Interlude XIII

Hope of Morning

III

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Sachiko était demeuré tétanisée sur son banc, ses yeux exorbités par une expression hébétée, son corps agités par des spasmes à intervalles réguliers, évoquant tantôt les hoquets qui ne manquaient pas d'accompagner ses sanglots qu'elle s'efforçait péniblement et vainement de ravaler, tantôt les grincements d'un rire aussi saccadé qu'incrédule tandis qu'une plaisanterie se rapprochait dangereusement de la ligne du premier degré absolu au fur et à mesure d'une triste cérémonie.

Une partie de l'assistance n'avait pas manqué de remarquer son attitude, mais il était si facile de la mettre sur le compte du deuil au vu des circonstances, tant et si bien que personne ne songea à se poser la moindre question... Les seules émotions qui se reflétèrent en compagnie de l'adolescente sur les yeux des spectateurs se réduisait à la compassion vis à vis de son chagrin et un semblant d'attendrissement devant la sollicitude que témoignait une camarade de classe vis à vis de la malheureuse, comprimant fermement la main tremblante qu'elle maintenait au creux de la sienne, enlaçant ses épaules par intermittence, lui chuchotant discrètement des paroles de consolations à l'oreille à intervalles régulier, quand elle ne prenait pas la peine de tapoter un mouchoir le long des sillons humides tracées par des larmes, en profitant pour prendre la joue de son amie en coupe pour l'inviter à se tourner dans sa direction et lui laisser contempler un sourire d'encouragement...

Paralysée par la manière dont un démon cajolait son âme damnée pour la maintenir sous son emprise, Sachiko s'avéra incapable de jeter un seul coup d'œil en direction d'un certain couple pour leur adresser un appel au secours silencieux sous la forme du désespoir qui pouvait se lire sur son visage comme sur un livre ouvert, ce couple dont les regards convergeaient en direction de la place vide qui les séparait l'un de l'autre, cette place réservée à une fille qui brillaient magistralement par son absence.

Suite aux sollicitations d'une épouse, un détective se décida à se lever du banc pour s'éclipser discrètement au beau milieu d'une cérémonie, attendant d'être sorti de la chapelle pour actionner le bouton qui ornait l'une des branches de sa paire de lunettes, déployant un écran radar à la surface de leur verre droit.

Absence qui s'avéra de courte durée, quelques minutes plus tard, il était revenu auprès de la mère de son enfant, écartant les doigts d'une main tremblante pour dévoiler le badge qui reposait sur sa paume, ce badge orné du logo d'un certain club de détective qu'il avait retrouvé au fond d'une poubelle alors qu'il n'avait jamais quitté la boutonnière de sa propriétaire jusque là.

Découverte qui poussa une métisse à se redresser à son tour avant de se précipiter à l'extérieur, talonné de près par son époux. Coup de théâtre qui ne manqua pas de faire bourdonner un certain nombre de spéculation, les réactions oscillant envers l'irritation pour ce manque de respect vis à vis de la défunte comme de sa famille, la curiosité, où la compréhension matinée de pitié vis à vis de ces parents qui semblaient rongés par une inquiétude insidieuse vis à vis du sort de leur progéniture...

Le cœur de Sachiko se comprima un peu plus dans sa poitrine, se recroquevillant douloureusement au fur et à mesure que l'avenir déployait ses sombres auspices sur l'écran de sa conscience tourmentée. Quelle alternative serait la pire ? La vision de ces deux parents désespérés qui passeraient le reste de leurs vies conjointes à traquer un fantôme en vain tandis que leur fille unique reposait sous une pierre tombale qui ne serait pas ornée par son nom de famille ? La réaction de ces mêmes parents s'ils parvenaient à remonter la piste de la disparue jusqu'au macabre contenu dissimulé sous le couvercle d'un cercueil?

Deux parents qui demeuraient à l'arrière-plan de la scène comme de la conscience d'une criminelle, tandis qu'une mise en terre était sur le point de succéder à la cérémonie, un détective interrogeant chacune des personnes composant l'assistance tandis qu'une scientifique errait au sein des rangées de tombes comme une âme en peine dans l'espoir de débusquer la petite peste qui se serait dissimulée derrière l'une des stèles...

