Le cours d'Histoire de la Magie était – comme d'habitude – le cours le plus ennuyant de la journée. Ennuyant étant un euphémisme. Dans la salle, Draco se trouvait avec les autres élèves de huitième année en compagnie du passionnant professeur Binns. Il tentait, tant bien que mal, depuis plus d'une heure, de ne pas laisser son regard dériver vers un certain brun. Malheureusement, sans succès. Ses yeux revenaient inévitablement sur le derrière de la tête de Potter, ses épaules musclées sous son uniforme, ses mains qui jouaient avec une plume, la fine ligne de sa mâchoire… Comment rester concentré ? Maintenant qu'il avait admis ses sentiments, il se sentait beaucoup moins coupable de l'admirer de la sorte. Il n'était plus tiraillé comme avant, à se demander ce qu'il foutait, se répéter qu'il était fou… Tout n'allait pas bien, évidemment. Son cœur s'emballait et battait la chamade à chaque fois qu'Harry esquissait un mouvement. Il s'empressait alors de baisser les yeux sur sa feuille. L'effroi de croiser ses prunelles vert émeraude lui serrait les entrailles. Il sentait les blessures de son âme qui saignaient toujours, les fantômes du passé qui le hantaient sans bruit, la voix de son père qui le taraudait durant ses cauchemars, les souvenirs de la bataille qui le rendaient malade. Il faisait des rêves où Lucius Malfoy lui ordonnait de tuer Potter sous peine de torturer El, et il ne savait qui choisir. Alors, le songe se finissait lorsqu'il préférait faire le saut de l'ange depuis le haut de la tour d'astronomie, et dans sa chute il entrevoyait le corps sans vie d'Eléanor, puis celui de Ginny et ses cheveux en flammes, et celui d'Harry. Ce dernier le regardait droit dans les yeux, répétant son prénom comme une litanie, et il mourrait écrasé sur le sol, en ayant comme dernière image celle de ces émeraudes trop intenses pour exister.
Le professeur leur décrivait en détails la guerre qui avait opposé les Centaures et les Gobelins, tant de siècles auparavant. D'après ce qu'il avait écouté – pendant quelques minutes, tout au plus – il en avait compris qu'un gobelin aurait insulté un centaure d'hybride, ou quelque chose se rapprochant. Le gobelin se trouvant être le fils d'un quelconque roi, ce conflit aurait dégénéré en massacre général après que le centaure ait violemment attaqué ce dernier. Draco trouvait tout cela profondément inintéressant. Sa feuille blanche, dépourvue de notes, était la preuve flagrante que l'histoire des gobelins ne le passionnait guère. Il réprima un énième bâillement. C'était de la torture. Il ne songeait qu'à Harry, et à trouver une façon de l'aborder – ce qu'il ne ferait, de toute façon, pas. Il se remémorait, sans cesse, leur récente conversation et tout ce qui était resté gravé dans sa mémoire. Et, plus que tout, le baiser. Il se demandait ce que Potter en avait pensé. Est-ce que ça l'avait réellement dégoûté ? Draco se souvenait de l'incompréhension qu'il avait perçue dans son regard. Et de la confusion profonde que le Gryffondor semblait ressentir. Il avait l'air confus. Confus, désorienté, perdu, ébranlé. En avait-il parlé à Granger ou Weasley ? A Luna, peut-être ? Harry et elle étaient proches, il le savait. Ils avaient une relation un peu spéciale, mais ils étaient proches, ils étaient amis, et il savait qu'Harry se confiait parfois à elle. Peut-être qu'il l'avait fait. Il faudrait qu'il lui demande. De plus, la blonde passait beaucoup de temps avec El depuis le bal de Noël, alors il pourrait demander à la Serpentarde de lui poser la question… Il se sourit à lui-même ; tous ces plans machiavéliques auraient pu être élaborés par une gosse amoureuse pour la première fois, cherchant par tous les moyens à acquérir des informations sur l'Elu de son cœur. C'était presque triste quand on pensait que ça lui correspondait. C'était, en effet, la première fois qu'il aimait quelqu'un. Draco Malfoy, fils de Mangemort, héritier d'une des plus anciennes et respectables familles de sang pur, dix-neuf ans dans quelques mois, n'avait jamais été amoureux. Jusqu'à aujourd'hui. Enfin, jusqu'à ce qu'il s'en rende compte, tout récemment. Cela faisait peut-être des années qu'il l'aimait, en réalité. L'Humain était plus que capable de dissimuler la réalité à ses propres yeux. Et surtout ses sentiments. Sans Eléanor, il serait certainement encore en train de se demander ce que son cœur foutait à battre comme un malade dès que son regard croisait les prunelles vertes de Potter. Au moins, maintenant, il savait. Il l'aimait. L'aimait, l'aimait, l'aimait. Même s'il ne savait pas exactement ce que ça signifiait, ce que ça impliquait. Mrs Pince ne possédait pas dans sa bibliothèque de livre intitulé « Être amoureux pour la première fois : comment s'en sortir en 10 étapes. » Non, il allait lui falloir se débrouiller seul – avec El – pour se dépatouiller.
