Netfllix a mangé mon âme, encore une fois et j'avais oublié à quel point la première version de l'animé de FMA était glauque, drama as fuck et comment elle ne se termine pas bien, au final. Et j'aime les histoires avec les "happy-end" doux/amer. C'est ce qu'il y a de plus frustrant et de meilleur. ^^
Allez les loulous, bonne lecture.
Le trajet du retour, en train direct pour East-City, fort heureusement, fut l'un des plus éprouvants que Roy ait jamais connu. Helena n'avait pas décroché un mot, le visage fermé malgré la curiosité latente qu'il voyait briller dans ses yeux qu'elle posait partout. Il avait bien tenté de la distraire, lui arracher quelques paroles, lui parler de ce que serait sa vie, désormais, à la capitale Est mais cela n'avait en rien déridé la fillette et il avait fini par renoncer. Leur plus grande conversation, jusqu'à présent, datait du temps où il avait presque dû la soudoyer pour obtenir les informations nécessaires à son adoption et ses papiers. Depuis, moins elle parlait, mieux elle semblait s'en porter et Roy devait se retenir de crier de frustration.
Du coin de l'œil, toutefois, l'alchimiste pouvait observer discrètement comme elle paraissait fascinée par le paysage qui défilait à l'extérieur, derrière les vitres de leur voiture privée. Née et élevée toute sa vie à Ishbal, elle n'avait jamais rien connu d'autre que le désert et la chaleur. Le col de son manteau lui était remonté jusqu'au nez, le cou entouré par une écharpe trop épaisse pour la saison mais dans laquelle elle trouvait un certain réconfort. Il la voyait se retenir de se redresser sur les genoux pour poser son nez froid contre la fenêtre. Il ne l'en aurait pas empêché le moins du monde mais c'était comme si Helena elle-même se refusait à ce genre de plaisir simple.
La culpabilité, il connaissait cet effroyable sentiment, cette impression tordue au creux de l'estomac. Se savoir vivre et respirer alors que les autres n'avaient pas survécus. Helena n'avait même pas 13 ans et déjà confrontée à cette bête effroyable, tapie au fond de sa conscience enfantine.
Lorsqu'ils parvinrent finalement à destination et qu'il fallut à nouveau se mêler à la foule pour gagner l'appartement de Roy, elle n'hésita toutefois pas à se saisir de sa main, comme elle l'avait fait pour sortir de l'hôpital. Plus tôt, il en avait été surpris, persuadé qu'elle refuserait son aide, comme son contact, mais la jeune fille avait apparemment décidé qu'il pouvait lui être utile, même pour cela. Ou bien était-elle suffisamment lucide pour se rendre compte que, perdue et seule dans la ville, elle ne tarderait pas à atterrir entre les pattes d'une quelconque autorité et que les choses n'iraient pas bien pour elle.
La porte protesta et Roy dut forcer de l'épaule pour l'ouvrir totalement. Avec sa récente promotion —et ce nouvel ajout à sa famille, s'il pouvait le formuler ainsi— il avait d'ores et déjà commencé à chercher un endroit plus vaste et plus approprié pour Helena. Cette dernière, se tenant en retrait sur le pas de la porte, hésita clairement à le suivre à l'intérieur.
Un premier acte de foi, elle lui avait fait confiance pour la sortir de l'hôpital et veiller sur elle mais tout ceci ne restait encore que des mots. Les actions parleraient bien davantage, encore fallait-il qu'elle lui laisse l'opportunité de les exprimer.
_ C'est bon, tu peux entrer. Ne fait pas attention au désordre.
Occupé qu'il avait été à faire la navette entre son logement et la capitale pour voir l'Ishbal, il n'avait pas le moins du monde eu le temps de faire le ménage. Et les choses ne s'arrangeraient certainement pas à ce niveau-là, puisqu'il lui faudrait retourner très rapidement à son poste s'il ne voulait pas éveiller les soupçons et les foudres de ses supérieurs, dès son arrivée. Heureusement pour lui, le Général de Brigade Grumman était un vieil homme affable qu'il connaissait bien et qui était terriblement permissif avec les recrues qu'il affectionnait particulièrement. Et Roy faisait partie de ses petits papiers depuis longtemps.
Helena le suivit, prudente, trainant un peu des pieds alors qu'elle dépassait des cartons qu'il n'avait jamais pris la peine de déballer complètement—pendant longtemps, il avait vécu dans les baraquements militaires du QG et son appartement n'avait toujours servi que de bureau secondaire pour ses recherches et études alchimiques. Elle s'arrêta au bout d'un mètre ou deux et plissa comiquement le nez.
_ Ça pue.
Un peu plus loin, Roy passa la tête dans le corridor, essayant de ramasser les vêtements éparpillés au salon. Il huma l'air autour de lui avant de grimacer à son tour.
_ Je te l'accorde, ça sent un peu le renfermé.
Atteindre une fenêtre fut toutefois une aventure qui se révéla plus dangereuse que prévue et Roy crut mourir sous une pile de linge sale qui s'effondra sur son passage —et pourquoi avait-il laissé son linge ici, en premier lieu…
Helena le regarda lutter un temps puis le délaissa à sa besogne, peu intéressée par ses simagrées et son ménage. Elle entreprit alors de mener son propre tour d'exploration et ne fut pas déçue du voyage.
Petit, hideux avec ses murs jaunis et ses plafonds poussiéreux et terriblement étroit, l'appartement était bien loin des maisons ouvertes des quartiers d'Ishbal. Même petites, leurs bâtisses étaient lumineuses, les murs gardaient la chaleur et fleuraient bon le sable et l'ocre des pierres. Il leur suffisait d'ouvrir les fenêtres ou de pousser les draps pour entendre le doux bourdonnement des conversations et les champs du marché. Ici, il n'y avait que le grondement lointain de la circulation —elle n'aimait pas ce bruit, trop fort, trop rapide, il y avait comme un danger sous-jacent à ces étranges chariots de métal qui filaient sur les routes de béton sans âme— et les cris morts d'oiseaux lugubres. L'air sentait la saleté, la poudre, la puanteur des centaines de personnes qui vivaient là, entassés les uns sur les autres, enfermés dans leurs boites et leurs maisons.
Elle n'aimait pas cet endroit et voulait rentrer chez elle. Même s'il ne devait plus rester là-bas que du silence et du sang. Au moins pourrait-elle sentir le désert sous ses pieds.
Assise dans un coin de la cuisine, Helena enleva ses chaussures avec empressement, se sentant presque prisonnière de ces vêtements. Elle avait eu l'habitude d'aller pieds nus, à Ishbal, ou en sandales légères qui protégeaient à peine la plante de ses pieds. Une part consciente d'elle-même savait qu'elle ne pourrait pas se comporter ici comme elle le faisait chez elle et cette simple idée lui faisait horreur.
