Interlude XII

Hope of Morning

II

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Un cauchemar, si ce n'était pas une plaisanterie morbide, ce n'était rien d'autre qu'un cauchemar dont elle s'éveillerait bientôt...très bientôt... Mantra dont l'écho lancinant franchissait les lèvres tremblantes d'une pré-adolescente avec la régularité d'un métronome, si ce n'était celle de l'aiguille d'un phonographe tandis qu'elle s'attardait indéfiniment le long de la cicatrice qui avait tracé son sillon sur la surface de vinyle d'un disque rayé...

Des mots dont la tonalité désespérée ondulait périodiquement, formant à tour de rôle une prière, l'expression du déni, et au final un pieux mensonge destiné à atténuer quelque peu les souffrance de la victime en emprisonnant une étincelle d'espérance au sein de la boite de Pandore qu'elle partagerait avec un cadavre quand le couvercle d'un cercueil se refermerait sur ses deux occupantes, mais avec le recul, cette fable était avant tout destinée à une pécheresse qui se sentait déjà écrasée par le fardeau de son propre crime alors même qu'elle était encore en train de le commettre...

Si les hurlements de la petite Ai demeurait emprisonnées derrière la boule de tissus qu'on avait enfoncé entre ses lèvres avant d'y nouer un foulard pour la maintenir fermement en place, il n'avait pas été nécessaire d'avoir recours à la même précaution vis à vis de Sachiko... Après tout ces mois de calvaires, le petit souffre-douleur avait retenu les plus douloureuses des leçons, et appris à ravaler ses appels aux secours comme ses supplications, sans parvenir à en faire de même avec les sanglots qui ne manquaient jamais de les accompagner... Des appels au secours d'autant plus douloureux qu'ils étaient condamnés à rester muets...

Une foules de regrets joignaient leur voix les unes aux autres pour former un chœur grec en arrière-fond, un chœur dont les complaintes demeuraient inaudibles pour la majorité des actrices de la scène, à l'exception de la victime qui en occupait le centre et de celle qui n'était définitivement pas à la hauteur du rôle qu'on la forçait à endosser...

Le regret de ne pas être parvenue à dissimuler ses souffrances à l'œil inquisiteur qu'une fille avait hérité de son père... Celui que ses appels à l'aide silencieux aient pu torturer les tympans d'une musicienne qui ne se vantait pas quand elle affirmait disposer d'une oreille absolue, à la différence d'un certain détective... Les remords maintenant qu'elle réalisait qu'elle aurait du succomber à la tentation lancinante du suicide au moment où il lui restait encore une amie pour pleurer sa disparition... Et par dessus tout, le regret pour son tout premier instant de faiblesse, ce domino dont la chute avait entraîné celles de tout les autres quand il s'était finalement décidé à basculer...

Son incapacité à s'abriter derrière le droit à garder le silence au cours des interrogatoires que lui faisaient périodiquement subir la petite Edogawa, chaque fois qu'elle parvenait à débusquer la petite Ayanami au cours d'une partie de cache-cache parmi tant d'autres...Le bouc émissaire d'une salle de classe avait beau déployer des trésors d'ingéniosité pour se ménager la meilleure des cachettes pour s'y enterrer en dehors des cours, il ne fallait guère de temps avant que son nouveau refuge ne devienne obsolète...

Quand 29 personnes étaient déterminées à vous mettre la main dessus, ce n'était qu'une question de temps avant que l'une d'entre elle réussissent là où les autres avaient lamentablement échoué... A fortiori quand la dernière élève à avoir franchi le seuil de la classe avait passé les onze premières années de sa vie sous le même toit qu'un digne héritier de Sherlock Holmes...

Un jeu... Ce n'était rien de plus qu'un simple jeu auquel on avait invité la nouvelle venue à participer pour mieux faciliter son intégration... Trouver Sachiko... Au tout début, la petite Ai Edogawa s'y était prêté de bon cœur, et n'avait pas manqué d'impressionner ses camarades de classe par la manière méthodique dont elle reconstituait le parcours d'une petite fuyarde à partir des indices les plus infimes, remontant patiemment la ligne au bout de laquelle frétillait la petite timide qui se portait systématiquement volontaire pour jouer le rôle de la fugitive...

Nul besoin de s'en étonner plus que ça... S'il fallait féliciter qui que ce soit, c'était ses parents, son père était détective, et sa mère avait participé à une partie de cache-cache qui s'était étalé sur plusieurs mois alors même qu'elle était talonnée par des adversaires particulièrement doués pour renifler la piste de leur proie, un double-héritage dont leur progéniture bénéficiait naturellement sans avoir à déployer le moindre effort...