Combien de temps avant qu'un père ne se décide à se rapprocher des camarades de classe de sa fille pour les interroger à leur tour? Shimako rassembla les dernier lambeaux de sa détermination en une boule compacte au sein de son estomac, attendant avec une impatience grandissante le moment où cette sphère d'appréhensions volerait en éclat pour libérer une confession, pour peu qu'elle relâche son fardeau au bon moment, le tout dernier, celui où un héritier de Holmes se pencherait dans sa direction, plus personne ne pourra la faire taire...

Shiho jouait déjà les funambules au dessus d'un précipice, mais le mince fil fragile qui s'interposait entre ses pieds et les vide se rompit brusquement quand une vague glaciale défonça les portes de sa perception pour ouvrir le passage à une terreur abjecte qui balaya instantanément ses angoisses pour s'y substituer... Une terreur familière qui poussa une métisse à tourner sur elle-même à s'en donner le vertige pour en identifier la source, terreur qui ne manqua pas de se manifester en empruntant les traits émaciés d'un visage familier, trop familier, quand le regard d'une métisse se raccrocha à la silhouette d'un fossoyeur, ce fossoyeur qui avait joint les mains sur l'extrémité du manche de sa pelle pour y appuyer le menton tandis qu'il contemplait les dernières étapes d'une cérémonie funéraire avec une expression blasée, relâchant de temps à autre un soupir imprégné de nicotine tandis qu'il battait de la semelle pour manifester son impatience, aux côtés d'un collègue de travail qui dissimulait son ennui derrière une paire de lunettes de soleil.

Quelques secondes plus tard, l'ennui reflua du visage de l'employé des pompes funèbres quand la sensation de se sentir observé lui picota la nuque, le poussant à se retourner.

Le temps suspendit son vol tandis que l'une comme l'autre demeurait figés face à un fantôme de ce passé auquel ils avaient tourné le dos depuis tant d'années au point de l'avoir cru définitivement mort et enterré.

Passé quelques instants au relents d'éternité, la terreur s'entremêla à la haine sur le visage d'une métisse tandis qu'un sourire railleur faisait une inquiétante aurore sur celui du meurtrier d'une sœur.

Face à face qui n'avait pas manqué de se refléter sur les lunettes d'un détective, écarquillant les yeux qui se dissimulaient derrière avant qu'un main fébrile se porte à la boucle d'une ceinture par réflexe, parée à actionner le mécanisme qui s'y dissimulait, et libérer la fureur qui tourbillonnerait en direction d'une vieille connaissance sous la forme d'un ballon de football qui aurait brillé par son absence jusque là...

Pantomime qui laissa les spectateurs de la scène interloqués, suspendant le bon déroulement des derniers sacrements offerts à une morte. État de fait qui semblait bien parti pour se prolonger au vu de la tension qui s'accumulait dans l'atmosphère tandis qu'un couple convergeait en direction de son éternel Némésis, pas à pas, tournant ainsi le dos à la toute dernière chance qui restait à la fille qu'ils désiraient sauver... Cette chance qui avait pris la forme d'une collégienne tendant timidement la main en direction d'un père de famille avant qu'un chuchotement lourd de menace ne se glisse insidieusement au creux de son oreille, faisant retomber son bras qui se balança, inerte, semblable à celui d'une poupée de chiffon.

Un embryon de doute s'était entremêlé à la curiosité derrière une paire de lunettes de soleil tandis qu'un souvenir remuait faiblement dans la mémoire de Saburo Uodzuka. Se pouvait-il qu'il ait croisé la route de cet inconnu dans une autre vie? Un proche d'une victime d'un syndicat du crime venu réclamer des comptes aux assassins qui s'étaient faufilé entre les mailles du filet ? Explication qui n'aurait pas manqué de faire sens mais qui se heurtait à un léger écueil, celui qui avait recouvert Vodka de son ombre pendant toutes ces années n'avaient jamais laissé le moindre témoin dans son sillage... Il y avait eu quelques exceptions de taille, certes, à commencer par ceux dont ils avaient croisé la route dans ce même cimetière, douze ans plus tôt, mais le trouble-fête qui se rapprochait n'en faisait pas partie... Soufflant mentalement sur ses souvenirs pour écarter la couche de poussière sous laquelle ils étaient ensevelis, l'exécuteur des basses œuvres songea à ce détective auquel son éternel compagnon de route avait réglé son compte, au cours d'une manœuvre d'extorsion de fonds qui avait failli bien mal tourner... Non, impossible, faute d'avoir eu l'occasion de recourir à la méthode classique, Gin lui avait administré le poison de...