Il y avait trop de différences, entre avant et maintenant, trop de changements et comme pour répondre à sa détresse, son bras la lança douloureusement. Elle agrippa son moignon par-delà les couches épaisses des vêtements trop grands. Comment pouvait-elle avoir mal alors qu'il n'y avait plus rien ?!
Helena voulait se rouler en boule et s'endormir. Peut-être se réveiller dans le giron de sa mère, les couvertures chaudes de son lit étroit, où les jumeaux et elle trouvaient pourtant toujours le moyen de se pelotonner, comme une meute de chiens sauvages. Les larmes lui brûlèrent les paupières en même temps que le feu gagnait son épaule et elle serra les dents, respirant bruyamment entre ses mâchoires crispées.
En elle, la rage se disputait au chagrin, contre l'envie de courir et se cacher au loin. De sauter à la gorge des bouchers de son peuple qui se cachaient derrière leurs sourires amicaux et leurs yeux trop grands, trop clairs. Elle voulait mourir, rentrer chez elle et se coucher dans le sable.
Une main se posa doucement sur sa tête, d'une chaleur étrange au milieu du monde froid dans lequel elle s'était effondrée malgré elle. Helena sursauta et voulut se défaire de cette brusque étreinte, en vain. Son corps était secoué de sanglots silencieux, des tremblements incoercibles et bientôt, elle baignait dans une étreinte inconnue mais bienveillante. Il y avait une vague odeur de sueur et de menthe, une pointe de savon alors que sa joue reposait contre un tissu trop doux.
_ Je suis désolé, marmonna doucement l'homme qui la tenait contre lui, ferme mais lui laissant l'opportunité de se dégager à chaque instant si elle le souhaitait. Helena n'en n'avait pas la force et le militaire qui prétendait l'avoir sauvée continuait à murmurer ses réassurances dans ses cheveux.
Contre sa tempe, elle sentait son souffle chaud et délicat, le battement de son cœur, puissant et curieusement apaisant. Elle voulait s'éloigner et aspirait pourtant à son contact chaleureux. Incapable de choisir, elle se recroquevilla sur elle-même et pleura davantage.
Enroulé autour de l'enfant, Roy retint ses propres larmes et la serra plus fort contre lui.
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Helena n'appréciait pas vraiment sa chambre. En fait de chambre, d'ailleurs, il s'agissait surtout de celle de Roy, qui la lui avait cédée pour se coltiner le canapé défoncé en attendant de trouver mieux.
Helena, donc, n'aimait pas la chambre de Roy.
Comme pour le reste de l'appartement, la pièce puait le renfermé et la tristesse, après de longs mois passés en l'absence de son propriétaire. Entre ses nouvelles responsabilités, l'arrivée précipitée d'Helena et son retour encore frais, le rangement et le ménage n'avaient pas été une priorité pour Roy et devant la tasse colossale de la chose, il avait un peu abandonné l'idée.
Aussi, dans les coins et sur les meubles s'amoncelaient encore des cartons, des vêtements froissés, des feuilles et de la poussière. La seule chose qui, aux yeux d'Helena, parvenait un peu à sauver l'affaire, était le lit, au matelas plus épais que tout ce qu'elle avait jamais connu, et les couvertures énormes qui cherchaient à l'engloutir toute entière à chaque fois qu'elle venait s'y coucher.
Ça et les livres qui s'étalaient sagement sur quelques étagères encombrées et dont seules les tranches et les illustrations sur les couvertures lui permettaient de deviner un tantinet de leur contenu. Roy —il était Roy, dans son esprit. Ça, parfois. Lui, la plupart du temps. Il lui arrivait de l'appeler l'autre, le militaire mais jamais il ne prendrait un autre titre que celui-ci— avait paru bien embêté lorsqu'il avait appris qu'elle ne maitrisait ni l'écriture, ni la lecture. Des rudiments, tout du moins et secrètement, elle espérait qu'il voudrait bien lui apprendre. Son père avait commencé, avant que les temps ne deviennent compliqués et qu'elle soit réclamée à la carrière de pierre plutôt que sur les bancs de l'école. Les traditions et les prières se transmettaient de bouche à oreille, rien n'était conservé réellement sur papier, si ce n'étaient les saintes paroles d'Ishbala, et les enfants étaient plus souvent envoyés aux champs pour participer aux tâches de la famille, que devant un professeur. Les plus riches familles ou les fils et les filles de prêtres, eux, avaient le droit à une éducation poussée, qui les envoyait par la suite, bien loin de la capitale. Les enfants de marchands avaient aussi cette chance.
La famille d'Helena avait toujours fait partie de la classe basse et ils avaient déjà pu s'estimer heureux d'avoir à manger chaque jour et un toit au-dessus de leurs têtes.
Quelque part, ça n'avait pas été une enfance ou une vie des plus gratifiantes sur bien des points, mais Helena n'avait jamais rien connu d'autre et l'envie était un concept qui lui était étranger, jusqu'à maintenant.
Désormais, elle avait envie d'apprendre.
Mais elle doutait que son tuteur aurait la patience ou même le temps de lui enseigner tout cela. Depuis des jours qu'elle résidait chez lui, c'était à peine si elle le voyait. Elle s'était familiarisée avec son nouvel espace, se gardant bien de dépasser les limites de l'appartement —elle tolérait le palier mais n'allait pas plus loin et n'était encore jamais sorti même à l'extérieur— et navigant désormais sans craintes de se prendre les pieds dans un meuble ou elle ne savait trop quoi. Elle n'y avait pas prêté plus attention que cela les premières fois, car elle n'avait pas eu l'occasion de déambuler des masses dans les couloirs de l'hôpital mais Helena trébuchait fréquemment et le plus souvent, sur ses propres pieds.
Alors qu'elle tanguait dangereusement un soir, en parcourant tranquillement le salon et contemplant les tâches qui ornaient les murs et le plafond, elle s'était rendue compte que son équilibre était terriblement incertain. Elle ne s'en était bien entendu pas ouverte à Roy —depuis son dérapage du premier jour ; elle refusait tout net qu'il l'approche et la touche. Elle savait qu'il l'entendait pleurer le soir, ou pester en s'habillant difficilement, mais jamais il n'avait fait mine de franchir les limites et de l'aider— mais ce dernier l'avait néanmoins renseigné mine de rien sur le phénomène.
Qui aurait cru qu'un bras pouvait-être à ce point important qu'elle était désormais incapable de marcher droit sans lui ?
