Chapitre 22 :

Des jours étaient passés, puis une semaine sans que personne ne s'en rende compte. Elsa, dans l'attente perpétuelle d'un signe de vie de Mak, s'était inquiétée un peu plus chaque jour. Ses messages étaient restés sans réponse, puis ses appels, puis encore des messages et à nouveau des appels. Mak, qui avait déserté le lycée depuis ce lundi tragique, semblait n'avoir jamais existé. Si bien qu'Elsa se demandait parfois si elle n'avait pas rêvé cette gamine.

L'enseignante, jour après jour, espérait voir une tête bleue se présenter devant la salle 206, mais rien. Le mercredi, elle s'était alors rendue, l'estomac noué, à La Montagne du Nord, mais là encore, Oaken lui avait assuré que sa serveuse n'était pas venue travailler depuis une semaine et qu'il commençait sérieusement à s'inquiéter. Il avait tenté de la joindre, mais rien, le vide total.

Même Anna, qui voyait sa sœur se faire un sang d'encre, avait essayé de prendre des nouvelles de la jeune fille. Encore une fois, l'adolescente était restée muette.

Elsa ressentait l'effroyable sensation de retourner six mois en arrière, lorsque Mak ne lui parlait pas. Lorsque Mak allait mal et qu'elle était impuissante, lorsque pour Mak, elle n'était que Madame Lange.

Et ce fut donc l'esprit embué d'idée noir en ce genre qu'Elsa se servit un café en salle des professeurs avait son cours du lundi matin. Son cours avec les TL1. Durant la semaine, Kuzco était venu la voir pour lui dire qu'il n'en savait pas plus qu'elle, que cette fois, il n'avait aucune idée de pourquoi son amie allait si mal. Et cela n'avait qu'inquiéter encore davantage l'enseignante.

Parmi ses collègues, les discussions sur la gamine Lichtenstenner allaient bon train. Tout le monde disait que cette rechute était sans doute la plus importante depuis la mort de son père. La seul à avoir eu droit à un geste de la part de Mak, avait contre toute attente été Rider.

Elle m'a envoyé un mail avec son projet graphique d'Art en pièce jointe, rien de plus, avait-elle dit. Ni bonjour, ni signature, avait-elle soupiré. Mais bon, avec un projet de cette envergure, je ne peux pas lui en vouloir, avait-elle terminé et Elsa s'était dit que sa petite amie s'était lancée dans une guerre contre tout un monde.

Elsa soupira, assise sur un fauteuil, sa tasse de café entre les mains. Elle jeta un œil à son téléphone, ne vit aucun message non lu, et soupira encore avant de le ranger dans sa poche. Tout ceci était surréaliste, pourquoi Mak l'évitait-elle ainsi ? Pourquoi évitait-elle même tout contact social ?

Le claquement de la porte de la salle des professeurs la sortit de ses pensées et fit sursauter tous ses collègues. Elle tourna la tête et tomba sur la vision cadavérique de la directrice Yzma. Tous se figèrent en l'observant. Cette femme avait définitivement tout de plus désagréable sur terre. Son teint était terne, presque morbide. Ses grand yeux, soulignés de grandes cernes, ressemblaient à deux rayons lasers prêts à vous abattre sur place. Ses longs ongles manucurés lui donnaient un air de sorcière prête à vous griffer le visage. Oui, cette femme qui semblait maudite, donnait des frissons aux plus courageux.

- Madame Lange, dans mon bureau, je vous prie, sourit Yzma même si Elsa se doutait que ce sourire était bien loin d'être amicale.

La directrice sortit sans plus de cérémonie, et Elsa abandonna son café et se leva sous le regard compatissant de tous ses collègues en ayant l'impression qu'on la menait tout droit à l'abattoir ou de traverser le couloir de la mort vers une chaise électrique…

Docilement, silencieusement, Elsa suivit Yzma à travers les couloirs. Enfin, elles pénétrèrent dans l'antre de la sorcière et Elsa se sentit davantage comme une élève que comme une enseignante.

La pièce était sombre et un immense bureau en chêne massif trônait en son centre comme si celui-ci était possédé et n'attendait que l'ordre de sa maîtresse pour vous dévorer.

La vieille Yzma s'assit rapidement derrière son bureau et alors qu'Elsa voulu prendre place en face d'elle, elle entendit :

- Restez debout.

Alors, presque tremblante, elle n'osa plus bouger et resta simplement là, les mains croisées derrière le dos, attendant la suite.

