Chapitre 22 :

Son départ définitif de la cité magique remontait à moins d'un mois, mais le sentiment de perte qui l'assallit devant les grilles en fer forgées lui donna l'impression que sa dernière visite datait de plusieurs années.

La princesse Octavia fit apparaître une boule de feu dans sa main. Peu lui importait que Cage ou Lorelei comprennent où elle se trouvait, Elrach la défendrait contre leur magie, comme elle l'avait fait ces dernières années.

Elle attendit, impatiente de revoir le grand prêtre. Cet homme aux regard doux et chaleureux, à la voix rassurante, à l'essence protectrice.

A la place du grand prêtre, un professeur vint lui ouvrir les grilles. Octavia le reconnut. Déçue de ne pas voir le plus puissant de tous venir à sa rencontre.

– Princesse Octavia...

– M. Newman... Je croyais que le grand prêtre nous accueillait en personne quand nous sollicitions une visite à Elrach ?

John la laissa entrer et confirma positivement ce qu'elle précisait.

– Vous avez raison. Malheureusement, le grand prêtre n'est pas à Elrach pour le moment... il est... en voyage et m'a demandé de tenir son rôle ici en attendant...

Octavia n'insista pas. John paraissait si catégorique que l'intuition que Dante, même loin et occupé, restait toujours celui qui ouvrait les portes d'Elrach, disparut rapidement.

– J'aurais besoin de lui parler...

– Venez, dit-il simplement. Allons dans son bureau, proposa-t-il après avoir refermé les grilles.

Il se dématérialisa et contraint la jeune princesse à faire de même.

Octavia n'avait pas souvent eu accès au bureau de Dante Wallas. Sa scolarité à Elrach, d'une banalité assez prévisible, l'avait tenue éloignée de l'antre de celui qui maintenait l'ordre dans la cité magique.

Le blanc l'avait cependant frappé, comme tous ceux qui étaient passés entre ces murs et la jeune princesse se demandait pourquoi cette absence de couleur ne la dérangeait pas plus que ça.

– Je vous en prie, installez-vous.

Octavia obéit à John Newman et prit place sur une chaise autour de la table.

– Le grand prêtre... commença-t-elle, pleine d'espoir.

– Ne viendra pas, acheva John. Mais peut-être puis-je vous aider ? Répondre à vos questions ?

Si Octavia n'avait pas été pressée par le temps, elle aurait reporté sa visite, ne souhaitant parler qu'au grand prêtre et à personne d'autre. Elle connaissait John Newman et l'estime que lui portait Dante Wallas et malheureusement, elle s'était engagée à répondre à Lorelei sur son couronnement. L'idée même de faire attendre la prêtresse pouvait à elle seule la persuader de rester un peu plus longtemps à Elrach, mais elle voulait elle-même obtenir des réponses au plus vite, et John Newman devait certainement être en mesure de les lui donner

Elle hésita encore quelques secondes et se lança, les yeux baissés :

– Peut-être... êtes-vous au courant de la mort...

– De votre mère ?

– Oui, mais aussi de celle...

– De votre frère ?

Elle releva les yeux et croisa le regard du maître de la terre.

– Vous savez ce que cela signifie ?

– Oui. Vous êtes la nouvelle reine du royaume du feu...

Il sourit et se reprit devant son froncement de sourcils. Si cela avait été le cas il ne l'aurait pas appelé princesse Octavia à son arrivée.

– Non, vous ne l'êtes pas encore. Le couronnement n'a pas eu lieu, sinon...

– Vous l'auriez su et m'aurez appelé « Reine Octavia » tout à l'heure, finit-elle.

– Tout à fait.

Ils se turent et John dévisagea la jeune femme. Abby lui avait révélé le pouvoir de leur ennemi, celui de prendre l'apparence de n'importe qui sans qu'ils s'en aperçoivent et malgré tous ses pouvoirs et sa connaissance de la magie primordiale, il lui était incapable de savoir avec certitude si l'Octavia devant elle n'était pas Alie. Il aurait dû détecter cette magie en présence de la métamorphe noire, mais là encore, le doute persistait. Abby en tant qu'ancienne apprentie oracle et surtout victime de la métamorphe serait peut-être la seule à la déceler.