Helena avait donc passé des heures à tester et travailler son équilibre et sa nouvelle condition d'handicapée. Par réflexe, il lui arrivait fréquemment de tendre le bras pour saisir divers objets ou se stabiliser, avant de se rappeler qu'elle n'avait plus de main pour s'appuyer et pas plus de support pour se relever.
Roy, attentif mais distant, la laissait fort heureusement à ses expériences et ne se proposait de l'épauler que lorsqu'elle se mettait véritablement en danger. Comme monter sur un tabouret à moitié cassé pour atteindre l'évier et se servir à boire. Cela dit, il n'avait qu'à avoir des meubles correctement montés.
Elle ne l'aurait pas avoué à haute voix mais Helena lui était reconnaissante de ne pas s'immiscer et lui laisser son espace. Même si, parfois, sans rien dire et à sa grande honte, elle se trouvait à rechercher la présence de l'Alchimiste à ses côtés.
Enfin, quand il était là, bien évidemment.
Mais quelque part, Helena aimait aussi ces longues heures de silence, où elle se recroquevillait contre le bras du canapé et observait les allées et venues des passants, au dehors. Roy lui avait montré comment fonctionnait le téléphone, afin de l'appeler en cas d'urgence alors qu'il retournait au travail. Elle était restée absolument fascinée par le dispositif de communication, inédit pour elle.
Il n'y avait pas d'électricité, à Ishbal. Pas d'eau courante, ni de frigo, et chacun devait aller puiser ce qui lui faisait défaut et gagner son pain à la sueur de son front. Et ici, en Amestris et tout autour d'elle, Helena baignait dans un monde d'une facilité presque écœurante.
Mais ô combien stupéfiante.
A toute heure de la journée ou de la nuit, Helena pouvait se faufiler dans la cuisine et ouvrir cette grande porte qui menait sur une véritable glacière. Le vent soufflait toujours froid, contre son visage et les aliments restaient frais pendant des jours sans perdre de leur goût. L'eau s'écoulait librement des robinets, en abondance et les premières fois où elle s'était glissée sous la douche, émerveillée de constater que cette dernière était chaude, elle avait même craint d'y rester trop longtemps et de ne plus pouvoir en profiter les jours suivants.
Roy avait dû la rassurer sur ce point lorsqu'il l'avait vu revenir, pas même deux minutes après avoir entendu l'eau couler, les cheveux à peine humides et elle avait dû renoncer à son silence pour lui demander de l'aider à se débarrasser de la crasse dans ses mèches trop longues.
Helena avait été habituée très tôt à la vie en communauté. On se lavait ensemble, partageait le pain et le vin avec les voisins de palier et lorsque les vents du nord ou bien que les nuits se faisaient trop fraiches, il n'était pas rare que toute sa famille se retrouve à dormir dans une seule et même pièce. Pourtant, partager le même espace que Roy lui était parfois intolérable et elle devait s'isoler plusieurs heures durant avant de finalement pointer le bout de son nez hors de la chambre et retourner à ses côtés.
Dans ces moments, l'homme en profitait souvent pour nettoyer autant que possible, ramasser ses affaires qui, maintenant que privées d'une chambre, se retrouvaient partout dans le salon et préparait en avance les repas pour les journées à venir.
Roy ne cuisinait pas bien. Tout dans la bouche d'Helena avait un goût fade et étrange, avant qu'ils ne comprennent, l'un et l'autre, que la petite s'était habituée aux épices vives et piquantes d'Ishbal et que Roy, pour sa part, n'assaisonnait presque rien. Il semblait par ailleurs plus ou moins déterminé à laminer entièrement son sens du goût à grands coups de platées de pâtes trop cuites ou d'omelettes brûlées.
Mais au moins faisait-il des efforts pour varier ses plats au mieux de ses capacités, lui faisant goûter de la viande et des légumes dont elle ne connaissait même pas le nom. Après un temps, il était même revenu des commissions avec une dizaine de pots de verre, emplis de poudres colorées et odorantes. Helena s'était chargée, non sans une certaine pointe de satisfaction, d'en verser de généreuses quantités dans son assiette qui aurait rassasié l'appétit de dix hommes bien battis.
Après des mois de privation, Helena rattrapait son retard, au plus grand plaisir de Roy qui entendait bien remplumer sa petite carcasse malingre. Il lui avait toutefois fait, un soir, la remarque amusée que personne ne viendrait lui voler son assiette et l'enfant s'était vexée —ses manières à table étaient pourtant déplorables et pour qu'il le remarque, alors qu'il n'était pourtant pas des plus regardants sur la chose, cela voulait bien tout dire— boudant même le dessert. Un gâteau confectionné par leur charmante voisine et donc parfaitement mangeable. Roy en avait laissé une large part sur la table de la cuisine et avait constaté sa disparition le lendemain matin, avec un sourire.
C'était dans ces instants un peu suspendus et hors du temps qu'ils avaient commencé à parler. Autour d'une assiette de biscuits trop cuits ou d'un chocolat chaud —Helena en était devenue absolument accro et en réclamait à toute heure de la journée.
Des petites choses, dans un premier temps. Roy parlait plus qu'elle, lui racontant des journées dont elle n'entendait pas la moitié mais qu'il semblait néanmoins désireux de lui partager. Sa voix était apaisante, riche et chaude, elle avait des airs de chanson et Helena aimait l'entendre fredonner lorsqu'il se pensait seul dans la pièce.
Puis il avait commencé à lui poser des questions. Sa vie, à Ishbal, sa famille. Il avait rencontré un ami de son père, autrefois et il lui avait parlé de ses frères et sœurs. Helena s'était fermée comme une huitre à ce moment et le brun n'avait plus abordé le sujet de lui-même, attendant qu'elle le fasse. La fillette avait fini par céder, lentement, lui livrant des histoires ou bien des remarques, comme tout ceci était étrange et différent de ce qu'elle connaissait. Elle ne lui parlait jamais de sa famille mais exprimait désormais ouvertement ses interrogations sur le monde qui l'entourait, le petit espace restreint de l'appartement où elle évoluait, de plus en plus à l'aise et familière.
La cohabitation n'était pas toujours des plus aisées, bien sûr. Il arrivait fréquemment à la jeune fille de crier, jeter des objets dans sa rage et sa frustration, s'enfermer pendant des heures ou bien refuser de parler à Roy. Le jeune homme, tout aussi agacé et fatigué de ces sautes d'humeur, des journées à rallonge où personne ne le laissait souffler, s'emportait à son tour, devenait tout aussi acide et blessant que la gamine.