Il y eut un long silence durant lequel Yzma ouvrit un dossier et le feuilleta sans prêter attention à Elsa, si bien que celle-ci se demanda si sa directrice n'avait pas oublié sa présence.

Enfin, Yzma releva ses grands yeux vers elle.

- Que comptez-vous faire pour Mlle Makdellana Lichtenstenner ? Demanda-t-elle du ton calme mais terriblement méprisant.

Elsa fronça les sourcils, puis demanda :

- C'est à dire ?

Yzma soupira comme si cela l'agaçait de devoir s'expliquer, puis jeta encore un œil au dossier placé devant elle, et en lisant, expliqua :

- Cela fait une semaine qu'elle ne s'est pas présenté au lycée, et encore je ne parle pas de tous les cours auxquels elle n'assiste pas depuis le début de l'année. Vous trouvez ça normal ? Demanda-t-elle enfin en relevant les yeux sur une enseignante qui se confondait avec une ado qui ne savait pas quoi répondre.

- Non mais…

- Aucun justificatif d'absence, coupa Yzma, sa mère est injoignable… Qu'attendez-vous pour vous occuper de son cas ? Même si ce n'est pas flagrant ces derniers temps, je crois me souvenir que vous êtes son professeur principal.

Si vous saviez qu'il n'y que dans mes bras qu'elle se laisse aller… pensa amèrement la jeune femme.

Elsa eut toute la peine du monde à passer au-dessus du reproche, inspira, puis répondit :

- C'est une élève renfermée, je ne peux pas la confronter n'importe comment, cela ne ferait qu'aggraver les choses, j'ai besoin de temps.

- Une élève renfermée ? Répéta Yzma en haussant un sourcil moqueur. C'est une crapule, une racaille, un vaurien, une vermine, appelez ça comme vous voulez mais ne pensez pas que je pourrais un jour m'apitoyer sur son sort, et je pèse mes mots déclara-t-elle, jetant un froid dans tout le bureau.

Elsa ne répondit pas et se contenta de serrer les poings, toujours cacher derrière son dos, de peur que l'un d'eux ne parte s'écraser contre la joue de sa patronne à l'entente des termes qu'elle utilisait pour décrire sa petite amie. Yzma reprit :

- C'est une élève à problème aux fréquentations douteuses, évidemment je parle de ce jeune colombien dopé au cannabis, cracha-t-elle avec dédain.

- Écoutez, je… tenta Elsa.

- Vous avez besoin de temps ? Je vous donne une semaine, déclara Yzma comme si elle dévoilait une sentence. Débrouillez-vous comme vous voulez, mais recadrez-la. Passé ce délai, je prendrais les mesures nécessaires, et vous comme moi, ne voulons pas en arriver là. Ai-je été claire ? Termina-t-elle.

Elsa serra les dents en se disant qu'elle ne pouvait pas. Qu'une semaine, ce n'était rien, beaucoup trop court pour comprendre ce qui se passait dans la tête de la gamine. Qu'elle avait mis presque quatre mois à se confier un tant soit peu à elle, qu'Yzma rêvait éveillée, qu'elle ne pourrait jamais accomplir un tel miracle, que Mak ne se laisserait jamais faire. Encore une fois, l'enseignante prit sur elle, et répondit :

- Limpide.

Enfin, Yzma sourit et déclara :

- Bien, vous pouvez disposer.

Elsa ne prit pas la peine d'ajouter un mot, et sortit rapidement du bureau.

Elsa avançait d'un pas rapide vers sa salle de cours. La gorge serrée, les jambes flageolantes, et porteuse d'une colère palpable, elle avait rapidement récupéré ses affaires en salle des profs en évitant volontairement ses collègues et avait fui en espérant se retrouver un peu seule.

Peine perdue, lorsqu'elle arriva dans le couloir, elle vit que bon nombre de ses élèves s'agglutinaient déjà devant la porte de la salle 206. Elle savait que son cours était apprécié et qu'en tant que prof, elle l'était également, d'ordinaire elle en était ravie, elle savait à quel point il était difficile de se faire accepter par les adolescents, mais aujourd'hui, elle aurait tout donné pour que toute la classe de TL1 sèche l'heure de philo.

Elle plissa pourtant les yeux et son cœur s'affola en voyant une petite tête bleue se mêler au reste de la classe. Elle tenta de ne rien montrer alors qu'elle se sentait déjà faiblir en avançant, ses clés serrées entre ses doigts. Mak était là. Mak et son air insolent étaient revenu dans les couloirs du lycée d'Arendelle.

