- Bon sang, El ! s'exclama-t-il. Evidemment que j'aimerais lui parler, évidemment que j'aimerais savoir, mais je ne peux pas aller le voir comme ça, comme si de rien n'était.
La rousse fronça les sourcils de nouveau avec un air désapprobateur. Cela faisait trente minutes qu'ils se disputaient autour du même sujet – qui avait donné lieu à bien d'autres désaccords. Ça devenait fréquent. Impossible de s'entendre là-dessus. La jeune fille était persuadée que la solution était de prendre son courage à deux mains et de faire le premier pas. D'aller à sa rencontre, et de lui demander de but en blanc de quoi il retournait. Ce dont Draco était totalement incapable.
Février était bien entamé, la neige avait arrêté de tomber seulement une semaine auparavant, et cela faisait plus d'un mois qu'il n'avait pas adressé un mot à Harry.
- Ce n'est pas lui qui viendra à toi, de toute évidence, reprit-elle d'un ton calme. Il faut pourtant que l'un de vous deux fasse quelque chose, et si ce n'est pas lui, ça doit être toi !
- Non.
Draco avait répondu d'une voix sèche, et il en était désolé. Se fâcher avec sa meilleure amie était ce qu'il souhaitait le moins du monde ; mais il n'était pas prêt. Son cœur avait subi trop de tourments ces derniers temps et il n'était pas en état de lui en faire subir d'autres. Et puis, même, que pourrait-il lui dire ? Tout avait été dit. Presque tout. L'embrasser n'avait probablement pas été la meilleure des choses à faire, mais au moins ça ne laissait pas beaucoup de place aux doutes. Potter savait – devait savoir – qu'il avait des sentiments pour lui. Non ? Au moins devait-il deviner qu'il ressentait plus pour lui qu'il n'aurait dû. Il n'avait pas besoin d'aller déclarer sa flamme en direct. Pas besoin de s'humilier encore un peu plus. Pas besoin de sentir son âme se déchirer lorsqu'il croiserait ses yeux verts et que ceux-ci ne renverraient que du dégoût. Et si, et si, et si… répétait une petite voix dans un coin de sa tête. Et si ses yeux renvoyaient autre chose que du dégoût ? Si, justement, tout ce qui manquait c'était un pas en avant de ta part, Draco ?
Le blond poussa un soupir si long que le professeur Binns aurait eu le temps de raconter de nouveau la guerre gobelino-centaures en détails. Son amie, assise en face de lui dans un fauteuil de velours gris argenté, le fusillait toujours du regard.
- Je suis censée retrouver Luna, cet après-midi, déclara-t-elle.
Aussitôt, le Serpentard se redressa, l'adrénaline coulant dans ses veines. Luna ! Cela faisait plusieurs jours qu'il assénait El pour qu'elle demande à la Serdaigle si Potter lui avait parlé récemment. Il n'avait pas osé aller la voir lui-même. De peur, justement, que Harry lui ait parlé. Et qu'elle lui balance, sans s'en rendre compte, tout un tas d'informations qui font mal. Il n'avait pas envie de se recevoir un « il a dit que tu le dégoûtais » en pleine face, sans préparation psychologique intensive auparavant. Luna était trop spontanée, et parfois tellement détachée du monde extérieur qu'elle ne saurait pas forcément adoucir les choses. Quoi qu'il en soit, il n'était pas allé la voir, et avait supplié Eléanor de lui poser la question à sa place. Ce qu'elle n'avait accepté de faire que la veille. Les deux jeunes filles sortaient – plus au moins – ensemble depuis le bal de Noël. Mais El était toujours effrayée de faire un faux pas, de mal dire, mal faire, et de se faire méchamment larguer. Même si Luna n'était certainement pas le genre de fille à larguer méchamment. Ni à se préoccuper de « bien dire » ou « mal dire ». Il avait eu beau le lui répéter, cela ne changeait rien. C'était la première fois que la rousse aimait quelqu'un, la première fois qu'elle était en couple, la première fois qu'elle se sentait entière et qu'elle n'avait plus à se cacher. Elle avait enfin révéler qui elle était vraiment au monde entier – à Poudlard entier plus précisément. Et cela s'accompagnait, bien-sûr, d'une liberté immense qu'elle découvrait peu à peu, mais aussi de l'angoisse de faire un pas de travers. Luna avait beau s'en ficher comme pas possible de tout ce qui était dit « normal », tout ce qui était dans la norme, tout ce qui était correct, El ne pouvait s'empêcher d'avoir peur de la contrarier. Elle avait peur de la perdre. Draco comprenait. Evidemment. Son amie venait juste d'acquérir cette joie toute nouvelle que de pouvoir exister, que de tenir la main de sa petite amie dans les couloirs de l'école et lui sourire. Si Luna Lovegood lui faisait comprendre qu'elles deux c'était fini, El s'imaginerait que tout était de sa faute, s'en voudrait à mort et blâmerait ses sentiments. Elle penserait qu'elle n'était pas assez bien.
