Chapitre 23 :

Xas, royaume de l'air...

Bien qu'atténuée par le sable, la chute, lui arracha une grimace de douleur.

– Relève-toi, ordonna Anya.

Raven s'appuya sur ses poings et cracha le sang de sa bouche. Elle commença à se relever péniblement, ne pouvant plus compter que sur la force d'une seule jambe.

Le coup de pied dans le ventre la renvoya sur le sol, lui coupant le souffle.

Anya s'accroupit face à son élève pliée en deux.

– Crois-tu vraiment qu'elle attendra que tu te relèves ? Alie usera de sa magie contre toi et t'anéantira avec une facilité terrible...

– Je le sais, articula péniblement Raven.

– Alors, bas-toi !

– A quoi bon ?

La gifle puissante la prit au dépourvu. La violence d'Anya face à son manque d'action, son apathie devant l'arrachement de ses pouvoirs n'éveilla aucune colère en elle.

– Bas-toi ! Répéta la chamane.

– Elle est plus forte que moi...

– Non !

– Elle a des pouvoirs...

– Nous aussi ! John cherche le meilleur moyen de t'aider. Il penche sur un sort pour enfermer celui dans ta jambe et te permettre d'à nouveau utiliser tes pouvoirs.

Raven secoua la tête, pour chasser le tournis et leva les yeux vers Anya.

– Il a confiance en toi ! Nous avons confiance en toi. Raven, ne nous abandonne pas, ne la laisse pas t'atteindre...

La métamorphe blanche ferma les yeux. Pourquoi tout le monde était si persuadé qu'elle pouvait réussir ? Elle, avait enfin compris qu'elle n'était pas à la hauteur... Anya ne supportait pas de la voir si apathique et usait de la violence pour remuer encore quelque chose en elle, faire remonter son esprit d'initiative, de lutte...

– Les Dieux... commença Anya.

– … ne font pas d'erreur, finit Raven d'une voix guère convaincue, je sais...

– Alors agis ! Que dirais Luna si elle te voyais comme ça ?

Une lueur de colère brilla dans les yeux de la jeune femme à l'évocation de son amour perdu.

– Elle aurait honte, continuait Anya...

Raven cria de rage et sauta sur la chamane qui l'attrapa sans la moindre peine, tourna sur elle-même en utilisant la force de son attaque et la renvoya à nouveau sur le sol.

– Ne te sers pas de la colère pour essayer de me blesser ! Utilise ton cerveau ! Qu'est-ce que je t'ai appris toutes ces années ?!

La jeune femme couverte de poussière s'assit sur le sable et répondit :

– Tu veux dire à l'époque ou je pouvais encore tenir debout ?

Anya souffla et vint à nouveau s'accroupir face à elle.

– Te souviens-tu de notre première leçon ?

– …

– Celle où tu as cru que je voulais te noyer ?

– Oui.

– Et... ?

– Tu n'as pas réussi.

La chamane leva les yeux aux ciel.

– Raven ! Qu'est-ce qui m'en a empêché ?!

La première porteuse de la Flamme qui avait pris possession du corps de Clarke, se remémora-t-elle.

– Oui. Et te souviens-tu de ce qu'elle t'a dit ?

Raven baissa la tête.

– Oui, qu'il fallait que j'apprenne à aimer Alie...

– Exactement... Réfléchis-y.

Anya se releva et partit sans se retourner refusant d'aider son élève à se remettre debout. Abby vint à sa rencontre.

– N'es-tu pas un peu dure avec elle ? Lui demanda la reine.

– Je n'ai pas le temps de lui apprendre tout ça à travers la manière douce, marmonna la chamane.

La reine de l'air sourit gentiment, puis retourna son attention vers sa fille.

– Qu'en penses-tu ?

– Elle est désespérée et cela est terrible. Alie a réussi à la faire totalement douter d'elle, c'est malheureux à voir, observa Anya.

Abby regarda sa fille toujours assise dans le sable au milieu du patio et embrassa rapidement Anya avant de marcher dans sa direction.

Raven suivit des yeux sa mère qui s'approchait.

– Laisse tomber, lui dit-elle. Tu n'y arriveras pas.

– Vraiment ? Demanda la reine en s'asseyant à ses côtés, remarquant Anya à l'autre bout de la cour piocher quelques dattes dans une corbeille avant de partir vers les hauteurs de la tour.