Elsa se fit violence pour ne pas la dévorer des yeux alors que la gamine évitait encore et toujours son regard, et fit entrer sa classe en se reprenant pour assurer son cours. Volontairement, elle ne fit aucune réflexion en précisant qu'elle était heureuse de revoir son élève parmi eux en se disant que Mak désirait passer inaperçue, du moins c'est ce qu'elle sut, comme souvent, lire sur ce visage.

La gamine s'installa alors qu'Elsa débutait son cours comme si de rien n'était. Kuzco gardait un œil sur elle et en partageait même quelques-uns avec son professeur qui tentait de garder le fil de son cours.

Un stylo dans la main, le coude sur la table, Mak prenait quelques notes sans grande conviction alors que son professeur expliquait que le bonheur, en philosophie, se définissait par un état de complète satisfaction, un état dans lequel, selon certains points de vue, les désirs seraient assouvis.

Sans le vouloir, Mak souffla à cette déclaration en se disant, que d'après ce que lui avait enseigné Elsa, un homme ne pouvait pas trouver le bonheur en satisfaisant tous ses désirs, puisque ce qui le rendait heureux n'était autre que l'état de désir lui-même. Elle se rappelait très bien la métaphore du chocolat chaud que lui avait démontrer son enseignante en plein cours et qui l'avait tant fait rire.

- Lichtenstenner, vous désirez dire quelque chose ? Demanda soudain Elsa d'une voix douce et sans aucun reproche.

Mak leva les yeux sur son professeur. Elsa lui lançait un regard tendre en étant tout à fait consciente de ce qui avait fait soupirer son élève. L'enseignante le savait, son élève était loin d'être stupide et était capable de démontrer l'antithèse du début à la fin. Alors elle attendait. Elle attendait que Mak lui en mette plein la vue comme elle aimait le faire lors des cours de philo en comprenant souvent tout, tout de suite.

- Non, répondit seulement Mak en détournant les yeux pour ne pas voir la déception dans le regard de son professeur.

Elsa soupira intérieurement en donnant la parole à un autre élève, qui expliqua de manière bancale, comme tout autre élève normal l'aurait fait, ce que Mak avait pensé bien avant tout le monde.

Mak, qui de toute évidence abandonnait, resta silencieuse tout le reste de l'heure, au grand dam d'Elsa.

Le temps passa, et la sonnerie retentit.

- Lichtenstenner, restez ici une minute je vous prie, déclara Elsa qui se maudissait déjà d'utiliser le pouvoir de son grade pour contraindre son élève à lui parler. Mak soupira en s'asseyant de nouveau.

- Ah bah ça, il fallait t'y attendre, entendit-elle de la part de Kuzco. On se retrouve tout à l'heure, sois sympa, elle s'est inquiétée pour toi, précisa le jeune homme avant de s'en aller pour rejoindre son prochain cours.

Bientôt, tous les élèves furent sortis. Elsa prit soin de fermer la porte à clé et s'approcha doucement du bureau auquel était assise son élève qui la regardait sans rien dire, et l'enseignante eu comme une impression de déjà vu, retournant malgré elle à l'époque où Mak évitait les conversations douloureuses.

Mak soutint le regard une seconde en se répétant qu'il ne lui ferait rien ressentir. Elle y lut de l'inquiétude, beaucoup d'inquiétude, un petit zeste de reproche, mais très peu, et enfin, énormément de peur et une avalanche de compassion. Peine perdue, c'était au-dessus de ses forces, elle détourna le regard.

- Eh, regarde-moi, ordonna doucement Elsa en se retenant de poser une main sur la joue de la jeune fille.

L'adolescente avala difficilement sa salive, l'idée de fuir cette salle tournant en boucle dans son esprit. Cette conversation, elle l'avait préparée des dizaines, des centaines de fois dans sa tête. Elle avait imaginé différents scénarios, différentes excuses, et même pensé à certains comportements qui aurait pu faire fuir la belle blonde d'elle-même. Mais rien n'avait jamais été à la hauteur, rien ne le serait jamais pour briser le cœur d'Elsa.

- Qu'est-ce qui se passe ? Demanda l'enseignante dans un murmure, déjà affaiblie par cette conversation qui n'avait même pas encore eu lieu.

- Comment ça ?

