Bonjour/Bonsoir/Holà !

Ce recueil se constitue de textes produits lors des nuits du FoF, nuit d'écriture qui a lieu tous les mois durant le premier week-end, de 21h à 4h du matin, un sujet par heure. Allez jeter un œil si vous ne connaissez pas, c'est très sympa.

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Ce texte a été écrit pour la 121ème Nuit du FoF, pour le thème 1 « Elle ». Il fait suite aux OS 16, 17, 18, 20 et 21. Margaery est toujours en rééducation après son accident, et squatte chez Jaime et Brienne.

Pour ceux qui ne liraient qu'un chapitre çà et là, Jaime, Brienne et Tyrion étaient étudiants en pension indépendante au cœur de Port-Réal, chacun dans ses études, et ont réussi à rester très soudés au fil des années. Ils sont maintenant adultes. Jaime et Brienne ont une maison où ils vivent en colocation avec leur chat, et Tyrion est marié à Shae.

Âges : Jaime (40 ans), Brienne (32 ans), Margaery (31 ans)

Cet OS m'aura demandé plus d'une heure. Je n'ai pas le timing précis, mais entre 1h30 et 2h.

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Elle

- Margaery -

C'était devenu ingérable. Infernal. Brienne avait l'impression de se consumer à petits feux. Elle faisait tout son possible pour aider Margaery, elle apprenait le braille, discutait avec elle durant des heures, la conduisait où elle voulait, lui tenait le bras, la main, la berçait durant ses crises de panique ou ses phases de déprime, et si Jaime n'avait pas imposé que c'était à lui de se charger des appels aux Tyrell, elle les aurait supportés aussi. Tout, pour aider Margaery. Pour lui permettre de redevenir cette jeune femme sûre d'elle, pimpante, qui arrivait à la dérider aussi sûrement que Tyrion et pouvait l'emmener faire les boutiques sans sourciller, à force d'insistance. Bien sûr, ça n'avait pas toujours été tout seul, Brienne n'avait rien oublié des premières années de connaissance, mais c'était du passé. Depuis des années, Margaery était celle avec qui boire un verre de temps en temps, avec qui discuter médecine, écologie, abeilles, musique ou peinture, même si Brienne n'entendait rien à ces deux derniers sujets.

Depuis l'accident, cette jeune femme sûre d'elle avait laissé place à une ombre. Sans même y réfléchir, l'ancienne militaire avait offert le gîte, le couvert et toute l'aide dont son amie pouvait avoir besoin.

Sauf que les jours passaient. Que les visites à l'hôpital ne donnaient rien de concret hormis une certitude de plus en plus féroce que la jeune femme ne recouvrerait pas la vue. Que la seule chose qui parvenait à lui remonter un tant soit peu le moral était d'écouter en boucle de grands musiciens enregistrés durant leur concert. Qu'on était désormais au milieu de l'été, et que les travaux de la cuisine n'avançaient pas parce que Brienne passait tout son temps libre à veiller sur Margaery en veillant à ne pas l'étouffer. Jaime avait géré les visites (et les appels furieux) des Tyrell, et elle lui en était infiniment reconnaissante. Elle avait déjà un mal de plus en plus terrible à garder son calme devant Margaery. La façon dont celle-ci se confiait à elle, s'appuyait sur elle, était à la fois gratifiante et terrible.

Et au rythme où allaient les choses, Jaime allait devenir dingue.

- Je vais finir par t'interdire l'accès à ma chambre, dit-il un soir qu'elle le rejoignait.

