui s'était effondré sur ses genoux, mais il n'était pas loin d'être dans le même état – Gaara aussi, d'ailleurs. Ses yeux rougis se fermaient frénétiquement, et il parlait comme s'il n'avait plus dormi depuis une semaine. Quant à ses joues, elles n'avaient jamais arboré une couleur aussi vive… !

— Nous aussi on a sport demain, je te rappelle… le prévint tout de même Naruto, curieux de voir comment il allait réagir à cette nouvelle. Enfin, on peut dire 'tout à l'heure'.

Sa phrase accentua encore davantage le fou rire de Gaara, tandis que le pauvre Sasuke regardait le blond avec des yeux ronds comme des soucoupes. Il parut réfléchir un instant, avant d'esquisser un sourire triste, tandis qu'un ricanement affligé secouait ses épaules. Et l'hilarité l'emporta encore une fois sur son côté rationnel : Sasuke éclata d'un rire étrange qui laissa Naruto pantois. Le blond ne s'imaginait pas voir un jour son ami aussi hilare… Surtout pour des choses aussi stupides !

Le brun fut soudain interrompu dans son exultation par la sonnerie de son portable ; il venait de recevoir un message. Quelques larmes de rire parlaient encore aux coins de ses yeux lorsqu'il déverrouilla l'écran de son téléphone. La vision du nom du contact le calma rapidement : Lee. Et lire le message acheva de lui rendre son regard sérieux et son expression impassible habituels.

« Il est temps que tu me rendes la monnaie de ma pièce. »


* Quartier de Tōkyō.

** Le "manteau" que l'on met par-dessus le kimono.

*** Morceau de Green Day.


J'ai beaucoup de choses à dire alors restez un peu s'il vous plaît !

D'abord, je veux vos réponses : à quels personnages se rapportaient les déguisements de Naruto et Sasuke ? Ce n'est pas bien compliqué, mais ça me plaisait de glisser un petit clin d'œil à ces œuvres que j'aime beaucoup ! (Trichez pas en lisant les commentaires précédents !)

Ensuite, au Japon, il n'y a pas de carte d'identité à proprement parler (ils essaient d'en instaurer une). Ils se dépatouillent entre les passeports, les permis de conduire, les carte de résidence, les cartes d'assurance ou même les cartes étudiantes, mais j'ai voulu simplifier en parlant de carte d'identité, voilà tout.

Hum, bon, il est évident que je n'encourage personne à avoir le comportement de mes personnages, mais juste au cas où : l'alcool est à consommer avec modération, les déchets se trient et se jettent à la poubelle (sauf qu'il n'y en a pas dans la rue au Japon -.-) et il faut obéir aux forces de l'ordre ! x) (C'était le message raisonnable. Et même si c'est plutôt ironique de ma part, ça ne fait jamais de mal de le préciser !) Sur ce, à bon entendeur, à la prochaine ! Et merci d'avoir lu cette note ^^