Elsa soupira, tentant de garder son calme. Une furieuse envie de hurler lui brûlait la gorge, frustrée du comportement de son interlocutrice. Mak ne ressemblait pas à sa Mak, celle qui avait rit toute une soirée avec ses amis, les joues rougies par le rosé, celle qui avait partagé ses draps le temps d'une nuit, celle qui se plaisait à fumer dans sa voiture et s'amusait à la taquiner perpétuellement. Non, cette Mak-là n'était qu'une élève de TL1, renfermée et indisciplinée.

- Ne te moque pas de moi ma belle… Je vois bien que tu m'évite depuis une semaine.

Un long silence parcourut les murs jaunis autour d'elles. Le professeur s'installa sur le coin du bureau, souhaitant inconsciemment se rapprocher de la chaleur de ce corps qui lui manquait tant. Ses doigts effleurèrent une mèche perdue sur le front de son élève. Mais la jeune fille se recula brusquement, la faisant froncer les sourcils.

- Pourquoi tu ne réponds à aucun de mes messages ? Demanda Elsa en fermant les yeux sur le fait, qu'encore une fois, son élève l'avait fui.

- J'ai cassé mon portable…

Elsa plissa les yeux, reconnaissant là un beau mensonge.

- J'ai fait quelque chose de mal ?

- Non, tu n'as rien fait, répondit immédiatement Mak, comme si elle ne voulait pas que son professeur se fasse de fausses idées, voit ne serait-ce que le début d'une infime culpabilité.

L'adolescente releva enfin ses yeux noisettes de ses chaussures, qu'elle n'avait cessé de fixer tout du long. Voir le visage d'Elsa si proche, si tentant, près d'elle lui retourna l'estomac, comment allait-elle pouvoir se passer d'elle ?

- Parle-moi, s'il te plaît…

- J'y arrive plus Elsa…

Sa voix craqua sur son nom, ses yeux s'humidifiant tout un coup. L'élève se redressa un peu sur sa chaise et secoua légèrement la tête, tentant de ne pas perdre pied dans le tsunami d'émotions qu'elle ressentait. C'était le moment de prouver qu'elle pouvait être mature, sûre d'elle, du moins en apparence.

- Eh, pourquoi tu paniques comme ça ? Explique-moi. Je ne peux peut-être pas tout comprendre mais je peux tout entendre, assura Elsa en entendant presque les battements de cœur de son élève s'accélérer.

- Je ne peux pas continuer comme ça, c'est trop lourd.

- De quoi tu parles ?

- De nous…

- Nous ? Mais… Je croyais que…

Les pensées d'Elsa se bousculèrent dans son crâne alors qu'elle ne pouvait s'empêcher de tout remettre en question. Elle cherchait ce qu'elle avait pu faire de mal, dit de déplacer, ou si elle avait un jour un peu trop insisté. Mais rien ne lui revenait, rien qui n'aurait pu faire fuir tout à coup la jeune fille comme aujourd'hui.

- Moi aussi, je croyais que je pourrais passer au-dessus mais… Je n'y arrive plus, je suis désolée. Je suis tellement désolée.

- Attends, on peut prendre le temps d'en parler, de trouver des solutions. Je vois bien que... qu'il n' y a pas que ça, qu'est-ce que tu ne me dis pas…supplia presque Elsa qui se sentait presque défaillir.

- Rien, tu es bien la seule personne qui connaît tout de moi …sourit presque l'adolescente.

- Est-ce que c'est un moyen de me dire que tu veux tout arrêter ?

- C'est un moyen de te dire que, dans d'autres circonstances, j'aurai pu tout supporter pour toi mais …Elle hésita, inspira, puis souffla, oui, je pense qu'il faut tout arrêter.

Mak termina sa phrase dans un murmure, sentant ses dernières forces l'abandonner. Elle ne cessait de se répéter mentalement, tel un mantra, que tout cela valait le coup. Qu'elle devait s'arracher le cœur pour protéger celui d'Elsa.

- Lichtenstenner, je sais que tu me caches quelque chose, déclara Elsa d'une voix froide que Mak reconnu comme un moyen de défense, un énième moyen de défense qui se dressait entre elles. Quand est-ce que tout cesserait de se dresser entre elle ?

L'adolescente serra les poings sous la table, se maudissant intérieurement, puis cracha d'une voix neutre et sans âme :

- Tout ce que vous avez à savoir, est que je ne supporte plus notre relation. Je suis désolée Madame Lange.