– Je...

– J'ai perdu mon don de voyance, avoua Abby, Clarke l'a compris... et je pense qu'elle t'en a parlé, non ?

Sa fille tourna une tête étonnée vers elle puis murmura :

– Non, elle n'a rien dit...

Abby esquissa un sourire à l'annonce de la discrétion de Clarke.

– Alie n'a pas fait qu'une seule victime. Elle utilise la magie primordiale et l'eau que Kyle m'a fait boire contenait cette magie. J'ignore comment cela est possible, mais je sais que cette eau a un rapport avec notre ennemie, et...

Abby baissa la tête.

– Il y a autre chose... Une chose que je n'ai jamais dite à Anya, une chose que je te dis à toi pour que tu comprennes qu'Alie est certainement bien plus complexe que nous ne le pensons...

La reine leva la tête vers le ciel puis soupira.

– Quand tu m'as dit qu'Alie pouvait prendre l'apparence de n'importe qui, je me suis mise à réfléchir et je crois... Elle eut un sourire désabusée. Non... je sais que je l'ai rencontrée sous une de ses autres formes... La magie que j'ai senti ce soir là est la même que celle que dégage ta jambe...

– Tu as rencontré Alie ? Mais quand ?

– Rencontré n'est peut-être pas le mot exacte, se reprit la reine.

Elle se tut puis secoua la tête.

– Anya ne doit pas savoir... Ça déjà été si dur pour elle quand elle a su une partie de l'histoire...

Raven attrapa une des mains de sa mère et l'encouragea à continuer.

– Je ne lui dirai rien, je te le promets.

Abby croisa son regard et hocha la tête, détournant les yeux, reprenant ce qu'elle disait.

– Tu sais qu'il m'a fallu plusieurs mois pour me remettre des dégâts de cette eau sur mon corps ?

– Oui.

– Clarke n'a pas pu totalement me guérir, les délires étaient partis mais des fièvres puissantes m'assaillaient régulièrement à cette époque... Et... un soir durant lequel je souffrais, je suis montée en haut de la tour.

Abby leva les yeux vers la terrasse qu'elle ne distinguait pas totalement.

– J'ai failli tomber à cause de la fièvre, mais Marcus m'a rattrapé...

Elle eut un petit rire puis répéta :

– Marcus... qui n'était pas censé être là...

– Non...

– Si, avoua Abby, mais ce n'est pas le plus terrible.

Abby tourna la tête vers sa fille.

– Il faut que tu comprennes, Raven, qu'avant de tomber amoureuse d'Anya, j'avais des sentiments pour Marcus et que si je n'avais pas eu à épouser ton père et devenir la reine du royaume de l'air, j'aurais probablement été sa femme...

– Tu aimes Marcus ?!

– Aimais, corrigea Abby. Aujourd'hui j'aime Anya... Cependant, à ce moment-là, je n'avais pas le loisir de l'avoir à mes côtés à cause de son bannissement et ne la voir qu'une fois par an me pesait terriblement... Je me suis retrouvée contre Marcus, dans ses bras et j'ai senti un désir m'envahir pour lui... J'ai essayé de lui résister, mais il m'a fait une proposition si... tentante, si facile à accepter...

– Non...

– Si, souffla Abby. Il a biaisé pour ne pas avoir à m'embrasser et... Dieux, elle a pris sa forme, c'est la raison pour laquelle j'étais si persuadée que c'était elle.

– Tu veux dire qu'Alie avait pris l'apparence de Marcus ?

– Oui.

Raven fronça les sourcils.

– Mais tu as dit elle.

– Oui... d'Anya...

– Je... je ne comprends pas.

– « Marcus » m'a proposé quelque chose... Il avait compris qu'Anya me manquait terriblement et... il... m'a bandé les yeux avec une écharpe en soie avant de...

– Non...

– Si... Cette nuit-là, celle que j'ai passée dans les bras d'un homme que je croyais généreux, n'était en fait qu'une ruse d'Alie... mais, Raven, même si elle m'a trompée, pas une fois, elle n'a tenté de me faire du mal ou d'avoir le moindre pouvoir sur moi. Elle s'est changée en Anya pour que je puisse la retrouver à travers elle... C'est étrange... Cependant je suis certaine qu'elle l'a fait pour moi, pour me demander pardon en quelque sorte...

– Te demander pardon ?!

