Chapitre 21

Nous nous retrouvons dans une pièce assignée aux réunions des dirigeants de Panem. Une grande table ronde trône en son centre, assortie de huit chaises. Beetee est déjà là avec Haymitch et Annie, affublés des mêmes uniformes que moi. Cette dernière me lance un coup d'œil complice et pose discrètement un doigt sur ses lèvres. Je lui souris. Je garderai son secret.

Nous nous installons côte à côte, Johanna et moi, puis nous voyons arriver Enobaria, qui prend place face à nous. Mon amie la toise d'un air mauvais. Elle ne l'a jamais aimé, ni avant l'Expiation et encore moins après. Enobaria était totalement indifférente à la révolte. La faute à ses conditions de vies au Deux. Il ne me semble pas l'avoir déjà vu passer dans notre prison, elle.

Et enfin, Katniss arrive aux côtés d'une Effie bien vivante mais qui ne s'attarde pas. Elle tient dans sa main une rose blanche installée soigneusement dans un verre d'eau et ses yeux vides d'émotion se posent sur chacun de nous avant qu'elle ne dise :

- Que se passe-t-il ?

- Aucune idée, répond Haymitch. Apparemment, c'est une réunion des vainqueurs survivants.

- Il ne reste que nous ? s'enquiert-elle.

- Le prix de la célébrité. Nous sommes devenus la cible des deux camps, explique Beetee. Le Capitole a éliminé les vainqueurs qu'il soupçonnait de rébellion. Les rebelles se sont chargés de ceux qu'ils pensaient être de mèche avec le Capitole.

- Alors pourquoi est-elle encore en vie ? rétorque Johanna avec un regard appuyé sur Enobaria.

- Elle tombe sous la protection de l'accord que nous avons passé avec le geai moqueur, explique Coin en entrant dans la pièce. Aux termes duquel Katniss Everdeen acceptait de soutenir la cause rebelle en échange de l'immunité pour les vainqueurs capturés. Katniss a rempli sa part du marché, et nous avons l'intention d'en faire autant.

Enobaria lance un sourire victorieux à Johanna.

- Pas la peine de prendre ce petit air satisfait, réplique Johanna, cinglante. On finira par t'avoir quand même.

- Assieds-toi, s'il te plait, Katniss, suggère Coin en refermant la porte.

C'est à ce moment-là que j'ose enfin lever les yeux vers elle. Sa peau est bicolore comme la mienne, signe des greffes de peau rosée tentant de se faire une place parmi ses pans de peau d'origine. Le maquillage qui recouvre sa peau cache aussi ses cernes témoignant de son manque évident de sommeil. Son magnifique visage n'a pas été touché, mais ses cheveux ont été coupés courts. Fini, la tresse légendaire de la fille du feu.

Et c'est sur cette réflexion que je me promets de ne plus jamais l'appeler de la sorte.

- Je vous ai demandé de venir pour résoudre un dilemme, annonce Coin. Aujourd'hui, nous allons procéder à l'exécution de Snow. Ces dernières semaines, plusieurs centaines de ses complices dans l'oppression de Panem ont été jugés et condamnés à mort. Toutefois, la souffrance des districts a été si extrême que ces sentences paraissent bien insuffisantes aux yeux des victimes. En fait, beaucoup réclament l'annihilation totale de tous les anciens citoyens du Capitole. Mais c'est une mesure que nous ne pouvons pas nous permettre si nous voulons conserver une population viable.

Pendant ce temps, je ne peux lâcher Katniss des yeux. Sa souffrance se lit dans les traits tirés de son visage et j'ai la conviction qu'une fois sa mission achevée, elle risque fort de faire une bêtise. Son objectif sera atteint.

Mais lorsqu'elle lève les yeux vers moi, je ne peux pas soutenir son regard. Elle y verrait toute la peine que j'ai pour elle, mais aussi toute l'attirance et toute l'affection que j'ai pour elle et qui ne sont finalement jamais parties. Je pense qu'elle n'a pas besoin de ça aujourd'hui.

- Quelqu'un a donc mis une alternative sur la table, poursuit Coin. Mes collègues et moi n'étant pas parvenus à un consensus, il a été convenu que la décision reviendrait aux vainqueurs. Il faudra une majorité de quatre pour approuver le plan. Personne ne pourra s'abstenir de voter. L'idée, c'est qu'au lieu d'éliminer toute la population du Capitole, nous tenions une dernière édition symbolique des Hunger Games, avec les enfants des personnes qui détenaient le plus de pouvoir.

Tout le monde bondit de stupeur face à sa proposition.

J'avais bien dit que les Jeux ne se termineraient jamais vraiment.