Elsa cru perdre pied en entendant son nom, ce nom qu'elle commençait presque à détester tant elle aurait voulu ne plus jamais l'entendre sortir de la bouche de son élève. Presque brusquement, le professeur se releva, la respiration courte et le teint pâle. Elle ne pouvait pas se battre contre elle. Elle le savait, elle n'en avait pas le droit. Plus qu'une petite amie qui était en train de se faire larguer, elle était avant tout une enseignante, une enseignante qui se devait de plier sous le poids des désirs d'une mineure à qui elle n'avait pas le droit d'imposer quoi que ce soit. Mak, par son âge et sa position dans cette relation, pour la sécurité d'Elsa, avait toujours été maîtresse de la situation même si elle n'en avait probablement pas conscience. Si Mak décidait de tout arrêter, Elsa n'avait droit à aucune riposte, et n'avait d'autre choix, que de flancher, encore une fois, face à cette gamine aux cheveux bleus.

Alors que l'enseignante s'approchait doucement de la porte, elle sentit l'adolescente se relever dans son dos. Elle aurait aimé se retourner, l'attirer dans ses bras et ne plus jamais la lâcher. Mais Mak ne voulait plus de ça, elle allait devoir se faire à cette idée. Elsa posa une main sur la clé toujours dans la serrure et murmura, repoussant de quelques secondes le moment où la porte s'ouvrirait pour la laisser partir :

- J'ai été convoqué par Madame Yzma ce matin. Vos absences l'ont mise dans une colère noire. Nous avons une semaine pour changer ça. Après ça, je ne pourrais plus rien pour vous Lichtenstenner, plus rien…

Mak refréna une grimace en entendant qu'Elsa avait repris le vouvoiement, ce mauvais vouvoiement qu'elle s'était évertuée à bannir de la bouche de son professeur.

Elle se dit cependant qu'au moins, Yzma l'avait convoquée pour ses absences et non parce qu'elle sortait avec l'une de ses élèves. Olaf avait tenu parole.

Ne pouvant en supporter davantage, Mak saisit la poignée, ouvrit la porte, et s'enfuit d'un pas rapide en espérant trouver la force de ne pas se retourner.

Elsa ne prit pas la peine de la regarder partir et ferma instantanément la porte derrière pour laisser glisser contre celle-ci.

Sa respiration était rapide, son cœur meurtrit, et son cerveau en panne sèche.

Les mauvais réflexes de son passé revinrent alors au galop. Elle se recroquevilla derrière cette porte fermée en tentant maladroitement de se calmer.

Elle repensa à tout ce qui s'était passé ces derniers mois. Que venait-il de se passer ? Pourquoi tout avait merdé à ce point ? Qu'avait-elle loupé ? Et pire encore, comment avait-elle put penser que cette relation, criminelle elle devait se le rappeler, était vivable ?

Elle, Elsa Lange, cette jeune femme qui en avait vu tant d'autre passé dans son lit venait de se faire larguer par une gamine de 17 ans. Si elle n'avait pas le cœur si brisé, elle aurait même pu en rire…

Qu'était-elle censée faire à présent ? L'oublier…Faire comme si elle n'avait pas aimé l'embrasser, comme si elle n'avait jamais enfoui sa main dans ses cheveux bleus, comme si elle n'avait pas senti son corps se détendre contre le sien… Mak ne voulait plus d'elle, et elle ne pouvait absolument rien faire contre ça. Mak la rejetait, et parce qu'avant d'être sa petite amie, elle avait été son professeur, elle se devait d'être d'accord.

Mak laissa tomber son vélo devant le garage de sa maison, ne sentant pas la force de s'occuper de lui aujourd'hui. Il était à présent 17h, la journée avait été effroyablement longue. Elle avait évité tout contact social, allant même jusqu'à se planquer dans les toilettes durant les pauses. Sa mission principale avait été d'éviter Elsa. Elle se remerciait simplement d'avoir retenu son emploi du temps par cœur.

Elle avait attendu la fin du dernier cours avec impatience, et lorsque celle-ci avait enfin sonné enfin, elle s'était précipitée pour rentrer chez elle, seule chose dont elle avait envie, désirant que cette journée se termine.

Elle n'avait reçu aucun message d'Elsa, aucun appel, et quelque part, elle comprenait. Son professeur devait la détester… Elle qui avait tant espéré lui plaire depuis le début de l'année, se retrouvait misérable maintenant qu'elle avait tout fait pour qu'elle la haïsse.

