Chapître 26 – Bonjour chère Reine des Neiges
La semaine avait été longue pour la jeune rousse, mais le jour où elle devait partir pour Avonlea était enfin arrivé.
Cet après midi là, Anne partie plus tôt que d'habitude pour pouvoir rejoindre la gare de Charlottetown, elle avait préparé sa valise la veille, et l'avait emmené avec elle à Queens, son amie Diana avait fait de même, cette dernière aussi été impatiente de se ressourcer le temps d'un week-end à Avonlea.
Les deux amies se dirigèrent alors vers la gare à pied, la jeune brune remarquait bien que son amie était en proie à des dilemmes ces derniers temps, et les filles au manoir Blackmore ne faisaient rien pour arranger les choses bien au contraire. Etre loin de celles-ci allait sûrement être bénéfique pour Anne.
Bien que ses camarades semblaient apprécier la jeune rousse, la jalousie pouvaient dévorer certaines d'entres elles, et sans même s'en rendre compte, elles blessaient leur amie. Diana était alors son seul soutien infaillible.
La rouquine avait été étrangement silencieuse tout le long du trajet, alors son amie décida de lancer un sujet de conversation, « Tu dois avoir hâte de revoir Matthew et Marilla, n'est-ce pas ? »
Celle-ci resta songeuse et ne répondit rien, alors la jeune brune poursuivit, « Pour ma part, j'ai hâte de revoir mes parents, mais je le redoute un peu à la fois, dans leur dernière lettre, ma mère m'avait écrit qu'ils avaient quelque chose à me demander, et je dois dire que je m'attends toujours au pire avec mes parents. »
Anne était définitivement perdue dans ses pensées, rien n'existait autour, même pas sa fidèle âme sœur.
Elles arrivèrent enfin à la gare, puis embarquèrent dans leur train à destination de Bright River. Installées dans leur wagon, le train venait de se mettre en marche, quand soudain Anne décida enfin de sortir de son mutisme, « Je sais ! Je vais leur dire que : n'ayant pas eu de nouvelles, j'avais peur qu'il soit arrivé malheur à Gilbert, alors j'ai décidé d'aller le voir sur place. Si je le dis de cette façon, ça ira n'est-ce pas ? »
Diana regarda alors son amie, prise au dépourvu, elle acquiesça simplement, « Euh oui…Je suppose. »
La jeune rousse ne comprit pas le manque d'enthousiasme de son amie, alors elle n'insista pas sur le moment.
Quelques heures plus tard, les deux amies étaient à la gare de Bright River, William Barry attendait les jeunes filles sur le quai, il était accompagné de son cocher qui allait porter leurs deux petites valises.
« Père ! » s'exclama Diana tout sourire, ce dernier lui fit un grand signe quand il l'aperçut, cette dernière bondit dans les bras de son père, qui était visiblement surpris, les gestes d'affection n'étant pas une grande habitude dans la distinguée famille Barry.
Anne se contenta de prononcer un timide, « Bonjour M. Barry. », ne voulant pas gêner les retrouvailles du père et de la fille, une telle scène la remplissait de joie, d'autant que plus tard ça serait à elle de la répéter avec les Cuthbert.
Une fois installés dans la calèche, M. Barry avait un comportement pour le moins inhabituel, il paraissait nerveux, et cela n'échappa pas aux yeux des deux adolescentes.
Bien entendu une certaine pudeur empêchait Diana d'interroger son père, elle avait peur également que celui-ci lui dise que ça ne la concernait pas, qu'il s'agissait d'affaires d'adultes.
La calèche arrivant au blanc chemin des délices qui n'était d'ailleurs plus en fleurs, l'hiver s'installant peu à peu, Anne ne put s'empêcher d'alerter le cocher pour lui dire de s'arrêter.
« Pouvez-vous arrêter la calèche ici s'il vous plait ? Je ne peux plus attendre je dois marcher un peu ! » S'exclama la jeune rousse.
« Mais Anne ! Il y a encore du chemin pour arriver jusqu'Avonlea ! Tu tiens vraiment à finir à pied ?! », S'inquiéta son amie.
Le cocher s'exécuta et Anne bondit hors de la calèche avec sa valise, sous les yeux du père et la fille.
Elle se retourna et déclara, « Oh Diana peu importe ! J'ai trop attendu ! J'arriverais même en courant s'il le faut ! Mais je veux savourer cet instant exquis ! »
Cette dernière était comme dans un rêve, elle revoyait enfin ces magnifique paysages après ces mois passés à Charlottetown, c'était comme reprendre un grand bol d'oxygène, rien ne vaudra jamais l'air et le parfum d'Avonlea.
Peu importe si les arbres n'étaient plus fleuris, les premières neiges arriveront sans doute dans quelques semaines, chaque saison avait sa beauté pensa-t-elle.
