Il est temps de passer au rituel. Après ce chapitre, il n'y aura plus de retour en arrière. Bon courage
CHAPITRE 38
La soirée se déroula dans une ambiance pesante. Après un repas rapide en compagnie de la mère de Balthazar, le mage accompagna Théo à l'étage pour régler les derniers détails du rituel, à savoir les maquillages tribaux qu'il allait devoir porter. Dès qu'il posa la palette sur la coiffeuse, le paladin lui adressa un regard incertain, entre crainte et curiosité. Il avait plus ou moins accepté la fin proche de son règne de paladin, mais commençait à s'inquiéter des détails techniques qui l'accompagnait. Le mage n'avait jamais mentionné qu'il allait devoir mettre des paillettes.
Loin de se laisser démonter, Balthazar lui fit lever la tête et commença son travail, en suivant un modèle griffonné à la hâte sur un des carnets de sa mère. Les peintures étaient rouges et représentaient des courbes étranges sur ses joues, avec des traits noirs sur son front et son menton. Grunlek surveillait l'opération depuis la porte, les bras croisés, légèrement suspicieux.
"A quoi ça va servir ? demanda le roi des nains.
- C'est un signe d'offrande pour les démons, expliqua le mage, pour qu'ils acceptent et "bénissent" notre alliance. Je ne sais pas si ça fonctionne vraiment, mais autant mettre toutes les cartes de notre côté.
- Je pensais que les démons ne priaient personne. Enoch n'est pas censé être le "chef" de leur peuple ?
- C'est le cas. Mais c'est plus… Un signe de respect pour les plus vieux d'entre eux, un peu comme peuvent le faire d'autres espèces primitives comme les orques. On honore les grands guerriers et noms, ceux dont la puissance a su dépasser tous les autres. Enoch en fera partie quand il sera mort, c'est indéniable, mais il n'est pour l'instant pas considéré comme tel. Encore heureux. Hors de question que je m'incline devant lui, il peut crever la bouche ouverte."
Théo ne dit rien. Il contemplait les peintures dans le miroir avec une certaine angoisse. Il ne réalisait pas encore tout à fait ce qu'il s'apprêtait à faire. Sa soeur ne serait pas contente en l'apprenant. Et que penser de ce qu'aurait dit Viktor ? Lui qui avait toujours eu grand mal avec les problèmes d'hérésies aurait fait une crise cardiaque en le voyant sacrifice volontaire pour les grands démons. Ca allait jaser à l'Eglise de la Lumière. Pour combien de temps, ça, c'était un mystère. Il allait sans doute se faire traquer avec cette trahison, et peut-être même se faire pendre. Enfin… Dans le meilleur des cas.
Le mage avait étudié les probabilité de "mort subite" pendant le rituel, relevant d'environ dix pour cent de chances. S'il continuait d'assurer que ça n'arriverait pas, son anxiété grandissante à mesure que l'heure fatidique approchait témoignait du contraire. Ils avaient peur, tous les deux, mais essayaient de le masquer derrière un masque d'indifférence et de normalité surjoué.
Après la séance de maquillage, il était temps de passer aux choses sérieuses. Les aventuriers descendirent à la cave, où la mère de Balthazar terminait d'allumer les bougies. Théo marqua un temps d'arrêt avant de passer la porte. Il n'y avait plus de retour possible en arrière. Si ça se passait mal, il devrait en assumer les conséquences, peu en importait le prix. Il ferma les yeux et poussa un faible soupir avant d'entrer.
La cave de Maria Lennon était bien plus grande qu'il ne le pensait. Elle faisait en effet bien de la garder caché aux yeux des idiots de l'Eglise du Feu. Les murs étaient tapissés de bocaux qui contenaient des curiosités aussi étranges qu'hérétiques. Outre les organes d'animaux, l'un d'eux contenait des yeux humains. Plusieurs types d'insectes volaient également dans de grands vases de verre. Sur une grande table se trouvait tout l'arsenal alchimique de la sorcière. Il y reconnut plusieurs outils et ustensiles interdits et très rares à trouver, signe que sa collection ne datait pas d'aujourd'hui.