Elle tenta de réfuter quelques larmes qui avaient menacé de couler tout au long de la journée et s'engouffra dans la petite maison, ne désirant que s'enfermer dans sa chambre pour y être à l'abri.

Madame Lichtenstenner sursauta lorsqu'elle entendit la porte d'entrée claquer et releva les yeux du livre dans lequel elle était plongée quelques secondes plus tôt.

Elle fronça les sourcils en ne voyant que la silhouette de sa fille se précipiter dans les escaliers sans se débarrasser, ni de sac, ni de chaussures, ni de manteau.

- Mak ? Appela-t-elle, s'étonnant que l'adolescente ne vienne pas la saluer comme elle le faisait toujours en rentrant du lycée.

N'obtenant aucune réponse, la jeune femme remit son marque page à sa place, ferma son bouquin et se leva. En bas de l'escalier, elle attrapa la rampe, leva la tête, et répéta légèrement plus fort :

- Mak ?

À nouveau, seul le silence lui répondit. Alors, elle fronça davantage les sourcils et entama une montée vers la chambre de sa fille.

Elle arriva devant la porte de la pièce désirée, et approcha son oreille du bois clair. Aucun son ne lui parvint. Elle toqua légèrement, annonçant tout de même sa présence. Pas de réponse. Elle toqua une nouvelle fois, commençant sérieusement à s'inquiéter.

- Mak ? Appela-t-elle en se demandant même si elle n'avait pas rêvé l'arrivée de sa fille, après tout, ça ne serait pas la première fois que son esprit lui jouait des tours. Chérie, tu es là ?

Elle attendit plusieurs longues secondes, et cru retourner à sa lecture, quand un très léger gémissement capta son attention.

Elle grimaça en comprenant que sa fille n'était pas au mieux de sa forme. Elle posa une main sur la poignée de sa porte de chambre, et annonça d'une voix qui se voulait douce :

- Chérie, je vais entrer.

Et comme elle ne reçut aucune protestation, elle pressa la poignée et poussa la porte.

Elle fut attristée de voir une forme perdue entre les draps du lit alors que seule une chevelure bleue dépassait de la couette. La forme tremblait, recroquevillée sur elle-même comme si la couette avait volé l'âme de sa fille ou tentait de la dévorer.

Silencieusement, prudemment, Madame Lichtenstenner approcha et vint s'asseoir au bord du lit. D'une main qui se voulait innocente, elle souleva la couette et fut confrontée à la vision du visage déconfit de son ado. Ses yeux étaient fermés, ses dents serrées, ses draps mouillés et, sa mère le devina, son cœur en vrac…

- Mon bébé… murmura la jeune femme avec compassion. Ça, c'est un chagrin d'amour ou je ne m'y connais pas.

Comme pour appuyer ses dires sans prononcer un mot, les sanglots de Mak redoublèrent d'intensité, et capable de rien, son corps se recroquevilla encore un peu plus, comme s'il voulait disparaître, honteux d'exister.

Madame Lichtenstenner grimaça en la voyant ainsi en proie à ses démons et, parce que comme tout le monde, elle était déjà passée par là, elle choisit de l'aider à se battre.

Alors sans lui laisser le choix, parce qu'elle savait que dans ces moments-là, sa fille était bien incapable de lui résister, elle ôta la couverture de son petit corps, la faisant grimacer, puis passant un bras sous ses genoux, un autre dans son dos, et la souleva sans effort malgré ses grognements de protestation.

- Aller, viens-là, ordonna-t-elle en asseyant le petit corps mou sur ses genoux, reprenant sans y penser les réflexes de son enfance. Elle la serra fort contre elle, suivant à la lettre le mode d'emploi à adopter en cas de crise de panique, sachant qu'étrangement, sa fille repoussait la douceur dans ses moments les plus sombres. Se rappelant à quel point la Mak de 4 ans environs appartenant à ses souvenirs aimait ces gestes.

- Plus fort ? Demanda-t-elle simplement, sachant que Mak trouverait écho à ses paroles.

L'adolescente hocha la tête, sa mère obéit, resserrant sa prise sur son squelette affaibli qui menaçait de se briser.

Mak, ne ressentant pas le courage de se battre, sachant que sa mère le ferait pour elle, se laissa faire et cacha son visage larmoyant dans le creux de la nuque de celle-ci qui se plaisait à être une maman parfaite pour elle aujourd'hui.