Ils avaient passé l'essentiel de la soirée à regarder la retransmission d'un concert classique. Ce n'était pas ce que Brienne préférait, mais le philarmonique de Lancehélion était parmi les meilleurs au monde et Margaery aimait réellement l'écouter, alors la question ne s'était pas posée. Ils occupaient la majeure partie du canapé d'angle. Jaime avait pris le coin le plus court pour lui seul ou presque, car bébé-chat s'était installé sur ses genoux avec des airs de propriétaire terrien. Les filles, elles, avaient le reste du canapé. C'était assez large pour éviter les contacts, mais à mesure la soirée avançait et que la fatigue gagnait chacun, Margaery avait commencé à glisser contre les coussins. Lovée dans un plaid, elle avait fini par échouer contre l'épaule de Brienne, et ç'avait été presque douloureux, entre le parfum léger, la douceur de la peau de sa joue, le murmure dans lequel elle s'était excusée. Brienne avait su, en croisant le regard de Jaime une dizaine de minutes plus tard, qu'il était sérieusement inquiet maintenant. Parce qu'à ce rythme, elle finirait folle.

- Tu entends ce que je te dis ? insista Jaime, la ramenant au présent. Je vais te foutre dehors et tu seras obligée de dormir dans ta chambre.

- Ou sur le canapé, rétorqua-t-elle d'une voix éteinte.

Il ouvrit la bouche, mais s'interrompit de lui-même. Et la laissa se recroqueviller le plus loin possible de lui pendant une bonne heure, avant qu'elle ne finisse par se retourner (un peu trop brusquement, pour changer) et se cogner contre lui plus que se blottir. Il passa un bras autour de ses épaules et l'étreignit sans un mot.

Le lendemain, ce fut pire, dès le petit-déjeuner. Ils le prenaient tous les trois dans la cuisine, mais Jaime était le seul à se presser, car Brienne, elle, avait un jour de congé.

- Essaie d'avancer au moins la peinture de ce mur, marmonna-t-il en désignant d'une main le pan de mur blanc derrière le frigo.

De l'autre main, il tentait de ne pas renverser son café. Brienne esquissa un sourire sans joie. A côté d'elle, Margaery tartinait lentement son pain, indifférente à l'état de fatigue de la policière. Les yeux injectés de sang, les cernes, l'état de plus en plus aléatoire. Au moment de partir, Jaime lui claqua une bise insistante sur le front. Il ne se risquait pas à murmurer devant Margaery, dont l'ouïe devenait de plus en plus fine.

Quand la porte se fut refermée sur Jaime, Brienne se força à sourire.

- Je pense que tu devras t'installer dans le jardin pour ta séance avec l'éducateur de braille. Je vais certainement mettre un peu de bazar avec la peinture.

- Aucun problème. Aemon adorera profiter du jardin.

- Je te déposerai à l'hôpital directement pour ta séance de kiné, si tu veux. A moins que tu ne veuilles parler avec Sansa avant ?

- Je n'en sais rien, on ne s'est pas encore appeler... Bri, qu'est-ce que tu fais ?

Elle était en train de s'agiter, de ranger le bazar que Jaime avait laissé dans son sillage, trop pris par le temps. Elle s'interrompit. Par égard pour Margaery, elle essayait le plus souvent de garder son calme et de se concentrer uniquement sur sa conversation. Mais ce matin, c'était trop dur.

- Excuse-moi.

- Est-ce que... est-ce que j'ai fait quelque chose ?

- Quoi ? Non !

- Tu es bizarre depuis quelques jours. Tu parais... fatiguée, distraite.

Et maintenant, Margaery était soucieuse. Brienne ravala les premiers mots qui s'étaient pressés contre ses lèvres. Elle ne savait pas quoi dire. Elle n'avait rien à dire. Elle se sentait soudain mal, vraiment, comme une impression d'échec qui lui creusait la poitrine.

- Excuse-moi, lâcha-t-elle d'une voix enrouée.

Elle aurait voulu se frapper. Elle n'était pas à la hauteur. Elle n'était pas capable de venir en aide à sa meilleure amie et elle ne faisait que s'enfoncer. C'était insupportable. Quand la main de Margaery se referma sur la sienne, ce fut comme une explosion, un petit feu d'artifices, mais qui s'achevait dans la douleur. Margaery avait quitté sa chaise et s'était approchée, mais elle était vraiment inquiète à présent, cela se voyait sur son visage, lisible comme un livre ouvert.