– Oui. Au matin, elle m'a fait une promesse alors que je dormais à moitié. Elle m'a juré de me débarrasser des fièvres et elle l'a fait... Plus j'y pense, plus je me dis que mon empoisonnement n'était pas voulu par elle, que j'étais une victime sur son passage et que par son geste, cette nuit étonnante, elle a eu pour intention de se racheter...

– Non. Elle s'est jouée de toi, répondit durement Raven.

Abby la regarda en silence un long moment.

– Ce n'est pas ce que je pense. Elle ne m'a pas embrassée et m'a respectée durant ses heures en sa compagnie comme très peu l'avaient fait avant elle...

Raven les lèvres pincées ne répondit pas, puis cracha :

– Ne t'aies-tu pas dit, que cette nuit-là, elle t'avait ôté tes pouvoirs ?!

– Non. Au contraire, je crois qu'elle a essayé de me les rendre, mon don a cessé au moment où j'ai bu l'eau, pas après avoir passé la nuit avec elle...

Raven secoua la tête.

– Mais ne vois-tu pas que c'était une ruse ? Qu'elle a fait exprès pour que tu la crois « plus humaine, plus gentille » ? Alie est futée et ferait n'importe quoi pour m'avoir quitte à se servir de toi pour m'amadouer !

La reine de l'air soupira et reprit calmement :

– Peut-être as-tu raison, ou peut-être était elle réellement sincère, et si c'est le cas, alors elle nous a montré une facette d'elle que nous ne soupçonnions pas... Les infidèles ne sont peut-être pas les monstres que nous croyons...

Abby se leva et arrêta d'un geste de la main la répartie de sa fille.

– Je voulais t'en parler, c'est tout. Maintenant à toi de voir ce que cette confession a ou non d'utile dans ta lutte contre Alie...

La reine s'en alla sans un mot de plus, Raven n'était pas encore prête à accepter que même le plus terrible des hommes pouvait quelque fois posséder une certaine humanité.

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Polis, royaume du feu...

La foule, son peuple, restait silencieux.

Octavia ne pouvait leur en tenir rigueur. Ses parents, son frère les avaient trahi, abaissé, méprisé, depuis des décennies et, elle, la dernière Blake leur promettait-elle vraiment une vie meilleure ?

La couronne sur la tête, elle observait son peuple à genoux dans le salut rituel qui suivait son nouveau statut.

Cage à côté d'elle effleurait parfois sa main, troublant la nouvelle reine, sentant qu'il désirait par ce simple geste lui faire comprendre que la prochaine nuit en sa compagnie serait inoubliable.

La reine du feu se concentrait sur les visages baissés, aux traits tirées des hommes et femmes qui acceptaient une dernière fois de faire confiance à une Blake, pour ne pas céder au titillement délicieux que le contact de l'homme en rouge libérait en elle.

Par l'observation minutieuse de la foule, ses yeux lui révélèrent ce que son esprit lui cachait, son peuple se prosternait parce qu'il avait peur. La garde, sa garde le terrifiait. La reine reporta son regard sur ces soldats à l'assurance horrifiante, dont certains louchaient sur les jeunes femmes présentes avec une envie malsaine, osant même se donner assez discrètement des coups de coudes entre eux en montrant leur prochaine victime...

Octavia les détesta, haït ces hommes qui en son nom distribuaient tout ce qu'elle avait maudit chez son frère, une méchanceté gratuite, le fruit dévastateur que l'homme à sa droite distillait en eux avec parcimonie, patience et plaisir.

Ses réflexions furent interrompues par l'arrivée du prisonnier. La charrette qui le portait jusqu'à l'échafaud traversait une foule qui restait immobile et muette, confirmant ce que craignait la nouvelle reine : Ilian Knight était le seul héros de Polis. Celui qui avait osé se dresser contre la barbarie et tuer les véritables oppresseurs de son peuple : le roi Carolus et le prince Bellamy.

Le grincement des roues, accentué par ce silence pesant, lui déchira les tympans. Octavia fixait cet homme digne, qui ne la quittait pas des yeux, bravant jusqu'à sa mort son ennemie.

Elle entendit Cage soupirer et remarqua son hochement de tête envers un capitaine de sa garde. L'homme aux traits grossiers sourit et lança le fruit pourri sur Ilian Knight.