- Ma petite fille… souffla Madame Lichtenstenner en perdant une main dans les cheveux bleus alors que les sanglots de sa fille s'intensifiaient encore. Elle t'a brisé le cœur ? Demanda-t-elle, déjà prête à rendre visite à la jeune fille qui était responsable des larmes de sa fille, loin de se douter que cette jeune fille n'était autre qu'une jeune femme de 24 ans qui enseignait la philo au lycée d'Arendelle.

- Non… parvint à dire l'adolescente. C'est moi… je suis quelqu'un d'horrible, dit-elle en attrapant le col du pull de sa mère.

Madame Lichtenstenner fronça les sourcils, se détacha quelque peu de sa fille, attrapa son menton entre son pouce et son index en voulant faire face à son regard fuyant.

- Regarde-moi, ma fille, ordonna-t-elle, d'une voix si autoritaire que Mak obéit immédiatement. Pourquoi tu pleures ?

- Parce que je suis malheureuse… baragouina l'adolescente en essuyant vaguement ses larmes.

- Pourquoi es-tu malheureuse ? Demanda sa mère en caressant la cuisse de sa fille, toujours assise sur ses genoux, les pieds pendant dans le vide.

- Parce que je lui ai fait du mal… avoua Mak en baissant les yeux.

- Donc tu culpabilises, assura sa mère, s'attirant un hochement de tête de la part de sa fille. Crois-tu réellement qu'une jeune fille qui pleure autant par culpabilité est quelqu'un d'horrible ?

Mak haussa les épaules en reniflant alors que ses sanglots cessaient.

- Chérie, tu es une gamine intelligente, n'est-ce pas ? Demanda Madame Lichtenstenner sans véritablement attendre de réponse. Ton père et moi n'aurions jamais mis au monde une enfant stupide, affirma-t-elle, sûre d'elle, espérant redonner un semblant de confiance à sa fille. Qu'est-ce que tu voudrais, hein ? Tu t'es déjà suffisamment puni, tu ne crois pas ? Sourit sa mère en essuyant ses larmes du bout de son pouce.

- Elle me déteste, maman… affirma la jeune fille alors qu'un sanglot menaçait de revenir.

Sa mère sourit tristement.

- Alors sois heureuse, si elle te déteste, c'est qu'elle t'aime encore.

- Je n'en suis pas sûre… répondit faiblement l'adolescente en posant sa tête sur l'épaule de sa mère, ressentant un besoin inavoué de tendresse. Une tendresse que d'ordinaire, seule Elsa se plaisait à lui offrir.

- Bien sûre que si mon cœur… assura doucement la jeune fille en caressant les cheveux de sa fille qu'elle sentit se détendre lentement. Je ne compte même plus le nombre de fois où j'ai giflé ton père… se rappela-t-elle avec nostalgie. Il avait le don de me mettre en dehors de moi. Et regarde dans quel état je suis depuis qu'il est partit… souffla-t-elle en embrassant la tête bleue.

- Et qu'est-ce que je dois faire maintenant ? Demanda Mak, totalement perdu dans les rouages de ce sentiment qu'on appelait l'amour.

- Dans un premier temps, tu vas boire un verre d'eau, manger un peu, et te reposer pour avoir les idées claires, expliqua posément sa mère. Ensuite, si vraiment c'est ce que tu souhaites, tu vas apprendre à vivre sans elle.

- Je ne suis pas encore arrivée à construire un mode d'emploi pour ça… déclara Mak, espérant que sa mère lui offre une recette miracle sur un plateau d'argent.

- Moi non plus chérie… je cherche encore, avoua tristement la jeune femme. Mais sache que si vraiment cette fille est l'amour de ta vie, vous aurez le temps de vous en rendre compte. Même si tu ne veux plus d'elle, elle trouvera un moyen de te faire revenir.

- Comment tu le sais ?

- Parce que les gens qui sont destinés à être ensemble se retrouvent toujours, assura Madame Lichtenstenner, y croyant dur comme fer alors que Mak se disait que ce discours était un peu fleur bleue, mais que quelque part, elle avait envie d'y croire.

Elsa laissa son sac tomber à ses pieds comme si autre chose, de bien plus grand, tombait avec lui. Ses chaussures ne furent qu'un lointain souvenir, et, prise d'un froid extrême, elle choisit sans vraiment y penser de garder son manteau.

Aucun bruit ne se cognait contre les murs de l'appartement. Anna ne semblait pas être là, et c'était tant mieux. De tous temps, elle avait toujours affronté ses problèmes seule et même si sa soeur lui avait prouvé que ce n'était généralement pas la meilleure attitude à avoir, elle se plaisait encore, vieux réflexe du passé, à se noyer dans sa solitude.

