Chapitre 24
Après avoir laissé Katniss se reposer, je savoure ce petit instant de bonheur. Ça peut être paradoxal quand on est dans les Jeux, en effet, mais ce baiser à suffit à m'insuffler de l'énergie pour tenir la garde tout le reste de la nuit. Finnick a surpris notre étreinte à son réveil.
- Je ne pense pas me tromper si je te soupçonne de vouloir sauver Katniss au prix de nos vies à tous ?
- Sauver Katniss, c'est le but de mon existence, je réponds le plus honnêtement possible. Je pense que tu ferais de même pour … Annie, c'est ça ?
L'évocation de ce nom lui arrache une grimace, il me regarde d'un œil froid et calculateur.
- Désolée, je ne voulais pas te blesser, lui dis-je. Seulement, je crois pouvoir dire que tu réagirais comme moi si les rôles étaient inversés.
Je le vois y réfléchir et hocher la tête.
- Mais essayons déjà de rester tous vivants. Ensemble nous sommes plus forts, je décrète.
Nous restons silencieux le reste de la nuit. Si nous nous étions rencontrés dans un autre contexte, je suis persuadé que nous serions devenus amis. Je le lis dans ces yeux : Finnick est quelqu'un de bien, une belle personne profondément blessé par les Jeux.
Beetee s'est réveillé un peu avant les autres et nous a rejoint. Il nous informe tout en examinant son fil :
- Rien de certain pour l'instant, mais sachez que je tente de réfléchir à un plan. Un piège que l'on pourrait tendre à nos amis les carrières.
Finnick et moi l'observons. Avec ses lunettes et son âge plus avancé que nous, il ressemble à un professeur qui enseignerait à nous, ses élèves.
- Mais je vous en dirais plus lorsque je jugerai mon idée viable, reprend-il.
Vient le tour du réveil de Johanna, puis de Katniss, qui se lève juste à temps pour voir un nouveau parachute argenté atterrir. Il contient vingt-quatre petits pains du district Trois, semblables à ceux d'hier. Nous en prenons chacun cinq.
Katniss s'installe près de moi sur le sable pour manger, puis m'entraine dans l'eau, prétextant qu'elle souhaite m'apprendre à nager. Quand je vois qu'elle ne m'a pas demandé d'enlever la ceinture flottante, je comprends qu'elle a l'intention de discuter en privé avec moi. Peut-être souhaite-t-elle finir notre conversation d'hier, mais malgré les heures qui ont passé depuis, je n'arrive toujours pas à me souvenir ce que je voulais lui rétorquer et qui semblait si évident à dire à chaud.
Je m'applique à effectuer les mêmes gestes que ceux montré par Katniss, laissant le soin à ma ceinture bouée de faire le plus gros du travail, lorsqu'elle me montre comment se débarrasser de nos croutes laissées par notre rencontre avec le brouillard. Il suffit de frotter sa peau avec une poignée de sable et les égratignures partent d'elles-mêmes. Elle profite de notre proximité pour me chuchoter à l'oreille :
- Ecoute, on n'est plus que huit. Je crois qu'il est temps de fausser compagnie à nos alliés.
Je hoche la tête, mais quelque chose me gêne cependant dans cette idée. Je sais très bien que Katniss est la seule à devoir ressortir vivante d'ici, mais le fait de trahir notre alliance me pose un petit problème de conscience. Surtout après tout ce que Finnick a fait afin de me sauver la vie je ne sais combien de fois. Sans compter sur le fait que nous pouvons nous retrouver tous les deux, seuls, face à Brutus et Enobaria. Nous pourrions bien-sûr tenter de retrouver Chaff avant, mais on ne peut pas savoir si l'on ne tomberait pas d'abord sur les carrières.
- Je vais te dire. Restons avec eux jusqu'à la mort de Brutus et Enobaria, je suggère. Beetee est en train de leur préparer un petit piège de son invention. Ensuite, promis, on disparait dans la nature.
Katniss semble peser le pour et le contre, je le vois à sa manière de froncer les sourcils.
- Très bien, tranche-t-elle. On reste jusqu'à la mort des carrières. Mais ensuite, au revoir tout le monde ! (Elle se tourne vers nos alliés.) Hé, Finnick, viens voir un peu par ici ! On a trouvé le moyen que tu redeviennes un beau gosse !
A force de se frotter dans l'eau -nous nous nettoyons aussi le dos les uns les autres-, nous retrouvons une peau de bébé. Le soleil, par contre, tape toujours autant alors nous nous remettons un peu de pommade verte pour nous protéger.
Beetee nous rassemble autour de lui -sauf Johanna, qui est partie faire une sieste pendant que j'apprenais à nager. Il semblerait que, selon ses termes, son plan soit enfin viable.