Il s'en voulait toujours, et quelque part, sentait qu'Helena se trouvait parfois elle aussi un peu coupable de ses actions. Elle ne s'excusait jamais, toutefois, et ils n'évoquaient plus leurs cris et leurs insultes.
Roy se contentait de faire du chocolat chaud et posait une couverture sur ses épaules encore trop frêles, partageant la quiétude tranquille d'une fin de journée silencieuse.
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_ Surprise !
Debout sur le seuil de son appartement, Roy eut la vague pensée que quelqu'un, quelque part, lui en voulait tout particulièrement. Le jeune homme soupira lourdement, se gratta le cuir chevelu et adressa un regard profondément las et fatigué à son visiteur impromptu.
Lequel lui offrit en retour son plus magnifique sourire, l'attrapant par les épaules pour lui claquer deux baisers sonores sur les joues, que Roy s'empressa d'essuyer d'un revers de poignet frénétique et dégouté. Il lui lança un regard meurtrier.
_ Je peux savoir ce que tu fous là, Maes ?
Qui d'autre, cela-dit, aurait pu venir le visiter à l'improviste et le déranger à pas d'heure, un dimanche matin ? Un dimanche où il pouvait dormir, roulé en boule sur son canapé alors qu'il entendrait au loin Helena racasser dans la cuisine pour se préparer un petit déjeuner mal équilibré. La gamine levait avec le soleil et les oiseaux, une véritable hérésie, à son sens mais qui avait au moins le mérite de le faire arriver à l'heure au bureau. Hawkeye, au courant de la situation dans les grandes lignes —aux yeux de son équipe, il avait recueilli l'enfant d'un vieil ami, point— était un peu plus coulante lorsqu'il arrivait un brin échevelé jusqu'au quartier général, mais elle ne laissait passer aucun autre écart. Elle lui accordait déjà des pauses déjeuner plus longues pour lui permettre de rentrer chez lui et manger avec sa fille… La prochaine étape de son plan était d'obtenir de sa part de pouvoir travailler une journée ou deux à domicile. Les allers-retours, même sans loger très loin du bureau, étaient épuisants et il n'aimait pas particulièrement laisser Helena toute seule. Elle se débrouillait, bien évidemment —il aurait pu la laisser dans un coin de la ville qu'il était presque persuadé qu'elle parviendrait à trouver un abri pour la nuit, de la nourriture et peut-être même s'être confectionné une arme rudimentaire. Les premiers jours, il avait même préféré dissimuler ses couteaux en hauteur, histoire de ne pas terminer avec l'un d'eux entre les deux yeux ou plantés dans le dos. Il avait décidé de donner sa vie contre la sienne mais mourir ainsi n'était pas dans ses projets immédiats non plus.
Helena avait une ligne directe jusqu'à son bureau pour lui téléphoner en cas de besoin et suffisamment de choses pour s'occuper à l'appartement mais il savait que cela ne durerait pas. Ses questions étaient de plus en plus pointues et il sentait monter en elle la frustration de ne pas pouvoir obtenir de réponses par ses propres moyens.
Sur les bons conseils de Riza, il s'était mis à chercher une école proche pour l'y inscrire mais redoutait un peu son intégration au sein de l'établissement scolaire. Helena n'était pas sauvage mais…
_ Je viens rendre visite à mon meilleur ami et sa délicieuse enfant ! Où est donc cette petite princesse que nous ramenâmes au péril de nos humbles vies ?
_ … Maes, il est 6h30 du matin…
_ L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, mon ami ! En selle, bonhomme ! Va réveiller ta fille et nous partons ! Non, attends, je m'en charge !
_ Je ne suis pas sûr que—
Peine perdue. S'adresser à un Maes en pleine crise d'euphorie était comme essayer de résoudre une équation différentielle avec l'aide d'un mur de briques. Avant que le cadet n'ait pu faire quoique ce soit, son ami avait foncé, mèche au vent et sourire éclatant aux lèvres, jusqu'au bout du couloir et la porte de son ancienne chambre.
Roy soupira, se retranchant dans la cuisine pour préparer le petit déjeuner alors qu'un peu plus loin dans l'appartement retentissait un « gamiiiiine, c'est tonton Maeeeeess », digne des plus grands psychopathes. Le jour où Gracia et lui auraient des enfants…
Dans la foulée retentit un cri étranglé et un choc sourd. Quelques secondes plus tard à peine, Helena passait la tête par-dessus le comptoir en se hissant sur la chaise qu'elle s'était attribuée dès les premiers jours, les yeux lourds de cernes et sa main encore pliée en un poing frémissant. Elle toisa Roy d'un regard réprobateur, comme l'accusant de son réveil brutal et le brun haussa les épaules, retournant à ses casseroles.
_ Eh, j'ai pas choisi non plus, okay ?
Hughes les rejoignit en chouinant, se massant la joue où fleurissait déjà une marque rougeâtre qui fit ricaner la métisse et tira un sourire narquois à son tuteur.
_ Je t'aurai bien prévenu, taquina-t-il en posant une tasse de chocolat chaud devant la petite et une autre, emplie de café, pour son ami. Mais tu ne m'en as pas laissé le temps.
_ Pourquoi ce morān [1] est là ? demanda Helena en attrapant avidement son bol, amenant jusqu'à elle les flocons d'avoine dont elle raffolait tant.
Roy esquissa un sourire amusé. Helena avait cette petite particularité de glisser de temps à autre dans sa langue maternelle, même si elle maitrisait parfaitement l'amestris, deuxième officiellement parlée par le peuple du désert —il lui arrivait de buter sur des mots particulièrement complexes— et il avait pris le parti d'apprendre avec elle quelques bribes de sa culture. Aussi, certains termes commençaient à lui être familiers et il connaissait le plaisir secret de pouvoir insulter les autres sans qu'ils ne le comprennent.
_ C'est une excellente question. Qu'est-ce que tu fous là, Maes ? Tenta encore une fois le militaire en s'attablant lui aussi. Les cheveux d'Helena lui tombaient dans les yeux et dans son bol, Roy se relevant pour les lui attacher dans le dos, accueillit par un grognement pour sa gentillesse.
Maes leur lança un regard profondément attendri, captant celui de l'enfant, qui lui adressait un coup d'œil en coin suspicieux. Elle ne se souvenait pas beaucoup de lui, ne l'ayant vu jusqu'à présent qu'une ou deux fois, lors des visites de Roy à l'hôpital mais cela lui avait suffi pour comprendre que Mustang était le plus calme des deux.
_ Je suis venu vous rendre visite, bien-sûr ! Et vous emmener faire du shoping, aussi. Regarde-moi ces fripes, on dirait qu'elle est habillée avec un de tes T-shirt, c'est scandaleux. Une aussi belle princesse devrait avoir droit aux plus belles robes du royaume !