C'était pour cela qu'elle ne voulait pas aborder le sujet avec la Serdaigle. Et si cela créait un conflit, une dispute, un n'importe quoi ? Lui savait que ça ne créerait probablement rien du tout, puisque Luna n'était pas du genre à se disputer pour ça – n'était, en fait, pas du genre à se disputer en général. El avait toutefois fini par accepter la veille au soir malgré ses réticences.
La rousse n'en avait plus parlé jusqu'alors. Cependant, Draco craignait qu'elle n'ait changé d'avis, à cause de leur différend. C'était pourtant la seule chance qu'il avait d'en savoir un peu plus – sans trop s'impliquer. Si Potter s'était confié à Lovegood, tant mieux. Il irait voir la blonde et lui demanderait directement de quoi il en retournait. Elle avait été de bon conseil, quelques mois auparavant. Elle pourrait l'aider, elle aussi, à voir plus clair – dans ses sentiments, mais surtout dans ceux de Potter. S'il ne lui avait rien dit, tant pis. Tant pis.
- Tu lui demanderas ? questionna-t-il à mi-voix, du bout des lèvres.
- Espèce de demeuré au cerveau moins développé que celui d'une larve, asséna-t-elle.
- On ne me l'avait encore jamais faite celle-là.
- J'essaie d'innover. (Elle se laissa aller à esquisser une ombre de sourire avant de reprendre.) Quoi que, même une larve suivrait mieux que toi. Je lui ai déjà demandé, imbécile, asséna-t-elle.
Le cœur de Draco fit un triple salto dans sa poitrine.
- Qu'est-ce qu'elle a dit ? s'exclama-t-il, en hurlant presque.
Il s'était levé de son siège d'un bond, et avait fait sursauter la rousse.
- Oh, on se calme la fouine, fit-elle, malicieuse.
Il avait envie de faire une remarque, comme quoi seul Potter était autorisé à l'appeler de la sorte, mais se retint de justesse.
- Je lui ai posé la question avant-même que cette idée de ne te vienne à l'esprit, en fait, reprit-elle. Tu n'es pas le plus futé des jeunes sorciers, on te l'avait déjà dit ? Bref, apparemment, depuis que tu l'as embrassé, ton cher Gryffondor est plus renfermé que jamais.
- Qu'est-ce que tu attendais pour me dire que tu lui avais déjà demandé ? Ça fait des jours que je te supplie d'en parler à Luna. Des jours que j'y pense sans arrêt !
- J'attendais de voir comme ton comportement évoluait, Malfoy. Je dois t'avouer que je suis un peu déçue, j'espérais que tu bougerais ton petit cul plus que ça.
Elle avait beau plaisanter et avoir parlé sur le ton de l'ironie, Draco se sentait presque trahi, et il s'emporta.
- Et moi je ne vois toujours pas ce que tu attends de moi, El ! s'écria-t-il.
Après tout, c'était son histoire à lui, son problème à lui. Eléanor n'était pas en position d'exiger de lui quoi que ce soit – et même s'il l'adorait, cette attitude là l'exaspérait. Il n'était pas prêt – totalement incapable – d'adresser un seul mot au Gryffondor. Ça paraissait peut-être lâche, peut-être, oui, mais qu'est-ce que ça pouvait bien faire ? Il était Draco Malfoy, non ? Plus lâche que lui, ça existait ?
Les joues d'El s'étaient empourprées de gêne, ses yeux, immobiles, fixaient le rebord du fauteuil. C'était la première fois qu'il haussait le ton avec elle. Il était monté sur ses grands hippogriffes pour rien – il en redescendit aussitôt. Que cette situation entraîne des tensions entre eux était inadmissible. Ils n'étaient pas amis depuis si longtemps que ça, en effet, mais ils s'étaient liés de façon étroite ; une amitié spéciale s'était créée entre eux depuis septembre. C'était la meilleure – si ce n'était la seule – amie qu'il n'ait jamais eue. Et ses problèmes de cœur, si intenses soient-ils, ne devaient, en aucun cas, fissurer cette amitié. Il bouillonnait de colère. Contre lui. Contre son cœur. Contre Potter. Contre son incapacité à se contenir et à agir correctement.