Alors, elle fit un crochet par sa chambre, attrapa le petit pingouin en peluche et retourna dans le salon pour se laisser couler sur le canapé. Elle se couvrit d'un plaid et enfin, laissa libre cours à sa tristesse. Elle ne pleurait que très peu en réalité, en se disant qu'elle avait tant pleuré durant sa jeunesse qu'il ne lui restait que très peu de larmes à verser. Pleurer n'était quelque chose qu'elle ne s'autorisait que très, très rarement, comme si son corps lui-même, porté par on ne savait quelle réaction anatomique, se le refusait de son propre chef.

Alors, elle resta là. Enroulée dans le plaid, assise, recroquevillée sur elle-même, en attendant elle ne savait quoi, elle ne savait plus qui…

Dans le silence de l'appartement, elle ne parvenait même plus à penser. Ses oreilles bourdonnaient, son cœur entamait une course folle contre lui-même. Sa voix n'existait plus, nouée à l'intérieur de sa gorge. Ses mains, comme si elles rêvaient d'attraper quelque chose, peut-être de rattraper quelqu'un qui lui échappait, serraient le plaid contre sa poitrine.

Elsa, ici, chez elle, n'avait véritablement plus personne où elle, personne à respirer.

De légers bruit de pas la firent sursauter. Elle tourna la tête et vit Joséphine qui sortait de la chambre d'Anna pour se diriger vers elle en miaulant.

- Fous-moi la paix, je ne suis vraiment pas d'humeur, argua l'enseignante.

Mais le gros chat gris, se plaisant comme toujours à contredire sa maîtresse blonde, monta sur le canapé en miaulant encore.

- Tu as entendu ce que je viens de te dire ? Laisse-moi tranquille, je n'ai pas la patience de te supporter aujourd'hui, grogna méchamment Elsa.

La pauvre jeune femme au sale caractère qu'elle était avait toujours été comme ça. Anna le lui avait bien souvent reproché d'ailleurs.

Tu ferais presque peur quand tu es triste, tu deviens méchante, lui avait-elle dit un jour ou les deux sœurs s'étaient sans doute disputées pour une broutille.

Joséphine, têtue, miaula encore et, sans demander permission, entama une montée sur les genoux de sa maîtresse qui s'étonna du fait que le chat lui porte un certain intérêt.

Elsa leva les bras, ayant depuis longtemps oublié à quoi ressemblait un geste de tendresse envers ce chat.

- Qu'est-ce que tu fais ? Je ne crois pas t'avoir autorisé à faire ça. Tu as oublié que c'est moi qui commande dans cet appartement ?

Joséphine, faisant fi des dires d'Elsa, miaula encore plus fort comme si elle l'envoyait se faire foutre, et s'allongea en boule entre les cuisses et la poitrine de sa maîtresse.

Elsa soupira sans cacher son agacement.

- C'est Mak qui aime te faire des câlins, pas moi. Tu t'es trompé de personne, souffla-t-elle en plantant son regard dans les yeux jaunes du chat.

Celui-ci se plu à miauler encore plus fort.

- Ne m'engueule pas, je ne suis pas rentrée avec elle parce qu'elle ne veut plus de moi… avoua Elsa à voix basse, remercia Anna de ne pas être là pour la voir parler à leur chat comme s'il la comprenait.

Joséphine miaula encore en regardant sa maîtresse.

- Je ne sais pas pourquoi… se défendit Elsa. Bon, j'admets que je suis quelqu'un d'un peu rabat-joie mais tout de même, je ne crois pas être si difficile à vivre… réfléchit-elle.

Le chat miaula une énième fois, elle roula des yeux en soupirant :

- Evidemment, ça m'aurait étonnée que tu prennes ma défense. Je savais que tu étais de son côté. Elle t'a charmé toi aussi… termina-t-elle amèrement, se disant qu'elle n'avait jamais autant ressemblé à son chat.

Joséphine, comme si elle voyait le début d'un désespoir qui voulait percer la carapace de sa maîtresse, se leva et donna un coup de tête dans le menton de celle-ci.

Et même si Elsa n'en avait pas l'habitude, parce que ce chat était dans l'instant le seul être sur cette terre qui lui montrait, contre tout attente, un semblant de compassion, se permit de perdre sa main dans le pelage gris en laissant une larme, une seule mais nécessaire, couler le long de sa joue.