La jeune rousse commença à courir à travers la verdure et les champs, elle ne fut jamais à court de souffle, si ce n'est par la beauté des grandes étendues de plaines.
Elle voyait ainsi la calèche des Barry s'éloigner loin devant, elle décida ensuite de traverser le bois hanté, même s'il commençait à se faire tard et que la nuit commençait à arriver, Anne n'avait pas une once de peur en elle, la jeune fille était beaucoup trop excitée pour penser à autre chose que Matthew et Marilla.
Elle emprunta ensuite le chemin des amoureux, elle pensa brièvement à Gilbert et à la possibilité de marcher ensemble sur ce chemin la prochaine fois qu'elle viendrait à Avonlea. Peut-être pourraient-ils échanger des baisers et flirter, cette pensée scandaleuse fit sourire la jeune rousse.
Enfin, elle aperçut les Pignons Verts au loin, et rien ne semblait avoir changé, elle ne put retenir sa joie et courut de plus belle vers la demeure des Cuthbert.
Marilla et Matthew étaient déjà sur le porche et attendaient impatiemment leur Anne, ils commençaient même à s'inquiéter à son sujet, ils savaient qu'elle devait arriver avec les Barry en calèche, il était donc étonnant de ne pas la voir arriver.
La sœur ainé exprima la première son inquiétude, « Matthew, le soleil s'est couché maintenant et Anne n'est toujours pas là, doit-on.. »
Et elle fut coupée instantanément par son frère qui s'exclama, « Anne ! », ce dernier se dirigea vers la jeune fille en courant presque, la jeune fille fit de même et laissa tomber sa valise pour sauter dans les bras de Matthew.
« Vous m'avez tellement manqué ! » s'écria la rouquine tandis que Marilla regardait la scène de loin souriante et les larmes aux yeux. Son frère ne put s'empêcher de verser quelques larmes de joie également.
Une fois son étreinte terminée avec Matthew, elle se dirigea vers la femme au chignon pour répéter la scène, et l'émotion était la même.
Jerry qui était dans la demeure à ce moment là, sortit et fit un signe à la jeune fille, « Et tu ne me dit pas bonjour ? » demanda t-il d'un ton moqueur. Anne sourit et alla vers le jeune homme, « Oh Jerry tu es là ! », elle le prit dans ses bras à son tour.
Quelques instants plus tard, Anne s'était fait un brin de toilette avant de souper avec sa famille, elle jeta un coup d'œil à la fenêtre de sa chambre, et vit sa fameuse reine des neiges, qui n'était plus fleurie certes mais toujours ici au même endroit. Tout était intact dans la pièce, finalement Jerry avait emménagé dans un autre endroit de la maison, une pièce qui servait de débarras autrefois mais qu'ils avaient métamorphosé en chambre assez spacieuse.
La jeune fille rayonnait littéralement, c'est ainsi qu'elle descendit à la salle à manger, elle découvrit une table dressé sobrement.
Marilla tint à se justifier, « Je-je suis désolée, si on avait su plus tôt que tu venais ce week-end j'aurais préparé un repas spécial, mais je me rattraperais demain ! »
Anne sourit et répondit avec la plus grande sincérité, « Oh non c'est parfait Marilla ! J'avais envie de retrouver tout cela, un repas simple comme on le faisait autrefois me va très bien au contraire ! »
Ils s'installèrent au tour de la table et partagèrent leur repas, composé d'une soupe et un peu de pain.
Après quelques banalités échangées au cours du repas, Anne prit la parole pour revenir sur un certain sujet, « Je vous dois des excuses. Je n'aurais pas dû vous cacher mon expédition à Montréal, Diana m'a tout raconté, et je suis désolée d'avoir été absente ce jour là Marilla. Je n'avais aucunement l'intention de faire des cachoteries et je.. »
« Tu ne nous dois pas d'excuse. » Intervint Matthew d'un ton ferme.
La rouquine insista, « Mais si ! J'ai dû terriblement vous décevoir et je tenais à vous.. »
Cette fois elle fut coupée par une Marilla contrariée, « Tu étais à Montréal ?! Je n'étais déjà pas sûre que tu étais partie voir Gilbert à Toronto, mais que faisais-tu donc à Montréal ?! »
« Eh bien je… », la jeune fille ne savait de quelle manière l'expliquer.
« On avait conclu de ne pas aborder ce sujet ce soir. » réprimanda Matthew fermement en regardant sa sœur.
Mais malheureusement la femme au chignon n'entendait plus son frère à ce moment-là, et Jerry qui assistait lui aussi à la scène ne comprenait pas vraiment ce qu'il se passait, il se contenta de regarder son assiette et sauça son assiette avec un morceau de pain.