Mués par ce nouvel ordre, tous les soldats lui jetèrent des détritus à la figure, accompagnant leur violence physique d'injures ignobles et vulgaires, abaissant aux yeux de cette foule l'unique héros qu'elle eut connue.

Deux hommes le traînèrent sans douceur jusqu'à la potence où le boureau, une hache à la main, attendait, patient, d'exécuter son travail.

Octavia sur son trône se leva, devant tous ces hommes et femmes debout qui, résignés, assisteraient à la mise à mort du courageux solitaire contrastant avec la lâcheté de l'assistance.

Elle aurait dû le maudire, aurait dû être celle qui tiendrait la hache et le priverait de sa vie. Pourtant Octavia ne ressentait rien de tel face à Ilian Knight.

Elle attendit que le silence revienne parmi la garde et à la surprise générale clama haut et fort :

– Bourreau, retenez votre hache, elle ne servira pas aujourd'hui ! J'accorde la grâce à Ilian Knight.

L'homme au bandeau rouge ouvrit la bouche sans comprendre pendant qu'elle reprenait.

– Je vous accorde la vie, mais non ma clémence totale. A partir de maintenant, Ilian Knight, vous n'appartenez plus au royaume du feu. Je vous bannis. Que personne n'offre le couvert, ou le toit à cet homme dans ce royaume sans en subir les conséquences ! Dit-elle d'une voix forte à l'assemblée. Je lui offre la possibilité de continuer à fouler cette terre dans un autre royaume que le mien. J'accepte de laisser la vie à l'homme qui a tué mon père et mon frère ! Voilà jusqu'où s'étend ma miséricorde, le pardon de votre nouvelle reine. Jusqu'à l'acceptation de ne pas venger la mort de ma famille. De ne pas répondre à la barbarie par la violence !

Les yeux éteints d'une foule à l'agonie quelques minutes plus tôt, regardaient, étonnés, l'oratrice d'un discours nouveau.

– Je veux que vous m'entendiez, tous. Polis va revivre de ses cendres ! Et elle commence maintenant en refusant d'à nouveau verser le sang !

Elle darda sur les visages surpris son regard bleu où une étincelle rappelait à leur souvenir la flamme d'un temps révolu, l'ardeur et l'humanité de celle qu'ils avaient surnommé le soleil de Polis.

Octavia leva la main et le bourreau obéit, libérant l'homme qu'il aurait dû tuer.

La reine se tourna une dernière fois vers son peuple, laissa le murmure s'élever encore un peu parmi la foule, puis tourna les talons et repartit vers son château, sous le regard pensif d'un Cage aux yeux rouges.

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Octavia tremblait dans sa chambre. L'instant précédent avait été éprouvant. Accepter de ne pas tuer Ilian Night n'était cependant pas la chose la plus difficile qu'elle aurait à affronter aujourd'hui.

Les yeux fermés, elle refusait d'écouter son corps qui attendait les caresses, ou n'importe quelles autres manifestations de celui au pouvoir destructeur sur sa conscience.

Et comme s'il l'avait entendu, un Cage aux yeux rouges entra sans frapper dans la chambre de l'ancien roi, dans la pièce où il avait fait sienne la princesse la veille et où il soumettrait encore une fois une reine du feu.

– Étrange discours que celui-là... ma reine, s'amusa-t-il en s'approchant avec une lenteur démesurés, observant l'envie mortifère que sa magie avait commencé à lui causer.

Octavia, malgré son désir recula à son approche, voyant le sourire victorieux se dessiner sur les lèvres qu'elle souhaitait sentir sur sa peau. Le mur derrière elle lui fit prendre conscience de sa pauvre stature, de sa condition s'apparentant à la lutte d'une mouche engluée dans la toile d'une araignée s'avançant affamée vers elle.

Cage lui caressa la joue avec une douceur faussement tendre, collant son corps au sien, l'embrassant dans le cou.

La reine sentit le baiser et autre chose s'éveiller en elle à la pression de la bouche contre sa peau. L'envie qui l'avilissait, l'amenant à gémir au moindre touché s'envola en un éclair.

Octavia ouvrit les yeux et repoussa fortement l'homme aux mains parcourant son corps.

Cage s'arrêta à quelques pas, étonné de ce rejet soudain et violent.

Il regarda la jeune reine déterminée dont les yeux lui lançaient toute la haine qu'il lui inspirait.

