Bonjour !
Encore un peu plus de réponses aujourd'hui. Bonne lecture !
Elysium
Chapitre 20
"Be all my sins rememb'red."
"Souviens-toi de tous mes péchés."
Hamlet, acte III, scène I
oOo
Emma ne fut guère surprise lorsque Zeus lui apprit que cette fois encore elle allait devoir réitérer les exploits de deux héros en une seule et même épreuve. Pour une raison qu'elle ignorait, il avait décidé d'accélérer le rythme. Si ça l'avait un temps inquiétée, elle se disait que finalement, ce n'était pas plus mal.
« Plus vite je réussis ces épreuves, plus vite je quitte cet endroit de malheur, » se répétait-elle comme pour se donner du courage.
Cette fois-ci, Zeus l'avait envoyée auprès d'Œdipe et Ulysse, et pouvoir enfin partager des moments avec ce dernier la réjouissait. Elle n'avait certainement pas oublié que c'était lui qui avait donné son nom au Cercle d'Odysseus à Pandémonium, allumant de fait la flamme de l'espoir dans la tanière obscure du Roi-Serpent.
Cependant, un matin, elle ne put éviter les questions d'Henry. Celui-ci était très affecté par la façon dont Regina et elle s'étaient éloignées – ce qui n'était plus un secret pour personne.
« Écoute, petit, » lui dit-elle, un peu embarrassée. « Ça va s'arranger, d'accord ? Ton autre mère est très têtue, mais ça, ce n'est pas une nouveauté... tout redeviendra bientôt comme avant. »
Plus tard, elle se demanda qui elle avait en fait essayé de convaincre : Henry ou elle-même.
Ulysse était le plus souvent accompagné de Pénélope, qu'Emma appréciait beaucoup, et ce sentiment ne fit que se renforcer quand elle lui apprit comment elle avait résisté pendant vingt longues années aux prétendants qui se bousculaient pour obtenir sa main. De même, le récit du long périple d'Ulysse pour rentrer chez lui l'impressionna et elle se demanda laquelle de ses aventures Zeus avait en réserve pour elle.
Œdipe, à la manière de Jason ou Thésée, était peu bavard. Emma savait que Regina avait sympathisé avec lui mais, pour une raison évidente, elle ne pouvait pas vraiment aller l'interroger en ce moment. Il était le héros tragique par excellence, prisonnier d'un destin auquel il n'avait pas pu échapper.
(Oui, Emma ne savait que trop bien ce que ça faisait.)
Cependant, il l'aida volontiers, et ce qu'il lui apprit ne la rassura pas beaucoup.
« Une énigme ? Vous rigolez ? »
« Pas du tout. Le sphinx m'a vraiment proposé une énigme. »
« Fantastique. »
Toutes les épreuves qui lui avaient été imposées jusque là avaient été physiques. Jamais elle ne se serait attendue à être testée sur ses capacités intellectuelles. Ajouté au fait que, comme ça avait déjà été le cas avec Héraclès, Ulysse avait accompli tellement d'exploits qu'elle ne savait pas du tout à quoi s'attendre, cette épreuve était loin de s'annoncer sous les meilleures auspices. Par ailleurs, elle avait l'esprit ailleurs : entre Regina et tous les mystères qui empoisonnaient l'Olympe, elle ne savait plus où se donner de la tête.
Un soir, après l'entraînement, elle resta un peu à Elysium pour observer le coucher du soleil. Ulysse vint la rejoindre et s'assit à ses côtés.
« Angoissée ? » lui demanda t-il après avoir jeté un coup d'oeil vers elle.
« Un peu, » admit-elle, même si après la mascarade qu'avait été sa dernière épreuve, elle se demandait si celle qui allait suivre ne serait pas du même acabit.
« Je suis certain que vous vous en tirerez très bien. »
« Certainement pas aussi bien que vous, » répondit-elle sans prendre la peine de cacher l'admiration qu'elle éprouvait pour lui. « Au fait, je ne vous l'ai jamais dit, mais... merci. »
Il parut sincèrement étonné.