Ne voulant pas créer de dispute, Marilla commença à dire sereinement, « Tu sais ô combien nous apprécions Gilbert, et nous sommes très heureux que vous partagiez les mêmes sentiments et que vous vous êtes déclarés l'un à l'autre mais.. »
Celle-ci fut coupée par Jerry qui déclara sur un ton sarcastique, « Il était temps. », ce dernier fut dévisagé par toute la tablée, « Euh… oh, pardon. » s'excusa-t-il aussitôt, et baissant la tête à nouveau sur son assiette.
La maîtresse de maison reprit, « …Mais tu ne dois pas manquer des cours pour des raisons frivoles. », puis d'un ton hésitant elle ajouta, « Et puis… Il y a des convenances à respecter, je sais bien que Gilbert est un jeune homme bien élevé mais vous êtes si jeunes. »
Anne se sentit affreusement gênée par la tournure que prenait la discussion, et c'était pire pour Matthew qui lui ne savait plus où se mettre.
Elle rétorqua alors timidement, « Ma-Marilla, je ne sais pas à quoi tu fais allusion mais Gilbert et moi.. » et fut interrompu immédiatement par Marilla, « Voyons Anne ! j'ai eu ton âge aussi, tu sais très bien à quoi je fais référence. Seulement, sachez-vous contenir.»
Prise de panique et sans réfléchir la jeune rousse s'apprêta à déclarer une chose qu'elle allait regretter, « Nous-nous avons partagé une chambre dans un hôtel à Montréal, mais je peux vous promettre que-que… nous avons su nous contenir ! »
« Vous avez partagé une chambre ?! » S'exclama Marilla outrée. Matthew et Jerry croisèrent un instant leur regard, les yeux ébahis, puis refixèrent leur assiette à nouveau.
Au même moment à la demeure des Barry, Diana était heureuse de retrouver sa famille, mais depuis qu'elle était arrivée, la jeune fille sentait qu'on lui cachait quelque chose, et cela s'avéra juste lorsque ses parents l'interpellèrent pour les rejoindre dans le petit salon pour une discussion.
Eliza Barry était assise sur le divan et fit signe à sa fille de s'asseoir auprès d'elle, tandis que son mari William était assis dans un fauteuil en face. Elle commença alors simplement à déclarer à sa fille, « Tu sais que nous t'aimons et que nous désirons ton bonheur, c'est pour cela que nous t'avons permis de poursuivre tes études au Queens College, nous avons aussi conclu que nous partirons un trimestre entier à Paris. Néanmoins… » Mme Barry fit une longue pause avant de reprendre, hésitante, « Il n'y avait pas que cela en question. Il y a la famille Wright qui vit actuellement à Paris, ils ont un fils qui se nomme Fred, et nous avions pensé que vous pourriez apprendre à vous connaître là bas si tu le voulais bien.. »
Diana coupa sa mère avant qu'elle n'eut le temps de finir, « Mère je… Vous arrive-t-il parfois de penser à autre chose qu'à mon futur mariage ? Mon éducation vous importe ne serait-ce qu'un peu ? »
Mme Barry commença à s'emporter, « Ne commence pas à me répondre ainsi, bien sûr que cela nous importe, nous le savons maintenant. C'est pour cela que… si tu le désires toujours, nous te permettrons de passer le concours au conservatoire de Paris lorsque tu sortiras diplômée du Queens College. »
La jeune brune n'en croyait pas ses oreilles, « Le conservatoire de Paris ? Mais je ne sais pas si je serais à la hauteur ! »
Eliza argumenta alors, « Eh bien vois-tu, c'est là que les choses deviennent intéressantes, M. Wright travaille au conservatoire de Paris, il fait en fait partie du comité de direction, s'il t'apprécie il pourra sans doute.. »
Une fois encore la jeune fille contrariée coupa sa mère, « Oh non mère ! Je refuse ! C'est ça que vous désirez ? Que ma carrière débute sur une supercherie ?! »
William Barry qui n'avait rien dit jusque là intervint, « N'allons pas trop vite, carrière est encore un terme prématuré te concernant. Quoiqu'il en soit tu n'auras pas tant d'opportunités que ça, nous n'avons même pas parlé de mariage encore. »
« De mariage ?! Mais je ne connais même pas cet homme ! », S'exclama la jeune fille outrée.
Puis son père ajouta, « Mais tu auras justement l'occasion d'apprendre à le connaître, je sais de source sûre que c'est un jeune homme tout à faire charmant. »
En entendant ces derniers mots c'en était trop pour Diana, alors elle se leva, et déclara en regardant son père, « J'imagine que vous aurez beaucoup à y gagner n'est-ce pas ? », puis elle quitta la pièce laissant ses parents perplexes.
Minnie May qui avait tout entendu de la conversation entra dans le salon pour dire joyeusement à ses parents, « Diana Barry est une rebelle ! Diana Barry est une rebelle ! »
Pour des raisons totalement opposées, Diana comme Anne ne s'attendaient pas à ce genre de retrouvailles, leur week-end à Avonlea n'allait finalement pas être de tout repos.