Alie sourit sensuellement sous les traits du prêtre du feu, ne comprenant pas vraiment ce qui venait de se passer, mais agréablement surprise par ce retournement inattendu.

Le prêtre se rapprocha de la reine, une main tendue dans sa direction, qui grinçait :

– Restez où vous êtes, Cage, n'avancez plus.

Alie sourit de plus belle et voulut désobéir. Elle fronça les sourcils remarquant que son corps restait sur place.

La reine, face au prêtre étonné, reprenait des forces et sentait les protections de John Newman courir dans son corps, emprisonner le pouvoir, qui, quelques instants auparavant, lui faisait accepter la perversité destructrice du véritable coupable de la décadence du sang des Blake.

Un Cage aux yeux rouges, comprenant ce qui se tramait enfin dans cet étrange comportement de son corps rebelle, finit par reporter son attention sur la reine et afficha un sourire cruel.

– Pensez-vous vraiment que les protections de cet homme de la terre vous libéreront de moi... ma reine ?

Alie tiqua intérieurement à la marque de respect que le vouvoiement adopté sans qu'elle ne le veuille pouvait souligner.

– Oui, murmura Octavia.

– Vous m'appartenez, dit-il encore une fois, vous m'avez toujours appartenu. Et le jour où vous le comprendrez sera celui de votre perte... Résistez-moi aujourd'hui grâce à la magie si vous le désirez... Peu m'importe... J'entendrai votre cri quand vous connaîtrez la vérité sur nous deux Octavia, celle que vous niez si fortement depuis votre retour...

La reine déglutit et demanda malgré elle :

– Quelle vérité ?

Elle vit le prêtre souffrir en parcourant les quelques pas qui les séparaient et murmurer face à elle, n'acceptant pas de tout lui dire.

– Vous n'avez jamais été qu'à moi et à moi seul. Ne vous leurrez pas. Votre corps et le mien se connaissent depuis si longtemps...

Octavia ferma les yeux.

– Partez, souffla-t-elle, je ne veux plus vous voir, et emmenez Lorelei avec vous...

Elle rouvrit les paupières et dans un élan ultime de courage face à celui dont la magie attaquait ses protections avec colère, elle ajouta :

– Votre reine vous l'ordonne.

Cage grimaça au commandement, recula et tomba à genoux comme s'il avait été frappé par une force invisible.

Le rire qui s'échappa de sa bouche terrifia la jeune femme.

– « Le lien des rois... » dit-il en hochant la tête. John Newman a été malin, je dois l'avouer...

Il se releva difficilement, salua la reine et disparut en une gerbe d'étincelles.

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Dikoros l'attendait dans son atelier, elle avait senti que quelque chose clochait depuis le couronnement de la reine.

– Comment ? Voulut-elle savoir.

Alie cracha :

– Le lien des rois mais associé à la magie primordiale... L'ingrédient manquant qui ne permettait pas à Carolus, Aurora ou même Bellamy de totalement évincer mon influence... John Newman est dangereux, et il va réussir à rendre à Raven ses pouvoirs, je le sens... Il n'a pas la puissance totale que pourrait lui donner les pouvoirs de Dante, s'il retrouvait son corps, mais... Nous devons nous hâter... Tu l'as également ressenti. Octavia ne veut plus de nous à Polis...

– Oui, avoua la voleuse d'âmes... Ce qui signifie qu'elle nous a trouvé un remplaçant pour le titre du prêtre du feu...

– Ontari, précisa Alie. Octavia a été intelligente et John Newman aussi...

La métamorphe noire croisa le regard de son second.

– Et je compte sur toi pour le faire payer au maître de la terre...

– Tu peux, sourit Dikoros.

– Bien. Je suppose donc que tu as trouvé une solution...

– Je pense que oui, mais je dois retourner au temple d'abord, vérifier quelque chose auprès des grimoires de Novae.

– Alors, allons-y.

– Et Polis ? Demanda son second, nous lui laissons ?

Alie sourit avec méchanceté.

– Que vaut Polis face au quatre royaumes ? Si nous réussissons, cette capitale sera à nouveau nôtre...

Dikoros hocha la tête et attendit son signal. Alie ne jeta aucun coup d'œil circulaire à la pièce qui avait été son antre pendant plusieurs années puis disparut en une gerbe d'étincelles suivit par la voleuse d'âmes.


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Elrach, quelques heures plus tard...