« Merci pour quoi ? »
« Pour nous avoir donné de l'espoir à Pandémonium. Votre nom était une des seules lumières dans l'obscurité. Sans lui, la malédiction n'aurait sans doute pas été brisée. »
Et Regina serait encore en vie, souffla une petite voix dans un coin de son esprit.
Ulysse la contempla longuement avant de soupirer et de baisser les yeux.
« Vous pensez vraiment que je suis un grand héros, pas vrai ? »
« Évidemment ! Toutes ces aventures que vous avez vécues... seul un vrai héros aurait pu les traverser. »
Nouveau soupir.
« Savez-vous pourquoi j'ai mis dix ans à rentrer chez moi après la guerre de Troie ? »
« Euh... eh bien, vous me l'avez raconté vous-même : il y a eu le cyclope, et puis les sirènes, et puis... »
« Oui, bien sûr, mais ces péripéties ne m'ont pas occupé plus de quelques mois. »
« Je ne comprends pas. »
Le visage d'Ulysse se tordit en une horrible grimace et il sembla soudain honteux de lui-même.
« La vérité, Emma Swan, et que mon comportement n'a en aucun cas été héroïque. Il y a eu des monstres, sur mon chemin, mais il y a également eu des femmes. Ma route a croisé celle de la nymphe Calypso et celle de la sorcière Circé. Toutes deux ont cherché à me retenir prisonnier... et je me suis laissé séduire. Je prenais du bon temps avec d'autres femmes pendant que Pénélope résistait tant bien que mal à tous ces prétendants qui se disputaient sa main. Nombreux sont ceux qui critiquent Zeus pour son comportement mais sur ce point, je ne vaux guère mieux que lui. »
Emma posa une main maladroite sur son épaule pour le réconforter. Les paroles d'Achille tournaient en boucle dans son esprit.
A Elysium, nous avons tous quelque chose à nous reprocher.
« Vous avez fini par repartir, » lança Emma. « Vous êtes revenu vers Pénélope parce que c'est elle que vous aimiez. Peut-être que c'est tout ce qui compte. »
« Certes, je suis revenu vers elle... mais là encore, mon attitude a été on ne peut plus éloignée de celle d'un véritable héros. J'ai utilisé ma ruse pour m'introduire dans mon propre palais sans que les prétendants ne s'aperçoivent de ma présence. Et savez-vous ce que j'ai fait, ensuite ? »
Emma vit la flamme de colère qui brillait dans ses yeux, et comprit immédiatement de quoi il retournait.
« Je les ai massacrés, tous jusqu'au dernier. J'ai ignoré leurs supplications. Tous ces corps... tout ce sang... »
La colère qu'il éprouvait était dirigée contre lui-même. De plus en plus mal à l'aise, elle ne trouva rien à dire pour le réconforter.
« J'étais arrogant, de mon vivant, très arrogant. Presque autant qu'Achille. Et s'il y a bien quelque chose que Zeus ne supporte pas chez quelqu'un d'autre que lui-même, c'est l'arrogance. Il m'a puni. »
« Comment ça ? Il vous a accordé votre place à Elysium. »
« Oh, oui. Pénélope m'y a rejoint – de nous d'eux, c'était elle qui le méritait vraiment. »
« Donc... » hésita t-elle, ne voyant pas du tout où il voulait en venir.
« Nous avons eu un fils, Télémaque. C'était un bon garçon, courageux, gentil, généreux. Il est parti à ma recherche quand il a appris que j'étais peut-être encore en vie. C'était un héros qui aurait sans nul doute mérité sa place ici. »
Emma n'avait jamais vu Télémaque à Elysium. Elle n'avait jamais même entendu parler de lui avant, et elle comprit de quelle manière Zeus avait décidé de punir Ulysse pour l'hybris dont il avait fait preuve.
« Je suis désolée, » murmura t-elle.
Il lui offrit un petit sourire crispé avant de se lever.
« J'ai fait des erreurs. Je dois en payer le prix. Ne prenez jamais la même voie que moi, Emma Swan. J'ai peut-être accompli des exploits mais rien de bon n'en a découlé, absolument rien. »
La nuit était tombée. Emma resta sur place un long moment à contempler les étoiles et aperçut Orphée qui passait non loin de là. Elle fronça les sourcils.
