Chapitre 21 :
En ce Lundi matin, Mak attendait patiemment dans le couloir, son casque comme souvent vissé sur les oreilles, Nightcall de Kavinsky perçant ses tympans. Son esprit se réveillait lentement alors que le reste de la classe formait un brouhaha insupportable autour d'elle.
Ici, devant la porte de la salle 206, elle jetait quelques coups d'œil discrets vers le bout du couloir, espérant secrètement voir une tête blonde apparaître.
Après quelques minutes, l'adolescente ne put retenir un sourire en voyant le corps qu'elle aimait tant se pointer en de grandes enjambées vers leur salle de cours.
Mak retira rapidement son casque alors qu'Elsa saluait toute sa classe d'un sourire.
L'enseignante sortit ses clés de son sac, et ouvrit la porte, intimant à ses élèves d'entrer. Mak balança son sac sur son épaule tandis qu'une bonne partie de la classe était déjà à l'intérieur, Elsa tenant poliment la porte.
D'un pas mal réveillé et un peu traînant porteur de l'insolence de sa jeunesse, l'adolescente voulu suivre ses camarades quand une voix l'arrêta.
- Mak ! Entendit-elle.
Elle sursauta avant de se retourner pour voir Olaf qui traversait le couloir d'un pas rapide.
L'homme, éternellement souriant, arriva à sa hauteur, posa une main sur son épaule, se tourna vers Elsa, et demanda gaiement :
- Est-ce que je peux te l'emprunter une seconde ?
Mak fronça les sourcils en jetant un œil au surveillant face à cette demande inattendue.
- Qu'est-ce que j'ai fait ? Demanda immédiatement la jeune fille, ne se souvenant pas avoir fait quoi que ce soit qui mérite qu'elle soit convoquée par un surveillant. Enfin, rien hormis le fait qu'elle sortait avec sa prof de philo naturellement.
- Rien, rien ! Sourit Olaf. Je voudrais juste te parler une seconde.
Elsa et Mak partagèrent un regard d'un instant.
- Bien sûr vas-y, autorisa Elsa, contrainte et forcée.
- Super, sourit l'homme. Je te la ramène vite, assura-t-il en tirant déjà l'adolescente dans le couloir alors qu'Elsa refermait la porte de la salle 206.
Ils marchèrent en silence quelques secondes à travers le lycée. Puis ils arrivèrent dans la partie la plus reculée du bâtiment. Toujours sans un mot, Olaf ouvrit la porte d'une salle de cours que Mak ne connaissait pas et lui intima d'entrer. La pièce était totalement vide et Mak commença à se demander sérieusement ce qu'elle foutait là.
De son air habituellement nonchalant, la jeune fille laissa tomber son sac, et s'assit sur l'une des tables qui n'avaient pas dû voir d'élèves depuis longtemps.
Olaf ferma la porte derrière lui et s'y adossa.
- Pourquoi tu m'as amené ici ? Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Mak, ne supportant plus le silence environnant.
- A toi de me le dire, soupira Olaf alors que ses épaules s'affaissèrent.
Mak fronça les sourcils sans comprendre.
- Olaf, je suis en train de rater le plus important de mes cours pour toi, alors ne tourne pas autour du pot s'il te plaît… soupira l'adolescente en roulant des yeux.
Olaf plissa les yeux, haussa un sourcil, puis répliqua :
- Tu es sûre que tu n'as rien à me dire ? Demanda le surveillant avec la voix la plus douce dont il était capable, une voix qu'il aurait emprunté à un psychiatre. Tu vas mieux en ce moment, non ?
Mak fronça les sourcils, ne comprenant pas où il voulait en venir.
- Ouais ça va, répondit-elle en haussant les épaules. Enfin comme d'habitude quoi. Pourquoi ?
- Bah je sais pas, je te trouve plus sereine. Tu souris, tu n'arrives plus en retard en cours, tu ne sèches plus… je me demandais pourquoi…Il hésita, peut-être pour qui tu avais changé, sourit l'homme en croisant son bras valide par-dessus celui qu'il avait de plâtré, toujours adossé à la porte.
- Donc j'ai droit à une séance de psy gratuite parce que je vais mieux, c'est ça ? Rit presque Mak. C'est pour ça que tu me fais venir dans cette salle carrément glauque ?
L'homme partagea son rire mais l'adolescente put le voir passer une main dans ses cheveux, tic de stresse chez lui qu'elle avait remarqué depuis bien longtemps.
- Non, et crois moi je suis content pour toi, assura-t-il sincèrement. Enfin, on sait tout les deux que je ne suis pas qu'un surveillant, que je suis là si tu as besoin et que je ne te mettrais jamais dans la merde, tu le sais ça ? Ni toi, ni personne d'autre.