- Je pense que nous sommes tous d'accord pour convenir que notre prochaine étape consiste à nous débarrasser de Brutus et Enobaria, dit-il. Je doute qu'ils nous attaquent de front, maintenant qu'ils sont en infériorité numérique. On pourrait essayer de retrouver leur piste, je suppose, mais ce serait à la fois dangereux et fatigant.
- Vous croyez qu'ils ont compris le fonctionnement de l'horloge ? demande Katniss
- Si ce n'est pas déjà fait, ils ne tarderont pas à le saisir. Peut-être pas de manière aussi précise que nous. Mais ils savent surement que certaines attaques ont lieu dans certaines zones, et qu'elles se répètent en boucle. Par ailleurs, ils ont forcément remarqué que notre dernier combat a été interrompu par une intervention des Juges. Nous savons que c'était une manière de nous désorienter, mais eux doivent se demander ce qui s'est passé, et ça aussi, ça peut les aider à réaliser que l'arène est une horloge, déclare Beetee. Alors, à mon avis, le mieux serait de leur tendre un piège.
- Attendez, je vais réveiller Johanna, annonce Finnick. Elle serait furieuse si elle apprenait qu'on l'a tenue à l'écart d'une chose aussi importante.
J'entends Katniss pousser un soupir de dénégation.
Une fois que nous somme bel et bien tous là, nous nous disposons en cercle, autour duquel Beetee tente de reproduire un schéma de l'arène sur le sable. L'image du professeur qui ferait la classe à ses élèves me revient.
- Si vous étiez Brutus ou Enobaria, où vous sentiriez-vous le plus en sécurité ? interroge-t-il.
- Là où nous sommes en ce moment, je réponds. Sur la plage. C'est l'endroit le moins dangereux.
- Alors, pourquoi ne sont-ils pas sur la plage ?
- A cause de nous, s'impatiente Johanna
- Exactement. Parce que nous occupons le terrain, renchérit-il. Alors, où iriez-vous à leur place ?
- Moi, je me cacherai à la lisière de la jungle, déclare Katniss. De façon à pouvoir m'échapper en cas d'attaque. Tout en gardant un œil sur nous.
- Pour pouvoir manger, aussi, ajoute Finnick. La jungle est pleine de créatures et de plantes étranges. Mais, en nous observant, tu saurais que les fruits de mer sont comestibles.
- Oui, très bien. Vous avez tout à fait raison, conclut Beetee dans un large sourire. C'est pourquoi je vous propose de passer à l'action à 12 heures. Qu'arrive-t-il précisément à midi et à minuit ?
- La foudre s'abat sur le grand arbre, répond Katniss.
- Oui. Alors, le plan, c'est qu'entre midi et minuit nous attachions mon fil à cet arbre et le déroulions jusque dans l'eau salée, qui bien sûr est hautement conductrice, développe Beetee. Quand l'éclair frappera, l'électricité voyagera à travers le fil et se répandra dans l'eau de mer mais aussi sur la plage, encore humide après le passage de la vague de 10 heures. Quiconque sera en contact avec l'une ou l'autre de ces surfaces à ce moment-là se retrouvera électrocuté.
Nous digérons l'annonce du plan de Beetee dans une longue pause. Il est le mieux qualifié pour savoir combien de dégâts ferait ce fil. Et puis, n'oublions pas que c'est comme ça qu'il est devenu vainqueur des Jeux. Mais à ce moment-là, le fil dont il s'est servi ne ressemblait pas à celui-ci, fin et doré comme un brin de paille. Il était beaucoup plus épais, comme une corde, alors une question de taraude quand même :
- Votre fil est-il assez résistant pour conduire une décharge pareille, Beetee ? Il a l'air si fragile. Il ne risque pas de fondre ?
- Oh, si, bien sûr. Mais seulement après le passage du courant. Il agira comme une sorte de fusible géant, si tu veux. Sauf qu'il aura laissé passer la foudre.
- Comment peux-tu le savoir ? demande Johanna
- Parce que c'est moi qui l'ai inventé, réplique Beetee, perplexe. Ce n'est pas un fil ordinaire. Pas plus que la foudre qu'on a ici, ou même l'arbre. Tu connais les arbres mieux que nous, Johanna. Tu ne crois pas qu'il devrait être détruit depuis longtemps ?
- Si, avoue-t-elle.
- Ne vous en faites pas pour le fil, il fonctionnera exactement comme prévu, nous promet-il.
- Et nous, où serons-nous pendant ce temps-là ? questionne Finnick.
- Suffisamment loin dans la jungle pour ne courir aucun risque, rétorque Beetee.
- Les carrières ne risqueront rien non plus, à moins de se trouver très près de l'eau, dit Katniss.
- C'est vrai
- Par contre, les poissons seront tous cuits à point, dis-je.