Même si elle avait fait mine de hausser les épaules face au déluge de compliments qui lui était adressé suite à un sans-faute de plusieurs semaines, on ne manquait pas de la taquiner gentiment pour les roucoulements d'autosatisfaction qui ondulaient sous sa gorge chaque fois qu'elle s'imaginait sottement à l'abri des regards indiscrets, ces moments où elle arborait un rictus de joie puéril que Shinichi Kudo aurait difficilement pu renier, les comptes-rendu de ses exploits dans les médias avaient suscité une réaction analogue sur le visage d'un lycéen, quelques années plus tôt, réaction similaire à celle du petit Conan Edogawa quand on évoquait la carrière brillante de Mouri l'endormi en sa présence...

Caresser le petit ego si chatouilleux qui se dissimulait sous un vernis de fausse modestie était devenu le plaisir coupable de bon nombre de collégiennes, et Ai ne manquait pas de leur offrir l'occasion de le faire... La tendre ironie que la dernière de la classe sur le plan chronologique était également la toute première sur celui des résultats scolaires ? Pourquoi en faire une montagne ? Deux prodiges avaient collaborés à sa conception, sa mère avait assuré la direction d'un département de recherche avant de fonder un foyer, et elle passait d'interminables soirées à combler les lacunes de son unique enfant concernant les matières scientifiques, une faveur dont la principale bénéficiaire se serait fort bien passée, on pouvait la croire sur parole...

S'extasier devant la douce mélodie qui s'échappait par la fenêtre de la salle de musique pour déployer ses ailes dans l'atmosphère d'un collège, chaque fois qu'une élève s'y enfermait pour faire danser ses doigts sur les touches du le piano qui réclamait ses caresses? Mais son inspiration n'aurait jamais pu accoucher d'une pareille merveille sans avoir été fécondée par le génie de Kyosuke Haga... Une confession qui avait coloré les joues d'une musicienne d'une légère nuance de rose, un rose qui avait viré à l'écarlate quand on avait ouvertement soupçonné que les sentiments qu'une petite ingénue nourrissait vis à vis d'un certain compositeur papillonnaient par delà la ligne de la simple admiration...

Point faible qui ne manquait pas d'être titillé de bon cœur à intervalles à réguliers, que ce sois la forme d'un parapluie tracé à la va-vite sur le tableau d'une salle de classe, surplombant les noms Edogawa et Haga, ou sous la forme d'une photomontage mettant en scène le mariage d'une collégienne avec son mentor... Ai avait effacé un graffiti d'un geste rageur, mais avait pris beaucoup de soin à détacher l'affiche qu'une main anonyme avait punaisé sur les murs d'un établissement scolaire, et les mauvaises langues n'avaient pas manqué de décocher un certain nombre de remarques sur la nature exacte du rouleau de papier qu'on avait remarqué sous le bras d'une petite timide quand elle était rentré à son domicile avec la démarche d'une cambrioleuse talonnée par les forces de l'ordre tandis qu'elle s'enfuyait avec son butin entre les bras...

(Shinichi s'était abstenu de la moindre remarque en découvrant le poster que sa fille avait dissimulé derrière la porte de son armoire à vêtement... Quelques jours plus tard, la petite Ai avait reçu un courrier en provenance d'un certain pénitencier, et même si elle avait conservé le contenu de la lettre à l'abri des regards indiscrets, son visage avait adopté une coloration adaptée à celle d'une pivoine quand les mots d'un meurtrier s'étaient reflété sur ses yeux... Elle avait fusillé un père du regard à ce moment là, accentuant le sourire de ce dernier...)

Au plus grand bonheur de ses parents, la petite Edogawa évoluait dans son milieu scolaire comme un poisson dans l'eau, il ne lui avait fallu que quelques semaines pour devenir la véritable mascotte de sa salle de classe... Une seule exception confirmait la règle, l'ombre terrifiée qui se reflétait dans les yeux malicieux d'une détective en herbe dans ces moments où elle écartait les branchages d'un buisson, entrouvrait la porte d'un placard à balais ou escaladait une échelle pour poser le pied sur le réservoir qui surplombait le toit d'un collège...

Le plus affectueux des chatons ne dissimulait pas son plaisir chaque fois que sa patte se posait sur le dos de la plus timide des souris, la faisant systématiquement sursauter, mais le plus médisant des observateur aurait eu du mal à déceler la moindre trace de cruauté sur un visage rayonnant d'un bonheur quasi enfantin chaque fois que les mots « Trouvé ! » franchissait les lèvres souriantes d'une éternelle enfant.