Se tournant en direction de son ancien supérieur hiérarchique pour l'interroger, Saburo manqua de défaillir quand son regard croisa celui d'une scientifique, par delà l'épaule de celui qui lui avait tourné le dos pour mieux faire face à sa proie favorite.

Merde, le pire cocktail possible ! Parti comme c'était, il y avait peu de chance pour qu'ils puissent continuer à jouir paisiblement et A fortiori bien longtemps de ce qui leur tenait lieu de retraite. En plein jour et devant un tel parterre de témoins potentiels, il faudrait jouer serré et s'efforcer de garder profil bas, le temps que l'opportunité se présente d'enfouir discrètement leurs problème en invitant une ex-collègue à s'allonger dans une autre tombe que la sienne en compagnie du larbin venu lui prêter main forte.

Avec n'importe qui d'autres, et compte-tenu des nerfs d'acier de son compagnon, la corvée aurait pu être qualifié de surmontable, à défaut d'être facile pour autant, mais quand ça concernait Sherry, la prudence se retrouvait éjectée manu malitari sur le siège arrière d'une porche noire pour laisser la cruauté prendre le volant du véhicule...

Gin avait eu la courtoisie d'adresser ses salutations sarcastiques à son ancienne proie, en arborant l'attitude aussi nostalgique que désabusé appropriée à une ancienne flamme qui semblait encore capable de faire rougeoyer les quelques braises qui demeuraient encore dissimulés sous une plaine de cendres... Par contraste avec leur dernière rencontre, face à face, sur le toit enneigé d'un hôtel, Sherry n'avait pas joué le jeu de celui qui lui donnait la réplique au cours d'une comédie à l'humour aussi noir que son ancien manteau, coupant court à toute parodie de politesse pour réclamer qu'on lui restitue une fille à défaut de pouvoir en faire de même avec une sœur... Ce n'était pas une requête mais un ultimatum, et l'inquiétante lueur qui brillait dans l'œil d'une métisse arracha un frisson à Vodka, à défaut de disparaître pour de bon, la peur s'était timidement éclipsée derrière le soleil noir de la haine sur le visage d'une scientifique, et un bref coup d'œil en direction de leur second problème lui confirma qu'il semblait bien parti pour jouer dans la même cour que le tout premier, si l'individu venu s'immiscer dans leur retrouvailles avait fait remuer un fantôme du passé dans la nécropole que constituait la mémoire de Vodka, avec le recul Shuichi Akai aurait bien mieux convenu que Shinichi Kudo au vu de la détermination glaciale qui irradiait de ce binoclard...

S'il se montra décontenancé par le tour que prenait ce tête à tête des plus inattendu, Gin ne manqua pas de se reprendre en main l'instant suivant, traitant le désespoir de son ancienne compagne comme une plaisanterie particulièrement savoureuse.

Lui qui s'était imaginé n'avoir laissé aucun témoin derrière lui, voilà qu'on lui dévoilait l'existence de l'exception venu confirmer une règle inflexible, et un témoin de l'histoire qu'ils avaient vécu ensemble, pour couronner le tout... Il s'étonnait néanmoins que son ancienne élève ait si mal retenu ses leçons, en se dispensant de prendre la peine de supprimer cette petite bavarde qui se réduisait au final à l'ombre du père qu'elle n'avait jamais connu, un criminel qui avait la meilleure raison du monde pour justifier la réciproque, une mère lui avait dissimulé la preuve la plus tangible de cette relation qui s'était si mal terminée, de part et d'autres, une preuve qu'elle aurait tout aussi bien enfouir sous le couvercle d'une poubelle au lieu de s'imaginer susciter quoique ce soit en venant lui jeter à la figure... Négligence qui ne souffrait d'aucune excuse, après tout, au vu de la nature de ses recherches, en admettant seulement qu'elle soit trop pudique pour franchir la porte d'une clinique pour leur réclamer de procéder à l'excision d'un petit parasite au plus vite, elle avait amplement les compétences nécessaires à la confection d'une pilule qui aurait purgé son utérus du moindre corps étranger venu s'immiscer dans l'intimité de sa propriétaire...

