my fire never goes out (i rise from my scars)

Chapitre 32

oOo

Un matin, presque sans y penser, Tyrion laisse courir ses doigts sur la boîte à reproches. Même si le lion en bois et le coquillage sont posés au-dessus – des symboles de leur rapprochement – il n'en demeure pas moins que lui et Cersei ont encore des choses à régler.

Il ouvre le coffret et saisit un petit papier encore intact.

Je t'en veux pour avoir refusé de m'écouter à deux reprises.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Il sursaute. Cersei s'est glissée derrière lui sans un bruit. Tyrion se retourne et lui tend le petit papier.

« Oh, » fait-elle simplement après l'avoir lu.

Ils n'ont jamais véritablement discuté de ce terrible mensonge qui a contribué à la descente aux enfers de Daenerys et de ce refus de se rendre qui a signé l'arrêt de mort de Jaime et de milliers d'innocents. Cela fait plus de trois ans, maintenant, mais la blessure est toujours aussi présente, aussi vivace, et Tyrion aimerait qu'elle cicatrise enfin.

« J'imagine que tu aimerais en parler, » reprend Cersei.

« Eh bien... oui. »

Ils s'assoient face à face et se regardent dans les yeux.

(Un mauvais pressentiment s'empare de lui.)

« Alors ? » lâche t-elle après plusieurs minutes de silence.

Tyrion fronce les sourcils. Ce serait plutôt à lui de poster cette question, d'attendre qu'elle lui fournisse enfin des explications sur ce comportement déraisonnable qui était le sien.

« Tu aurais dû m'écouter. »

Une pointe de colère qu'il ne peut dissimuler est perceptible dans sa voix.

(Tout comme Cersei pensait que la présence de Père aurait évité bien des tragédies, lui pense que sa coopération aurait absolument tout changé.)

Elle se contente de hausser les épaules, visiblement contrariée par le ton qu'il a employé.

« Si tu l'avais fait, Port-Réal ne se serait pas transformée en un tas de cendres. »

« Ne m'impute pas les crimes de Daenerys Targaryen, » l'avertit-elle. « Comment peux-tu le savoir ? Elle était complètement folle. Ce qui s'est passé serait forcément arrivé tôt ou tard. »

« Ce n'est pas vrai. »

Il est horrifié de constater qu'il éprouve encore et toujours le besoin de défendre la reine dragon après tout ce temps, malgré la terreur qu'elle a répandue sur Westeros, malgré le sang de leur famille qui recouvre ses mains et ses cheveux d'argent.

« Si c'est comme ça que tu le prends, alors il est inutile de discuter, » cingle t-elle.

Cersei se lève et, sans un seul regard en arrière, quitte la pièce.

Tyrion bat des paupières, incrédule.

(Ce n'est pas du tout comme ça que c'était censé se passer. Il était censé enfin déchirer ce maudit papier, cette vieille blessure était supposée s'effacer et ne devenir qu'un souvenir parmi tant d'autres.)

Pourquoi les choses sont-elles toujours si compliquées avec Cersei ?

La mort dans l'âme, il remet le papier dans la boîte avec une terrible sentiment d'inachevé.

.

« Quelque chose te tracasse. »

Cersei laisse Alyssa passer son bras à travers le sien alors qu'elles marchent dans les jardins de la maison de Stallor. Elle n'avait pas la tête à s'entraîner, aujourd'hui, et celle qui fait battre son cœur un peu plus vite s'en est aperçue.

La lionne soupire longuement.

« C'est mon frère. Nous avons eu un... désaccord ce matin. »

« Oh. Je vois. »

Ses yeux brillent d'une lueur bienveillante.

« Est-ce que tu souhaites en parler ? »

(Cersei sait qu'Alyssa n'insistera pas si elle refuse, qu'elle respectera son choix de ne pas la laisser entrer et elle n'en 'éprouve que davantage de respect pour elle. Quand a t-elle déjà fait preuve d'autant de délicatesse ?)

Elle hésite un peu – pas très longtemps.

S'il y a bien quelqu'un en qui elle peut avoir confiance, quelqu'un d'autre que Tyrion, c'est Alyssa.

« Il m'en veut pour avoir refusé de l'écouter à deux reprises. »

Avec une certaine honte, elle lui dévoile cette hideuse cicatrice qui zèbre leurs deux cœurs.

(Peut-être qu'un jour, Alyssa va vraiment réaliser quel monstre elle est, l'étendue de ses crimes, peut-être qu'elle va recouvrer la raison et s'enfuir loin, très loin d'elle, et ce jour-là, Cersei ne pourra même pas lui en vouloir parce qu'elle aura bien raison.)