Ce n'était qu'un jeu, après tout, et elle ne manquait pas de le rappeler à la mauvaise perdante en appliquant ses index sur les joues d'un petit visage boudeur pour les étirer en une parodie de sourire.

Un jeu qui s'était poursuivi le plus innocemment du monde...jusqu'au jour où la perdante avait succombé à la tentation de fondre en larmes à la plus grande confusion de celle qui l'avait retrouvé une fois de plus...

Passé quelques secondes d'hésitation, Ai avait discrètement refermé la porte d'un placard sans un mot, se contentant d'offrir son mouchoir à une camarade de classe.

A la plus grande surprise d'une salle de classe, une investigatrice hors pair était revenue bredouille au lieu de traîner gentiment Shimako par la main... Non, elle n'était pas parvenue à débusquer la petite futée, cette fois, une capitulation qu'elle avait offerte à une assistance ébahie avec un sourire d'excuse et illustré d'un haussement d'épaule.

La seconde fois, la petite curieuse s'était glissé à l'intérieur du placard avant d'en refermer la porte. Sachiko était demeuré muette comme une tombe, dissimulant son visage renfrogné derrière ses genoux avant de les enlacer, ce n'était pas la première fois qu'on faisait semblant de compatir à ses malheurs, Ai était demeurée accroupie à attendre patiemment un semblant de réponse à ses questions.

Quand elle partagea l'espace restreint d'un placard à balai avec une camarade de classe, le jour suivant, la fille d'un détective avait prit la précaution de se munir d'un roman et d'une lampe de poche pour passer le temps.

Un deuxième roman fût déposé aux pieds d'une introvertie quand le rituel se renouvela pour la troisième fois.

Trois romans et quatre nouvelles plus tard, Sachiko se décida à desserrer les lèvres, et à défaut de parler de ses problèmes, elle consentit à discuter littérature avec celle qui s'obstinait à partager sa cellule.

Le plus petit club de lecture du collège fêta son premier mois d'anniversaire quand un petit hérisson se décida à succomber à la tentation de pénétrer l'espace intime d'un de ses congénères pour se blottir contre son corps, réclamation silencieuse qui suscita un haussement de sourcils, mais la petite Ai referma néanmoins le bras autour des épaules de sa camarade de classe, avant de rapporter son attention sur les pages du livre qui reposait au creux de son autre main.

Intermède qui ne pouvait pas se prolonger indéfiniment, une main qui n'était pas celle de la fille de Shinichi finit par se refermer sur la poignée d'un placard pour l'ouvrir et dévoiler ce qui s'y dissimulait, à la plus grande horreur de Sachiko qui ne manqua pas de se blottir un peu plus contre celle qui n'était pas une ennemie à défaut d'être une amie.

Au cours des jours suivants, Ayanami s'était substitué à Haga en dessous du parapluie qu'une main anonyme avait tracé sur le tableau noir d'une salle de classe. Une évolution qui sembla susciter l'amusement de la cible de la plaisanterie, cette fois, si bien que ce fût à un professeur de passer l'éponge sur ce graffiti au début des cours.

Réaction surréaliste qui ne manqua pas de faire tourner les moulins à rumeurs à plein régimes, faisant bruisser des chuchotements à la tonalité des plus inquiétantes aux oreilles de Sachiko. Combien de temps avant que sa camarade de classe ne coupe court aux spéculations en rétablissant ses distances avec la petite paria, de peur de partager sa triste situation ?

Question qui se dissipa comme un mauvais rêve quand la main d'une musicienne se referma sur celle d'une artiste peintre pour la traîner en direction d'un placard pendant l'intercours, un placard dont la porte fût ornée d'une affiche (« Club de lecture »), et la poignée d'une étiquette semblable à celles qu'on mettait à la disposition des clients dans les chambres d'hôtels, (« Ne pas déranger »).

Des barrières qui s'avérèrent suffisantes pour barrer la route aux indésirables, du moins au tout début...

Par la suite, une clé s'introduisit malicieusement dans la serrure du placard pour le verrouiller, une feuille de papier barrée des mots « Prenez-tout votre temps » fût glissé sous la porte qui était définitivement devenue celle d'une cellule.

Une provocation que Sachiko encaissa comme une gifle mais que Ai accueillit d'un haussement d'épaule avant de décrocher le badge qui ornait son uniforme scolaire, de pianoter les boutons dissimulés à sa surface et d'échanger quelques mots avec un détective sous le regard ébahi d'une demoiselle en détresse.

Il fallut moins de deux heures au Sherlock Holmes d'une fillette pour venir porter assistance à sa petite cliente et libérer deux adolescentes, à la décharge d'un père, sa progéniture lui avait signalé qu'il n'était pas nécessaire de se presser plus que ça, elle avait tout juste entamé son recueil de Dunsany après tout, et elle pouvait bien s'offrir le luxe de le terminer maintenant qu'elle était certaine que personne ne viendrait s'immiscer au cours de sa lecture avant la fin de la journée.