Roy lui lança un regard perplexe, cependant qu'Helena, la mine tout aussi sceptique, se contentait d'hausser un sourcil et de tirer sur la manche de son pyjama… qui se trouvait effectivement être un T-shirt de son tuteur. Eh bien, ils ne s'étaient pas vraiment souciés de la garde de robe de l'enfant. Elle n'avait pas fait mine d'être rebutée de piocher dans ses placards et Roy n'avait franchement ni le temps, ni l'énergie de faire les magasins avec elle.
En réalité, Helena appréciait les vêtements de Roy, dans la mesure où cela avait une quelconque importance. Le tissu était doux, délavé par le temps et les machines consécutives —très certainement trop chaudes— et si détendus qu'elle pouvait se noyer dans un pull et enrouler sa manche vide à la manière d'une écharpe. Ils étaient pratiques, fonctionnels et si amples qu'elle n'avait aucun mal à s'habiller seule avec.
De plus, elle ne quittait pas l'appartement alors quel était l'intérêt de se mettre autre chose sur le dos ?
A priori, l'ami à moitié fou du militaire avait bien d'autres plans pour elle et son placard à vêtements.
_ Et tu avais besoin de venir si tôt ? gémit Roy en se massant la tempe, déjà épuisé de la journée qui s'annonçait.
Il adorait Maes comme un frère, là n'était pas la question —ou peut-être que si ; il était incapable de dire « non » à son frère— mais devoir faire les magasins avec lui ? Un cauchemar vivant. Et il n'avait pas besoin de regarder Helena pour savoir qu'elle arborait la même expression contrariée que lui.
Mais arrêter Maes avec une mission était presque impossible et bientôt, les deux Mustang étaient lavés, habillés et jetés dehors, joyeusement trainés par un Hughes aux anges et au mieux de sa forme.
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Conformément au plan difficilement monté, Helena entra à l'école de leur quartier la semaine suivant l'intrusion de Maes dans l'appartement. Et à la différence des prédictions du brun, qui avait certifié que côtoyer des enfants de son âge lui ferait du bien, Helena ne s'y adapta pas le moins du monde, malgré toute sa bonne volonté et son désir d'apprendre.
En présence des autres enfants, Roy avait espéré qu'elle retrouverait quelques marques et réintégrerait plus rapidement la « vie normale ». Mais après l'avoir vue revenir, la mine basse et le poing serré sur la sangle de son nouveau sac, au point où elle avait presque manqué de l'arracher, il avait su que les choses ne s'étaient pas bien déroulées et qu'elles n'étaient pas prêtes de s'arranger. Avec du recul, la mettre à l'école alors qu'elle avait à peine les fondamentaux n'était peut-être pas une si bonne idée que ça.
Son retard d'apprentissage la mettait naturellement à la marge du reste de la classe mais son comportement laissait lui aussi à désirer. Eh bien, Roy ne pouvait pas complètement lui en vouloir. Avec sa manche vide et son attitude méfiante et craintive, elle attirait le regard et les moqueries. Les enfants étaient parfois plus cruels que les adultes. Il ne cautionnait pas, mais cela ne l'étonnait guère lorsque les enseignants lui rapportaient qu'Helena se montrait distante, renfermée et qu'il lui était arrivée plusieurs fois de montrer les dents —littéralement— à l'adresse de ses petits camarades.
Finalement, deux semaines après son admission en classe, l'institutrice avait téléphoné directement au bureau du Colonel, fort mécontente. Roy n'aimait pas la paperasse et trouvait toujours une parade pour y échapper mais étrangement, il aurait préféré s'y noyer plutôt que d'affronter les remontrances de la femme.
D'un ton tranchant et irrévocable, elle l'avait informé qu'ils ne tolèreraient certainement pas un comportement agressif comme celui d'Helena et qu'il pouvait d'ores et déjà venir chercher sa fille, car ils ne la garderaient pas plus longtemps dans leur établissement respectable, je vous remercie.
Roy avait soupiré, guère étonné et s'était rendu sur place pour éclaircir l'affaire. De ce qu'il en avait plus ou moins compris de la part des parents en colère —et extraordinairement méprisants à son égard— et de la directrice courroucée ; la jeune Ishbal avait foutu une royale peignée à un gamin plus vieux qu'elle, alors que ledit enfant faisait mine de lui voler son sac.
Le militaire avait tenté de minimiser la chose, une main douce et rassurante posée sur l'épaule d'Helena qui avait gardé la tête baissée tout au long de l'échange. Il n'y avait pas mort d'homme, seulement deux enfants chahutant un peu vivement, rien de plus normal, n'est-ce pas ?
Il avait un peu déchanté lorsqu'on lui avait appris que la petite fille malingre et manchote, avait réussi à pocher l'œil de son camarade et lui casser deux dents. Avec un seul bras.
Préférant éviter un scandale et des poursuites stériles, Roy avait retiré Helena de l'école. La jeune fille avait à peine été déçue de partir et avait avoué à demi-mot, le soir venu et lorsque Mustang l'avait un peu pressée de lui expliquer ce qui s'était réellement passé, qu'elle subissait ce genre de brimades depuis son arrivée.
L'école n'était donc plus une option. Les autres établissements étaient loin, Helena aurait dû prendre des transports en commun et franchement, Roy ne se voyait pas la coller maintenant dans un bus. Surtout pour se retrouver devant le même fiasco que dans sa première et unique école.
Ils en étaient donc revenus au point de départ : Roy à trier de la paperasse au bureau et s'inquiéter de l'avenir de sa fille, Helena à tourner en rond dans l'appartement et se morfondre en comptant les heures. Malgré sa nouvelle solde, plus élevée que la précédente, l'alchimiste n'avait pas encore suffisamment de fonds pour se permettre un précepteur journalier et il n'était pas complètement convaincu dans le fait de laisser un pur inconnu évoluer dans sa maison et avec sa fille sans la moindre supervision.
En désespoir de cause, et parce que son inquiétude croissante commençait sérieusement à ressurgir sur son travail et à faire criser Hawkeye, par la même occasion, Roy décida un beau matin qu'il embarquerait l'Ishbal avec lui.
Autant dire qu'ils attirèrent très sérieusement l'attention en se présentant à l'accueil, afin de prévenir les agents et munir Helena d'un pass visiteur qui lui assurerait de pouvoir déambuler sans crainte dans les couloirs. La fillette n'était pas complètement ravie de se retrouver entourée d'autant de militaires, dont certains, elle en était sûre, avaient dû participer à la guerre d'Ishbal et tuer les siens.
