Chapitre 20

Mon plus grand regret. Je n'ai pas le temps d'arriver jusqu'à Katniss afin de la protéger. J'aurai voulu lui faire rempart de mon corps, lui promettre qu'il ne lui arrivera rien, que je serai toujours là malgré les épreuves.

Mais c'est faux.

D'immenses boules de feu ont jailli des derniers explosifs. Et se sont propagées parmi la foule, m'atteignant au torse. Mais, de mon point de vue, les flammes m'ont englouties entièrement. Elles ont dévoré l'intégralité de mon corps et de mon âme. Le pire, c'était la sensation de ne plus pouvoir respirer et de me noyer, seul dans les ténèbres.

Un instant, pendant que je subissais l'assaut infernal des flammes, je me suis dit que j'étais mort. Abandonné, dans le noir, sans pouvoir ni bouger ni respirer. « Alors, c'est ça, l'enfer ? »

Mais après une éternité dans les bas-fonds de l'enfer, j'ai fini par sentir les doses monstrueuses de morphines courir dans mon corps. Alors que je semblais flotter dans une pâte à nuage collante et lourde. J'ai finalement ouvert les yeux dans une nouvelle chambre d'hôpital, blanc stérile, au Capitole cette fois.

Je n'ai pas pu parler tout de suite, et même mes yeux ne pouvaient pas transmettre à mes médecins toutes les questions que j'avais. La seule réponse qu'on a pu m'apporter, pour l'instant, c'est que je n'étais pas mort.

Et Katniss ? Où est-elle ? Où sommes-nous ? Et … Prim ?

Les docteurs se sont appliqués à reproduire des fragments de ma peau en m'en prenant là où elle était encore viable, selon leurs mots. Car mon corps a été brulé sur une grande partie, et ils m'ont remplacé les morceaux de peau calciné par de la peau toute neuve créée de leur main, telle une mosaïque. Ça a mis tellement de temps avant que je puisse ne serait-ce que poser un drap sur moi et recevoir à nouveau des visites.

J'ai eu la chance, au bout de quelques temps, de voir à mon chevet Mme Everdeen, à ma grande surprise. Dieu merci, elle m'a annoncé que Katniss était en vie. A l'hôpital, dans le service des grands brûlés, à quelques pas de ma chambre. Voilà un poids de moins sur mes épaules. Elle a dû voir mon soulagement dans mes yeux.

Mais j'apprends aussi, plus tard par Delly, que Prim a été tuée dans l'explosion des parachutes. Et voilà que je songe que la mort serait finalement préférable pour la fille du feu. Quel surnom idiot en ces temps qui courent.

Les médecins s'efforcent de commencer ma rééducation au plus tôt. On me bouge mes membres chaque jour. On m'enduit de pommades. On me fait des batteries de test. Mais personne encore ne s'est occupé de mon âme. Chaque chose en son temps.

Je fais quand même de nouvelles crises, dues le plus souvent à d'horribles cauchemars où je ne peux plus respirer, où on essaye de me tuer par mille façons et où Snow et Coin complotent contre Katniss et moi. Les calmants sont toujours mes plus précieux alliés dans ces cas-là.

Delly est la première à revenir me voir régulièrement et la première à qui je réponds en dehors des médecins. Elle m'apprend que la guerre est terminée et que nous avons gagné. Que Snow est incarcéré en attente de son procès, qui se conclura inévitablement par sa mort. Que tous ces complices ont déjà été exécutés.

- C'est la présidente Coin qui dirige Panem, maintenant. Par intérim, je veux dire. Dans l'attente d'une élection futur par chaque citoyen du pays, approuve-t-elle.

Elle m'encourage chaque jour dans mes progrès physiques, remerciant le bon dieu que je n'aie pas été plus touché et que je sois encore en vie. Delly s'est enfuit du Douze en laissant ses parents et ses amis derrière elle, avec son petit frère qui lui tenait la main. Il ne lui reste plus que lui et moi.

Elle m'assure que personne ne m'en veut pour ma crise de folie télévisée, ayant pour résultat la mort de Mitchell.

Et elle prend bien soin de ne pas mentionner aucune personne de la famille Everdeen.

Ce n'est pas la même chose lorsqu'un Haymitch étonnamment peu alcoolisé vient me voir. Il décide obligatoirement de parler de chaque sujet qui fâche.

- Katniss a repris conscience mais sans se réveiller, si on peut dire. Elle a ouvert les yeux mais elle divague, ne communique plus, reste apathique, m'annonce-t-il. Le Dr Aurélius la suit et dit qu'elle s'est transformée elle-même en Muette. Mentalement plutôt que physiquement. Une barrière psychologique due à un traumatisme émotionnel. Mais on sait tous pourquoi. Sa sœur est morte au moment où les parachutes ont explosé.

Il me laisse le temps d'ingurgiter ses paroles à propos de faits que je connais déjà.