« Veux-tu que je te dise ce que tu veux entendre ou que je sois honnête avec toi ? » demande Alyssa.

Elle repense à ce temps où elle était la reine, où les courtisans s'inclinaient devant elle en susurrant des compliments hypocrites.

Ce n'est pas ça qu'elle veut – plus maintenant.

Elle veut quelque chose de sincère.

(C'est probablement parce qu'elle a passé sa vie à proférer et entendre des mensonges qu'elle les a maintenant en horreur.)

« Que tu sois honnête. »

Alyssa hoche la tête.

« Je pense que tu t'en veux aussi mais que tu es trop fière pour l'admettre. »

Si n'importe qui d'autre lui avait fait cette remarque, Cersei aurait probablement laissé échapper une remarque peu aimable mais c'est Alyssa, la définition même de la bonté, une personne à qui elle tient énormément et elle ne veut pas la repousser, elle ne veut pas retomber dans ses vieux travers.

(Jaime est parti parce que tu l'as repoussé, murmure Tyrion dans son esprit.)

« Je commence à te connaître, » reprend doucement Alyssa en entrelaçant leurs doigts.

Le contact de sa peau sur la sienne la fait frissonner.

« Je sais que tu détestes admettre que tu as eu tort et que tu feras tout pour éviter de le faire si tu le peux. »

Cersei grimace et acquiesce avec résignation.

« Ce n'est qu'un de mes innombrables défauts. »

Alyssa s'esclaffe doucement et dépose un baiser sur sa joue.

« Ça fait partie de ton charme. »

Elle lui offre un petit sourire et roule des yeux.

« J'imagine que je devrais aller m'excuser, » dit-elle avec une certaine hésitation.

« Tu sais... ce n'est pas parce qu'on s'excuse qu'on est faible. Il faut beaucoup de courage pour admettre qu'on s'est trompé. »

« Tu as sans doute raison... mais les choses ont toujours été compliquées entre Tyrion et moi. »

Cersei n'a jamais raconté à Alyssa à quel point ils se haïssaient, autrefois, ou du moins, pensaient se haïr, même si celle-ci est très certainement parvenue à lire entre les lignes.

« Avant, l'idée d'aller lui présenter mes excuses ne m'aurait même pas effleuré l'esprit. »

« Est-ce que... est-ce que tu le détestais vraiment ? »

Elle se replonge dans ses souvenirs.

L'absence de Mère est toujours un trou dans son cœur.

La prophétie en est en autre.

« C'est... compliqué. »

(Ce simple mot évoque à lui seul la relation qui l'a liée à ses deux frères tout au long de sa vie.)

« Je lui en voulais terriblement pour avoir tué notre mère en venant au monde... je ne voulais pas entendre que ce n'était pas de sa faute. Et puis... j'étais convaincue qu'il finirait par causer ma perte. Cependant... j'avais du respect pour lui, même si je refusais de l'admettre. Jamais il ne nous a jugés pour entretenir une relation incestueuse, Jaime et moi. Jamais il n'a montré le moindre signe de dégoût, jamais il n'a révélé notre secret. Je crois que... une petite part de moi l'aimait, même si elle était dissimulée sous des trombes de ressentiment. »

Dire qu'ils n'ont toujours fait que se haïr serait particulièrement réducteur, simple, facile – l'antithèse de ce qui lie les Lannister.

« Je l'ai véritablement haï quand j'ai pensé qu'il avait tué mon fils. Je l'ai haï pour s'être associé à la reine dragon. J'ai fini par apprendre qu'il n'était pas le meurtrier de Joffrey... »

Elle soupire.

« J'ai eu l'occasion de le tuer deux fois. Il y a une raison pour laquelle je ne l'ai pas fait. »

(Mais au fond, elle a fait pire que ça. Elle lui a menti et puis elle l'a superbement ignoré – elle a tué la foi et la confiance qu'il avait encore en elle.)

« Tu l'aimes, » dit Alyssa, prononçant les mots qu'elle n'a pas pu se résoudre à dire.

Cersei se mord la lèvre.

(La haine a fondu comme neige au soleil et ce petit quelque chose qui était tout au fond de son cœur a fini par refaire surface.)

« Oui, » admet-elle.

Alyssa lui sourit.

« Le pardon est quelque chose de magnifique. Je crois que votre relation est une des plus belles que j'aie jamais observées. »

Cersei lui jette un regard surpris.