- Est-ce... est-ce que je suis trop intrusive ? bredouilla-t-elle. Ça fait des mois que je campe chez vous, que j'occupe ta chambre. Mon frère sera bientôt de retour, je pourrais aller chez Renly... Ou même rentrer quelques temps à Hautjardin, je ne peux pas attendre que vous vous mettiez en quatre pour accueillir mon père et ma grand-mère chaque fois qu'ils veulent me voir...

- Tu es la bienvenue ici, la coupa Brienne. Tu peux rester aussi longtemps que tu le voudras. Ça ne me fait rien de partager la chambre de Jaime, et il s'en fiche, lui aussi. Il finit toujours par squatter mon lit, de toute manière. Au moins, là, il n'a pas besoin de se déplacer.

La plaisanterie tomba un peu à plat. Margaery avait le front plissé d'inquiétude. Depuis qu'elle n'avait plus conscience de l'image qu'elle renvoyait, elle était devenue encore plus expressive que par le passé, et c'était presque douloureux de la voir si proche, de la voir avec un air aussi inquiet...

- Tu es sûre que tout va bien ? insista Margaery. Je sais que je ne suis pas facile...

- Crois-moi, quand tu as été habituée à vivre avec les frères Lannister, n'importe qui devient un parfait colocataire.

Cette fois-ci, c'était sorti plus naturellement, et Margaery sourit. Tendit soudain la main, et effleura le visage de Brienne pour vérifier son emplacement et son expression. Une seconde plus tard, Margaery l'embrassait sur la joue, tout doucement.

- Merci, souffla-t-elle. Vraiment. Je ne sais pas ce que je ferai sans vous.

Brienne se força à sourire, à prendre ça à la légère, à plaisanter. Elle avait l'impression que quelqu'un lui avait enfoncé un crochet dans la poitrine et tirait dessus pour la diriger comme un pantin. Un pantin docile qui veillait sur Margaery.

- Mais je ne veux pas que vous vous usiez à la tâche, reprit-elle. Il se passe quelque chose, et toi tu ne veux pas me le dire, pas vrai ? Mais on peut parler de tout. Je peux entendre que tu sois fatiguée, je peux entendre ce que tu as à me dire sur ton boulot, ou... j'en sais rien. J'ai l'impression que tu ne me parles plus que pour m'aider, ou me soutenir, ou m'entendre parler de mon groupe de parole, de mes projets, ou de n'importe quoi d'autre qui me concerne ! On peut encore parler de toi, ou de sujets neutres. Plus le temps passe et plus j'ai l'impression de perdre ma meilleure amie ! Je ne sais même pas ce que tu fais de tes journées, comment ça se passe à ton travail. Tu ne prends pas de verre avec des amis, tu ne me parles d'aucun rencart, tu...

- Je suis désolée, répéta Brienne, mortifiée.

Elle comprenait. Elle comprenait mais bons dieux, il fallait qu'elle s'écarte. C'était de pire en pire, la main sur son bras lui faisait mal, littéralement, un coup de poignard en pleine poitrine. « Prends du recul » avait dit Tyrion. Elle savait qu'il avait raison. Elle savait qu'elle ne tiendrait pas à ce rythme. Margaery était beaucoup, beaucoup trop proche, moralement et physiquement. Et elle paraissait beaucoup trop inquiète.

- Est-ce que... s'il te plaît, lâche-moi.

Voilà, c'était sorti. Et Margaery était plus confuse que jamais.

- Je ne comprends pas...

- Lâche-moi, je t'en supplie. Lâche-moi, et... je t'explique. Je te le promets.

S'il fallait faire voler leur amitié en éclats, autant le faire dès à présent. Une fois que le pansement serait arraché, elle pourrait panser la blessure au calme. De préférence dans le lit de Jaime, avec bébé-chat et une bouillotte.

Lentement, Margaery obéit, mais sans reculer. Brienne faillit faire un pas en arrière, mais elle se cogna contre le lave-vaisselle. Tant pis. Elle ne voulait pas donner à son amie l'impression qu'elle la fuyait comme une pestiférée. Mais trop vite l'attention de Margaery devint impossible à ignorer. Il fallait parler. Ouvrir les vannes pour de bon.