John Newman, penché sur des livres de magie primordiale récupérés dans sa bibliothèque, grogna au dessus de la table du bureau du grand prêtre à la demande désespérée de Kyle Wick devant les portes de la cité magique. Il n'avait pas le temps de s'occuper de lui. Octavia avait été proclamée reine et devait certainement avoir chassé Cage, ou plutôt Alie du royaume du feu.

Une attitude courageuse mais à double tranchant pour eux. La colère de la métamorphe noire en serait libérée et il craignait la nouvelle attaque de leur ennemie s'il ne trouvait pas la solution très vite.

Depuis le départ de la princesse du feu, il planchait désespérément sur l'énigme que représentait le sort à retardement et refusait de voir quiconque.

L'appel de Kyle répétitif lui tapait sur les nerfs et il avait espéré qu'il s'en irait. Malheureusement son ancien élève restait à faire le pied de grue devant les grilles.

– Dieux ! S'exclama-t-il, il était si près du but et Kyle qui le distrayait allait l'entendre !

Il se dématérialisa et se retrouva devant l'ancien ingénieur qui lui sourit :

– John ! Enfin quelqu'un ! Cela fait des heures que j'appelle !

– Que veux-tu Kyle ?

– J'ai besoin de parler au grand prêtre tout de suite c'est très important, c'est à propos de la princesse Lexa... elle est mourante !

Le maître de la terre fronça les sourcils. Comment la princesse Lexa pouvait être mourante ? Sa famille était-elle responsable ?

Il ouvrit les portes et Kyle courut à sa rencontre, trop impatient de livrer la raison de sa mission pour prononcer un discours cohérent.

– Lexa est victime de l'eau du puits !

John lui attrapa le bras, agita le poignet pour refermer les portes et les amena tous deux dans le bureau du grand prêtre.

L'ingénieur s'accrocha au dossier d'une chaise pour ne pas tomber suite au voyage à deux dont il n'avait pas l'habitude et inspira plusieurs fois profondément.

– Kyle, explique-moi tout depuis le début, mais je t'en prie fait vite, je dois trouver un sort au plus tôt et n'ai pas l'autorisation de perdre du temps ! L'adjoint John.

– Les loups, commença le jeune homme. Ils sont infectés et l'un d'eux à attaquer la princesse Lexa alors qu'elle était près de Karnak...

Le maître de la terre s'assit sur une chaise à cette annonce et invita Kyle à faire de même.

– Elle a été attaqué par un loup ? Répéta John en craignant le pire.

– Oui.

– Comment était-il ?

Kyle ne s'attarda pas à comprendre pourquoi John voulait connaître ce genre de détails. Les questions aussi étranges fussent-elles de son ancien professeur, cachaient toujours une logique qui lui échappait mais qui s'avérait souvent très efficace.

Il chercha dans sa mémoire ce que lui avait révélé la chamane.

– Luna a dit qu'il était immense et noir...

– A-t-elle pu lui parler ? Luna, au loup a-t-elle pu entrer en contact avec lui ?

– Euh... non je ne crois pas...

John jura. Kyle n'en savait rien, néanmoins si Luna n'avait rien dit cela signifiait qu'elle avait dû échouer... Une chamane incapable d'établir un lien avec un animal était soit une mauvaise magicienne soit que l'animal...

– Alie, souffla-t-il.

Il se leva, marchant en silence dans la pièce aux murs blancs. Pourquoi Alie avait-elle attaquée Lexa ? Dieux ! Comment cette femme pouvait être partout à la fois ? Quel rapport cela avait-il avec Raven ? La jeune femme n'était-elle pas déjà plus ou moins à elle ? Pourquoi vouloir attaquer la diplomate de l'eau ?

Pourquoi ? Pourquoi ? POURQUOI ?!

Il s'arrêta et murmura :

– Non...

– John ? L'appela Kyle légèrement inquiet devant l'expression de compréhension du magicien.

– Elle sait, continua-t-il pour lui-même, ne répondant pas à l'évocation de son prénom par le jeune pêcheur. Elle sait que je vais y arriver et trouver la solution pour libérer Raven de son sort. Elle... Octavia !

La solution était là ! Il devait combattre le sort de la même manière qu'il avait aidé la jeune princesse. Le feu contre le feu. La magie primordiale contre la magie primordiale... Sauf qu'il ne possédait pas l'échantillon qui lui permettrait de retourner le sort à son avantage... A moins que... Il se tourna vers Kyle.

