Chapitre 23

Les retrouvailles inattendues

Le vendredi 11 février 2000

Les mains autour d'une tasse de cappuccino à la chaleur réconfortante, Léna écoutait Fleur lui raconter ses soucis de femme enceinte. De l'opinion que Léna s'en faisait, Fleur avait l'air de passer une grossesse relativement tranquille jusqu'ici, en comparaison à la grossesse réellement difficile de certaines femmes. Mais Léna n'aurait pas osé contrarier son amie en le lui faisant remarquer.

– Je suis désolée, finit par s'excuser Fleur en interrompant son monologue. Je parle, je parle et j'en oublie de te demander comment tu vas. Alors, comment vas-tu ? Le travail se passe bien ? Et le reste ? Raconte-moi tout.

– Euh, le travail se passe bien, oui, acquiesça Léna. Je ne dirais pas que je m'y épanouis mais, pour le moment, ça me convient et ça m'occupe suffisamment l'esprit. C'est un répit bienvenu. Et pour le reste, eh bien je n'ai pas grand-chose de plus à te dire.

– Tout va bien avec Lee ? Et avec George ? insista Fleur.

Léna haussa un sourcil.

– Lee ? Tout va bien, oui. On s'est vu la semaine dernière. Tu te rappelles qu'on est seulement amis, pas vrai ?

– Bien sûr, répondit Fleur avec un clin d'œil.

– Fleur ! la réprimanda Léna.

– Quoi ? Tu sais, Lee est quelqu'un de très bien. Pourquoi cela n'arriverait pas ? Tu as quelqu'un d'autre en vue ?

Dans sa façon de poser la question, Fleur semblait avoir une idée en tête mais Léna ne s'attarda pas sur cette impression. Elle éluda très rapidement.

– En toute honnêteté, je n'ai personne en vue. Pour la simple et bonne raison qu'en ce moment, je n'ai absolument pas envie de m'engager dans une quelconque relation. C'est vraiment la dernière de mes priorités.

– Pourquoi ?

– Je n'ai juste pas la tête à ça. Et puis je suppose que ce serait trop de pression. Plus que ce que je peux supporter actuellement. Je n'ai pas besoin d'une relation qui vienne me compliquer la vie.

– Je comprends, concéda Fleur avec une pointe de déception. Et toi et George, alors ?

– Moi et George ?

– Tout va bien entre vous ?

– Oui, tout va bien. On s'aide mutuellement. C'est un ami précieux. Merci à toi de me l'avoir présenté, d'ailleurs.

Fleur eut un sourire mais Léna sentait que quelque chose la tracassait.

– Que se passe-t-il ?

– Rien, répondit Fleur en toute innocence.

– Je vois bien que tu as envie de dire quelque chose. Vas-y.

– C'est juste que, j'aimerais tellement te voir heureuse. Je n'aime pas te voir comme ça.

– Je ne suis pas si malheureuse, tu sais. J'ai quelques moments difficiles mais, en dehors de ça, je vais très bien.

– Tu es certaine que tu ne vas pas essayer de rencontrer quelqu'un de nouveau ? Si vraiment tu ne veux rien tenter avec Lee, je peux te présenter quelqu'un d'autre, tu sais.

Léna se mit à rire malgré elle.

– Merci Fleur, mais ça ira.

– Bon, si tu le dis…

Fleur avait bien autre chose en tête qu'elle mourrait d'envie de demander à Léna, mais elle ne savait pas si elle le devait. Cependant, elle avait ça en tête depuis trop longtemps pour pouvoir continuer à le taire.

– Et avec George ? Votre relation est vraiment strictement amicale ?

Léna ne put masquer sa surprise face à cette question. Malgré elle, des souvenirs qu'elle s'efforçait d'oublier lui revinrent en mémoire. Le baiser que George et elle avaient partagé lors de la soirée du nouvel an. Puis un second, lors de cette terrible soirée depuis laquelle elle n'avait plus réellement été la même. Mais jamais elle n'avait reparlé de tout ça avec George. Ni lui ni elle n'avaient ramené le sujet en bout de table. Tout simplement parce qu'il n'y avait rien à dire. Il y avait bien eu ces baisers mais, la vérité, c'était qu'ils ne signifiaient rien. Ni pour elle, ni pour lui. Ou bien essayait-elle de se convaincre elle-même ?

– Il n'y a rien de romantique entre George et moi, ce n'est pas comme cela entre nous, expliqua Léna. On est plutôt comme des bouées de sauvetage, si j'utilise une description imagée. Il est ma bouée et je suis sa bouée. On se vient mutuellement en aide. On est deux personnes un peu perdues et un peu cassées, mais notre amitié nous aide à tenir le coup. Notre amitié, ajouta-t-elle en insistant sur ce dernier mot.