Alors c'est comme ça que ça s'est passé, il y a cinquante ans ? Avec une petite dizaine de personne réunies pour décider de la mise en place des Hunger Games ? Une seule décision, avec les multitudes de conséquences qu'on leur connait ?

Je plonge dans un monde parallèle dans lequel les Jeux se poursuivent. Pourtant, je ne suis pas un tribut. Ni même un mentor. Alors qu'est ce qui me chiffonne tant ?

En premier lieu, celui d'avoir fait la guerre et tuer des millions d'innocent pour libérer un pays de l'emprise d'une dictature, celle-là même nous obligeant à tenir les Hunger Games chaque année. Ce qui nous amène au second point : le fait de revoir des gosses être forcés de s'entretuer dans une arène. Détruisant leur vie et celle de leur famille.

Ce monde parallèle vire immédiatement au cauchemar.

- Quoi ? demande Johanna.

- Nous organiserions des Jeux avec les enfants du Capitole, renchérit Coin.

- C'est une plaisanterie ? dis-je

- Pas du tout. Je dois d'ailleurs vous préciser que si les Jeux ont lieu, poursuit-elle, ce sera avec votre approbation officielle, même si le détail des votes individuels sera tenu secret pour votre propre sécurité.

- Est-ce Plutarch qui a eu cette idée ? s'enquiert Haymitch.

- Non, c'est moi, répond Coin. Cela m'a paru un compromis acceptable entre le besoin de vengeance et la nécessité d'épargner des vies. J'attends vos votes maintenant.

- Non ! Je vote contre, bien-sûr ! Il n'est pas question de revoir les Hunger Games ! je proteste.

Car ça laisserait la porte ouverte à de nouveaux Jeux chaque année avec une cause différente à chaque fois. Monsieur a volé du pain ? Alors on enverra ses gosses dans l'arène. Madame a diffamé la nouvelle présidente de Panem ? Même sentence.

- Pourquoi pas ? réplique Johanna. Au contraire, ça me parait tout à fait équitable. Snow a même une petite fille. Je vote pour.

- Moi aussi, annonce Enobaria. Ce serait un juste retour de bâton.

Elles ont l'air tellement indifférentes et inhumaines.

- C'est la raison pour laquelle nous nous sommes rebellés ! je m'écrie. Vous avez déjà oublié ? (Je sais qui pourra se ranger de mon côté. Parce que l'instinct de survie maternel est plus fort que tout. Alors je me tourne vers elle :) Annie ?

- Je vote contre, comme Peeta. Finnick aurait dit la même chose, s'il avait été là, admet-elle.

- Mais il ne l'est pas, parce que les mutations génétiques de Snow l'ont tué, lui lance Johanna, ce qui achève de me faire dire qu'elle n'a aucune empathie.

- Contre, intervient Beetee. Ce serait un précédent fâcheux. Nous devons cesser de nous considérer les uns les autres comme des ennemis. A ce stade, l'unité est essentielle à notre survie. Donc non.

- Ce qui ne laisse plus que Katniss et Haymitch, dit Coin.

Tout le monde se tourne vers eux. Haymitch garde les yeux baissés pendant que Katniss pèse longuement le pour et le contre, le regard rivé sur la rose blanche. Elle ne souhaite quand même pas revivre les Jeux chaque année, pas plus que moi. A quoi peut-être bien penser ? A Snow ? Mais je sais que non lorsqu'elle déclare :

- Je vote oui … pour Prim.

Elle a osé. Comment a-t-elle pu ? Elle est bien placée pour savoir ce que font subir les Jeux aux enfants et aux familles ? Les traumatismes que ça peut engendrer ? Ce n'est pas pour rien qu'elle s'est portée volontaire il y a deux ans.

- Haymitch, c'est à vous, lance Coin.

- Haymitch, je vous préviens, vous allez le regretter ! Ne vous rendez pas complice d'une atrocité pareille ! Vous qui avez vu tant de gamins mourir dans l'arène, vous ne voudrez pas que cela recommence !

Mais mes mots ne suffisent plus, désormais. Il a levé les yeux vers Katniss, ils se toisent en silence. Et je me rappelle qu'ils sont les mêmes. Ils se comprennent sans avoir besoin de parler. Je l'ai toujours su. Et il est trop tard, maintenant.

- Je me range à l'avis du geai moqueur, tranche-t-il finalement.

- Excellent ! L'affaire est donc entendue, conclu Coin. Maintenant, il ne nous reste plus qu'à procéder à l'exécution.

Je me lève avec une fureur trop peu prononcée à mon gout, la faute à mon rétablissement progressif, et je m'éloigne au fond de la pièce. Je fixe mon regard par la fenêtre. Me voilà encore abandonné de mes alliés.