- Probablement un peu grillé, admet Beetee avec un sourire. Il faudra sans doute tirer un trait sur cette source de nourriture. Mais tu en as trouvé d'autres dans la jungle, pas vrai, Katniss ?
- Oui. Des noix et des rats, précise-t-elle. Et puis, il y a toujours les sponsors.
- Bon. Dans ce cas, ça ne devrait pas poser de problème, termine Beetee. Mais comme nous sommes alliés et que ce projet va réclamer la participation de tout le monde, c'est à vous de décider si nous tentons le coup ou non.
Une chose me dérange dans ce plan. Beetee va devoir utiliser sa seule et unique arme, celle qu'il semble chérir par-dessus tout dans cette arène. Une fois le courant passé, le fil sera détruit. Est-ce qu'il pense pouvoir être le seul à s'en sortir ce soir ? Non, nous resterons avec lui tout le temps, il nous l'a assuré. Tant que nous serons ensemble, nous ne risquons rien. Ou alors, pense-t-il devoir mourir à son tour, une fois le piège effectué ? Cela car il sait qu'il a moins de chances de survie que Finnick, Katniss ou moi ? Je n'ai pas le temps de répondre à cette question, il faut trancher.
- Pourquoi pas ? Si ça rate, tant pis. Si ça marche, nous avons une bonne chance de les tuer. Et même si nous ne faisons qu'éliminer une source de nourriture, ce sera toujours ça de moins pour Brutus et Enobaria, admet Katniss
- Tentons le coup, dis-je. Katniss a raison.
Finnick regarde Johanna et attend son approbation avant de rendre son jugement.
- Très bien, souffle-t-elle. C'est toujours mieux que de les traquer à travers la jungle. Et ça m'étonnerait qu'ils devinent notre plan, vu que nous arrivons à peine à le comprendre nous-même.
Nous quittons le camp en direction de l'arbre à foudre à la demande de Beetee. Il souhaite l'examiner avant de mettre en route le plan. Il est environ 9 heures, il va falloir se dépêcher.
Nous longeons la plage jusqu'au quartier de 12 heures puis nous nous enfonçons dans la jungle. Beetee étant trop faible pour grimper la pente, Finnick et moi alternons pour le porter chacun notre tour. Johanna ouvre la marche munie de ses deux haches et Katniss couvre nos arrières.
Lorsque nous approchons du grand arbre, Finnick suggère de laisser passer Katniss devant.
- Katniss entend le champ de force, développe-t-il
- Elle l'entend ? s'exclame Beetee, surpris
- Seulement avec l'oreille que le Capitole m'a réparée
Je suis certains qu'il n'en croit pas un mot et qu'il se souvient très bien de lui avoir appris à les détecter. Mais il ne bronche pas.
- Dans ce cas, qu'elle passe en tête, bien-sûr. Il ne faut pas plaisanter avec les champs de force, poursuit Beetee.
L'arbre étant immense, impossible de le rater. Katniss avance seul, sa grappe de noix à la main, afin de s'assurer de l'emplacement du champ de force. Je ne trouve pas utile d'expliquer à Beetee que je me suis jeté sur ce dernier le premier jour et que Finnick m'a sauvé la vie. Il trouverait ça tout aussi illogique que moi. Une fois qu'elle en a fait le tour, Katniss nous avertit :
- Restez en-dessous de l'arbre à foudre.
Nous nous partageons les tâches, si bien que Finnick monte la garde auprès de Beetee, qui examine l'arbre. Johanna va chercher de l'eau. Katniss pars chasser des rats arboricoles. Et moi, je cueille des noix.
Le bruit de la vague m'informe qu'il est 10 heures. Katniss trace une ligne sur la terre à un mètre du champ de force. Nous nous plaçons derrière afin de faire griller les noix et les morceaux de viandes. Au milieu de son analyse, Beetee décroche un bout d'écorce de l'arbre, s'approche de nous et le jette sur le champ de force. L'écorce retombe à ses pied, rougeoyante de chaleur, puis elle reprend sa couleur initiale.
- Voilà, ça explique bien des choses, conclu Beetee.
J'échange un regard interrogatif avec Katniss, qui se retient de rire. Ça n'explique rien à personne, sauf à lui.
Nous entendons brusquement le bruit de cliquetis nous indiquant qu'il est 11 heures. Tout le monde s'arrête pour écouter.
- Ce n'est pas un bruit mécanique, déclare Beetee.
- Je pencherai plutôt pour des insectes. Des scarabées, peut-être, précise Katniss.
- Ou des bestioles avec des pinces, renchérit Finnick.
Le bruit de nos conversations fait augmenter le volume des insectes, comme qu'ils convergeaient dans notre direction. C'est à nous glacer le sang.
- Ne trainons pas ici, suggère Johanna. Il nous reste moins d'une heure avant que la foudre ne commence à tomber.