Le cœur de Mak rata un battement quand elle comprit.
Il sait… pensa-t-elle avec effroi alors que son cerveau remontait les évènements des derniers jours pour savoir où et à quel moment elle avait pu merder. Elle enfouit ses mains dans ses poches en les sentant déjà trembler alors qu'elle peinait déjà à garder une respiration normale et régulière.
Elle ne savait comment, rien ne parvint à transparaitre sur son visage alors qu'elle répondit :
- Je sais Olaf. Qu'est-ce que tu essaies de me dire ? Demanda-t-elle, désirant véritablement être certaine qu'ils parlaient de la même chose, se jurant que si vraiment Olaf savait quelque chose, il n'en saurait pas plus de sa bouche.
- Mak arrête, tu sais très bien ce que je veux dire, soupira le surveillant avec compassion.
Mak analysa un instant le visage du surveillant, essayant de lire en lui comme elle le faisait avec tout le monde. Elle y vit de la crainte, un peu de gêne, une certaine mélancolie, mais aucune trace ni de reproche, ni de dégoût.
Jouant encore une fois la carte de l'ignorance, elle répondit :
- Non Olaf, je ne sais pas, alors exprime toi s'il te plaît, supplia-t-elle en feintant un air exaspéré.
L'homme grimaça en se grattant l'arrière de la tête et ce fut un tic de plus qui confirmait à la jeune fille qu'il savait. Elle fut prise d'une sueur froide qui remonta tout le long de sa colonne vertébrale alors qu'elle sentait les battements frénétiques de son cœur jusqu'au bout de ses doigts, totalement crispés au fond de ses poches.
- Madame Lange et toi ? Ça te parle ?
Le cœur de l'adolescente lâcha de nouveau. Elle en avait la preuve, il savait. Encore une fois, elle ne savait qu'elle force lui permettait de ne rien montrer, elle se remerciait simplement de s'être assise. Elle fronça les sourcils et demanda :
- Madame Lange ? Quel rapport ?
- Quel rapport entretenez-vous, c'est surtout ça que j'aimerais savoir, murmura Olaf sur un ton calme que Mak lui enviait.
- Bah, hormis Rider, c'est la seule prof qui ne m'a jamais collé, je ne vois pas vraiment ce que je peux te dire d'autre, répondit l'adolescente en refoulant une furieuse envie de cigarette.
Olaf soupira doucement en passant une main sur son visage.
- Mak, il faut que tu comprennes que je ne suis pas là pour te jeter la pierre. Je te demande juste de faire attention. Moi je ne dirais rien, mais je ne peux pas te garantir que ça sera le cas de tout le monde…
- Olaf, dis-moi clairement ce que tu penses parce que là, je ne te suis plus… soupira bruyamment l'adolescente, jouant son rôle à merveille, se découvrant de réels talents d'actrice en notant tout de même que le surveillant semblait de son côté.
- Je pense que tu sors avec Madame Lange, déclara le jeune homme en plantant son regard dans celui de Mak avec toute la compassion dont il était capable, espérant que l'adolescente se confie.
Putain il sait… pensa Mak qui avait gardé un infime espoir en jurant que les yeux d'Olaf ressemblaient à s'y méprendre à deux flingues braqués sur son front.
La jeune fille grimaça en luttant contre son besoin de s'évanouir.
- Non mais Olaf tu te rends compte de ce que tu insinues là ? Demanda-t-elle en essayant de garder son calme, sachant que la moindre colère ne plaiderait pas en sa faveur.
- Je n'insinue rien Mak, je sais… répondit l'homme en adoptant un regard désolé. Désolé de savoir, désolé d'être forcé de la confronter à ça.
- Tu sais que je me tape ma prof de philo ? Ironisa l'adolescente en prenant un air moqueur. Tu ne trouves pas ça un peu gros comme vanne ? L'éducation nationale devrait avoir honte d'avoir un humoriste aussi peu talentueux que toi dans ses murs, sourit-elle, espérant que la taquinerie la sortirait de cette impasse.
Olaf soupira en sachant que la jeune fille ne lui dirait rien.
- Ecoute, je comprends que tu ne veuilles pas m'en parler, que tu la protèges, mais sache que je ne dirais rien à personne, je te le promets, assura-t-il sincèrement. Sache seulement qu'elle risque gros et que si moi je sais, vous n'êtes pas à l'abri que quelqu'un d'autre sache. Faites attention, ok ? Elle risque la prison, c'est cher payé pour un béguin, termina-t-il en désirant faire savoir à la jeune fille qu'elle pouvait avoir confiance en lui.