Contre toute attente, c'est Haymitch qui me rejoint alors que Katniss se fait rectifier son maquillage. Il se place derrière moi et nous sommes dos au reste de la salle, et je remarque à peine ses lèvres bouger lorsqu'il me souffle :

- Fais confiance à la miss, pour une fois. Nous sommes tous du même côté, Peeta.

Je n'ai pas le temps de me demander ce que ça veut dire que Plutarch arrive dans la salle pour nous donner les dernières indications. La scène sera filmée et retransmise sur tous les téléviseurs de Panem. Les vainqueurs autre que Katniss sont priés de se tenir derrière elle, face à Snow, pour la symbolique : les survivants de son règne atroce, unis pour lui infliger le coup de grâce. Nous n'aurons qu'à suivre les indications. Puis il s'en va, accompagné de Katniss.

Nous descendons tous vers le Grand Cirque qui est déjà noir de monde. Nous nous installons, Haymitch à mes côtés, moi le plus proche du centre. Et sur les tribunes latérales, juste à ma gauche, j'aperçois une silhouette musclée familière. Gale. Je me retiens de ne pas monter m'expliquer immédiatement avec lui. Son regard croise le mien mais je peux y lire toute la peine qu'il a en lui. Comme s'il portait toute la misère du monde sur les épaules.

Non, Gale n'est pas ravi d'avoir échouer sa mission.

Coin sort sur le balcon, sur lequel se tenait fièrement le président Snow il y a quelques mois. Puis Katniss arrive à son tour. Elle se met au milieu de la place, tournée vers le public, bien en évidence. Et lorsqu'on apporte le président Snow, qu'on attache ses mains derrière un poteau, les hurlements de haine se font entendre. Il porte à sa boutonnière, côté cœur, une rose blanche. Celle de Katniss.

Elle se prépare déjà, encochant une flèche dans la direction de Snow. Elle est tellement proche de lui que rien ne pourrait lui faire rater sa cible. Snow tousse fortement, laissant apparaitre un filet de sang qui coule de ses lèvres. Et il sourit. Il semble amusé.

De même que Katniss et Haymitch à la réunion de tout à l'heure, je pressens qu'il se déroule une conversation silencieuse entre les deux éternels ennemis. Katniss le fixe d'un air interrogateur, penche la tête pour mieux le dévisager. Ce qui le fait sourire de plus belle.

Et tout se passe très vite, mais très lentement à la fois.

Très vite car mon cerveau n'a pas le temps d'analyser les évènements.

Très lentement car mon regard capte chaque mouvement d'yeux, chaque geste, chaque pensée qui conduisent Katniss à lever son arc. Et à relâcher sa flèche, droit sur le cœur de la présidente Coin, qui tombe du balcon et qui s'écrase au sol dans un bruit sourd.

Snow lâche un rire dément à s'en étouffer tout seul. Mais je ne m'en préoccupe pas, je garde les yeux fixés sur Katniss. On pourrait s'attendre à ce qu'elle se confonde en excuse, qu'elle crie, qu'elle réalise l'ampleur de son geste. Mais elle ne semble pas désolée le moins du monde. Au lieu de ça, elle lève son bras gauche vers une petite poche, tellement petite qu'elle ne peut contenir qu'une seule et unique chose.

La pilule de sureau mortel.

J'ai le temps de bondir dans sa direction et d'insérer ma main entre sa bouche et la poche contenant le poison. Elle m'a mordu mais je ne m'en soucie guerre pour l'instant. Elle lève la tête et plante son regard dans le mien. J'y lis de la détermination et une profonde lassitude.

- Laisse-moi ! me crache-t-elle en se débattant.

- Pas question, je lui réponds.

J'aimerai lui dire à quel point elle fait une erreur. Qu'elle ne peut pas partir comme ça et laisser sa mère derrière elle. Me laisser. C'est très égoïste, je sais, mais je suis persuadé qu'à deux, nous pourrons nous en sortir. Nous l'avons toujours fait.

Un rang de Pacificateur fond déjà sur elle et l'embarque, faisant tomber sa pilule à terre, et un garde y marche dessus.

Elle devient alors hystérique et tente de se débattre par tous les moyens possibles, y compris les griffures et les morsures. Elle hurle le nom de Gale, suppliant sans un mot de plus de l'achever. Comme elle l'aurait fait avec lui. Je me retourne pour regarder ce dernier dans les tribunes et je secoue la tête vers lui avant même de voir ce qu'il comptait faire. Il est toujours assis, les yeux vers ses pieds. Il ne compte rien faire. Et tant mieux.

C'est ici, en ce moment, que je fais évoluer ma dernière volonté.

Je me promets immédiatement de tout faire pour que Katniss se rende compte que la vie en vaut la peine. Avec ou sans moi, mais qu'elle sera de nouveau heureuse et en sécurité.