A Elysium, nous avons tous quelque chose à nous reprocher.
Orphée lui renvoyait l'image d'un héros exemplaire. Était-il possible qu'Achille n'ait pas exagéré ? Si c'était le cas, qu'avait-il bien pu faire de mal ?
oOo
Zelena pansait un des chevaux dans les écuries d'un air distrait. Ces derniers temps, elle se sentait plus seule que jamais : ses propres enfants la fuyaient comme la peste et Regina et elle n'étaient pas dans les meilleurs termes. Les dieux ne lui inspiraient aucune confiance et elle n'avait aucune envie de lier un lien quelconque avec eux. En ce qui concernait Hadès, elle n'était pas certaine de savoir quoi faire. Il lui manquait énormément, c'était indéniable, mais elle ne parvenait tout simplement pas à revenir vers lui. Toutes ces années de mensonge avaient creusé un fossé entre eux, un fossé qu'elle était encore incapable de traverser – mais le voulait-elle seulement ?
L'arrivée de quelqu'un dans les écuries rompit le silence apaisant qui y régnait. Zelena se crispa dès qu'elle s'aperçut de qui il s'agissait.
« Athéna, » dit-elle beaucoup trop sèchement.
« Zelena, » répondit celle-ci d'une voix calme.
La Déesse de la sagesse se dirigea vers le box de Bucéphale et lui flatta l'encolure comme si de rien n'était. Zelena n'avait jamais eu de conversation avec elle depuis son arrivée sur l'Olympe et n'avait jamais cherché à en avoir. C'était à peine si elle supportait de la voir tout le temps collée aux basques d'Hadès.
Comme si elle devinait ses pensées, Athéna se tourna vers elle et déclara :
« Je ne suis pas votre ennemie, Zelena. »
« Vraiment ? » rétorqua celle-ci.
« Hadès est mon meilleur ami. Il ne s'est jamais rien passé entre nous, et il ne se passera jamais rien. »
Zelena haussa rageusement les épaules. Elle tenta de dissimuler ses émotions mais ce fut un échec total : jamais au cours de sa vie elle n'avait véritablement réussi à le faire. Les larmes lui montèrent aux yeux. Athéna se désintéressa alors de Bucéphale pour se diriger vers elle.
« Vous avouerez que voir une autre femme sans cesse accrochée au bras de son mari peut prêter à confusion, » lâcha t-elle.
Elle en avait oublié qu'Hadès n'était pas vraiment son mari et que c'était un des nombreux mensonges qu'il avait concoctés à Pandémonium. Athéna sourit tristement.
« Hadès n'aime que vous. Il me parle sans arrêt de vous, ne pense qu'à vous. Je vous l'assure. »
« Hmm. »
« Je pense que vous êtes dans le même cas. »
Zelena fut tentée de lui ordonner de se mêler de ses affaires mais l'aura de sagesse qui entourait cette déesse était beaucoup trop impressionnant pour qu'elle s'y oppose de front, même si pour rien au monde elle ne l'aurait avoué.
« Ça n'a pas d'importance. Hadès a menti. Pendant seize ans il n'a fait que mentir. »
Athéna croisa les bras sur sa poitrine et étudia son visage avec attention pendant un long moment. Zelena eut l'impression qu'elle lisait en elle comme dans un livre ouvert et se sentit rougir, ce qui ne fit que la rendre encore plus furieuse. Depuis quand se laissait-elle impressionner de la sorte ?
« Voulez-vous connaître le fond de ma pensée, Zelena ? » fit la déesse.
Zelena lui jeta un coup d'oeil méfiant.
« Oui ? » fit-elle, sur la défensive.
« Je vous ai beaucoup observée, Henry et Hadès m'ont longuement parlé de vous... je pense que vous n'êtes pas réellement en colère parce qu'Hadès a crée Pandémonium. Vous êtes en colère parce qu'il ne vous a pas fait confiance et vous a pris vos souvenirs. Au fond de vous-même, vous auriez aimé qu'il vous les laisse. Vous auriez aimé gouverner à ses côtés, et vous vous sentez terriblement coupable parce que vous savez ce que Regina, Emma et tous les autres penseraient de vous s'ils l'apprenaient. Ce que Rigel et Lyra penseraient de vous. »
Zelena lâcha la brosse qu'elle tenait sur le sol. Elle ouvrit la bouche, la referma, puis l'ouvrit à nouveau pour dire quelque chose, n'importe quoi, pour hurler à Athéna qu'elle n'avait rien compris du tout, pour lui crier que ce qu'elle pensait n'était qu'un tissu de mensonges, mais aucun son ne sortit.