– D'accord, céda Fleur. Vous êtes seulement amis, j'ai compris. Je suis contente qu'il soit dans ta vie alors, et que tu sois dans la sienne. Vous méritez tous les deux d'être heureux. Et excuses-moi d'être aussi insistante sur ta vie amoureuse. Je regarde beaucoup trop de films romantiques en ce moment. Ça me monte vraiment trop à la tête. Ça et les hormones…

L'attention de Fleur fut attirée par un point quelque part derrière Léna.

– Oh, fit-elle. Ce gars vient vers nous, tu le connais ?

Léna se retourna et eut la surprise de découvrir son tout nouveau voisin. Ses cheveux blonds en pétard et ses yeux bleus perçants étaient reconnaissables entre tous. En revanche, Léna ne parvint pas à se rappeler son prénom.

– Léna, quelle surprise ! la salua-t-il.

Une vague de culpabilité envahit Léna. Lui se rappelait très nettement de son prénom. C'était quelque peu embarrassant.

– Eh, salut ! se contenta-t-elle de répondre en souriant – un sourire destiné majoritairement à s'excuser pour son manque de mémoire.

– Ryan, se présenta-t-il ensuite auprès de Fleur, permettant à l'oubli de Léna de passer inaperçu. Au fait, ça me donne l'occasion de te présenter mon colocataire, ajouta-t-il en se retournant vers Léna. Je ne crois pas que tu l'ais encore rencontré.

– Effectivement, je ne l'ai pas encore rencontré, confirma Léna. Comment s'appelle-t-il, déjà ?

– Je ne crois pas te l'avoir dis, mais il s'appelle Daniel. Enfin, appelle le Danny. Il est parti aux toilettes, il ne devrait pas tarder à revenir. Tiens, le voilà.

Ryan fit signe à un jeune homme bronzé aux cheveux bruns. Les yeux de Léna s'écarquillèrent en l'apercevant. Cela faisait très longtemps, un temps qui paraissait infini à Léna, mais tous les deux se connaissaient déjà. Danny stoppa net en plein milieu du café en reconnaissant lui aussi la jeune femme. Puis, quand la surprise fut passée, il les rejoignit tout sourire.

– Léna, c'est bien toi ? demanda-t-il, pas tout à fait convaincu.

La jeune femme acquiesça en se forçant à sourire. Elle était contente de revoir Danny mais il apportait également de vieux souvenirs avec lui. Notamment de vieux souvenirs de son frère.

– Ben ça alors, ça faisait un bail, fit-il remarquer. Comment tu vas ? Et comment va Yann ?

La question prit Léna de court. Elle perdit très vite son sourire de circonstance. La panique la gagna. Danny n'était pas au courant. Elle avait oublié que la mort de son frère était survenue bien après que ces deux là aient perdu contact. Elle n'avait donc pas d'autre choix que d'apprendre la terrible nouvelle à Danny, quand bien même cela risquait d'être très douloureux pour elle.

Léna se releva péniblement sous le regard confus de Danny et entreprit d'enfiler sa veste.

– On devrait aller parler dehors un instant, proposa-t-elle.

– Euh, d'accord, accepta Danny avec perplexité.

Une fois sorti, Danny attendit patiemment.

– Écoute, Danny, il n'y a pas vraiment de façon facile d'annoncer ce genre de choses…

Léna marqua une pause. Danny comprit que Léna était sur le point de lui annoncer quelque chose de grave et il n'était pas certain de vouloir le savoir. La jeune femme se résigna néanmoins à annoncer la triste nouvelle.

– Yann est…

Le mot final se bloqua dans sa gorge. Elle croisa le regard de Danny et elle réalisa qu'elle n'avait pas besoin de le prononcer. Le jeune homme avait parfaitement compris de quoi il s'agissait à la simple vision de l'expression de la jeune femme. Il avait compris que Yann n'était plus de ce monde.

Danny fut partagé entre le choc, la tristesse et la compassion. Il n'avait plus eu de contact avec Yann depuis quelques années déjà, mais tous les deux avaient été meilleurs amis pendant une bonne partie de leur enfance et de leur adolescence. Il ne parvenait pas à croire que son ami n'était plus de ce monde, cela lui paraissait complètement insensé. Le choc passé, il se sentirait sûrement submergé par la tristesse, mais en cet instant, il ressentait surtout de la compassion. Pour Léna et pour toute sa famille qui avaient du subir cette perte atroce.

Le jeune homme ne sut pas très bien la réaction à adopter. Il était si désolé mais le prononcer à voix haute n'apporterait aucun réconfort à Léna, il s'en doutait bien. Cependant, il ne voyait pas quoi faire d'autre.

– Je suis vraiment désolé… Je l'ignorais totalement…

– Ce n'est pas ta faute, le rassura Léna. On est resté très discrets pendant toute cette période. Ça a été dur et on a voulu rester en famille.