Devant son échec perturbant à ne pas reconnaître l'existence éventuelle de son ennemi dans ces murs, il décida de s'en assurer.

– Vous connaissez la procédure dans ce cas-là, dit-il d'un ton sérieux en s'éloignant pour attraper une petite fiole sur une étagère.

Octavia le regardait faire sans comprendre. Discernant son trouble, il reprit :

– Elrach conserve toujours quelques gouttes du sang des reines et rois des différents royaumes... Ne vous l'a-t-on jamais dit ? L'interrogea-t-il innocemment

La princesse chercha dans sa mémoire si cette information lui avait été révélée puis abandonna. Elle n'avait jamais été destinée à devenir reine, il était tout à fait normal que cette précision ne lui ait pas été communiquée pour cette raison.

– Non, je ne le savais pas, avoua-t-elle.

Il lui sourit avec sympathie, dégaina le petit couteau à sa ceinture et le lui tendit.

– Pourriez-vous ? Quelques gouttes suffiront...

Il poussa la fiole sur la table scrutant ses traits. L'innocence de son visage pouvait être un piège et même s'il désirait croire que la véritable Octavia assise à la table se saisissait du couteau, John se gendarma et ne céda pas à son regard bleu électrique d'une intensité accrue.

– Je répondrai à toutes vos questions après, insista-t-il.

Octavia expira et se piqua le doigt, regardant les gouttes rouges tomber dans la fiole. John soupira de soulagement intérieurement, récupéra l'arme et la fiole, s'approcha de la jeune femme, lui prit la main et guérit sa coupure.

Il s'assit face à elle et hocha la tête pour lui signifier qu'il l'écoutait.

– Je sais qu'il est tard...

Il chassa d'un geste de la main ce qui s'apparentait à des excuses, l'invitant à en venir au fait. Octavia inspira et expliqua :

– Comme vous le savez, je suis la dernière descendante des Blake...

John ne répondit pas, attendant la suite.

– Et je... elle fuit son regard pour prononcer le reste. Je n'ai aucune confiance en notre prêtre du feu et son apprentie...

John resta de marbre, comprenant la méfiance d'Octavia. Et si le prêtre du feu n'était autre qu'Alie ou peut-être son apprentie ?

Remarquant que la princesse s'était tue, il prit la parole.

– Continuez...

– Je... n'ai plus personne, mais je ne peux pas compter sur eux... alors... je... voulais que Dante Wallas...

– Je suis sincèrement désolé, mais le grand prêtre ne pourra pas venir à votre couronnement... Il...

Le maître de la Terre s'interrompit. Il lui devait la vérité.

– Dante Wallas est mort, confessa-t-il tout bas.

Octavia ouvrit des yeux effrayés.

– Non ! Souffla-t-elle.

– Si...

– Mais...

– Personne ne le sait, précisa-t-il en la regardant fermement. Et je vous demanderais de ne pas l'ébruiter pour le moment... S'il vous plaît, plaida-t-il d'une voix où la tristesse transperçait.

La princesse sous le coup de la nouvelle hocha la tête en une promesse silencieuse.

– Je vous remercie. Vous comprenez maintenant pourquoi il ne pourra pas être présent à votre couronnement...

– Oui, murmura-t-elle.

Frappée d'une idée soudaine, elle leva les yeux vers lui.

– Mais vous...

– Non, l'arrêta-t-il. Je ne peux pas y assister. Je viens du royaume de la Terre... Et pour le moment seuls ceux appartenant au royaume du feu doivent être présents...

– Alors, je suis perdue... Contre Cage et Lorelei, je ne pourrai rien faire, je l'ai cru un instant, mais je n'en suis plus si sûre tout à coup, dit-elle d'une voix sans espoir.

– N'y a-t-il personne en qui vous ayez confiance ?

– Si, mais Ontari est comme moi, sans plus d'aide, elle ne résistera pas longtemps à ses tyrans manipulateurs...

John ne commenta pas, cherchant silencieusement un moyen d'aider celle qui criait son impuissance dans le bureau blanc. Après plusieurs minutes sans qu'aucun mot ne fut échangé, il reprit la parole.

– Vous êtes forte, dit-il plus pour lui-même.

Elle haussa les épaules. Peut-être avait-il raison, peut-être avait-elle retrouvée la confiance en elle, et que cette nouvelle force pouvait la protéger de Lorelei, mais de Cage...