Comme on pouvait s'y attendre, c'est à deux fillettes qu'on réclama des comptes pour le petit accident, elles n'avaient rien à faire dans ce placard en premier lieu après tout. Ai n'aurait rien trouvé à redire à la remarques de ses professeurs, et n'aurait certainement pas manqué d'accepter stoïquement sa punition si la litanie de leur reproches s'étaient arrêté là, mais l'un des adultes eut la très mauvaise idée de qualifier l'attitude de deux adolescentes d'outrages aux bonnes mœurs sur lequel on ne pouvait décemment pas fermer les yeux, après tout on pouvait se poser des questions sur ce qu'elle avait dissimulé derrière cette porte, le même professeur poursuivit sur sa lancée en décochant quelques remarques désobligeantes à celle qui exerçait sa mauvaise influence sur la fine fleur du lycée...

Pour le clou qui s'obstinait à dépasser, ce n'était qu'un coup de marteau de plus, et elle avait déjà commencé à acquiescer en marmonnant des excuses, ce n'était pas la première fois qu'on la tenait pour seule responsable de l'attitude de ses camarades de classes à son égard, après tout...

Quelques minutes plus tard, un père avait du escorter sa fille à la porte d'un établissement scolaire pour la mettre hors de portée de voix d'un professeur qui avait frisé l'apoplexie suite à ses remarques venimeuses. Le lendemain, une métisse franchit la porte du même collège dans l'autre sens pour exposer sa façon de penser à une équipe pédagogique, faisant baisser la température des lieux de quelques degrés significatifs sur son sillage... Aucun éclat de voix n'avait franchi la porte qu'une scientifique avait refermé derrière elle au cours de son entretien, mais au vu de la pâleur de ses interlocuteurs quand elle ressortir de la pièce, vingt minutes plus tard, on se posa un certain nombre de questions sur les paroles qui s'étaient échangés à l'abri des regards, et la manière dont une mère de famille avait négocié auprès des autorités pour que la durée d'exclusion de sa fille passe d'une semaine à une seule malheureuse journée.

Suite à cet accident, un club officieux qui ne comptait pas plus de deux membres dans ses rangs déserta un placard pour continuer ses activités sur le toit d'un lycée, Ai se retrouva définitivement déchue de son statu de mascotte d'une salle de classe sans qu'elle fasse mine de s'en soucier plus que ça, et même si Sachiko continua d'assumer le triste rôle de souffre-douleur de ses camarades, elle commença à se faire à l'idée qu'il y aurait au moins une personne qui se tiendrait à l'écart de la foule pendant les prochaines séances de lapidations qui sera organisé pour faire payer à une pécheresse le crime de souiller le monde de sa seule présence.

Une relation qui n'était pas tout à fait une amitié commença à bourgeonner timidement au fil des semaines, entre celles qui n'étaient plus tout à fait des fillettes sans avoir pour autant franchi la ligne invisible séparant l'enfance de l'adolescence, une musicienne cessa de torturer les joues d'une artiste peintre pour lui arracher un semblant de sourire, ce n'était plus nécessaire après tout... et à partir du moment où ces mêmes lèvres s'étaient décidé à sourire de nouveau de leur propre volonté, il ne pouvait guère s'écouler de temps avant qu'elles ne s'entrouvrent timidement pour laisser le passage à des mots qu'on ne pouvait confier qu'à une amie... Une amie qui avait écarquillé les yeux quand elle avait réalisé la nature des gages qu'une perdante devait endurer si elle ne parvenait pas à se faire oublier l'espace d'une seule journée, un simple jeu, oui, mais il était des plus cruels quand on réalisait qu'il se poursuivait dans les coulisses pour prendre un tour plus sombre à l'abri des regards de celle qui avait constitué l'engrenage d'une persécution sans le savoir... Réalisation qui avait endurci un grain de sable, lui donnant la résolution suffisante pour s'immiscer au sein de la plus impitoyable des mécaniques avec le fol espoir d'être en mesure de l'enrayer...

Des mots qui hantaient à présent la conscience de Sachiko tandis qu'elle s'efforçait d'enrouler une corde supplémentaire autour du corps de son amie pour le maintenir comprimé contre le cadavre dont elle partagerait bientôt le cercueil...si ce n'est la tombe, pour peu qu'elle ne se décide pas à couper court à une plaisanterie qui n'avait rien, vraiment rien d'amusant...