Athéna lui adressa un sourire désolé et tourna les talons, la laissant seule avec ses pensées.
(La vérité, ça faisait mal, surtout quand on aimait autant les mensonges.)
oOo
Lily jetait des pierres dans la rivière qui serpentait à travers Elysium sous le regard inquiet d'August.
« Tu es bien silencieuse, aujourd'hui, » fit-il.
Elle haussa les épaules.
« Ça m'énerve. Ça fait plusieurs semaines que nous cherchons et nous n'avons toujours aucune idée de qui peut bien être mon père. J'ai l'impression de perdre mon temps. »
Elle se refusait de penser qu'elle aurait l'éternité pour chercher. A chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle voyait Emma emporter son épreuve finale et Zeus l'autoriser à revenir parmi les vivants. Elle oscillait sans cesse entre doute et certitude, entre peur et confiance. Lily était entièrement perdue dans cet océan d'émotions : ses seules ancres pour ne pas sombrer étaient sa mère et August.
Celui-ci passa un bras autour de sa taille et la serra contre lui.
« Mais il y autre chose, pas vrai ? »
Elle sut qu'il était inutile de lui mentir : il le saurait aussitôt, il la connaissait trop bien.
« Qu'est-ce que je fais ici, August ? »
« Comment ça ? »
« Ici. A Elysium. »
« Je ne comprends pas, » avoua t-il.
Elle se détacha doucement de lui et contempla son reflet dans l'eau de la rivière.
« Tous ces héros... Héraclès, Jason, Ulysse et tous les autres... ce qu'ils ont accompli est vraiment exceptionnel, pas vrai ? C'est pour ça qu'ils sont ici. Ce sont de véritables héros. »
Lily ramassa une nouvelle pierre sur le rivage et la jeta dans l'eau. Son reflet se brouilla quelques instants.
« Je ne suis pas comme eux. »
« Bien sûr que si. Tu... »
« Je n'ai rien fait d'héroïque, August ! Rien du tout. Organiser des réunions secrètes, ce n'est rien. Je n'ai réussi qu'à me faire tuer stupidement quand j'ai essayé de te délivrer. »
« Lily... »
Elle secoua la tete.
« Je n'ai rien à faire à Elysium. Je ne comprends pas pourquoi Zeus s'intéresse à ce point à moi... »
August aurait beau la rassurer, ça ne changerait rien. Elle n'était pas comme Regina, elle n'avait pas brisé la malédiction qui les maintenait tous en cage. Elle n'était pas comme Emma, elle n'était pas en train de tenter l'impossible.
Elle n'était pas une héroïne.
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La veille de son épreuve, Emma eut la surprise de recevoir la visite de Rigel dans sa chambre. Celui-ci se faisait plutôt discret depuis quelques jours et elle ne l'avait que rarement aperçu.
« Je peux t'aider ? » demanda t-elle en s'écartant pour le laisser entrer.
« En fait, c'est plutôt l'inverse, » répondit-il en s'esclaffant légèrement.
Comme toujours, il semblait avoir une longueur d'avance sur elle, ce qui était d'ailleurs sûrement le cas : Zeus l'avait forcément informé de ce qui l'attendait le lendemain. Peut-être même avaient-ils conçu l'épreuve à deux... elle ignorait à quel point le dieu impliquait son neveu dans ses projets.
« On ne te voit pas beaucoup, ces derniers temps, » remarqua t-elle.
« C'est vrai, » admit-il d'un air négligent, comme si ça n'avait aucune importance.
Emma repensa alors à la découverte qu'elle avait faite avec Poséidon : elle avait là une occasion en or d'en apprendre plus.
« Qui y avait-il dans ce cercueil ? » lança t-elle.
La stupeur prit possession du visage de Rigel pendant quelques secondes.