– C'est n'est pas suffisant, répondit-elle.

– Pas encore, dit-il mystérieusement.

Elle chercha le regard de John qui lui sourit avec malice.

– Mais après votre couronnement...

– Je ne comprends pas.

Il lui prit la main et la tourna vers le ciel, exposant sa paume.

– Aujourd'hui vous n'êtes que princesse. Le prêtre du feu ne vous doit pas totalement obéissance. Ainsi, s'il le désire, il peut tourner à son avantage ce que vous lui demanderai... Mais après votre couronnement, il ne pourra pas vous dire non. La magie ne lui permettra pas. Votre statut de reine prévaudra sur le sien...

Elle sourit à cet argument comme s'il n'avait aucune importance.

– Vous ne le connaissez pas, il a détruit ma mère, mon frère et mon père...

John hocha la tête, Octavia venait de lui confirmer... sous les traits de Cage se cachait certainement la métamorphe noire, et son apprentie devait être sous sa coupe également, une victime de son baiser destructeur... Dieux ! Comment avaient-ils pu être aussi aveugle ! La métamorphe s'était dissimulée toutes ces années presque sous leur nez, dans la peau d'un prête par-dessus tout !

Dante l'avait compris, c'était pour cela qu'il l'avait poursuivi, il avait voulu venger son fils ! Tout devenait si clair, tout à coup !

Enfin ! Il commençait à gagner du terrain et comprendre le plan de leur ennemie. Alie voulait gouverner en tant que reine du royaume du feu ! Et petit à petit elle prendrait le pouvoir sur tous les autres.

Mais cela n'arriverait pas ! Non, il protégerait la princesse contre cette destructrice ! La dernière descendante des Blake ne serait pas la victime de la métamorphe noire se promit-il. Il l'en empêcherait.

Rassuré par sa nouvelle découverte, John sourit à la jeune princesse et commença à dessiner des arabesques dans sa paume.

– Le sort que j'exécute, précisa-t-il, vous protégera contre lui. Il ne s'activera qu'après votre couronnement... Grâce au lien des rois, précisa-t-il plus pour lui même. C'est un choix de ma part, il ne doit pas savoir avant que vous soyez reine que vous avez été aidée... Vous devez donc ne pas lui résister, faire comme s'il avait le pouvoir sur vous jusqu'à votre nouveau titre.

Il exécuta une petite moue compréhensive.

– Je sais qu'il est très fort... Mais croyez-moi, ce sort vous aidera dans votre lutte, une fois le sacre terminé.

– Comment pouvez-vous en être si sûr ?

– J'ai utilisé la magie primordiale...

– La magie primordiale ?

– Oui, c'est une magie très particulière et très ancienne. Je pense que Cage ne se sert que de celle-là. Je me mets donc à son niveau, j'utilise ses propres armes. Un peu comme si le feu combattait le feu, conclut-il avec un sourire rassurant.

La princesse sourit timidement en retour.

– Pensez-vous que je puisse leur demander de partir après mon couronnement ?

– Cage et Lorelei ?

– Oui.

– A condition que vous leur ayez trouvé un remplaçant.

– J'ai pensé à Ontari, expliqua-t-elle. Elle aurait pu être ma gardienne et possède la magie...

– Posséder la magie n'est pas suffisant pour postuler au titre de prêtre...

Octavia parut désespérée.

– Il faut qu'ils partent, répéta-t-elle. Seulement ainsi je pourrais sauver notre royaume, sauver Polis.

– Je sais, approuva-t-il.

Il serra gentiment ses mains et proposa :

– Ontari peut-elle venir ici ?

– Oui, si je lui demande.

– Bien, faites-le au plus vite. Je vais donner des instructions pour qu'elle soit formée par des maîtres du feu, et lorsque Cage et Lorelei seront renvoyés, elle reviendra à Polis. Néanmoins, elle sera tenue de revenir à Elrach une fois par mois pour que je puisse évaluer ses progrès et l'aider face aux difficultés qu'elle pourrait rencontrer.

John observa la princesse et continua :

– Ecoutez-moi, cette situation, la perte d'un prêtre et son apprentie est déjà arrivée par le passé. Cela est rare, je vous l'accorde, mais n'écoutez pas ceux qui vous proclameront que c'est impossible, d'accord ?