Pensée qui accentua le tremblement des mains qui peinaient à achever un tout dernier nœud, ondula sous la gorge d'une criminelle avant de franchir péniblement ses lèvres quand elle trouva le courage de se retourner en direction de ses camarades de classes.

« Il...vaudrait peut-être mieux...s'arrêter là...n-non?»

Observation timide qui avait eue la tonalité d'une supplication tandis qu'elle ondulait entre les deux extrémités des sept maillons qui formaient la chaîne de ce crime, et au plus grand étonnement des cinq intermédiaires la criminelle la plus endurcie sembla prêter l'oreille à la suggestion de la plus fragile du lot.

Après avoir tapoté son menton de l'index dans une expression méditative, une collégienne s'écarta du mur contre lequel elle s'appuyait pour se rapprocher d'un cercueil d'un pas traînant, adoptant une démarche comme une attitude qui aurait pu être celle d'une somnambule.

Un regard glissa paresseusement le long d'un cadavre et de l'infortunée qui le surplombait, était-ce pour réfléchir sérieusement à la possibilité d'accorder sa grâce à une condamnée, ou se contentait-elle d'examiner les cordes qui entravaient la suppliciée pour s'assurer qu'elles étaient réellement en mesures de l'amputer de sa liberté de mouvement au cours de la triste cérémonie qui allait bientôt se dérouler?

La première branche de l'alternative se refléta douloureusement dans les yeux de Sachiko comme ceux de Ai, et si la première garda les lèvres closes de peur de prononcer un mot de trop, la seconde ne manqua pas de gémir de plus belle pour réclamer son absolution.

Extirpant une aiguille à coudre de sa poche, une tortionnaire en caressa l'extrémité de la pointe de l'index avant de l'enfoncer brusquement dans la jambe d'une camarade de classes d'un geste sec, opération qu'elle renouvela à plusieurs reprises sur différentes zones du corps de sa captive, constellant ce dernier d'une myriade de points rouges à chaque étape de son examen, analysant froidement les spasmes que ses coups de sondes méthodiques ne manquaient pas de déclencher.

« Hmmmm-hmmm...Tu as effectivement raison... Nous pouvons nous arrêter là...»

Verdict qui suscita une lueur d'espoir sur le visage de la victime comme sur celui d'une apprentie criminelle.

« Est-ce que tu pourrais refermer ce cercueil maintenant?»

Une parodie de sourire demeura figée sur les lèvres d'une collégienne tandis qu'elle faisait mine de ne pas comprendre.

« U-uh ? »

Borborygme qui suscita la lassitude de celle qui se dressait sur la pointe des pieds pour tapoter gentiment la tête de sa camarade, en arborant l'expression fatiguée d'un professeur blasé face à un cancre.

« Elle aura beau remuer autant qu'elle veut, il y a peu de chance pour qu'elle puisse faire remarquer sa présence, que ce soit au cours de la cérémonie, au moment où ils soulèveront ce cercueil ou à celui de la mise en terre, en conséquence, nous pouvons bien nous arrêter là... Mais si tu estimes nécessaires de rajouter quelques cordes de plus, je peux bien t'accorder cette fleur, va...»

Un cauchemar, ce ne pouvait être qu'un cauchemar, aussi horrible que puisse être le monde qui l'attendait de l'autre côté du mur du sommeil, aucun de ses habitants n'aurait pu lui faire cette remarque d'une manière aussi candide.

« Ce...n'est pas...ce que je voulais...dire...Je...Elle...Nous...nous lui avons fais bien assez peur comme ça, n-non? R-regardez-là...elle est réellement persuadé que vous...que nous allons...la...la...»

Semblant de plaidoyer qui poussa une collégienne à rouler des yeux en direction du plafond de la pièce avant de se tourner vers ses complices.

« Où est-ce que nous pourrions dissimuler ce cadavre, à votre avis?»

Problématique qui déclencha un conciliabule silencieux tandis que les regards convergeaient les uns vers les autres, chacun des acteurs de la scène s'efforçant de déchiffrer le sens de l'intrigue sur le visage de ses comparses, une pantomime qui ne manqua pas d'irriter le metteur en scène le poussant à marteler le sol du pied pour marquer son impatience.

« Il faut vraiment prendre la peine de tout vous expliquer? Vous pensez réellement qu'on pourrait comprimer une troisième personne dans le même cercueil? Oh, ce serait intéressant d'essayer, notez-bien, mais quand bien même nous y parviendrions, ceux qui devront endurer ces trois poids morts sur leurs épaules ne manqueront pas de se poser plus de questions que si on leur avait simplement ajouté un de plus...»