- T'as fini ton numéro façon Gestapo, ça y est ? Sourit Mak, définitivement imperturbable. Qu'est-ce que tu veux entendre ? Que je m'envoie en l'air avec Madame Lange sur la banquette arrière de sa voiture à la récrée, c'est ça ? Comment tu peux te permettre de balancer des accusations aussi graves ? Demanda l'adolescente qui sentait malgré elle la colère monter, préparant d'avance une avalanche de coups de bluff, jurant que, une fois sortit de cette pièce, Olaf serait berné.
Elle avait promis à Elsa que personne ne saurait, alors si elle devait se saigner pour tenir sa promesse et sauver son professeur, elle le ferait.
- Je n'accuse pas, Mak. Je vous mets en garde pour vous éviter des emmerdes. Je vous ai vu… soupira enfin le surveillant, honteux de devoir en arriver là.
- Et qu'est-ce que tu as vu au juste ? Cracha Mak. Je te préviens, tu as intérêt à avoir une histoire aussi extravagante que ta connerie, cassa-t-elle, hors d'elle.
- Au glacier, quand elle t'a rendu ton sac, je vous ai vu, grimaça l'homme face à la colère de la jeune fille.
- Et tu t'ai dit que, parce qu'elle m'avait rendu mes affaires, tu pouvais en conclure qu'elle était une pédophile déséquilibrée avec qui j'avais passé la nuit ? Demanda l'adolescente en adoptant le ton le plus condescendant dont elle était capable, se maudissant intérieurement d'emprunter de tels propos pour parler d'Elsa.
Olaf passa de nouveau une main, cette fois, presque tremblante sur son visage et Mak sut à ce moment précis que son surveillant commençait à perdre pied face au doute. Elle comprit alors qu'elle devait continuer sur cette lancée, que, par miracle, son coup de théâtre commençait à porter ses fruits.
- Mak… ne le prends pas comme ça, je n'ai jamais dit ça. J'essaye de comprendre. Je ne juge pas… essaya-t-il.
- Si tu juges ! Le coupa Mak, criant plus fort que ce qu'elle ne pensait, se disant qu'un murmure pour parler d'un sale petit secret ne l'accuserait que plus encore. Tu la penses assez stupide pour foutre sa carrière en l'air pour un béguin, hurla-t-elle en mimant des guillemets, et moi, tu me crois assez cruelle pour en être complice. Mais putain Olaf, tu te rends compte à quel point tu as l'esprit tordu ? Demanda-t-elle en trouvant le courage inébranlable de sortir les mains de ses poches, de relever la tête, de défendre Elsa quoi qu'il lui en coûte en se jurant ne de pas trembler une seule seconde.
- Alors prouve-moi que j'ai tort ! Renchérit le surveillant, horrifié de commencer à penser qu'il s'était peut-être trompé.
- Elle m'aide à survivre ! Hurla Mak, jurant que la voix de l'homme ne couvrirait pas la sienne, finalement heureuse d'être dans cette partie isolée du bâtiment. Tu crois tout savoir alors que tu ne sais rien, et tu la condamne alors qu'à elle seule, elle fait votre boulot ! A vous tous qui ne faîtes rien depuis deux ans ! Cria-t-elle alors que sa voix se brisa, un sanglot menaçant de venir. Elle avala douloureusement, se tut une seconde, puis continua : Depuis que mon père m'a laissé, depuis que ma mère n'existe qu'à moitié, tu ne t'ais jamais demandé pourquoi elle ne venait plus aux réunions parents/profs, hein ?
Olaf, qui ne s'attendait pas à ce que la conversation dévie ainsi, resta muet, honteux de l'état de nerf dans lequel il venait de mettre l'adolescente.
- Parce qu'elle n'arrive même plus à se lever de son lit. Elle ne travaille plus, elle mange à peine. Je crains qu'elle se flingue un peu plus chaque jour, cracha Mak en se souvenant des conseils que Jim, en délinquant juvénile qu'il était à une époque, lui avait confié il y a longtemps.
Face à un flic, si tu veux cacher un gros crime, tu en avoue un autre moins grave. Tu verras, ça ne loupe jamais, lui avait-il dit. En bonne élève qu'elle était et se sentant comme dans une salle d'interrogatoire, elle reprit :
- Alors oui, il m'arrive d'en parler à Lange, tu m'excuseras de ne pas parvenir à porter ça seule. Chaque matin, je cache ses boites de médocs pour ne prendre aucun risque, confia-t-elle plus calmement. Vendredi, j'ai oublié ce détail… souffla-t-elle. Je suis rentrée vite en espérant ne pas retrouver ma mère crevée sur le carrelage de ma salle de bain, expliqua-t-elle, choisissant volontairement un langage brut et sans fioriture, faisant grimacer le surveillant, désirant ne pas l'épargner. J'ai oublié mon sac en cours, Lange me l'a ramené. Fin de l'histoire.