« Tu ne sais pas ce que je lui ai fait subir... tu ne sais pas... »

« Je ne connais pas le début, même si ce que tu m'as dit me permet d'avoir une petite idée... mais je connais la fin et elle est belle, Cersei. Ce qui vous lie est fort et beau. »

« Tu le penses vraiment ? » demande t-elle d'une petite voix qui ne lui ressemble pas.

Alyssa se presse contre elle et le bout de son nez frôle le sien.

« Bien sûr. Vous vous aimez, même si vous ne savez pas toujours comment vous le montrer... c'est très touchant. »

« Oui... il n'empêche que j'ai vraiment envie de l'étrangler, parfois. »

Elle roule des yeux et laisse échapper un petit rire.

« Le contraire m'aurait étonnée. »

Cersei lui donne un doux baiser.

« Merci d'être là pour moi. »

« Je suis heureuse de l'être. »

Elle passe une main dans ses boucles brunes mais finit par s'écarter avant de s'enflammer de nouveau.

Elle ne manque pas l'expression déçue d'Alyssa.

.

Tyrion regarde Joanna s'amuser avec un livre en souriant tendrement.

« Tu es encore trop jeune pour apprendre à lire, petit lionceau. »

« Lire ! » répète Joanna en secouant le livre.

Un éclat de rire qui ne vient pas de lui le fait sursauter. Cersei entre dans la pièce et s'agenouille à ses côtés.

« Mère ! » s'exclame la petite fille en se jetant dans ses bras.

Cersei caresse ses cheveux dorés et jette un coup d'oeil à Tyrion. Il sent son cœur se serrer.

(Cette nouvelle discussion va t-elle de nouveau se terminer en dispute ?)

« Quand Jaime est revenu de Dorne avec le corps de Myrcella, j'ai compris que c'était fini, que la prophétie était vraie et que je ne pouvais rien faire pour y échapper. Je... je n'ai même pas pu pleurer Tommen parce que dans un sens, j'avais fait son deuil bien avant sa mort. »

Ses yeux s'humidifient.

« Je ne pouvais pas t'écouter, même si une part de moi en avait certainement envie, parce que je refusais de laisser gagner le destin si facilement, je refusais de voir la prophétie s'accomplir, quand bien même je savais que c'était inévitable. Au bout du compte, j'ai quand même perdu. Ce que j'ai fait n'a servi à rien. »

Le silence plane pendant quelques secondes.

« Je suis désolée, » lâche Cersei.

C'est tellement soudain, tellement inattendu que Tyrion en reste pantois. Elle ose à peine le regarder.

« Tu avais raison. Je n'aurais pas dû te mentir, ni refuser de t'écouter. C'était une erreur. »

Il se demande si ce n'est pas encore un autre de ses mensonges mais il perçoit une vraie sincérité dans ses yeux et pour une raison inexplicable, cela lui donne envie de fondre en larmes.

(Il peut presque voir la cicatrice enfin se refermer.)

Alors, sans rien ajouter, Tyrion va ouvrir la boîte à reproches et déchire le petit papier.

Quand leurs regards se croisent de nouveau, ils échangent un sourire.

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Cersei fait toujours preuve de prudence quand elle touche Alyssa, elle prend garde à ne pas la serrer trop fort, à ne pas laisser ses mains s'aventurer sous sa chemise quand bien même elle en meurt d'envie.

Il lui semble cependant qu'Alyssa ne craint plus autant ses caresses, elle semble toujours déçue quand elle finit par s'écarter, comme si elle ne voulait jamais la lâcher, comme si elle voulait qu'elles ne fassent qu'un pour l'éternité.

(Et, comme elle le comprend un après-midi, ce n'est pas qu'une impression.)

Alors qu'Alyssa l'a de nouveau invitée chez elle, la jeune femme prend une grande inspiration et la regarde dans les yeux.

« Je suis prête. »

Cersei la dévisage longuement, bouche bée. Alyssa rougit.

« Vraiment ? » parvient-elle à bredouiller.

« Oui... je ressens quelque chose quand je te regarde, quand je te touche, quelque chose qui ressemble à du feu... »

« Du désir. »

Elle acquiesce.

« C'est la première fois que ça m'arrive, » confie t-elle. « Et ça me fait un peu peur, mais... j'ai envie de vivre ça avec toi. Si tu es d'accord, évidemment... »

Cersei sourit, attendrie par sa gêne, et lui prend la main.

« Bien sûr. »

Alors comme la dernière fois, elle la laisse la guider jusqu'à sa chambre. Toutes deux se font face et Alyssa se tord les mains.

« Avec... avec combien d'hommes est-ce que tu... » bafouille t-elle.

« Quatre, » répond posément Cersei. « Mais je n'en ai aimé et désiré qu'un seul. »

« Jaime. »

« Jaime, » confirme t-elle.