Des prémisses qui ne manquèrent pas de dérouler leurs conclusions dans la conscience de Shimako, donnant à son épiderme une pâleur appropriée à un linceul tout en la poussant à reculer de quelques pas, tandis qu'un hurlement commençait à tourbillonner dans son ventre.

« Et par pitié, est-ce qu'une seule d'entre vous pourrait faire preuve d'initiative et clouer le bec de cette idiote avant qu'elle n'attire du monde?»

Instruction qui ne manquèrent pas d'être promptement exécutée, deux volontaires se portant à l'appel pour agripper les poignets de leur nouvelle victime tandis qu'une troisième plaquait sa main sur ses lèvres dans un geste dont la violence n'avait rien à envier à celle d'une gifle.

« Oh, cesses de me regarder comme ça... J'ai un cœur, tu sais ? Et certainement pas celui de séparer deux amies...et peut-être même plus que des amies au fond... Non, non, non, il vaut mieux vous laisser unies pour la vie...jusqu'à ce que la mort vous sépare...»

Dénouement qui arracha un frisson à toute l'assistance, quand bien même celle qui l'avait formulé avait donné l'impression de s'extasier sur un roman à l'eau de rose. Un semblant de doute avait commencé à s'immiscer parmi les actrices maintenant qu'elle réalisait à quel degré leur scénariste ne plaisantait pas...

« S-Shizuko, tu ne crois pas que..?»

Question implicite qui n'avait pas besoin d'être formulée pour être comprise, et qui fut accueillie par un soupir. Glissant une main dans une poche qui n'était pas celle de son uniforme, une criminelle potentielle en extirpa un paquet de cigarette, découverte qui ne manqua pas de lui faire secouer la tête.

« Kaede, Kaede, Kaede... Combien de fois est-ce que j'ai dis d'arrêter, hein ? Non, ce n'est pas la peine de me répondre, petite crétine, la question est toute rhé serait temps que tu te soucies un peu de ta santé au lieu de me laisser la corvée de le faire à ta place.»

Sermon qu'elle illustra par le haut le cœur qui lui arracha une quinte de toux quand elle enflamma un bâtonnet cancérigène, geste qui ne manqua pas de faire tressaillir son entourage, qui la connaissait suffisamment pour savoir que ce n'était jamais pour s'encrasser les poumons qu'elle portait la flamme d'une cigarette à l'embouchure du clou d'un cercueil, non, c'était uniquement pour l'écraser sur la peau d'une récalcitrante.

Prophétie qui commença à prendre un contour des plus menaçants quand une tortionnaire chevronnée leva le bras pour positionner une extrémité incandescente à quelques centimètres de l'œil de la dernière personne à lui avoir adressé la parole.

« Peut-être qu'il serait nécessaire de me montrer un peu plus sévères, non ? Une borgne peut rester mon amie, mais ce n'est pas le cas d'une morte...»

Satisfaite de la terreur qui avait illuminé le visage de sa camarade quand elle avait reculé d'un pas significatif, Shizuko se retourna en direction de sa victime initiale.

« Alors, je te poses la question, Sachiko... Est-ce tu es prête à laisser une amie seule dans ce cercueil?»

Ultimatum qui paralysa le cœur de l'infortunée qu'il avait transpercé, sa conscience avait hurlé que non, son corps était demeuré inerte.

« Oui ? Tu serais bien cruelle, dis-moi... D'un autre côté... d'un auuutreeee côté, si ce n'est pas ton amie, personne ne pourra te le reprocher...non ? En tout cas, certainement pas moi. Alors prends tout ton temps pour réfléchir aux implications de ta prochaine réponse avant de me la donner... Ne t'inquiète pas, tu n'auras aucun problème à te faire comprendre, ton choix se limitera entre oui et non. Est-ce que cette personne est ton amie?»

Question dont la direction avait été explicitée par l'extrémité d'une cigarette tandis qu'elle effleurait le mollet d'une suppliciée, lui arrachant un hurlement qui se mua en gémissement après avoir traversé deux barrière de tissus.

A la plus grande horreur d'une adolescente, elle avait senti sa propre tête osciller de gauche à droite d'une manière frénétique, réaction instinctive qui accentua la courbe d'un sourire moqueur.

On relâcha ses poignets en plus de lui rendre sa liberté de parole, lui offrant une toute dernière occasion de prendre la défense de l'être le plus cher à son cœur...ou l'opportunité de lui infliger la pire des trahisons après avoir publiquement renié tout ce qu'elle lui avait apporté...