« De quoi parlez-vous ? »
« Le cercueil dans la seule pièce du palais qui est verrouillée. »
« Comment êtes-vous entrée ? »
Il fronça les sourcils et puis laissa échapper un petit rire, sans doute pour cacher son trouble.
« Poséidon, bien sûr... » lâcha t-il. « Il semblerait qu'il ne soit pas revenu uniquement pour une visite de courtoisie. »
« Il a perçu les restes d'un sortilège de conservation sur le cercueil. Quelqu'un y a reposé pendant un long moment. J'aimerais savoir qui. »
Sans répondre, il se dirigea vers le sac à dos qu'elle avait emporté de Storybrooke et se mit à fouiller dedans. Estomaquée, Emma ne parvint même pas à protester. Finalement, il trouva ce qu'il cherchait et le lui jeta. Emma attrapa au vol le masque de cygne qu'elle utilisait à Pandémonium.
« Je vous conseille de le prendre avec vous, demain. »
Et il se dirigea vers la porte sans rien ajouter d'autre.
« Bonne soirée, Emma. »
Elle baissa les yeux sur son masque. Elle ignorait ce qui l'attendait mais quelque chose lui disait que ça n'allait pas beaucoup lui plaire.
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« C'est une blague, » souffla Emma, à moitié dissimulée derrière un bosquet.
Elle fut tentée de se pincer pour vérifier qu'elle n'était tout simplement pas en train d'halluciner. A peine quelques minutes plus tôt, Zeus l'avait conduite à l'entrée de cette clairière en lui donnant pour seule consigne de la traverser avant de s'éclipser. Flairant le danger, elle s'était empressée de s'avancer et ce qu'elle avait vu l'avait fait tomber des nues.
Juste devant elle, des dizaines et des dizaines de cygnes se dandinaient tranquillement sous la surveillance d'un cyclope à moitié endormi. Elle était certaine que si elle le voulait vraiment, elle pourrait traverser à toute vitesse sans qu'il parvienne à l'attraper. Toutefois, ce n'était peut-être pas le moment de se montrer imprudente. Elle baissa les yeux vers le masque qu'elle avait emporté suite aux conseils de Rigel.
« Sérieusement ? » soupira t-elle.
Elle l'enfila et sortit du bosquet. Si elle voulait se fondre dans la masse, elle allait devoir se mettre à peu près au niveau des cygnes... de plus en plus contrariée, elle se mit à quatre pattes et commença à avancer. Les oiseaux ne firent pas le moins du monde attention à elle et le cyclope avait toujours le regard perdu dans le vague.
(Zeus se foutait d'elle, ce n'était pas possible autrement. Comment pouvait-il penser que ramper au milieu d'une clairière était un acte héroïque ?)
Emma eut un court moment de frayeur quand le cyclope finit par braquer son œil unique sur elle. Elle sentit son regard quelques secondes puis il tourna la tête, comme si il n'avait rien remarqué d'anormal. C'était tout simplement incroyable. Ce cyclope était un agneau inoffensif comparé à celui qu'avait croisé Ulysse pendant son périple. Elle acheva de traverser la clairière en réfléchissant à comment elle allait présenter son aventure sous un jour plus favorable quand elle allait la raconter aux autres – il était hors de question qu'Hadès apprenne qu'elle avait marché à quatre pattes pendant vingt minutes déguisée en cygne, si on pouvait appeler son masque un déguisement.
Une fois la clairière derrière elle, elle songea que si il voulait la voir échouer, Zeus aurait dû mieux concevoir son épreuve. Elle trouva très curieux qu'il ait confié des cygnes à la garde de ce cyclope en sachant qu'elle possédait un masque à l'effigie de cet animal...
Emma n'eut cependant pas le temps de se perdre plus longtemps dans ses pensées : une créature surgit devant elle et lui barra le passage, la faisant littéralement bondir en arrière. Elle se demanda brièvement ce qu'était cette horreur quand elle se souvint qu'elle n'avait pas encore reproduit ce qu'avait fait Œdipe.