Elle hocha la tête face à son air grave.

– Bien, dit-il. Vous devez y retourner, n'est-ce pas ?

– Oui.

– Vous y arriverez, conclut-il d'un air qui ne souffrait aucune répartie.

Il la raccompagna devant la grille et la salua :

– Les Dieux ne font pas d'erreurs Octavia, ne l'oubliez pas. Ils veulent faire de vous la reine du feu car ils savent que vous en êtes capables...

Elle sourit légèrement à cette dernière déclaration et murmura un « merci » avant de disparaître en une gerbe d'étincelles.

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Polis, royaume du feu...

Un Cage aux yeux rouges attendait le retour d'Octavia. L'arme dans sa main, il réfléchissait au sort qu'elle ne contenait plus. La dague de Dikoros et son sort de persuasion avaient si bien marché. Octavia avait cru qu'elle avait blessé son frère, et Ilian Night qui avait désarmé un Bellamy « affaibli » et utilisé la même arme, continuait à penser qu'il l'avait tué.

Une telle supercherie possible simplement grâce à un sort de la magie primordiale. Le seul et unique sort des métamorphes noirs qu'avaient détourné les métamorphes blancs pour leur propre cause et confié à leurs « descendants » .

Le sort de persuasion... Celui dont Dante Wallas se servait pour modeler sa voix, celui qu'Astra avait cru nécessaire de lancer sur Lexa...

Seul dans la chambre d'un roi mort depuis bien plus longtemps que la date officielle, le prêtre sourit en se remémorant tout ça. Astra n'était pas le grand prêtre et utiliser ce sort sur la princesse de l'eau avait pu être possible en faisant appel à la magie primordiale qui restait en elle sans qu'elle ne le sache, aux résidus du baiser de la mort qui l'avait détruite... Ouvrant une brèche dans la magie de Lexa pour que la sienne s'y glisse avec facilité...

Astra croyant bien faire avait travaillé pour la métamorphe noire...

Cage continuait intérieurement son enchaînement d'idées lorsqu'elle apparut.

La princesse Octavia Blake... Sa prochaine victime.

Briser le mystère sur sa venue sur cette terre et sa tâche impossible à accomplir à cause de Dieux qui avait triché dès le début, pipé les dès, rendant la partie perdue d'avance pour elle, la faisait bouillonner de rage et Alie avait besoin de se défouler sur quelqu'un.

Quelqu'un à qui elle avait permis un certain « détachement », à celle dont la force l'avait séduite, celle qui ce soir ne pourrait pas lui dire non et succomberait dans les bras de l'homme qui avait anéanti sa famille sans que le déguisement de Lincoln n'intervienne plus entre eux.

Les Dieux la croyaient incapable de gagner ? Très bien ! Mais cela ne se ferait pas sans dégâts...

Alie savait qu'Octavia était allée à Elrach, probablement pour demander conseil à un grand prêtre absent. Peut-être John Newman lui avait-il remonté le moral et ouvert les yeux sur son futur rôle, mais le maître de la terre ne savait pas qui se cachait derrière les traits de Cage Alexander... Et à supposer qu'il l'ait deviné, Octavia n'en serrait pas protégée pour autant contre sa colère...

– Princesse... susurra-t-il.

Octavia se figea devant l'homme qu'elle redoutait. Il était entré dans la chambre de son frère et l'attendait...

– Que faites-vous là ?! Demanda-t-elle d'une voix cassante, ne supportant pas ce qui montait en elle pour l'homme qu'elle haïssait.

– Vous avez demandé à me voir, dit-il tout aussi lentement en s'approchant à pas mesurés.

La princesse déglutit. Quelque chose n'allait pas. Son corps répondait à l'appel silencieux du prêtre à la démarche provocatrice. Un désir physique puissant lui sauta à la gorge. Une envie qu'elle avait déjà ressentie... pour son frère.

Octavia ferma les yeux pour ne pas se trahir... John avait parlé d'une magie inconnue, d'une magie que Cage utilisait... La magie primordiale. Celle qui courait en elle et la rendait si faible devant lui, si... soumise, attaquant de tous côtés son esprit, brisant sa volonté, son reste de lucidité...