Roy, malgré son assurance et son air bravache, n'en menait pas plus large et il salua prestement ses collègues avant d'entrainer l'enfant à sa suite, sa main ne quittant jamais la sienne. Parfois, il la serrait plus fortement et Helena ne disait rien, collée à lui et méfiante au possible. La peur et la colère se mélangeaient en un curieux patchwork, l'empêchant de s'enfuir à toutes jambes ou bien de hurler, voire même de se battre contre chaque uniforme qu'elle croisait. Leur rendre au centuple ce qu'elle avait enduré.
Et à chaque fois qu'il la sentait se tendre contre son flanc, les doigts de Roy couvraient les siens, comme pour la réconforter.
Pas une fois elle ne chercha à se dégager.
Finalement, ils atteignirent le bureau du colonel, poussant la porte de l'antichambre où travaillait déjà son équipe. Par les grandes fenêtres, Helena aperçut brièvement le verdoyant du parc qui entourait tout le QG et se demanda silencieusement si elle pourrait s'y rendre, un peu plus tard dans la journée. A Ishbal, l'herbe était aussi rare qu'incroyable et tout ce vert ne cessait de l'impressionner.
Roy se surprit à respirer librement qu'une fois la porte fermée et le couloir passé, un mince sourire venant flotter sur ses lèvres. Hawkeye s'était levée, droite et digne, comme à son habitude, délaissant le rapport qu'elle était déjà en train d'étudier, le temps de la saluer.
Ses collègues, moins à cheval et rigide sur les règles de ponctualité et d'efficacité —ils avaient vite cernés leur supérieur, sur ce coup-là, déterminant rapidement que tant qu'ils arrivaient au bureau avant Mustang, tout allait bien pour eux—discutaient tranquillement en complétant leurs tâches du jour.
_ Eh, salut Colonel, lança Havoc en se redressant sur son siège, une cigarette éteinte au coin des lèvres. Et bien le bonjour, jolie demoiselle.
Le blond pencha la tête sur le côté pour se mettre plus ou moins à la hauteur de ladite demoiselle, un immense sourire amical ourlant son visage. Helena, un brin farouche, le fixa sans rien dire, se pressant d'autant plus dans la hanche de Roy. Le colonel eut un léger rire amusé, lui pressant les doigts cependant que le reste de la pièce se levait pour entourer le duo.
_ Je vous présente Helena, ma fille. Suite à quelques… soucis mineurs —il lança une œillade entendue à la jeune fille qui fit mine de ne pas comprendre de quoi il parlait mais esquissait un sourire narquois— elle va rester avec nous quelques temps. Havoc, vous ne vous en approchez pas et je ne veux pas vous voir fumer ici tant qu'elle est là.
L'intéressé leva les mains en signe de protestation, rangeant néanmoins sa cigarette sans poser de questions à ce sujet. Il pouvait bien se détruire les poumons comme il l'entendait mais devant les enfants, il tentait de donner le bon exemple ou tout du moins, de ne pas abimer les leurs.
_ Vous exagérez, Colonel, plaida le blond. J'vais pas vous la voler, celle-ci.
_ Je commence à vous connaitre, soldat, et je ne vous fais pas confiance. Vous seriez capable d'attendre qu'elle grandisse pour me la piquer !
_ D'ici là, patron, j'espère que j'aurai trouvé chaussure à mon pied. Et que vous ne me l'aurez pas volée.
Helena resta silencieuse et en retrait, observant curieusement les adultes qui débattaient désormais sur les capacités de drague de Havoc et Roy. Ce dernier, avec l'arrivée de l'Ishbal, n'avait pas mis ses compétences à l'épreuve depuis longtemps et le regrettait un peu, parfois. La vie mondaine qu'il avait laissée derrière lui, avant de partir pour le désert et sa guerre, lui manquait un peu.
Emmitouflée dans le grand manteau vert du fils du docteur —elle avait refusé de s'en séparer malgré les protestations de Maes, qui avait tenté de lui acheter une immondice d'un rose criard pour remplacer son vieux pardessus (il avait eu de la chance de s'en tirer avec seulement une marque de morsure sur le dos de la main ; elle avait manqué les doigts de peu)— elle semblait curieusement petite et perdue, dans le bureau pourtant exigu. Elle ne bougea pas d'un pouce lorsque Fuery, le sourire aux lèvres, se pencha à sa hauteur pour se présenter.
La métisse fit alors connaissance de toute la ribambelle de militaires, s'étonnant de les trouver aussi amicaux et attentifs. Ils étaient prévenants, tout comme Roy, le seul dont elle tolérait la présence jusque-là. Le plus jeune du groupe, le petit Fuery, avait un regard étrangement doux et candide, qui tranchait bien trop avec sa profession. Le but des militaires n'était-il pas de tuer des gens ? Elle l'imaginait fort mal, une arme au poing, à menacer la vie d'autrui. Contrairement au fumeur blond qui, bien qu'amusant, présentait une aura plus froide, une tension plus présente, tout comme son tuteur. Ou bien la seule femme du groupe. Riza Hawkeye avait un regard hanté, caché derrière le rempart d'une dureté presque froide. Helena ne s'en cachait pas ; elle l'impressionnait et l'intriguait grandement.
Mais elle connaissait ce genre de soldat. Ceux qui avaient connu la guerre et n'en n'était pas sortis indemnes. Il y avait le même genre de flamme mourante, dans les yeux des prêtres guerriers d'Ishbal, dans les derniers jours des affrontements.
Helena n'avait jamais considéré le fait que les Ishbal n'avaient très certainement pas été les seuls à souffrir, tout au long de ces journées sanglantes. Elle ne plaindrait pas les militaires d'Amestris pour autant, car ils restaient des bouchers aveugles agissant sous la tutelle de leurs chefs mais… elle pouvait… Peut-être… Peut-être comprendre. Un peu.
A partir de cet instant, Helena revint chaque jour en compagnie de son père adoptif. Réveillée avec le soleil comme elle en avait l'habitude, elle jouissait du silence qui baignait l'appartement avant de réveiller Roy. Parfois, elle le laissait dormir quelques minutes de plus, charitable, lorsque la journée de la veille avait été particulièrement longue. L'homme maugréait alors contre son alarme trop bruyante et s'extirpait difficilement du canapé en se retenant au dossier.