Le monstre avait une tête de femme, un corps de lion et des ailes d'oiseau. Le sphinx prit alors la parole :
« Si vous résolvez mon énigme, vous serez autorisée à poursuivre votre route. »
« Et sinon ? »
Pour seule réponse, le sphinx lui offrit un sourire cruel. Emma fit la grimace.
« Fantastique... »
« Êtes-vous prête ? »
Elle fit signe que oui. Tout ça ne lui disait rien qui vaille : elle n'avait jamais aimé les énigmes.
« Un jour de grand soleil sans vent sur l'Olympe, Zeus organise une réception dans la salle du trône. Le vin coule à flots et Apollon se retrouve rapidement ivre, tellement qu'il semble être sur le point de s'évanouir. Sur les conseils de sa sœur Artémis, il décide donc d'aller chercher le nectar qu'il garde dans sa chambre afin de se sentir mieux. Trente minutes passent et Artémis s'étonne de ne pas voir son jumeau revenir. Elle prend donc la décision de partir à sa recherche. Lorsqu'elle entre dans sa chambre, elle est surprise de la trouver vide. Un cri venant de l'extérieur l'alarme : elle se précipite vers la fenêtre, l'ouvre et découvre Apollon sur le sol, plusieurs mètres plus bas. Elle pense que celui-ci est tombé par accident à cause de son ivresse mais il lui assure que quelqu'un lui a fait une mauvaise blague et l'a poussé. Après avoir réfléchi quelques instants, Artémis s'aperçoit qu'il a raison. Pourquoi ? »
Emma laissa passer quelques secondes, complètement perdue. La panique fit battre son cœur à cent à l'heure : comment allait-elle s'en sortir ? Elle n'avait absolument aucune idée de ce que pouvait être la réponse.
« Euh... vous pouvez répéter ? »
Le sphinx s'exécuta de bonne grâce.
« Chaque mot a son importance, » précisa t-elle.
« Ouais... ça ne m'aide pas beaucoup. »
Elle se mit à faire les cent pas, comme si la réponse allait se retrouver sur son chemin et qu'elle n'aurait qu'à se pencher et la ramasser.
« Bon... ça aurait été beaucoup plus simple si vous aviez précisé qu'un dieu s'était disputé avec Apollon... Hadès, par exemple... ce serait tout à fait son genre de pousser ses amis par la fenêtre... »
Il était cependant inutile de s'appesantir sur des éléments qui ne faisaient pas partie de l'énigme.
« Je n'en sais rien, moi... peut-être qu'Artémis dit ça pour faire plaisir à son frère... non, non, ce n'est pas ma réponse ! Bon, réfléchis, Emma, réfléchis... »
Elle demanda au sphinx de lui répéter une nouvelle fois l'énigme. Elle marmonna des paroles incompréhensibles pendant au moins un quart d'heure jusqu'à ce qu'un détail attire son attention.
« ...elle se précipite vers la fenêtre, l'ouvre et découvre Apollon sur le sol, plusieurs mètres plus bas... » fit Emma. « Hmm... »
La réponse était là, à portée de main, elle le savait. Elle essaya de se mettre à la place d'Apollon si celui-ci était effectivement tombé parce qu'il était ivre. Peut-être aurait-il voulu prendre l'air, et se serait donc approché de la fenêtre, l'aurait ouverte, se serait penché et serait tout simplement tombé en avant.
« ...elle se précipite vers la fenêtre, l'ouvre... »
Un frisson d'excitation parcourut sa peau. Si Apollon était tombé, il n'aurait certainement pas pris la peine de refermer la fenêtre derrière lui ! Mais peut-être s'était-elle refermée toute seule à cause d'une bourrasque...
« Pouvez-vous répéter le début de l'énigme ? »
« Un jour de grand soleil sans vent sur l'Olympe... »
« Je sais ! » rugit Emma.
Elle brandit un poing victorieux vers le ciel.
« La fenêtre était fermée quand Artémis est arrivée, ce qui veut dire que quelqu'un l'a forcément fermée après la chute d'Apollon ! Et puisqu'il n'y avait pas de vent, elle n'a pas pu se refermer toute seule. C'est ça ? J'ai bon ? »
Le sphinx se contenta de sourire avant de s'incliner et de s'envoler. Emma ne pouvait pas y croire : elle avait gagné son épreuve et elle était toujours en un seul morceau. A peine quelques mètres plus loin, plusieurs dieux et héros l'attendaient, dont Ulysse et Œdipe qui l'applaudirent volontiers. A la grande surprise d'Emma, Regina était présente mais elle s'éclipsa dès qu'elle l'aperçut. La grande joie qu'elle éprouvait la quitta alors quelque peu.