La princesse comprit que le prêtre avait enseigné cette magie à son propre frère pour qu'elle succombe au roi afin de devenir sa maîtresse. Cet homme était abjecte, il fallait qu'elle lui résiste coûte que coûte...

– Princesse Octavia, vous allez bien ?

Cage lui avait pris les mains, sa voix inquiète lui vrilla les entrailles, la chaleur de ses paumes sur les siennes augmenta le trouble qui l'envahissait toujours un peu plus.

Elle devait résister ! Elle avait réussi avec Bellamy en pensant à Lincoln...

Non ! La brume dans son esprit s'écarta une fraction de seconde pour lui rappeler le conseil de John Newman... Au contraire, jusqu'au couronnement, elle ne devait surtout pas résister, mais accepter et tromper son adversaire...

Elle gémit de douleur et de plaisir à cette souffrance et cette libération accordée que lui procurait les paroles du maître de la Terre alors que Cage si près d'elle scrutait le craquellement de sa force à vouloir encore le combattre.

Alie appréciait ce visage si pur en proie au désir infini d'obéir à tout ce qu'elle lui demanderait...

Un Cage aux yeux rouges sourit et murmura :

– Vous ferez une reine formidable...

Octavia ouvrit enfin les yeux et la dernière lumière de défi dans le bleu électrique de ses iris s'éteignit pour laisser place à une servitude entière alors qu'elle murmurait d'une voix qui ne lui ressemblait plus.

– Dites-moi ce que je dois faire...

Cage inspira profondément, s'enivrant de cet instant de pouvoir incommensurable sur la femme devant lui et l'embrassa.

Lorsqu'il brisa leur baiser, Octavia scrutait ses lèvres avec le désespoir de ne plus les sentir contre les siennes.

Le prêtre du feu sourit et répondit à sa supplique en la guidant vers le lit.

– Tout ce que je te demanderai, car tu es... et as toujours été... à moi...

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Karnak, royaume de l'eau...

Tous les guérisseurs du village avaient été catégoriques. Le bras de Lexa devait être coupé. La princesse ne survivrait pas à l'infection qui s'annonçait sans cette amputation.

Luna faisait les cents pas dans la maison de Kyle, jurant devant cette terrible nouvelle. Lexa ne pouvait pas perdre son bras !

L'ancien ingénieur plus calme qu'elle réfléchissait. Les os brisaient de la princesse et la chaire à vif la torturaient. Lexa sombrait régulièrement dans le néant et rouvrait parfois des yeux brillants de fièvre dans lesquels des délires puissants dansaient joyeusement augmentant la douleur d'une femme déjà à l'agonie.

Qu'on lui coupe ou non le bras, elle ne survivrait pas à ce qui coulait dans son sang...

Il n'y avait qu'une seule solution, réalisa-t-il, Une seul personne avait réchappé d'une telle infection... la reine Abby.

– Il n'y a qu'une seule personne qui puisse l'aider, dit-il d'un ton bas.

Luna s'arrêta et se tourna vers lui.

– Qu'avez-vous dit ?

– Je pense que quelqu'un peut peut-être la sauver...

La chamane s'avança à grand pas vers lui en criant presque :

– Qui ?!

– La porteuse de la Flamme.

Elle peut la guérir ?!

– C'est possible, mais je ne peux pas le garantir.

Luna ne s'avoua pas vaincue, il y avait une chance, un espoir. Et ils devaient le tenter.

– Très bien dit-elle d'une voix ferme, je vais la chercher !

Elle s'arrêta avant de faire appel à sa magie. Titus saurait où elles étaient. Elle ignorait pourquoi ils n'étaient pas tous déjà là, Roan, le prêtre de l'eau et la garde du roi, mais ne voulait pas les « appeler » en se dématérialisant.

Elle fixa Kyle qui attendait en silence.

– Je ne peux pas y aller. Vous devez le faire à ma place...

Il ouvrit les yeux de surprise :

– Non... Je... J'ai donné ma parole à la reine Abby que je ne reviendrai plus jamais au royaume de l'air.

Luna fronça les sourcils. Comment cet homme connaissait-il la reine du royaume de l'air ? Et qu'avait-il fait pour en être exclu ? Elle se reprit. Ils n'avaient pas le temps de ressasser le passé.