Helena, mutine, l'attendait bien souvent assise en tailleur sur le comptoir qui séparait la cuisine du salon et l'observait en silence œuvrer pour leur petit déjeuner. Elle aidait de plus en plus aux tâches quotidiennes, apprenant à se servir des différents appareils de la cuisine —ils avaient rapidement constaté qu'elle avait une vraie dent, ou bien était-ce l'inverse, contre la technologie— et des produits d'entretien. Sous son acharnement, l'appartement de Roy était même plus propre que ce qu'il avait pu être par le passé, c'était pour dire. Même si Helena avait plus d'une fois confondu les vêtements et les dosages pour les lessives, Mustang ne faisant pas mieux lui-même et il ne s'en était jamais offusqué, appréciant l'effort de l'enfant. Et puis, une chemise rose n'avait jamais tué personne, de ce qu'il en savait.
Leur routine était bien huilée. Le déjeuner, la marche jusqu'au quartier général en empruntant constamment le même chemin, afin de passer devant la boulangerie de rue pour les casse-croutes du midi. Les mêmes visages, les mêmes sourires, la vieille fleuriste derrière ses rides, qui offrait une fleur ou deux à Helena.
Les premiers jours avaient été comme pour ses débuts à l'école ; méfiants et solitaires. Helena s'installait dans un coin du bureau de Roy qui laissait la porte entrouverte afin qu'elle s'habitue à la présence de ses collègues —et pour que Hawkeye puisse vérifier qu'il faisait correctement son travail, par la même occasion…— et restait sans rien dire, essayant de travailler ses lettres comme on lui avait brièvement appris avant qu'elle ne se fasse expulser.
Puis l'ennui et la curiosité l'avaient immanquablement poussée à s'aventurer au-delà des limites du bureau et à se joindre à la vie de groupe qui s'ouvrait de l'autre côté de la porte. Fuery avait été le premier à véritablement lui adresser la parole lorsqu'il l'avait vu trainer dans son sillage, intriguée par les machines qu'il manipulait. Elle n'avait pas posé la moindre question, silencieuse observatrice qui reculait dès lorsqu'on faisait mine de s'intéresser à elle d'un peu trop près, mais cela n'avait pas découragé le jeune homme pour un sou. Ravi d'avoir retenu son attention, Kein s'était empressé de lui décrire le moindre de ses faits et gestes. Helena avait écouté, avec une révérence enfantine des plus émouvantes et lorsqu'elle avait finalement ouvert la bouche pour poser une question timide, du bout des lèvres et d'une voix éraillée par le manque d'utilisation, Roy aurait juré qu'il aurait pu en pleurer.
Il se pliait en quatre pour mettre l'enfant le plus à son aise, tant dans leur vie personnelle qu'au bureau et nombre de ses efforts —même s'ils portaient peu à peu leurs fruits et qu'Helena était un peu plus loquace et confiante en sa présence— étaient restés vains, se heurtant à un mur d'indifférence ou de méfiance. La voir ainsi s'épanouir et surtout, avancer d'elle-même vers l'inconnu ; il n'aurait su être plus fier.
Par la suite, ce fut comme le déclic tant attendu. L'ishbal n'était pas des plus expansives, certes et restait incroyablement froide et sur ses gardes lorsque s'approchait un étranger, mais elle s'ouvrait chaque jour un peu plus envers les membres de l'équipe. Lesquels se faisaient toujours une joie de répondre à ses attentes du mieux qu'ils le pouvaient —heureusement pour eux, elle n'était pas une enfant exigeante— et pour le plus grand bonheur des Mustang réunis ; s'étaient même entendus pour parfaire l'éducation de la petite.
Ainsi, auprès de Falman, elle étudiait les fondamentaux, l'histoire du pays dont elle était extrêmement friande, faisant même preuve d'une connaissance personnelle assez intéressant, lorsque l'on connaissait ses antécédents ; la littérature, les sciences et les mathématiques. Breda et Fuery venaient bien souvent ajouter une touche ludique et imagée qui n'était pas pour déplaire à la jeune fille, parfois peu enjouée des leçons plus traditionnelles de l'aîné. Mais efficaces, cela allait sans dire car en moins d'un mois, elle était en mesure de lire et d'écrire des textes courts et simples, qui faisaient son bonheur et sa fierté. Son tracé était encore très brouillon —ils avaient découvert qu'elle était malheureusement gauchère— et grossier, mais les fautes étaient curieusement rares et Helena ne lésinait pas sur les moyens pour s'améliorer.
L'enfant était bonne élève, attentive et désireuse d'apprendre et nul doute qu'elle aurait parfaitement pu se plaire dans un établissement scolaire si ces derniers avaient été un tout petit peu plus attentifs à son entourage et leurs autres étudiants. Combien de fois Roy avait-il dû se relever en pleine nuit, lorsqu'il se rendait compte du rai de lumière sous la porte de sa chambre, et qu'il trouvait Helena penchée sur ses cahiers, occupée à apprendre tout son saoul ?
Havoc et Riza, pour leur part, se chargeaient bien volontiers des exercices physiques. Si la Lieutenant semblait grandement impressionner la plus jeune, qui la traitait avec un respect remarquable —et la réciproque était vraie, ce qui plaisait d'autant plus à Helena— elle s'était curieusement attachée à Jean Havoc. Peut-être était-ce dû à ses trop nombreux cousins et cousines, qui l'avaient habitué à traiter avec les enfants, le fumeur avait un contact des plus naturels, qui ravissait clairement Helena. A tel point que l'enfant, bien loin d'être sotte, avait rapidement compris la valeur d'un tel adulte et avait lentement mais sûrement réussi à le faire plier à sa propre volonté. Havoc était incapable de lui refuser quoique ce soit et Helena jouait de mieux en mieux ses cartes à ce sujet.
Dans un sens, Roy aurait presque pu en être jaloux. Helena était plus à l'aise avec Jean qu'avec lui-même. Mais les sourires en coin de la petite suffisaient en général à effacer de son cœur cette pointe de rancœur laide. Ses propres relations avec sa fille s'amélioraient de jour en jour et il n'allait pas l'empêcher de former des liens solides avec des adultes de confiance. Au moins, il savait qu'elle serait en sécurité avec eux si jamais il lui arrivait quoique ce soit, à l'avenir.
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Maes, bien entendu, était venu leur rendre visite plusieurs fois au cours des semaines suivantes, stupéfaits des changements qu'il voyait s'opérer en eux, tel un avant/après digne des publicités pour lessive. Il avait aidé Roy dans ses recherches de logement, dénichant pour son ami un petit coin coquet, un peu plus éloigné du centre qu'ils ne l'étaient auparavant. Roy devait se lever plus tôt, mais le nouvel appartement avait un balcon, deux chambres et un vaste salon. Bien évidemment, Hughes avait exigé de les accompagner dans l'achat de nouveaux meubles et les deux Mustang —Helena avait été trainée en remorque et à contrecœur— avait réussi à planter l'hystérique au coin cuisine, retournant chez eux pour terminer de déballer leurs cartons.