Olaf ouvrit la bouche, prêt à répliquer qu'il l'avait tout de même vu embrasser sa main, mais Mak, l'esprit à vif, toujours un coup d'avance, le coupa :
- Qu'est-ce que tu as vu de si compromettant ? Une caresse ? Un regard ? Un baise-main ? Et sans lui laisser le temps de répondre, elle renchérit, c'est vrai, j'ai embrassé sa main, et après quoi ? Tu m'as vu la déshabiller sur le comptoir ? La prendre contre un mur ou…
- C'est bon, arrête ! Cria soudain le surveillant en grimaçant. Je te crois… soupira-t-il. Je suis désolé, je me suis fait des films… S'excusa-t-il, clairement mal à l'aise, le regard au sol.
- Tu es sûre ? Non parce qu'on peut aller lui demander, je suis sûre qu'elle sera ravie, appuya Mak d'une voix hautaine, jouant sa dernière carte, sachant qu'elle était gagnante.
- C'est bon j'ai dit ! Répondit-il immédiatement, se maudissant d'avoir pu croire une chose aussi insensée, se détestant de ne pas avoir été là au moment où la gamine qu'il affectionnait tant avait eu besoin de lui, remerciant intérieurement Elsa Lange d'avoir endossé ce rôle à sa place. Mak écoute, je te présente mes plus plates excuses, souffla-t-il. Pourrions-nous oublier ça, s'il te plaît ? Je suis désolé de ne pas avoir été là pour toi…
Mak se tut une seconde, sondant l'âme du surveillant par un regard dur en comprenant que ses mots étaient sincères, qu'Elsa n'était plus en danger, puis enfin, soupira bruyamment.
- Je ne te demande pas d'être là pour moi Olaf, confia-t-elle. Laisse-moi respirer, c'est tout ce dont j'ai besoin. Ça fait deux ans que vous ne vous occupez pas de moi, alors continuez.
Olaf eut un sourire compatissant, sachant qu'il ne servirait à rien d'en rajouter, que Mak lui en voudrait sûrement un temps, puis qu'elle reviendrait vers lui et qu'ils n'en reparleraient plus jamais. Depuis qu'ils se connaissaient, ils avaient toujours fonctionné ainsi. Ce n'était peut-être pas le meilleur des fonctionnements, mais c'était le leur. Enfin, il ouvrit la porte, intimant à la jeune fille qu'elle pouvait sortir.
Mak descendit de la table sur laquelle elle était assise en priant pour que ses jambes la portent encore un peu, puis se dirigea d'un pas qu'elle voulait tranquille vers la sortie.
Elle fut cependant arrêtée par la main d'Olaf qui empoigna son coude lorsqu'elle passa devant lui. Elle s'arrêta net, et entendit :
- Même si tu ne me le demande pas, je suis là pour toi, d'accord ? Si tu veux parler ou… même si tu veux un gros câlin ! Rit-il, espérant effacer un peu les tensions qui s'étaient immiscées entre eux.
Mak prit son masque une dernière fois, jeta un œil canaille à Olaf qui dévia sur le bras plâtré du jeune homme.
- Tu devrais faire un scanner, tu t'es cassé le bras, mais je pense sincèrement que ta tête à morfler aussi, taquina-t-elle en jurant qu'il fallait qu'elle sorte de cette pièce, qu'elle ne tiendrait plus très longtemps.
Olaf sourit en haussant un sourcil, sachant que son message était passé.
- Allez, retourne en cours sale gosse, sourit-il en refermant la porte de la salle avant d'offrir une tape amicale sur l'épaule de la jeune fille pour finalement s'en aller rattraper son travail en retard.
Mak retint sa respiration, restant sur place, attendant que l'homme ne soit plus dans son champ de vision pour courir au bout du couloir et s'engouffrer dans les toilettes les plus proches.
Elle poussa la porte de la première cabine et tomba à genoux en se penchant au-dessus de la cuvette avant d'y vomir son petit déjeuner. Sa tête tournait si vite, son cœur battait si fort, et elle ne voyait qu'un tas d'étincelles devant ses yeux alors que ses oreilles bourdonnaient.
Son corps se crispa au rythme des nausées alors que ses muscles se tendaient contre le carrelage froid, roulant sous sa peau à vif.
Enfin, après quelques secondes d'effort héroïque, elle cracha une dernière fois bruyamment, un goût infect dans la bouche, les dents lustrées par la bile qu'elle n'avait pu retenir plus longtemps.