« Raconte ! » s'exclama Lily.
Emma croisa alors le regard goguenard de Zeus et fut certaine qu'il essayait d'étouffer un rire. Hadès, qui ne comprenait pas pourquoi son frère avait l'air de s'amuser autant, fronçait les sourcils.
Elle soupira intérieurement.
Elle avait approximativement cinq secondes pour transformer sa traversée ridicule en une aventure épique.
oOo
Regina vit Emma réapparaître avec un soulagement certain mais décida de ne pas s'attarder, même si partir signifiait ne pas entendre le récit de ses aventures. Si elle restait, elle risquait de craquer et de se jeter dans ses bras pour lui demander pardon. Elle avait bien conscience que son attitude n'avait aucun sens : Emma n'allait certainement pas changer d'avis à ce stade, il n'y avait aucune chance qu'elle accepte de rentrer à Storybrooke avant d'avoir réussi sa dernière épreuve. Toutefois, Regina pensait qu'il valait mieux pour la Sauveuse qu'elle reste éloignée d'elle. Si jamais elle venait à échouer, peut-être se ferait-elle mieux à l'idée de la laisser derrière elle si elles ne se parlaient plus depuis un moment.
Regina rentra à Elysium le cœur lourd. Elle se sentait incroyablement seule : même Henry semblait lui en vouloir pour s'être éloignée ainsi de son autre mère. Elle ignorait toujours comment se comporter avec Zelena et elle n'était pas désespérée au point d'aller chercher la compagnie d'Hadès.
Elle fut surprise de tomber sur Orphée, mais il était vrai qu'elle ne l'avait pas vu en compagnie des autres héros lorsque tous attendaient le retour d'Emma. Assis sous un arbre, il avait la tête entre ses genoux. Inquiète, elle s'approcha de lui.
« Orphée ? »
Il leva ses yeux tristes vers elle.
« Vous allez bien ? »
Sans attendre de réponse, elle s'assit en face de lui.
« La culpabilité est une chose terrible, » fit Orphée, la voix tremblante.
Regina, au vu de tout ce qu'elle avait vécu, de tous les crimes qu'elle avait commis, de tous ces cœurs écrasés, ne pouvait qu'être d'accord avec lui.
« J'ai fait quelque chose de terrible, autrefois, » confia le héros. « Je crois... je crois que je suis en partie responsable de tous les malheurs qui pleuvent sur l'Olympe. »
« Vous voulez en parler ? » demanda Regina d'une voix douce.
Il hésita longuement, comme si ce secret était devenu tellement lourd qu'il ne pouvait même plus être révélé.
« Depuis que vous êtes arrivée ici, vous avez demandé à de nombreuses reprises pourquoi les dieux ne pouvaient plus entrer à Elysium, » commença t-il.
Regina acquiesça, les mains moites. S'apprêtait-il à lui révéler un des nombreux mystères qui hantaient son esprit ?
« Eh bien... c'est en partie à cause de moi et de plusieurs autres héros et dieux. »
« ...continuez. »
« C'était quelques jours avant la mort de Cronos. Hadès... Hadès était devenu complètement incontrôlable. Cronos n'apparaissait quasiment plus, c'était Zeus qui dirigeait l'Olympe. Hadès a... Hadès a décidé de monter une conspiration pour le renverser. »
« Quoi ? »
Sa mâchoire manqua de se décrocher sous le choc. Hadès s'était bien gardé de lui révéler ce détail qui avait pourtant toute son importance.
« Il a rassemblé plusieurs héros autour de lui, des héros qui avaient des raisons toutes particulières d'en vouloir à Zeus... Ulysse, Achille et Thésée, notamment. Tous avaient un ou plusieurs êtres chers dont ils étaient séparées parce qu'ils étaient dans le pré de l'Asphodèle. »
« Et vous aussi. »
Orphée baissa la tête.