– Alors trouvez un moyen pour avertir la porteuse de la Flamme, n'importe lequel ! Sinon Lexa mourra dans quelques jours !

Il hocha la tête et se mit à chercher une solution sans avoir besoin de partir à Xas. Après quelques minutes il releva les yeux vers la chamane et sourit.

– Elrach... Je vais prévenir le grand prêtre, il pourra aller voir la porteuse et l'avertir...

– Allez-y !

Kyle lança un regard à la princesse et sa femme qui hocha la tête puis se dématérialisa.

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Polis, royaume du feu...

Assise sur le matelas, Octavia se détestait.

L'aube grise qui avait accueilli son réveil et les souvenirs de cette nuit en présence du prêtre du feu ajoutait une autre touche de honte et de dégoût à ce qu'elle ressentait déjà.

Comment avait-elle pu accepter tout ce qu'il lui avait demandé ? Aimer ça, et même vouloir qu'il recommence ?!

Elle serra dans ses poings les draps du lit sur lequel Cage avait été si inventif. La chaleur du corps du prêtre, parti avant son réveil, traversait encore le tissus froissé entre ses doigts, remontant en elle une nouvelle envie de le revoir de le sentir sur elle, en elle.

Otavia tourna la tête vers la fenêtre et cria à s'en déchirer la voix dans le silence de la chambre pour contrer cette excitation tenace qui remontait en elle et appelait désespérément cet homme de l'ombre.

Le souffle court, elle ferma les yeux, résistant comme elle le pouvait à ce que son corps réclamait.

Les coups à la porte apportèrent la distraction dont elle avait besoin.

– Entrez, ordonna-t-elle d'une voix cassée.

Ontari poussa la porte et pénétra dans la chambre qu'elle connaissait, un lieu ou l'ancien roi s'était amusé avec elle, un lieu qui lui donnait la nausée.

Elle remarqua les traits tirés, les cernes et la lutte sur le visage de la princesse assise sur le lit dont une partie du drap cachait la nudité.

L'orpheline du feu ouvrit la bouche aux traces sur le corps de celle qu'elle considérait comme une amie.

Cage n'y était pas allé de main morte.

– Octavia, souffla-t-elle.

La princesse suivit son regard et observa le haut de son corps, retenant un haut le cœur. Les marques de dents et de griffures présentes sur sa peau rappelaient à son esprit des instants chéris des heures précédentes, des instants merveilleux durant lesquels cet homme l'avait regardée avec amour , lui avait donné l'illusion qu'elle était exceptionnelle, des moments où il l'avait marquée avec tant d'ingéniosité, alliant plaisir et douleur en elle, ne lui permettant plus de différencier l'un de l'autre, lui accordant seulement cette fausse certitude qu'elle aimait ça et qu'elle voulait qu'il ne s'arrête jamais.

Un leurre extraordinaire d'une liberté durant laquelle elle pensait avoir encore le choix dans ses bras. Lui confirmant que c'était bien elle qui avait choisi l'irréalité absolue, qu'elle l'avait suppliée d'exécuter toutes ces choses, qu'elle lui avait murmuré à l'oreille quoi faire d'elle, où et comment la prendre, à quels rythmes, jusqu'à ce qu'elle ne tienne plus et s'évanouisse de plaisir.

Octavia ne supporta plus ce qu'elle éprouvait, la réalité ignoble que lui crachaient ses souvenirs et se pencha par dessus le lit, vomissant le contenu d'un estomac vide, formé d'une bille aigre et toxique.

Ontari marcha jusqu'au lit et posa sur les épaules nues de la princesse sa veste rouge.

Elle s'assit sur le lit, pendant qu'Octavia s'essuyait la bouche honteuse, resserrant les pans du vêtement prêté avec délicatesse, n'osant pas la regarder.

– Bellamy était horrible, commença Ontari d'une voix éteinte et lointaine. Mais ce n'était pas lui que je craignais le plus... Cage m'a toujours terrorisée. Ton frère l'invitait parfois à « nos nuits »... Souvent à la demande du prince, il ne faisait que regarder, mais le mépris dans ses yeux pour nous deux me transperçait. Je n'étais pas présente dans cette pièce par volonté, mais par obligation, pour satisfaire le prince... Pourtant le regard de Cage me rendait aussi coupable que le véritable bourreau. Son dégoût réveillait quelque chose en moi, m'amenant à apprécier les coups de reins de ton frère, à chaque fois, et quand ce moment arrivait, je voyais se peindre sur le visage de Cage une victoire monstrueuse. Et plus il souriait, plus je voulais que Bellamy se retire pour que lui prenne sa place...