Elle essuya ses lèvres en grimaçant douloureusement alors que des larmes se mirent à couler sur ses joues et que des crampes lui tordaient l'estomac.
Elle tira la chasse d'eau puis s'assit à même le sol, le dos contre la paroi de la cabine, le regard mouillé épinglé au plafond, le corps tremblant, l'âme en miette.
Après une seconde de silence qu'elle ne supportait plus, elle serra les dents et, furieuse, cogna sa tête contre la paroi en un geste brusque. Honteuse qu'Olaf ait pu les voir ensemble, d'avoir utilisé la dépression de sa mère pour couvrir Elsa, dégoutée d'elle-même de s'être ainsi mit en position de victime. Elsa était sauvée, mais cela lui avait coûté bien plus que ce qu'elle n'aurait cru.
Putain c'est pas possible, c'est un cauchemar, faîte que je me réveille… pensait-elle encore et encore, se raccrochant à cette idée.
Oui Olaf était berné, elle se répéta qu'Elsa était sauvée et pourtant… elle savait que ses emmerdes ne faisaient que commencer.
Elsa fut interrompue par de faibles coups contre la porte de sa salle de cours.
- Entrez ! S'exclama-t-elle avant de voir la porte s'ouvrir sur Mak. Lichtenstenner, j'ai bien cru qu'Olaf vous avez kidnappé, sourit l'enseignante en remarquant pourtant l'air affreusement maussade de son élève.
Elsa tenta maladroitement de ne rien montrer alors que la jeune fille allait s'asseoir silencieusement à sa place. Bien malgré elle, elle remarqua son teint pâle, ses mains tremblantes et son regard fuyant. Depuis que la relation qu'elle partageait avec l'adolescente avait évolué, elle n'avait que rarement rencontré ce regard fuyant, un peu mélancolique et il lui était douloureux de le revoir apparaître sur son doux visage.
Alors que tous les élèves bûchaient déjà en se triturant les méninges sur des textes philosophiquement incompréhensibles que leur professeur leur avait distribués un peu plus tôt, Mak sortit silencieusement ses affaires en n'accordant pas un seul regard à Kuzco qui soupirait en fixant sa feuille.
Elsa plissa les yeux en l'observant attraper quelques feuilles et un stylo.
Pourquoi tu as soudainement l'air si triste… ? Pensa-t-elle en déchiffrant ce que son visage voulait bien lui dire.
Alors, parce qu'elle ne pouvait pas lui parler pour le moment, elle attrapant une copie des feuilles qu'elle avait distribué à ses élèves, y griffonna quelques mots d'une mine de crayon légère et à peine perceptible, et posa la feuille devant son élève.
Sans relever les yeux une seule seconde, Mak opta pour la sûreté de fixer la feuille en craignant de se perdre dans le regard d'Elsa.
L'adolescente fronça les sourcils alors que dans un coin de la feuille, d'une écriture fine et adroite qu'elle n'aurait même pas vue si elle n'y avait pas fait attention, elle lut :
Tout va bien ?
Sans plus de cérémonie, Mak hocha seulement de la tête. Elsa resta une seconde immobile, ainsi debout, près de la jeune fille qui n'osait même plus la regarder…
L'enseignante eu toute la peine du monde à réfuter l'envie de poser une main sur la tignasse bleue, et soupira silencieusement en retournant s'asseoir sur son bureau comme elle avait l'habitude de le faire.
Jurant qu'il fallait qu'elle s'occupe, elle attrapa un tas de copies à corriger qu'elle posa sur ses genoux et saisit un stylo rouge entre ses doigts.
Elle jeta un dernier regard inquiet sur une Mak qui ne lui portait aucune attention, soupira de découragement, et se décida à rattraper son travail en retard.
Lorsqu'elle ne sentit plus les iris de son professeur lui brûler la peau, Mak osa enfin l'observer. Elle la devina tendue et préoccupée malgré la façade d'une enseignante parfaite qu'elle aimait endosser pour se protéger.
Comme par réflexe de survie, l'adolescente analysa les moindres faits et gestes de son professeur.
Elle reconnut son léger froncement de sourcils lorsqu'elle se concentrait ou encore la manière dont elle roulait des yeux avant de griffonner une copie quand la bêtise qu'elle venait de lire était trop révoltante.
Elle crut fondre en la voyant coincer le bout du stylo rouge entre ses lèvres lorsqu'elle se perdait un peu trop profondément dans ses réflexions.
De longues minutes, la jeune fille se perdit face à la vision d'Elsa comme si elle voulait la graver pour toujours au creux de sa rétine, l'imprimer sur le papier glacé de sa mémoire pour se souvenir de chaque trait, chaque nuance.