- Excuse-moi, soupira-t-il.
- C'est moi qui m'excuse. Je suis allée un peu trop loin. Je voulais te pousser à agir, parce que ça me tue de te voir comme ça. Je sais combien de temps il t'a fallu pour réaliser tes sentiments, et que tu viens à peine de les accepter, et pourtant je continue d'insister. J'insiste trop. Je suis désolée. Je vais arrêter. C'est stupide de ma part.
Il ne répondit rien. Il n'en eut pas le temps car elle reprit immédiatement la parole.
- Draco, je suis là pour toi, et je veux absolument t'aider, continua-t-elle, le regard perdu sur l'accoudoir usé. Qu'est-ce que c'est stupide de se disputer pour ça !
Elle rit d'un rire sans joie, qui s'accompagna – sans qu'il ne comprit pourquoi – de larmes. Qui dévalèrent bientôt la pente de ses joues, pour tomber ensuite sur le haut de son pull. Le blond ne savait plus comment réagir. Que se passait-il au juste ? Ils se disputaient à l'instant à propos de Potter, et maintenant la voilà qui pleurait à chaudes larmes. Il était peut-être doté d'un cerveau plus lent que celui d'une larve, parce que, effectivement, il n'avait pas suivi ce qui s'était passé et ne saisissait rien au comportement de son amie.
- Euh… commença-t-il, sans trop savoir quoi dire. El ? Qu'y a-t-il ?
Un rire, plus triste que tout, la secoua de nouveau. Mais elle pleurait tant, à présent, qu'elle semblait incapable de produire aucun son, autre que celui de sanglots. Elle sanglotait. Devait-il la prendre dans ses bras ? Essuyer ses yeux ? Lui tenir la main ? Lui dire que tout allait bien se passer ? C'était complètement inattendu pour lui. Il n'avait encore jamais eu à consoler quelqu'un ainsi. C'était une première, là encore. La dernière personne qu'il avait vue pleurer – excepté lui-même et son reflet dans la glace – avait été une des multiples victimes des Mangemorts, durant les attaques et combats auxquels il avait dû assister. Mais ces personnes-là, il ne les avait jamais connues, ni aimées, il n'avait jamais été rien de plus qu'un gars du côté du mal qui les regardait souffrir sans rien faire, en silence, stoïque. Les Serpentards qu'il fréquentait auparavant ne versaient pas de larmes en sa présence, pas plus que l'inverse. La faiblesse était une tare, n'est-ce pas ? C'était la survie avant tout, et seuls les plus forts survivaient. Jamais il ne s'était retrouvé devant quelqu'un qu'il portait dans son cœur et qui allait mal, qui pleurait. C'était une mise à nue qu'il ne connaissait pas. De plus, El n'était pas le genre de personne à pleurer pour un rien. Pas le genre de personne à pleurer tout court, en fait. Peut-être qu'il aurait dû aller chercher Alya. Après tout, la brune était censée être la meilleure amie d'Eléanor. Elle devait savoir comment s'y prendre, elle avait certainement plus d'expérience dans le domaine de l'amitié que lui… Merde, le voilà qui essayait de se défiler, comme toujours. Fuir devant la difficulté. Ce qu'il faisait de mieux. Incapable d'agir comme un humain normalement constitué. Il se fit violence pour ne pas courir vers la sortie ; et il s'agenouilla auprès d'elle.
Ses pleurs redoublaient d'intensité. La jeune fille était parcourue de spasmes et de tremblements. Heureusement, ils étaient seuls dans la Salle Commune de Serpentard. Personne n'était là pour assister au spectacle d'une Eleanor qui craquait. Draco improvisa totalement, suivant ce que ses émotions lui disaient.
- Tu es là pour moi, murmura-t-il d'une voix douce, autant que je suis là pour toi. Tu peux te confier à moi. Je te le promets. Je ne suis pas un ami du tonnerre, pas du tout même, mais j'essaierai de faire de mon mieux.
- Malfoy…
Beaucoup trop de brisures dans sa voix lorsqu'elle prononça son nom.
- Je… je ne sais pas comment t'expliquer ça…
Elle hoquetait.
- Je suis malade.
Une fenêtre avait dû rester ouverte, car un vent des plus glacials le traversa entièrement. Un vent mordant et destructif. Son crâne se vida de tout, et seul ce mot, « malade », résonna à l'intérieur.