« Je n'ai jamais eu l'âme d'un rebelle. Hadès m'a mis au courant de ses plans, mais je ne me suis pas joint à lui... en revanche, plusieurs dieux l'ont fait, comme Héphaïstos, Hermès ou encore Apollon. »
« Et Athéna ? »
« Oh, non, pas Athéna. Hadès avait trop d'affection et de respect pour elle pour l'entraîner dans cette sordide histoire. »
« Pourquoi ces dieux ont-ils accepté de se joindre à Hadès ? »
« Eh bien... Zeus prenait de plus en plus d'importance, à l'époque, et il était plutôt... autoritaire. Les dieux n'ont jamais beaucoup aimé qu'on leur donne des ordres, Regina. »
« Que s'est-il passé ensuite ? »
« Vous connaissez mon père... il a été trop bavard. Il en a parlé à ma mère, Calliope, qui l'a répété à toutes les autres Muses. Tout ça a fini par remonter aux oreilles de Zeus, bien sûr... il avait compris qu'un complot se tramait contre lui, mais il en ignorait les détails. Un matin, il a convoqué toutes les Muses dans la salle du trône et a simplement déclaré que les arts étaient des distractions inutiles qui nuisaient à la paix de son royaume avant de les bannir de l'Olympe. »
Regina savait très bien où elles avaient été bannies : dans le même endroit où Zeus avait déjà exilé Perséphone. Tout devenait clair, maintenant. Les Muses n'avaient pas été chassées parce que les arts déplaisaient à Zeus mais bien parce qu'elles étaient au courant qu'un complot se tramait contre lui.
« Zeus espérait certainement que le bannissement des Muses enverrait un message aux éventuels comploteurs... »
« Et il avait raison ? »
Orphée baissa alors la tête et se mordit la lèvre.
« Je... je pensais que cette rébellion était vouée à l'échec. Et je me sentais seul, si seul sans Eurydice... Alors j'ai pensé que si je rendais un service à Zeus, peut-être accepterait-il de me la rendre... »
Regina écarquilla les yeux face à ces révélations, le souffle coupé.
« Vous avez dénoncé Hadès. »
Terriblement honteux, il gardait les yeux rivés vers le sol.
« Zeus était furieux. Les héros et les dieux qui soutenaient Hadès l'ont tout simplement laissé tomber par peur d'un châtiment... Zeus a alors décrété que l'accès à Elysium serait interdit aux dieux pour ne plus qu'il leur vienne l'idée d'aller comploter avec les héros. A peine deux jours plus tard, Cronos a été retrouvé mort et Hadès banni à son tour de l'Olympe. »
« Vous pensez qu'il a tué son père par vengeance ? »
Mais ça n'avait pas beaucoup de sens. Il semblait que Cronos n'avait joué aucun rôle dans cette histoire de complot. Pourquoi Hadès ne s'en était-il pas pris directement à Zeus ?
« Je l'ignore, » admit Orphée. « Mais depuis ce jour, je ne cesse de me demander ce qui se serait passé si j'avais gardé le silence. Hadès... Hadès n'a jamais su que je l'avais trahi. »
Elle se demanda s'il avait été déjà été tenté de lui révéler toute la vérité.
« Zeus ne vous a jamais rendu Eurydice, » fit-elle remarquer.
« Non, » souffla t-il. « Cela fait des siècles qu'il me promet qu'il va y réfléchir... je commence à perdre espoir. »
Elle posa une main sur son épaule pour le réconforter.
« Ce qui est fait est fait, Orphée. Nous ne pouvons pas changer le passé... mais peut-être que nous pouvons éclaircir l'avenir. »
Et, en ce qui la concernait, cet éclaircissement passait par une discussion avec Hadès. Il lui avait tout simplement menti pendant des semaines, et Regina avait bien l'intention de le lui faire regretter.
A l'issue de ce chapitre, vous avez normalement toutes les clés à votre disposition pour résoudre un des mystères de cette histoire. Si vous voulez jouer les Sherlock Holmes, je vous conseille de jeter un œil aux chapitres 10, 15 et 19 en plus de celui-ci ;).