Elle perdit alors la notion du temps et sursauta lorsque la sonnerie annonçant la fin du cours retentit. Les élèves se levèrent rapidement pour déposer leur copie sur le bureau de leur professeur qui les saluait d'un sourire.
Mak jeta un œil à sa feuille qui était restée blanche. San demander son reste, sans attendre Kuzco, sans un regard pour Elsa, elle attrapa son sac, ce maudit sac qui l'avait trahi et sorti précipitamment de la salle.
Kuzco, qui avait eu à peine le temps de voir une bombe bleue passer la porte, jeta un œil à l'enseignante qui lui fut rendu. Comme souvent, Elsa interrogea l'adolescent du regard et le jeune homme qui comprit la question silencieuse, haussa les épaules. Ils partagèrent un même soupir, puis Kuzco empoigna rapidement son sac et déclara :
- Je vais essayer de lui parler, je ne vous promets rien. Je vous tiens au courant, ajouta-t-il avant de sortir, faisant presque sourire Elsa qui se demandait depuis quand elle et l'adolescent étaient assez proches pour se permettre ce genre de conversation silencieuse.
Kuzco déambulait rapidement dans les couloirs. A chaque intersection, son regard naviguait à la recherche de sa meilleure amie. Il accéléra le pas, prenant même le risque de jeter quelques regards indiscrets dans les toilettes des filles.
Après quelques minutes de recherche, il soupira en reprenant son souffle. Mak avait toujours été très forte pour se cacher dans le lycée. Personne n'était aussi douée qu'elle dans ce domaine, il devait l'avouer.
Il allait abandonner lorsqu'une voix caverneuse le surprit.
- Jeune homme, je crois qu'il vous sera utile de savoir que j'ai aperçu Mlle Lichtenstenner se faufiler à l'arrière du gymnase, mais il est évident que vous avez deviné cela grâce à votre sens aiguisé de l'observation. Ne vous inquiétez pas de Weselton, j'en fais mon affaire.
Kuzco fut surprit une seconde mais sourit enfin en reconnaissant un coup de pouce inespéré du vieux Fredicksen.
Une année, une rumeur s'était rependue dans tout le lycée. Une rumeur complètement farfelue racontant que le vieil homme était si romantique qu'il prévoyait d'attacher des milliers de ballons gonflés à l'hélium à sa maison. Le plan étant que celle-ci s'envole dans les airs et se pose dans un pays dans lequel il rêvait de vivre avec sa femme avant qu'elle ne décède. Apparemment, l'homme, dans l'attente perpétuelle de rejoindre sa femme, voulait y passer sa retraite, persuadé que ce lieu était un parfait endroit pour passer le temps qu'il lui restait.
Et même si cette rumeur n'avait ni queue ni tête, ce jour-là, en voyant Fredicksen, Kuzco aurait pu y croire.
- Merci M'sieurs ! S'exclama le jeune homme avant de courir en direction du gymnase.
Kuzco arriva en courant à l'arrière du gymnase, un endroit qui n'était que très rarement connu des surveillants. Là, il trouva son amie, assise sur le bitume, le dos contre la paroi du bâtiment. Il souffla de soulagement, et vint silencieusement s'asseoir près d'elle.
Elle sursauta légèrement, puis demanda :
- Qu'est-ce que tu fais là ?
Le jeune homme haussa les épaules.
- Je sais pas trop en fait. Ça va ?
- Ouais, répondit immédiatement l'adolescente. T'as de quoi fumer ? Demanda-t-elle.
Kuzco fut surprit par cette demande. Il avait remarqué que depuis quelques mois, la jeune fille n'avait pas retouché à un joint. Il ne se doutait simplement pas que ce changement d'attitude était dû à une certaine enseignante.
- Euh ouais, mais je ne pense pas que…
- Je roule, tu craques ? Le coupa Mak, ne voulant pas entendre une énième leçon de morale.
Alors, sans protester, Kuzco fouilla ses poches et lui tendit ce dont elle avait besoin. Elle saisit le tout d'une main tremblante, ce qui n'échappa pas aux yeux de son ami.
- T'es sûre que ça va ? Demanda de nouveau l'adolescent.
- Ouais, répondit Mak sur le même ton. Comment t'as su que j'étais là ?
- Grâce à mon sens aiguisé de l'observation, se vanta le jeune homme, espérant faire rire la jeune fille.
- C'est ça… soupira-t-elle, peu convaincue.
- Tu sais, je suis pas con hein… je vois bien que ça va pas… tenta Kuzco.
Mak ne prit pas la peine de répondre et tendit seulement le joint à son ami, espérant le faire taire.