Elle était faible... Si faible...Faible au point d'avoir longtemps désiré mourir de sa propre main avant qu'une amie ne prenne la peine de redonner un semblant de saveur à cette pitoyable vie... Tellement faible qu'elle ne survivrait certainement pas quelques jours si ce n'est quelques heures à la disparition de sa meilleure, non, sa seule véritable amie... et pour ce pitoyable sursis, elle était prête à commettre l'irréparable... Non, trois fois non, il fallait se rétracter, quitte à mourir, autant passer ses dernières heures auprès de la seule personne à lui avoir offert son affection, quitte à avoir entraîné ce que ce monde avait de plus beau sous le couvercle d'une tombe, autant ne pas l'abandonner seule face à cette horreur dont elle n'était aucunement responsable...

Mais peut-être... peut-être que si elle faisait mine de se prendre à leur jeu...on lui offrirait l'occasion de prévenir...ce détective qui leur avait déjà porté secours...cette scientifique dont l'ombre avait fait longtemps hésiter six tortionnaires avant qu'elles ne s'enhardissent suffisamment pour porter la main sur sa fille... Oui, un sursis de quelques heures, c'était aussi une fenêtre d'opportunité de quelques heures... Elle pourrait la sauver... Elle pouvait la sauver... Elle ne le pourrait plus si elle partageait le même cercueil... Il fallait que l'une d'entre elle reste en dehors pour avoir une chance, même infime, de sauver celle qu'elle ferait mine d'abandonner à son triste sort...

Des résolutions qui avaient une sonorité bien creuses, mais Sachiko étaient prête à se raccrocher au branches les plus pourris tant qu'il lui restait quoi que ce soit à agripper au cours de sa chute vers l'abîme...

Est-ce que Ai avait pu déchiffrer la promesse qui s'était reflété dans les yeux qui avait fait face aux siens avant qu'une main tremblante ne s'appesantisse sur le couvercle d'un cercueil ? Et même si c'était le cas, est-ce qu'elle aurait pu accorder un semblant de créance à cette promesse ? Des questions que Sachiko enferma sous le couvercle d'une boite de Pandore avec ses maigres espérances.

Quelques secondes s'écoulèrent douloureusement avant que le petit Judas ne bascule à genoux devant le cercueil de son sauveur pour sangloter. Une main compatissante lui tapota délicatement l'épaule avant qu'on ne l'aide gentiment mais fermement à se relever pour entrelacer son bras à celui d'une camarade de classe, verrouillant le maillon le plus faible à l'extrémité la plus forte de la chaîne du crime.

C'est à ce moment précis que le grincement d'une porte fît tressaillir les sept occupantes de la pièce. Six soupir de soulagement flottèrent discrètement dans l'atmosphère, l'air vicié demeura emprisonné au sein des poumons de la septième tandis qu'une fillette de neuf ans se reflétait à la surface de ses yeux.

Balayant les alentours d'un regard blasé, la nouvelle venue s'attarda quelques instants sur le cercueil qui trônait au centre de la scène, seul élément à avoir suscité un semblant d'intérêt de la part de l'inconnue, un intérêt suffisant pour la pousser à s'en rapprocher nonchalamment, à la plus grande inquiétude de celles qui l'encerclaient de toute part pour protéger l'infâme petit secret qu'elles y avaient dissimulé.

« Hmmmm, pas tout à fait à ma taille, mais fautes de grives, on mange des merles après tout...»

Shizuko renforça l'étreinte que son bras exerçait sur celui de Sachiko, lui arrachant un rictus de souffrance tandis que son autre bras se détendait comme un ressort pour mieux refermer la main sur le poignet de cette gamine dont les doigts se rapprochaient dangereusement d'un certain couvercle.

« On peut savoir ce que tu es en train de faire?»

« A ton avis ? L'enterrement va commencer dans quelques minutes, alors si je veux tenter ma chance, c'est maintenant...»

A défaut de disposer de la face de poker de l'insaisissable Kid, la plus cruelle des collégienne interposa un sourire digne du baron de la nuit entre ses appréhensions et le nouveau grain de sable venu enrayer une mécanique si bien huilée jusque là.

« La place est déjà prise au cas où tu ne l'aurais pas compris, petite idiote.»

L'expression blasée de la gamine témoignait amplement de la stupidité dont elle gratifiait la remarque qui venait de lui être adressé.

« Pfff, je peux t'assurer qu'il y en a pour deux. »

« A t'entendre, on pourrait croire que tu parles d'expérience, dis-moi. »

Deux sourires se mirent au diapason l'un de l'autre par delà une distance de trois printemps alors qu'une réponse toute prête se pressait contre les lèvres de la plus jeune, réponse qui fut avortée par le claquement de langue qui résonna dans l'atmosphère, dissipant toute jovialité du visage d'une fillette de la même manière qu'un coup de fusil aurait dispersé une volée de corbeaux.