Mais ce qui attira son regard fut surtout le gigantesque pentagramme peint à la craie et disposé au sol, entouré de bougies. Des chaînes étaient disposées en son centre, ainsi que la table de possession. En face, un pupitre était dressé avec un énorme grimoire à la couverture noire, ouvert sur une page précise. Un frisson désagréable remonta son dos alors qu'il prenait peu à peu conscience de ce qui allait se passer.
Balthazar lui lança un regard inquiet.
"Tu es sûr de ton choix ? Il te reste cinq minutes pour changer d'avis, après, il sera trop tard.
- Finissons-en, soupira le paladin."
Il l'encouragea avec un sourire. La mère de Balthazar pointa le pentagramme de la main.
"Mettez-vous à genoux au centre. Maître Nain, je vais vous demander d'aller vous placer derrière la vitre, dans le fond de la pièce. Je vous y rejoindrais dans une minute. Fils, tu as bien le plan pour les liens ?
- Oui, ça devrait aller. Merci, Maman."
Elle lui prit le visage et lui baisa doucement le front.
"Fais attention à toi. Courage."
Elle adressa ensuite un regard au paladin, mélange de fierté et d'admiration. Cela toucha le guerrier plus qu'il ne l'aurait crû. Il n'avait peut-être pas tout perdu dans l'opération, finalement. Elle s'éloigna et suivit Grunlek dans une pièce au fond. La porte claqua et plusieurs verrous se tournèrent. Cela ne rassura pas vraiment le guerrier. Il lança un regard incertain au mage.
"Il ne reste plus que nous deux, soupira-t-il. Je suis désolé de te faire subir ça. C'est vraiment pas quelque chose que j'avais prévu de faire dans ma vie.
- Je m'en fiche. Tant qu'on arrive à un résultat, ce sera une victoire. Qu'est-ce que je dois faire ?"
Balthazar ramassa les chaînes au centre du pentagramme. Elles étaient attachées au sol par un solide crochet. Le demi-diable lui jeta un regard coupable avant de l'inviter à se mettre à genoux. Le paladin obéit en grommelant. Le mage attacha un grand anneau autour de son cou, puis ses poignets, son ventre, ses cuisses et se chevilles. Il serra ensuite la chaîne au maximum afin de l'immobiliser entièrement. Tout en effectuant sa besogne, il expliqua que c'était nécessaire pour éviter qu'il ne bouge lors de l'échange de sang. L'épreuve était douloureuse, et s'il bougeait du pentagramme, cela pourrait le tuer sur le coup. Cela dissuada le guerrier d'esquisser le moindre mouvement, quand bien même la position n'était pas naturelle, ni confortable.
Le mage vérifia par trois fois la solidité de son travail avant de se diriger d'un pas lent vers le pupitre. Il relut la page une dernière fois, puis attrapa un masque hideux en bois qu'il plaça sur son visage. Il ressemblait à la tête d'un dragon, mais en plus rouge et grimaçant, avec deux yeux jaunes félins agressifs. Il y eut un silence avant que Balthazar ne lève une main vers lui et prononce une série de mots en démonique. Théo ne les comprit absolument pas, mais leurs effets furent presque immédiats.
Les yeux jaunes du masque virèrent au rouge, et Théo sentit immédiatement une intrusion dans son esprit. Il essaya de la combattre, mal à l'aise, mais plus il se débattait, plus elle rentrait dans sa tête. Très vite, son corps devint lourd et il bascula légèrement en avant, la tête toujours levée vers le masque. La présence s'immisça dans le moindre de ses muscles. Il eut l'impression qu'on l'enchaînait, mais de l'intérieur cette fois.
Balthazar se tut quelques secondes avant de reprendre, plus fort. Le paladin sentit toute sa psyché se contracter pour se jeter à l'assaut de la force qui puisait peu à peu dans son essence vitale. Ses yeux se mirent à briller, de manière plus terne qu'à l'accoutumée, et sa forme élémentaire commença à lutter pour sortir, sans y parvenir. Toute sa magie s'activait pour lutter contre l'ennemi, sans que lui ne puisse y faire quoi que ce soit.