- Tu sais que c'était le plan de Gale et Beetee ? poursuit-il. D'envoyer des premières bombes. Puis de faire venir nos médecins. Et d'en faire sauter une deuxième vague.

Ça, par contre, je ne l'avais pas vu venir. Haymitch doit lire le choc dans mes yeux.

- Eh oui, c'étaient des parachutes envoyés par le Treize, admet-il. Une idée venant de nos deux génies. Une bombe explosant en deux temps.

Je prends le temps de digérer la nouvelle. Je savais bien qu'ils se fichait du nombre de vies prises, et à qui. Peu leur importait que ça soit à des enfants innocents ou à des soldats surentrainés. Seule la victoire comptait. Mais j'ai déjà dit ça : le savoir et le voir sont deux choses différentes.

- Ils ont aussi suggérer l'arrivée des renforts du Treize ? réussi-je à articuler.

- Malheureusement, oui, me répond-il. Ce qui restait de la résistance au Capitole n'a pas pu imaginer que nous avions largué des bombes sur nos propres hommes et ils n'avaient plus aucune raison de ne pas se retourner contre Snow. Tout le monde était persuadé que c'était son hovercraft et qu'il avait sciemment assassiner ces enfants. N'est-ce pas là ce qu'il fait tous les ans, après tout ?

- Comment Gale a-t-il pu tolérer d'envoyer Prim en première ligne ? je questionne. C'était son rôle de veiller sur la famille de Katniss !

Je pourrais presque m'énerver si je n'étais pas aussi exténué.

- C'est justement tout le problème, rétorque-t-il. Gale ne savait pas que Prim y serait. C'est Coin qui l'y a affecté.

Deuxième choc. Coin devait certainement se dire que, puisque j'avais échoué à assassiner Katniss, la mort de sa sœur achèverai de le faire. Quelle manipulatrice. Je la déteste pour ça.

Car il est évident qu'une fois le travail effectué -l'exécution de Snow-, il sera alors impossible pour Katniss d'imaginer une vie n'importe où dans le monde sans sa petite sœur. Sans le plan de son meilleur ami qui, sans le savoir, a fait de sa vie un enfer sur terre.

Il ne restera plus que moi. Le mutant créé par Snow lui-même.

- Katniss le sait ? je demande

- Pas encore. On ne sait pas comment le lui dire, si elle ne comprend pas elle-même.

- Elle ne s'en remettra jamais, je chuchote pour moi-même. De la mort de sa sœur associée à la trahison de son meilleur ami.

Peut-être que sa mère non plus. Mon mentor ne répond rien, sachant pertinemment que j'ai raison.

Haymitch m'apprend vaguement que Mme Everdeen se noie dans le travail afin de ne pas sombrer. Impossible pour Katniss de se reposer sur sa mère.

- Il faudra être là pour elle, Haymitch, lui dis-je après un long moment de silence. Elle n'acceptera certainement pas que vous vous occupiez d'elle, mais ça sera toujours mieux que moi. C'était notre mission depuis le début, vous vous souvenez ? Garder Katniss en vie.

Il acquiesce silencieusement en un hochement de tête pensif.

Je fais de moins en moins de crises, jusqu'au jour où on m'avertit que j'ai passé ma deuxième semaine consécutive sans dérailler : un record ! Je pense surtout que je m'accroche au fait de devoir être encore plus présent pour Katniss. Et dans mon état mental actuel, je ne peux rien faire. Je vais devoir redevenir l'homme que j'étais, et vite. Elle n'a pas besoin qu'une personne de plus ne la laisse tomber. Je lui dois au moins ça.

Au bout de quelques semaines, je peux enfin me lever seul. Je n'aurais jamais pensé que ça me demanderait autant d'effort rien que pour sortir de mon lit, sans exercer de frottement sur mes nouveaux pans de peau, de tenir sur mes jambes et de bouger normalement. Mais, toujours avec le soutien de Delly, je suis sur pied plus rapidement que je ne l'imaginais.

Elle m'apprend d'ailleurs que le procès du président Snow est terminé et qu'il est condamné à être exécuté en public. Quelle surprise. Comme prévu, c'est à Katniss que revient l'honneur de tirer la dernière flèche de cette guerre. Après quoi, tout sera définitivement terminé.

Quand j'ai enfin des autorisations journalières de sorties de ma chambre, dans l'hôpital du Capitole, je continue à forcer sur la rééducation en marchant dans les couloirs du bâtiment. En passant devant les fenêtres, je m'aperçois que le sol est recouvert du léger manteau blanc qu'est la neige. Je m'applique à faire chaque allée de chaque étage, puisque je n'ai nulle part ailleurs où aller et que je ne me sens pas encore prêt à revoir Katniss après ce que j'ai appris. Je ne pourrais pas la regarder dans les yeux en faisant semblant de ne rien savoir.