Ontari serra les mâchoires puis continua.

– Il l'a fait seulement une ou deux fois. Il se levait du fauteuil et c'était comme si Bellamy comprenait le signal. Le prince s'éloignait de moi et prenait la place de cet homme en rouge sur le mobilier avec un air de gourmandise impatiente sur le visage, pour voir ce qu'il me ferait, appréciant par avance le pouvoir du prêtre sur moi...

La jeune femme s'arrêta.

– Crois-moi, Octavia... Je sais ce que tu ressens... et je t'en supplie, ne fais pas la même erreur que moi... N'accepte pas ces instants comme étant les tiens. Il te fait croire que toi et toi seules les a demandé...

– C'était le cas, la coupa Octavia avec amertume, je l'ai suppliée...

– Non !

Ontari s'était levée et faisait face à la jeune femme aux yeux bleus électriques moins brillants que la veille.

– Non, répéta-t-elle encore fermement. Nous n'étions pas nous-même, mais plutôt comme sous l'emprise de la magie...

Octavia trembla en entendant cette phrase.

– Sous l'emprise de la magie ? répéta-t-elle.

Pourquoi cela lui paraissait tout à coup comme étant la vérité ?

– Oui, continuait Ontari, une magie que je ne connais pas...

– La magie primordiale, murmura Octavia, sa conversation avec John Newman revenant à elle.

Elle avait été sous l'emprise de la magie ! Elle n'était pas responsable !

Elle ferma les yeux de soulagement, ressentant l'étau de dégoût qui enserrait son cœur disparaître enfin.

La lueur perdue réapparut dans son regard faisant taire Ontari.

La princesse se leva du lit, déposa la veste sur les draps et marcha pieds nus sur le sol froid jusqu'à la bassine d'eau un peu plus loin.

Elle souleva le récipient au-dessus de sa tête et laissa l'eau glacée tomber sur son corps meurtri, se lavant de cette salissure qui lui collait encore à la peau, sous le regard ébahi d'Ontari.

La princesse transie mais plus légère agita la main et alluma un feu vif dans la cheminée de la chambre. Elle ramassa les vêtements éparpillés sur le sol et s'en vêtit, se fichant de savoir s'ils étaient propres ou non. Son corps blessé se devait d'être couvert au plus vite.

– Tu peux comprendre alors que je ne veuille plus de Cage à Polis, répondit Octavia à la confession de la jeune femme.

– Oui, murmura Ontari.

– Je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi.

– Tout ce que tu voudras.

Octavia s'approcha d'elle et la fixa dans les yeux.

– Je veux que tu deviennes la nouvelle prêtresse du feu.

Ontari cligna des paupières.

– Mais... mais et Lorelei ?

– Elle n'a plus sa place à Polis non plus, trancha Octavia, elle est à sa botte. Tout le monde sait qu'ils sont amants ! Et je ne pense pas qu'elle soit une victime comme toi et moi. D'ailleurs qui te dis qu'elle n'est pas avec toi à sa demande ?

Ontari recula, effarée.

– Non...

Octavia baissa les yeux et reprit plus doucement.

– Je suis désolée, Ontari, mais Lorelei se serre de la même magie que Cage et tu le sais... Elle a sûrement été plus douce que lui, une façon tout aussi sournoise de sa part pour te lier à elle. Car après la violence de Cage, les bras protecteur de Lorelei te rassuraient...

– Tais-toi.

Ontari refusait de regarder la princesse qui énonçait une vérité qu'elle ne voulait pas accepter. Préférant nier ses paroles pour le moment.

– Je comprends, précisa Octavia en ramassant la veste sur le lit. Cependant, je veux que tu partes immédiatement pour Elrach, tu y es attendue...

Elle tendit le vêtement à l'orpheline du feu qui ne pouvait désobéir.

– Mais avant ça, préviens-les tous que mon couronnement aura lieu aujourd'hui. Le royaume du feu n'attendra pas plus longtemps sa nouvelle reine.