Les appréhensions de l'intégralité des personnes réunies en ces lieux montèrent d'un cran significatif face à l'ombre démesurée qui s'était immiscée par le seuil d'une porte, proportionné à la silhouette de deux mètres de haut qui se tenait à son embrasure, celle d'une véritable force de la nature dissimulée par la chemise blanche qui surmontait un jean délavé.

Par delà la carrure du nouveau venu, c'était avant tout sa chevelure qui ne manqua pas de retenir les regards qui convergeaient dans sa direction, cette gigantesque crinière d'un blanc sale qui semblait prendre une lueur argentée dans la pénombre, le seul effort fourni par son propriétaire pour la domestiquer se réduisait à l'élastique qu'il avait enroulé au dessus de sa nuque pour maintenir les filaments à l'éclat métallique derrière son dos, un éclat qui faisait pâle figure en comparaison de celui qui dardait de ses yeux tandis qu'ils décochaient deux pieux de glace en direction de chacune des infortunées qui avaient le malheur de s'y refléter.

« Cette fois, gamine, je vais vraiment sévir... »

Si l'autorité avait eue une voix, le caractère implacable de celle qui avait résonné lui aurait convenu à la perfection, arrachant jusqu'aux derniers lambeaux de soumission à celles qui l'entendaient résonner pour la toute première fois, sans émouvoir outre-mesure la plus jeune du lot, dont la réaction se limitait à celle d'une fillette prise en flagrant délit alors que sa main se rapprochait d'un pot de confiture pour y enfoncer les doigts.

« Jin... »

Un prénom marmonné d'un air dépité et qui déploya un sourire carnassier sur le visage du prédateur, dévoilant sa dentition tandis qu'il comblait l'écart entre sa proie par quelques enjambées pour refermer la main sur une chevelure d'un noir de jais et soulever sa propriétaire quelques centimètres au dessus du sol, menaçant de la scalper d'une seconde à l'autre si elle s'obstinait dans son attitude.

« Pardon ? »

« Kurosawaaaaa-san. »

Il relâcha son emprise sur la gamine, ce qui ne manqua pas de la faire basculer sur son séant dans une position dépourvue de toute dignité avant qu'une poigne d'acier ne la force à se relever l'instant suivant tout en se verrouillant pour de bon sur son bras, ne consentant à le relâcher que pour faire basculer sa propriétaire de l'autre côté du seuil d'une porte sans la moindre once de ménagement.

« Saburo ! Rends-toi utile pour une fois et traîne cette petite pouffiasse hors de ma vue!»

Se retournant en direction du reste de l'assistance pour fustiger une troupe de collégienne de son mépris après avoir aboyé cette ordre qui ne souffrirait pas de la moindre contestation possible, le nouveau centre de gravité de la pièce renifla, aussi bien pour manifester sa condescendance que pour humer l'atmosphère confinée.

Une lueur d'intérêt brilla dans son regard, achevant de lui donner un éclat métallique digne d'être comparé à une balle de revolver tandis qu'il tendait la main.

« L'une d'entre vous s'est offerte un petit plaisir réservé aux adultes, et elle a tout intérêt à se dépouiller de l'arme du crime pour me la confier. »

Shizuko s'était retrouvé dans la ligne de mire de l'ultimatum, et si elle consentit à obtempérer, elle s'offrit néanmoins le luxe de manifester sa désapprobation en plus de l'illustrer par une moue renfrognée.

« Vous devriez vous débarrasser de cette mauvaise habitude, Kurosawa-san.»

Pour toute réponse, un fumeur invétéré enflamma l'objet de son vice avant de relâcher une fumée acre en direction de la petite moralisatrice.

« Hmmff, des marloboros...Quelle pitié... Enfin, c'est toujours mieux que les cigarettes au menthol que je m'attendais à dénicher dans la poche d'une pisseuse. Maintenant déguerpissez, j'ai du pain sur la planche et quelqu'un a déjà usé du peu de patience qui me restait...»

Aucun écho ne résonna suite à la directive au moment de sa prompt exécution, le pitoyable embryon de détermination qui restait à Sachiko s'était évaporé devant l'aura glaciale qui enveloppait le fossoyeur encore plus étroitement qu'un brouillard cancérigène.

Ce n'était définitivement pas dans cette direction qu'elle pourrait réclamer de l'aide, elle le savait à défaut de pouvoir se l'expliquer... mais peut-être que ce n'était qu'une excuse de plus au final...une excuse de plus pour remettre les choses à plus tard...jusqu'au moment où il n'y aurait définitivement plus d'excuse...celui où il serait tout simplement trop tard...

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