A la troisième tirade du mage, il se mit à hurler. Sa psyché, mobilisée, se fit soudainement aspirer hors de son corps par une force bien plus importante. La magie s'accrochait férocement, tandis que les liens invisibles dans son corps le retenait en arrière. Il se mit à convulser violemment, tiraillé entre l'énergie démoniaque et l'énergie de la Lumière, en train de se contredire et de lutter l'une contre l'autre. Peu à peu, il sentit un liquide chaud lui couler du nez. Il voulut baisser la tête, mais il se retrouva bloqué, comme si tous ses membres étaient tétanisés. Lorsqu'il n'y eut plus de psyché, ce fut son propre sang qui commença à voler devant lui, attiré lui aussi hors de son corps. A mesure que l'opération se déroulait, Théo se sentit faiblir peu à peu, puis complètement partir. A la limite de l'inconscience, il réalisa avec effroi que tout le liquide rouge qui se promenait devant lui n'était pas censé y être.
Enfin, son coeur n'eut plus rien à pomper. Son cerveau, brutalement coupé d'oxygène, ne parvint plus à réfléchir. Il était toujours conscient, mais ne parvenait plus à utiliser sa conscience. Il vit Balthazar s'approcher. Il continuait de marmonner des mots qu'il n'entendait plus. Le mage avait un poignard à la main. Il leva l'arme au-dessus de lui et l'enfonça dans sa gorge jusqu'au pommeau. Théo ne sentit aucune douleur, comme s'il avait perdu la capacité à le faire. Les yeux exorbités par le choc, il entendit faiblement le mage prononcer une autre série de mots barbares. Son sang tourna autour du demi-diable avant de prendre une teinte noire. Soudainement, il regagna la gorge de Théo. Le paladin se mit à hurler alors que la douleur se manifestait de nouveau. Le mage retira le poignard lorsque la dernière goutte de sang regagna son organisme. Enfin, Balthazar s'ouvrit le poignet et le plaça près de la bouche de Théo. Le sang coula le long de sa gorge sans qu'il ne put rien y faire.
Ensuite, ce fut le noir complet.
"Théo ? Théo, tu m'entends ?"
Le guerrier poussa un grognement et chercha à repousser la main, mais ses bras ne répondirent pas. Agacé, il ouvrit faiblement les yeux. Toujours attaché au milieu du pentagramme, il avait l'impression de sortir d'un très long sommeil. Il se sentait… étrange, à la fois très bien, plus puissant, et très mal. Quelque chose manquait terriblement. Mais quoi ?
Le mage le secoua encore une fois. Le guerrier releva la tête vers lui avec incompréhension. Balthazar poussa un soupir de soulagement et commença à détacher les chaînes. Le guerrier tomba dans ses bras, incapable de se redresser. Il avait mal partout, à l'extérieur, mais surtout à l'intérieur.
"Il va bien, cria le demi-diable beaucoup trop fort à son oreille sensible. Vous pouvez venir."
Grunlek déboula de la porte du fond et vint prêter main forte au demi-diable pour le libérer de ses chaînes. Le guerrier se laissa faire, épuisé.
"Qu'est-ce qui s'est passé ? articula-t-il faiblement.
- On a achevé le rituel, tu te souviens ? répondit doucement le pyromage. Tu as tenu jusqu'au bout, tu devrais recouvrer rapidement.
- Tu m'as planté un couteau dans la gorge ? grogna le paladin, confus. Je… Je m'en souviens.
- Oui, avoua-t-il, mais ça a marché, c'est le principal. Allez, debout."
Le contrôle de ses membres lui échappa subitement et il se redressa de lui-même. Surpris, il lança un regard plein de désarroi à Balthazar, qui lui rendit. Il posa une main sur sa bouche.
"Je ne suis pas encore habitué à ça, dit-il. C'est… C'est rien. Je t'expliquerais quand tu te seras reposé."
Il se laissa guider maladroitement vers les escaliers, l'esprit toujours aussi embrouillé.