– Bien sûr, je comprends tout à fait. Et puis, on avait plus été en contact pendant quelques temps avec ton frère. Je le regrette tellement maintenant…

– Tu as toujours compté pour Yann, lui confia Léna. Vous avez peut-être perdu contact ces dernières années, mais Yann en prenait le blâme, tu sais ? C'est lui qui a du s'éloigner pour son travail, tu n'y étais pour rien.

Bien sûr, en tant que moldu, Danny ignorait tout du monde dans lequel vivaient Léna et son frère. Danny avait prétendu partir à l'étranger pour le travail alors qu'il était parti devenir auror afin de combattre. Il aurait difficilement pu dire la vérité à son ami.

– Néanmoins, poursuivit Léna, je peux comprendre ce que tu ressens. Sa mort a été si soudaine et prématurée. Tout comme toi, je n'ai jamais pu lui dire au revoir, ou lui dire à quel point je l'aimais. La vie est parfois tellement injuste…

Au fur et à mesure, Léna sentit inévitablement l'émotion la gagner. Danny le comprit tout de suite dans le regard de la jeune femme. Malgré lui, il avait appuyé sur cette plaie toujours à vif. Par réflexe, il tendit ces bras vers Léna pour lui offrir un refuge. Celle-ci ne se fit pas prier. Quelques larmes s'échappèrent au travers de ses cils, mais elle entreprit de contrôler sa respiration pour se calmer. Car elle savait que si elle lâchait complètement prise, elle ne s'arrêterait plus.

A regret, elle finit par délicatement repousser Danny.

– Merci, comme tu as pu le voir, c'est encore difficile pour moi.

– C'est compréhensible. En tout cas, saches que je suis là en cas de besoin. Pour n'importe quoi, vraiment. D'autant plus maintenant qu'on est voisins.

D'un sourire Léna le remercia. Elle essuya ensuite ses yeux encore humides puis invita Danny à retourner à l'intérieur. Elle s'installa face à Fleur qui ne sembla pas dupe face à son sourire. Soucieux de laisser la jeune femme respirer, Danny proposa ensuite à Ryan de laisser les jeunes femmes tranquilles. Après un dernier sourire, ils s'en allèrent donc.

– Avant que tu ne m'ass… me pose des questions (elle avait failli dire « m'assommes » avant d'estimer ça un peu trop violent), Danny était le meilleur ami d'enfance de mon frère. Je ne l'avais pas vu depuis des années. Comme tu as pu le comprendre, il n'était pas au courant pour mon frère. Ça a été un peu compliqué pour moi de lui annoncer que… Enfin, tu sais.

– Oh, fit Fleur avec compassion. Je suis si désolée…

– Son retour dans ma vie apporte de vieux souvenirs, des souvenirs un peu douloureux en l'instant présent, mais je suis tout de même contente de le revoir. C'est vraiment quelqu'un de bien. En tout cas, il l'était. Mais je doute que ça ait changé.

– Et puis il est mignon, ne put s'empêcher de noter Fleur.

– Fleur ! protesta Léna en souriant néanmoins.

Fleur s'excusa d'un geste.

– En vérité, à l'époque, j'avais eu un petit coup de foudre pour lui. Mais c'était le meilleur ami de mon frère, alors… Ce coup de cœur a fini par me passer. Notamment grâce à un gars du nom de Thomas. Je suis sorti avec lui l'été de mes 17 ans. Mais après deux mois, il a fini par me larguer assez salement. J'ai franchement eu du mal à ne pas utiliser ma magie contre lui, pourtant tu sais combien je me maitrisais en temps normal... J'étais tellement en colère, mais j'ai pris sur moi.

– Ah, les hommes… commenta Fleur.

– Toi, je suppose que tu n'as jamais vécu ça. Ils sont tous à tes pieds…

– J'admets que tu as raison, j'ai toujours été celle qui larguait plutôt que l'inverse… Mais, parfois, c'est fatiguant. D'autant plus maintenant que je suis mariée et enceinte. Mais je m'efforce de ne donner aucuns signes trompeurs à la gent masculine. D'ailleurs, ce Ryan m'a à peine regardée. Je le soupçonne d'être gay, cependant.

– Ah oui ? Qu'est-ce qui te fait dire ça ?

– J'ai un sixième sens, confessa Fleur.

Léna secoua la tête avec amusement.

– Quoi qu'il en soit, merci d'être là Fleur, reprit Léna. Merci de me redonner le sourire quand je vais mal, merci de me soutenir en toutes circonstances. Franchement, je suis contente d'être ton amie depuis tant d'années.

– Et moi donc ! Tu sais, je suis certaine que tout finira par aller mieux. Tu t'en sortiras. Quoi qu'il arrive, tu n'es pas seule. Il y a moi, ta famille, Lee, et puis George.

– Oui, tu as raison, tout ira bien, acquiesça Léna en souriant.

Et pour la première fois depuis un bout de temps, elle le pensait vraiment.