La cloche de fin de cours retentit, le sortant brusquement de ses pensées et de sa contemplation. Potter se levait, comme tous les autres élèves, et rejoignait à pas pressés la sortie de la salle. Il ne dédaigna pas lui accorder un seul coup d'œil, et Draco ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou non. Il crevait d'envie de courir à sa suite, de le plaquer contre un mur et l'embrasser à pleine bouche. Et aussi, de lui poser toutes les questions qui tournaient en boucle dans son cerveau. Sauf qu'il ne fit rien de tout ça, se contenta de pousser un soupir sans fin, et de ranger ses affaires de classe dans son sac. Il remarqua Granger et Weasley, toujours attablés quelques rangs devant lui. Ils étaient en pleine discussion, et aucun d'eux ne semblait avoir vu qu'Harry était déjà parti. Ou alors, c'était chose habituelle et ils ne se faisaient pas de souci à ce propos. Leur conversation avait l'air tout de même très intense ; Granger avait les joues rouges et les yeux qui lançaient des éclairs, alors que chez Weasley, c'était les oreilles qui étaient devenues écarlates. Dispute ? On aurait bien dit. La curiosité titillait Draco. A propos de quoi étaient-ils en désaccord au point de se disputer en cours ? Surtout connaissant l'amour inconditionné de la née-Moldue pour tout ce qui se rapportait à l'école. Il fit exprès de faire tomber ses affaires sur le sol, pour rester quelques instants de plus. Entendre quelque chose, peut-être. Il ne se l'avouait pas vraiment, mais il espérait que la discussion ait à voir avec Potter. Et si Potter leur avait tout raconté ? Et si leurs avis divergeaient par rapport à ça ? Qu'en pensaient-ils ? Weasley serait contre lui, à 100%. C'était normal. Il était le meurtrier de sa sœur. De son unique sœur. Il méritait sa haine, encore plus que celle d'Harry. Les Weasley devaient faire des cauchemars à son égard. Ils devaient le détester. Draco s'était moqué de cette famille pendant des années. Ses moqueries avaient été – il le savait parce que c'est ce qu'il avait souhaité ardemment – cruelles, ignobles, purement méchantes. Sa propre famille étant dénuée d'amour, de chaleur, de joie, la vue des Weasley, qui s'aimaient et étaient heureux les uns avec les autres… ça lui faisait mal. Il était jaloux. Lui aussi, il la voulait cette famille aimante ! Mais il avait le droit au père dur et glacial, à la mère absente et soumise, au vide, au froid, à la solitude. Tout cela s'était transformé en cruauté. En colère. Et il avait tué leur seule fille, la petite dernière. Il l'avait tuée. Et il ne pouvait pas revenir en arrière, quoiqu'il fasse. Tout ça pour dire que Ron Weasley ne pouvait pas être de son côté, quoi qu'il arrive. Granger, quant à elle, était plus objective. Mais, de là à le défendre ? Peut-être pas.
En se concentrant du mieux qu'il pouvait, il crut entendre les mots « déstabilisé », « Harry », « perdu », « horrible ». Il se dépêcha de sortir lorsqu'il fut le seul élève restant, à part eux. Son sac sur les épaules, il se dirigeait à grands pas vers le parc du château. Prochain cours : Soins aux Créatures Magiques. Toujours enseigné par Hagrid, le demi-géant. Celui-là aussi avait subi ses moqueries, insultes et humiliations. Pourrait-il, un jour, être pardonné pour tout ce qu'il avait fait ? Etait-il possible qu'on ne le perçoive plus comme un ex-Mangemort, ayant participé à la guerre du côté des ténèbres ? comme un garçon haineux qui se prenait pour meilleur que tous ? un jeune homme imbu de lui-même, faiblard, mauvais ? Toute sa vie durant, il avait fait son possible pour se faire détester de tous. Il le voyait comme ça, à présent. Et il avait réussi ! Tous le détestaient, avec raison.
Ce n'était plus la peine de remuer le passé. C'était trop tard. Le mal était fait. Et il ne pouvait pas revenir en arrière.
L'herbe du parc brillait de givre et craquait sous ses pieds. Il n'avait pas mis ni manteau ni écharpe, et le regrettait amèrement ; le vent lui glaçait la peau du visage et s'immisçait sous son uniforme. Il tremblait comme une feuille lorsqu'il arriva près de la cabane du garde-chasse. Il n'était pas le dernier, étant donné que Weasley et Granger étaient derrière lui, mais le reste des élèves était déjà là. Potter était déjà là. Lui avait pensé à se couvrir, et Draco ne put s'empêcher de remarquer à quel point les couleurs rouge et or de son écharpe lui allaient bien. Le vert de ses yeux étincelait, à la lumière du soleil qui déclinait doucement. Le ciel était teinté de multitude de nuances, allant du rosé, au bleu foncé, des touches de violet, d'orange, de cyan. C'était magnifique, et la vue de ce spectacle lui arracha un sourire. Lorsqu'il baissa de nouveau le regard vers le groupe d'élèves, il se fit percuter par le regard de Potter, qui le dévisageait. Sans émotion, aucune. Ils se trouvaient à quelques mètres de distance pourtant, mais il sentit un feu s'embraser en lui. Le Gryffondor venait de le voir sourire face au ciel, et maintenant il gardait les yeux fixés sur lui, ces mêmes yeux qui flamboyaient dans la lueur du coucher de soleil. Il avait envie de rester coincé dans cet instant pour toute la vie durant, pour l'éternité si possible. L'air restait suspendu, plus rien ne bougeait, et le monde s'arrêtait de tourner. Cette sensation, il l'avait ressentie plus d'une fois. Sortir de l'univers. Et à chaque fois, c'était avec Potter. Ces moments-là, ces moments si spéciaux, ils n'existaient qu'avec lui.