- Tu es ma meilleure amie, et les dieux savent que je ferai n'importe quoi pour toi. Si tu as le moindre doute à ce sujet, je te jure sur la tête de bébé-chat que c'est vrai.

- Je le sais, l'interrompit doucement Margaery.

- Laisse-moi finir, s'il te plaît. Sinon je n'y arriverai pas. Je ferai n'importe quoi pour toi, et je serai là si tu as besoin de quoi que ce soit. Mais je n'ai pas toujours été honnête avec toi. Je ne... je n'ai pas la même affection pour toi que tu as pour moi. Et je comprends très bien, et je n'attends rien de toi, d'accord ? Je ne t'imposerai jamais rien. Mais par pitié, il faut que tu arrêtes de te coller à moi en permanence. Te guider quand tu ne connais pas le trajet, je peux le faire. Mais me dormir dessus, m'embrasser sur la joue, tout ça... Je t'en supplie, il faut que tu arrêtes. Ça me rend folle.

Sa voix s'était brisée sur les derniers mots. Elle aurait aimé tenir davantage, endurer cette douleur et cette terreur d'être repoussée comme elle avait toujours endurée, mais elle n'en pouvait plus. Elle avait peu dormi, ces derniers temps. Elle n'en pouvait plus du coup de poignard perpétuel qui lui perçait la poitrine quand Margaery s'endormait contre elle, ou lui donnait une étreinte spontanée. Au fil des derniers mois, la notion d'espace personnel avait été entièrement malmenée. Brienne s'était retrouvée à l'aider à s'habiller, à la bercer quand elle paniquait ou que ses nerfs lâchaient. Elle avait fait tout ce que lui demandait Margaery.

Mais ce n'était pas suffisant. Ça ne rendait pas les choses plus faciles.

- Tu... je veux être sûre de bien comprendre, bafouilla Margaery.

- Eh bien, dit Brienne en prenant une brusque inspiration, il se pourrait que je sois un peu trop méchamment amoureuse de toi. Et j'ai vraiment besoin que tu me donnes de l'espace. Je ne plus supporter... j'ai besoin d'un peu de temps, se rattrapa-t-elle de justesse. D'un peu de place. Après, on pourra revenir à la normale.

- Tu es...

- Oui. Et je n'attend rien de toi, je te le répète. Si tu veux aller passer quelques jours chez Renly, ou si tu veux que j'aille chez Renly, ou...

La main de Margaery lui cogna contre l'épaule, lui attrapa la nuque. Brienne s'étrangla avec sa salive, voulut reculer, dire quelque chose, l'implorer de ne pas jouer avec son intégrité mentale, mais trop tard, l'aveugle s'était hissée sur la pointe des pieds.

Les lèvres se posèrent sur les siennes un peu brusquement, un peu de travers aussi.

Margaery trébucha, se rattrapa au plan de travail d'une main, ses ongles s'enfoncèrent dans la peau de la nuque de l'autre, et c'était une petite douleur distrayante et désagréable, mais à des années-lumière de tout ce que Brienne avait pu endurer au cours des trois derniers mois. Quand Margaery s'écarta, tout doucement, elle tremblait un peu.

A moins que ce ne fut elle, Brienne, qui se soit mise à trembler comme une feuille.

Du bout des doigts, Margaery vérifia son expression. Déglutit en sentant les larmes.

- Je te demande pardon. J'aurais dû le voir.

La plaisanterie involontaire flotta dans l'air.

Brienne voulut dire quelque chose, mais elle n'avait plus de voix. Ses mains ne lui obéissaient plus non plus. Les doigts de l'aveugle lui parcouraient doucement le visage, guettant un changement d'expression, captant les légers frémissements qui se muaient en tremblements. Brienne vit les yeux morts se remplir de larmes à leur tour.

- Je suis désolée, murmura Margaery. Je ne pensais pas...

La digue céda pour de bon, brutalement. Brienne sentit ses jambes trembler et elle éclata en sanglots.

Pour la première fois depuis trois mois, ce fut elle que berça Margaery.