Kuzco alluma l'objet qui lui brûla la gorge, puis le rendit à Mak.
- Tu veux que j'appelle Ralph et qu'on aille casser la gueule à quelqu'un ? Je suis sûre que même Alice et Esméralda se porteraient volontaire.
Un infime sourire traversa les lèvres de la jeune fille avant de s'envoler aussi vite.
- Parle-moi Litchi… supplia Kuzco d'une voix faible.
Elle voulait tant lui dire, se libérer de ce poids bien trop lourd pour ses frêles épaules. Tout serait tellement plus simple si elle lui disait.
- Je ne peux pas… répondit-elle en baissant la tête, s'injectant une grande dose de cannabis dans les poumons.
Un long silence passa entre les deux jeunes gens. Kuzco soupira.
- Tu sais, étant donné que tu ne me dis rien, j'ai imaginé le pire. Il se tut un instant, puis repris, et bien même le pire, je pourrais l'encaisser.
Mak, surprise par le ton soudain sérieux de son ami, lui jeta un regard et rencontra ses yeux compatissants.
- Même si t'avais commis un meurtre, je t'aiderais à cacher le corps. Je te couvrirai, et même si tu finis en taule, je viendrais te voir au parloir.
Mak sourit face à ses dires qu'elle savait d'une extrême sincérité.
- Je n'ai tué personne, dit-elle enfin. Mais tu as raison sur un point, je dois couvrir quelqu'un. Et pour ça, je vais être forcée de faire du mal à cette personne, et je me déteste déjà pour ça, finit-elle d'une voix amère.
- Si j'ai bien compris, tu vas faire du mal à cette personne uniquement pour la protéger ? Demanda Kuzco sans chercher à en savoir plus.
Mak hocha la tête en tirant tout ce qu'elle pouvait sur le joint.
- Alors tu n'as pas à te détester, assura-t-il en s'attirant un haussement d'épaule de la part de son amie.
Voyant que Mak ne croyait pas un seul mot de ce qu'il disait, Kuzco soupira avant de voler le joint de ses doigts.
- Je sais qu'Alice est amoureuse de moi, avoua-t-il soudainement en perdant son regard droit devant lui.
La nuque de Mak manqua de craquer tant elle tourna vite la tête vers le jeune homme.
- Tu… tu le sais ? Mais alors pourquoi…
- Parce que je sais que je ne suis pas un gars pour elle, sourit tristement Kuzco.
Mak plissa les yeux, comprenant doucement ce que son ami voulait dire, et quelque part, comprenant aussi pourquoi il agissait ainsi. Elle devait avouer que Kuzco, même s'il était son ami, était loin d'être le type le plus fréquentable du monde. Sa vie rimait avec drogue, alcool, lama et solitude. Alice, elle, était en fait son exact opposé. Une fille douce et gentille, studieuse et d'un naturel empathique. Après réflexion, elle se dit que, s'ils avaient un jour tenté quelque chose, ils se seraient probablement détruits.
- Tu penses que ça fait de moi quelqu'un de détestable ? Demanda Kuzco en souriante.
Mak hocha la tête négativement, trouvant un écho à ses paroles.
- Merci… souffla-t-elle, profondément reconnaissante en posant sa tête contre l'épaule de son ami.
Elsa fit sortir ses derniers élèves avant la pause de 10h. Elle se laissa tomber sur sa chaise en soupirant. Le cours qui avait suivi celui des TL1 avait été long et laborieux. Elsa se demandait même comment elle était parvenue à le tenir. Durant cette heure de torture, elle n'avait fait que penser à Mak et uniquement à Mak. Mak et son air si abattu ce matin. Mak qui ne lui avait pas décroché un regard de l'heure. Mak qui était partit comme si elle l'avait fui.
Que s'était-il passé ? Qu'est ce qui avait bien pu mettre son élève dans cet état ? Elle devait en avoir le cœur net…
Elle rassembla ses affaires, et se dirigea rapidement vers le bureau des surveillants.
Là, elle toqua et entra. Elle fut heureuse de ne voir que la personne qu'elle cherchait était la seule présente dans la pièce.
- Je te dérange ? Demanda-t-elle en refermant la porte derrière elle.
- Non, non. Entre, je t'en prie, sourit Olaf.
- J'aimerais te parler de Mak. Elle semblait perturbée lors de mon cours après votre discussion. Dois-je m'inquiéter ? Demanda-t-elle en essayant de ne pas paraître trop froide.
Olaf hésita, puis enfin grimaça, et expliqua :
- Je la trouvais plus épanouie ces derniers temps, j'ai essayé de lui parler de sa mère. Tu connais Lichtenstenner et à quel point elle est loquace… J'ai peut-être un peu trop forcé, termina-t-il en omettant volontairement son erreur de jugement qui concernait pourtant l'enseignante.