Et un matin au dernier étage, j'ai la surprise de croiser Annie. Je ne l'ai pas revue, depuis le Treize, et malgré tout elle me reconnait car elle me sourit tristement mais sincèrement.

- Bonjour Peeta, comment vas-tu ? s'enquiert-elle.

- C'est à toi que je dois demander ça. Tu es blessée ? Pourquoi es-tu à l'hôpital ?

Elle tient une grande enveloppe tout contre son cœur. Elle sourit encore lorsqu'elle me répond :

- Tout va bien, j'avais seulement quelques nausées et je me sentais faible. Je suis venue faire des examens pour voir si je n'étais pas malade. Mais rassure-toi, tout va bien, répète-t-elle en voyant mon air grave. C'est juste que, je viens de l'apprendre … je suis enceinte.

C'est une super nouvelle, mais vu le contexte, je me demande si ça ne serait pas déplacé de sauter de joie. Ça pourrait lui faire remonter de mauvais souvenir, ou lui faire parler de choses qu'elle souhaite oublier. Au lieu de quoi je lui rétorque avec un sourire :

- Sache que je suis vraiment désolé, Annie. Pour tout. Es-tu heureuse ?

- Oui, me répond-elle. Malgré la disparition de Finnick, l'univers m'a offert de quoi me raccrocher à la vie. Une vie qui vaut le coup d'être finalement vécue. Il ne m'a jamais quitté vraiment, tu comprends ? Il est toujours là, avec moi, en en faisant de ce petit être une moitié de moi et une moitié de lui.

Elle caresse son ventre avec tendresse. Bien-sûr qu'elle ne veut pas oublier. Je ne voudrais pas non plus, à sa place. Je tacherais de graver dans mon esprit chaque seconde passée en la compagnie de la personne disparue.

J'aimerai lui dire à quel point Finnick était quelqu'un d'apprécié, de bon, de juste et qu'il n'a jamais cessé de croire en moi alors que moi-même je n'y croyais plus. A quel point il serait fier d'elle et de leur enfant. Qu'elle fera une merveilleuse mère.

Mais elle sait probablement déjà tout ça.

Je me contente de la féliciter et lui fait promettre de me donner de leurs nouvelles à tous les deux. Je crois que Finnick n'aurait pas aimé les savoir seuls.

En revenant dans ma chambre d'hôpital, aux alentours de midi, le Dr Aurélius m'attend autour d'un repas. Il m'apprend que le Dr Johnson, qui était en charge de ma thérapie, est décédée au même moment que Prim. Elle avait une formation de médecin secouriste en plus de psychothérapeute. Ce qui lui a valu la peine capitale.

C'est donc maintenant le Dr Aurélius qui a repris sa suite auprès de moi, car il était en sa compagnie pour chacune de mes séances avec elle au Treize. Enfin, il était léthargique à chaque fois, donc pour ce que ça change …

Il m'annonce que je vais pouvoir sortir de l'hôpital pour aller dans une des chambres de la résidence présidentielle. J'y serai sous bonne garde et il viendra tous les jours pour m'aider dans ma thérapie. Nous sommes d'accord pour dire que je n'ai plus besoin de calmant car j'arrive peu à peu à me reprendre dès que je sens que je perds pied.

Je suis donc escorté le jour même dans ma nouvelle chambre. C'est un studio très spacieux avec tout ce qu'il faut pour cuisiner et une salle de bain immense. Une grande baie vitrée donne dans le salon et j'en ai une identique dans ma chambre. La vitre ne s'ouvre pas sur plus d'une dizaine de centimètre, sans doute ont-ils peur que je me jette un jour dans le vide. Mais je suis heureux de pouvoir de nouveau dormir avec la fenêtre ouverte. Ça fait partie de ce qui me manquait le plus depuis mon retour du Capitole.

Dans l'armoire m'attendent des piles et des piles de vêtements, de la même manière qu'on mettait un dressing à ma disposition avant les Jeux. Une tenue est sortie, celle terne et grise du Treize. Et lorsque Johanna vient me rendre visite en début d'après-midi, elle m'apprend que je dois me vêtir de cet uniforme, comme elle, et que nous sommes attendu pour une réunion spéciale auprès de Coin.

En nous y rendant, elle m'explique que sa thérapie avance et qu'elle a bon espoir de rentrer bientôt chez elle, au district Sept. Et elle rajoute avec un petit clin d'œil :

- A moins que je ne décide de suivre le cousin sexy de Katniss dans le Deux. C'est peut-être mieux que de rentrer seule chez moi.

Je ne réponds rien. Penser à Gale, en ses temps, peut me rendre bien plus mauvais qu'une quelconque crise de folie. Néanmoins, je prends note mentalement qu'il ne compte pas retourner au district Douze. Il a donc bel et bien abandonné son amie.