« Tu sais que je n'ai jamais... enfin, si, mais ça ne compte pas et... »

Cersei enroule les bras autour de sa taille et l'attire contre elle.

« Je sais. Ne t'en fais pas pour ça. Tout va bien se passer. »

« Je ne veux pas te décevoir. »

Elle dépose de tendres baisers dans son cou.

« Tu ne me décevras jamais, Alyssa. Jamais. »

(C'est plutôt Cersei qui risque de la décevoir un jour.)

« Je ne l'ai jamais fait avec une femme. C'est nouveau pour moi aussi, alors ne t'inquiète pas, d'accord ? »

« Oui... d'accord. »

Cersei entreprend alors de se déshabiller et n'éprouve aucune gêne quand elle se retrouve nue devant elle – ce n'est pas bien différent des moments où elles se baignent ensemble. Après quelques instants d'hésitation, Alyssa l'imite et, timidement, effleure sa peau du bout des doigts.

« Tu peux me toucher, » dit-elle en guidant sa main vers son corps. « Je t'appartiens. »

Une légère amertume monte en elle. Comme toutes les femmes, Cersei n'a pas pu échapper au poids des années. Ses seins ne sont plus aussi fermes qu'avant, des rides sont apparues sur son visage et son ventre garde la trace de ses grossesses.

Comme si elle devinait son trouble, Alyssa trace le contour de son sein, lui arrachant un frisson délicieux.

« Tu es magnifique, » murmure t-elle, les yeux brillants.

Cersei rougit légèrement et elle sourit parce qu'elle sait qu'Alyssa ne lui mentirait jamais.

« Pas autant que toi, » répond t-elle en comblant la distance qui les sépare.

Elle lui prend la main et la guide jusqu'au lit. Alyssa s'allonge, encore un peu nerveuse, et Cersei grimpe au-dessus d'elle en ne cessant pas de l'embrasser et de lui caresser les cheveux.

« Si tu as envie arrêter, je veux que tu me le dises. A n'importe quel moment. Nous arrêterons aussitôt. D'accord ? »

Alyssa hésite.

« Mais... ce ne serait pas juste pour toi. »

« Ce qui ne serait pas juste, c'est que tu t'obliges à continuer pour me faire plaisir. Ce n'est pas ce que je veux. »

« Très bien... »

Comme pour l'encourager, Alyssa entrelace leurs doigts.

« Je te fais confiance. »

Et elle se fait la promesse de ne pas commettre une nouvelle fois les erreurs qui lui ont coûté Jaime, qui ont brisé la foi que Tyrion avait en elle.

Alyssa mérite mieux que ça.

Alors Cersei acquiesce et capture de nouveau ses lèvres.

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« Tu es bien silencieuse, » dit-elle un peu plus tard alors qu'Alyssa est blottie contre elle.

L'inquiétude monte en elle.

« Est-ce que... est-ce que j'ai fait quelque chose de mal ? »

« Pas du tout. »

Alyssa se redresse pour la regarder dans les yeux.

« Cersei... c'était parfait. Tu as été parfaite. Je ne pouvais pas espérer mieux. »

Rassurée, elle soupire de soulagement.

« Est-ce que... est-ce que tu as aimé ? » demande timidement Alyssa.

« Oui, » la rassure t-elle avant de l'embrasser. « C'était parfait. »

(Elles ont chassé les bleus fantômes que les monstres ont laissé sur leur peau, elles ont défait chaque inquiétude, chaque blessure, chaque hésitation et c'était beau.)

.

Quand elle retrouve Tyrion et Joanna, Cersei ne peut effacer le sourire rêveur qui a étiré ses lèvres et n'en éprouve nulle envie.

Son petit frère braque sur elle son regard scrutateur avant de s'esclaffer.

« Comment était-ce ? »

« Je ne vois pas de quoi tu parles, » élude t-elle.

« Oh, je t'en prie, Cersei. Je lis en toi comme dans un livre ouvert. »

Elle roule des yeux.

(Il a raison, bien sûr, et c'est un peu effrayant.)

« Je ne vois pas en quoi ça te regarde. »

« Ça ne me regarde pas, » admet-il. « Mais je ne te demande pas de détails, juste une impression générale. »

Plusieurs adjectifs lui viennent en tête. Hésitant, d'abord. Maladroit, ensuite.

Son sourire s'agrandit.

« C'était tendre. »

Tyrion hoche la tête et ne lui pose pas d'autre question.

Cersei pose les doigts sur ses lèvres et ferme les yeux en songeant à celles d'Alyssa.