Elsa roula des yeux en soupirant, ça pour sûre, elle connaissait la loquacité légendaire de sa petite amie et elle avait une petite idée du mur auquel Olaf s'était heurté. Et elle mesurait surtout amèrement l'étendue des dégâts qu'elle allait devoir réparer. Elle comprenait à présent pourquoi la jeune fille avait si vite quitté la salle de 206, elle espérait seulement que Kuzco avait pu l'apaiser un peu là où elle, ici, n'en avait pas le droit.
- Très bien… soupira-t-elle. Écoute Olaf, c'est vraiment adorable et bienveillant de ta part de vouloir l'aider, mais à l'avenir laisse-moi gérer la gamine révoltée qu'est Lichtenstenner, tu veux bien ? Demanda-t-elle en essayant cette fois de ne pas paraître trop possessive.
Olaf plissa les yeux en se disant que ce discours lui était bien récurent aujourd'hui, puis enfin hocha seulement la tête. Elsa tenta de sourire maladroitement, mais afficha tout de même un air convaincant, puis sortit.
En déambulant dans les couloirs, elle chercha Mak du regard, puis se dit qu'après tout, elle devait sans doute être en train de fumer une cigarette devant le lycée. Ce fut alors le cœur battant qu'elle entama de descendre le grand escalier du lycée.
- Allez, monte Lichti, je te ramène chez toi, invita Kuzco en tendant un casque à son amie avant d'allumer le contact de la moto garée devant le lycée.
Mak ne se sentait pas la force d'assurer cette journée et son meilleur ami l'avait très bien compris. Il avait été naturel qu'il lui propose de la raccompagner. De toute façon, ces deux-là n'étaient plus à une journée de sèche près.
Mak allait enfourcher le véhicule mais une voix qui passa au-dessus de bruit du moteur la stoppa dans son geste.
- Lichtenstenner !
Elle se serait davantage attendue à la voix éraillée et agaçante de Weselton qu'à celle-ci, profonde et envoûtante, qu'elle aimait tant.
L'adolescente tourna la tête d'un quart et fronçant les sourcils à travers la visière de son casque en voyant Elsa descendre rapidement les marches de la cour qui menaient au portail.
Son enseignante paraissait furieuse, inquiète, mais furieuse. Sans réfléchir une seconde de plus, Mak sauta sur la moto, et s'accrocha à Kuzco.
- Démarre, démarre, démarre… supplia-t-elle au creux de l'oreille de son ami.
Obéissant, Kuzco tourna l'accélérateur, fit grincer les pneus, et démarra en trombe dans un nuage de poussière alors que Lange arrivait à leur hauteur.
Mak grimaça, en entendant Elsa crier son nom une nouvelle fois, évitant volontairement son regard, se détestant un peu plus…
Elsa laissa tomber mollement la main qu'elle avait tendu un peu plus tôt en restant un instant stupide.
La sonnerie annonçant la fin de la pause retentit. Elle revint alors à elle et jeta un œil au monde qui l'entourait. Des visages d'adolescents étaient braqués sur elle. Elle ne prit même pas le temps de se sentir mal à l'aise, prit son masque, celui qu'elle avait construit pièce par pièce et qu'elle aimait arborer en cours puis déclara d'une voix qui n'appelait pas à la négociation :
- Retournez en cours.
Nombreux furent les élèves qui frissonnèrent face à ces simples mots pourtant innocents. Le ton était froid et sans appel. Les adolescents prirent donc leurs sacs, ou écrasèrent leurs cigarettes puis se dirigèrent silencieusement vers leurs salles de cours respectives.
Elsa souffla enfin en passant une main sur son visage. Elle sortit ensuite son téléphone de sa poche arrière et fut déçu de ne voir aucun message de Mak.
Elle soupira puis écrivit :
-message de E. à Blue-
Ma belle, appelle-moi quand tu voudras. Je ne suis pas loin si tu as besoin de moi.
Elle voulut ajouter tellement de chose. Lui dire qu'elle était là pour elle, qu'elle n'avait qu'à lui faire confiance, que tout irait mieux ensuite… mais elle savait que Mak se braquerait face à ces dires, alors elle envoya simplement le message.
Puis, elle se souvint que Mak l'avait fui aujourd'hui. Deux fois pour être exact. Une fois dans la salle 206, une fois sur cette moto. Mak, doucement, s'éloignait d'elle. Alors elle ne put s'empêcher un deuxième message.
-message de E. à Blue-
Ne te renferme pas, s'il te plaît…