– Dis-moi que tu as récupéré du sang de la princesse !

Kyle exécuta un sourire coupable et fouilla dans son sac.

– Luna me tuerait si elle savait, mais je ne voulais pas que le grand prêtre ne puisse pas examiner la menace du virus avant de se retrouver devant Lexa. Même un simple ingénieur comme moi se doute que ce qui court dans ce poison contient une magie dangereuse et je ne referai pas l'erreur que j'ai commis avec la reine Abby. Je veux que Lexa survive sans souffrir de fièvres...

John lui sourit avec gentillesse en attrapant la fiole.

– La reine Abby n'a plus de fièvres depuis longtemps et ne te sens pas responsable de ce qui lui est arrivé. Elle seule à pris la décision de boire l'eau du puits... Nous avions examiné le liquide et n'avions pas décelé la magie que tu as découvert dans ce que tu m'apportes...

Le maître de la terre n'écouta pas la réponse du jeune homme et ouvrit la fiole. Il versa le contenu sur la table et recula devant le sang noir qui s'animait sur le bois blanc. Il passa la main au-dessus de celui-ci et l'enleva vivement.

– Dieux ! Lexa est-elle vraiment toujours en vie ?

– Oui, mais si nous nous dépêchons pas, elle mourra !

John secoua la tête en fronçant les sourcils.

– Non, dit-il, fixant le liquide foncé. Je décèle le même sort à retardement que chez Raven... Il lui reste du temps...

– Raven ? Un sort à retardement ? Mais de quoi parlez-vous, John ?

– Cependant, il est différent, continua-t-il, sans écouter la question de Kyle.

Il repassa la main plus lentement au-dessus de la tache vivante et sourit lentement.

– C'est la même souche, mais celui-ci est malléable... Il me suffirait de...

John avait oublié la présence de l'ingénieur de l'eau qui le suivait des yeux pendant qu'il cherchait la réponse à sa question dans les pages d'un vieux livre jauni par le temps.

– Là ! S'écria-t-il après quelques minutes de recherche frénétique. Une toile d'emprisonnement ! Il parcourut les lignes appartenant à une langue morte depuis des siècles et revint vers le liquide.

Il posa les deux mains au-dessus du sang noir et ferma les yeux. Le liquide parut déceler une attaque qu'il n'apprécia pas et bouillonna avant de s'avouer vaincu, devenant immobile, et docile au sort de son nouveau maître.

John hocha la tête, parlant à haute voix.

– Le sort à retardement sera comme le moyeu de la toile d'araignée, la cuisse de Raven le cadre et l'attache... Je devrai laisser une zone libre avant que les spirales internes et externes n'emprisonne dans ma toile sa magie primordiale, accentuant mon sort, donnant par sa lutte toute la résistance dont il a besoin pour la momifier...

– John ?

– C'était pourtant si simple... Comment n'y ai-je pas pensé avant !

Il se tut et se rassit.

– Elle voulait que je découvre la réponse grâce à elle. Alie savait que tu viendrais me voir, comme elle se doutait qu'Octavia demanderait aussi mon aide... Elle veut donc que je guérisse Raven... Mais dans quel but ?

Le maître de la terre se prit la tête entre les mains et ferma les yeux.

– Elle a plus de coups d'avance sur nous que je n'aurais pu l'imaginer...

Kyle ne cherchait plus à comprendre de quoi parlait son ancien professeur et annonça :

– John ! La seule façon de sauver Lexa est de faire appel à la porteuse de la flamme comme avec la reine Abby !

John Newman leva lentement les yeux vers lui et hocha positivement la tête.

– Bien sûr, dit-il d'une voix étrangement calme... Alie veut que la porteuse s'inquiète pour Lexa et parte à son secours... Et Clarke sera accompagnée de sa gardienne... Tout ceci est un piège... Un piège que nous pourrions éviter si nous sacrifions Lexa...

– Je vous interdis faire ça !

Le maître du feu tourna la tête vers une Anya dont il n'avait pas remarqué la présence.

La rage dans le regard de la chamane face à sa conclusion sur le destin de Lexa lui confirma, encore une fois, qu'Alie avait sûrement prévue que cette option-là serait impossible à réaliser.

Et que quoi qu'ils décident, ils fonceraient tous dans le piège qu'elle leur avait tendue...