Chez eux, songeait distraitement Helena alors qu'elle empilait en vrac ses vêtements dans son placard. Jamais elle n'avait considéré le précédent appartement de Roy comme étant chez elle. Trop différent, trop loin de son sol et de ses habitudes, elle avait vécu avec un étranger dans un espace trop petit pour deux.
Ici, l'air sentait meilleur, les murs étaient propres, l'endroit était lumineux. Ça n'était pas tout à fait sa maison —cela ne pourrait jamais l'être, elle avait brûlé, à des centaines de kilomètres de là et rien ne la ferait revenir— mais il y avait… Un parfum agréable. L'homme qui vivait à ses côtés avait perdu de ce visage noir qu'elle lui avait attribué, des semaines auparavant. Roy apparaissait sous un angle nouveau, plus doux, plus simple, lui ayant prouvé qu'elle pouvait compter sur lui et qu'il ne nourrissait rien de plus à son égard qu'une étrange et tranquille affection. Elle l'appréciait chaque jour un peu plus, lui et ses sourires maladroits, ces tentatives ratées pour lui offrir des repas équilibrés, sa manie un peu agaçante, mais indéniablement touchante, de toujours vouloir la garder dans son champ de vision. Elle sentait sa poitrine se détendre et se dilater sous la chaleur qui l'envahissait alors, un sentiment si nouveau et presque incongru, après des mois à ruminer son désespoir et sa sourde peine.
Le militaire la tira de ses pensées confuses en toquant contre le cadre de la porte ouverte, respectueux de son espace, lui demandant silencieusement s'il pouvait entrer dans sa chambre. Sa chambre, rien que pour elle. Même à Ishbal, elle n'avait jamais eu ce privilège. Elle ne le regrettait pas mais…
Bon dieu, elle aimait son lit, grand et moelleux, dont l'édredon semblait l'appeler à chaque fois qu'elle posait son regard dessus.
Helena se tourna à demi, haussant un sourcil interrogatif à l'adresse du plus grand qui s'était appuyé au chambranle, agitant un petit livre à la peau élimée.
_ Qu'est-ce que c'est ? Questionna-t-elle immédiatement en se relevant, tapant le devant de son pantalon pour en faire tomber une poussière inexistante.
Il lui tendit le livre à la couverture fatiguée par le temps et les nombreuses manipulations. Pleine d'attention et de révérence, Helena s'en saisit délicatement, retournant immédiatement s'assoir au sol pour caresser le tome sur ses genoux.
_ Les déménagements ont du bon, j'ai retrouvé ça dans mes cartons. Je ne me souvenais même pas de l'avoir mis là.
_ C'était à toi ?
_ Hm. Les Contes d'Amestris. Je le lisais, quand j'étais enfant. Je me suis dit que tu pourrais trouver ça intéressant, toi aussi.
Plus jeune, il s'agissait très certainement de son ouvrage préféré, remplacé plus tard par des traités d'alchimie complexes. Il se souvenait d'avoir passé des heures étendu sur le tapis de chambre, à en parcourir les pages qu'il connaissait pourtant par cœur, imaginant les décors et les personnages, recréant les voix et les scènes de toute pièce. Oh, sans doute aurait-il pu racheter à Helena une édition plus récente, un livre qui ne risquait pas de tomber en morceau sous ses doigts. Mais la valeur sentimentale était trop forte et… Il voulait lui transmettre quelque chose, lui aussi. Même si ça n'était qu'un livre pour adolescents, dans un premier temps.
Malgré ses difficultés, Helena lisait énormément, dévorant plus de connaissances qu'il ne l'aurait cru capable d'absorber à son âge. Il ne se souvenait pas d'avoir été aussi studieux, en son temps, privilégiant très certainement ses propres facilités en la matière. Roy était un garçon doué à bien des égards et il avait souvent abusé de cet insolent talent.
Helena acquiesça, dans ses yeux dansait une flamme de pur ravissement et bientôt, elle ouvrait la première page et commençait à lire. Roy la vit froncer les sourcils, butant sans doute sur certains mots encore compliqués pour son vocabulaire, et retint un rire lorsqu'il la vit se relever et prendre un crayon de papier pour annoter quelque chose sur le bord de la page, de sa petite écriture penchée. Il l'avait autorisé à écrire dans ses livres, tant qu'elle pouvait l'effacer par la suite et cela avait été plus que bénéfique pour son apprentissage. Et il était amusant de trouver quelques-unes de ses notes dans les marges des rapports que lui remettaient ses subalternes. Visiblement, Falman considérait cela comme un bon exercice de dictée, et cela égayait toujours la journée du Colonel.
Le jeune homme la regarda faire un moment, les bras croisés et gardant le silence. Le meilleur moyen de la braquer était de lui faire remarquer sa présence. Il voyait ses lèvres bouger en silence, concentrée à aligner les mots dans une lecture hachée qu'elle s'efforçait de rendre plus fluide. Sans même s'en rendre compte, l'alchimiste de flamme se retrouva bientôt dans son dos, lui aussi penché sur le livre, à lire par-dessus son épaule.
Helena lui lança un bref coup d'œil et il crut pendant une seconde qu'elle allait lui demander de reculer mais la fillette se décala légèrement pour lui permettre de mieux voir. Il prit cela comme un signe pour s'installer plus confortablement, le dos contre le montant du lit.
Et à mesure de leur lecture, Helena s'était installée entre ses jambes relevées, appuyée contre son torse, elle suivait du doigt les lignes sur le vieux papier, parlant de sa petite voix feutrée à mesure qu'elle avançait dans l'histoire. Roy soutenait l'ouvrage, tournait les pages pour lui faciliter la tâche et pas un ne fit la moindre remarque.
Ils n'interrompirent leur séance que lorsque les ombres de la pièce se firent trop denses pour continuer à lire sans s'esquinter les yeux. Roy maudit l'heure désormais bien avancée et se leva en se frottant le bas du dos pour se précipiter à la cuisine et leur préparer le repas. Helena suivit en ricanant, délaissant l'ouvrage le temps du diner après avoir soigneusement marqué sa page.
Et lorsque Roy s'installa au salon, la vaisselle faite et quelques dossiers en retard sous le nez, pour travailler encore un peu, il sursauta lorsque contre son flanc se dressa subitement une petite masse chaude. Sous le coude qu'il avait levé par réflexe, Helena lui lança un bref regard de défi, se cala confortablement contre sa hanche et reprit sa lecture comme si de rien était.
[1] Crétin