Pique qui sembla frotter une quantité non négligeable de sel sur la plaie de sa victime favorite, qui ne manqua pas agripper le col de sa chemise d'une poigne de fer pour le forcer à la regarder les yeux dans les yeux, et lui rappeler par la seul intensité de son regard qu'elle avait vécu dans l'ombre d'une organisation criminelle avant de fonder un foyer, et qu'il ne fallait pas grand chose pour que son tendre agneau franchisse la ligne dans l'autre sens pour laisser la place à une louve...

Recouvrant calmement une main fébrile de la sienne pour mieux emprisonner sa propriétaire, l'ancien assassin se sentit gagné par une sensation déstabilisante, à mi-chemin du malaise et de l'excitation tandis qu'il constatait son incapacité à desserrer les doigts qui s'étaient recroquevillé sur ses vêtements dans une forme appropriée à un poing.

Après quelques secondes d'un affrontement silencieux dont la tension n'avait rien à envier à celui de la corde d'une arbalète avant qu'elle ne relâche un projectile meurtrier, Gin se décida à porter un minimum d'attention au méprisable insecte qui avait pénétré l'espace intime d'un prédateur pour lui agripper le bras, et le forcer à s'écarter d'une épouse.

Plissant les yeux alors qu'ils oscillaient entre un détective et sa tendre moitié, Gin déploya un sourire qui n'avait rien de rassurant, pour mieux laisser le passage à une question dont il connaissait déjà la réponse. Est-ce qu'il s'agissait du père de la gamine qui leur avait faussé compagnie ?

Shinichi comme Shiho se dispensèrent de confirmer l'hypothèse, il n'était pas nécessaire qu'ils le fassent.

Gin prit la peine de savourer comme de digérer cette révélation avant d'adresser des félicitations teintées d'ironie au jeune couple pour l'heureux événement auquel il aurait souhaité assister, prendre un air faussement peiné devant la rancœur de celle qui n'avait pas pris la peine d'en informer un vieil ami, et se montrer tout disposé à se lancer sur la trace d'une petite fugueuse pour lui mettre la main dessus, ne serait-ce qu'en souvenir du bon vieux temps, pour peu qu'on lui laisse le temps de finir son boulot en premier lieu.

Conclusion qu'il illustra en envoyant la manche de sa pelle percuter le plexus solaire d'un détective, expulsant l'air de ses poumons et manquant de peu de le faire tomber à genoux, poussant une scientifique à soutenir son époux, ce qui offrit à un fossoyeur amoureux du travail bien fait l'opportunité de s'écarter d'un couple pour se rapprocher d'une fosse qui réclamait d'être comblée.

Vodka demeura dans l'expectative face à ce dénouement avant que son partenaire ne le rappelle à l'ordre en s'adressant à lui par un prénom qu'il avait temporairement oublié, et lui rappeler qu'ils ne seraient pas trop de deux pour descendre ce cercueil six pieds sous terre avant de l'ensevelir.

Une foule venue se recueillir demeura paralysée par la brève confrontation, avant qu'un assassin n'extirpe une cigarette de son paquet, l'enflamme, fasse remarquer à l'assistance venu se rincer l'œil qu'il n'avait pas toute sa journée et qu'il apprécierait qu'on se décide enfin à mettre fin aux préliminaires pour passer à l'essentiel, observation qui fut accompagnée d'un nuage de nicotine et d'un regard aussi affûtée qu'une lame de rasoir, faisant comprendre par son seul éclat que l'imbécile suicidaire qui se serait mis en tête de le contredire figurerait parmi les prochains clients du fossoyeur d'ici quelques minutes.

Le temps reprit ses droits, s'accélérant au passage après une brève interruption, chacun s'efforçant de reléguer les derniers événements à la lisière de sa mémoire pour ne les faire revenir sur le devant de la scène qu'au moment précis où il serait assuré d'être hors de portée de voix comme de regard de celui qui avait fermement planté sa pelle dans un monticule de terre.

Deux infortunés se décidèrent néanmoins à tenter le diable, leurs questions comme leurs menaces semblèrent se heurter un mur. Il ne demanderait pas mieux que d'échanger quelques souvenirs autour d'une bouteille de Sherry, mais à la fin de sa journée de travail, pas avant. Non, aucune gamine ne se dissimulait à son domicile ni dans le coffre de sa Porsche, et personne n'effleurerait l'un ou l'autre sans lui avoir présenté un mandat en bonne et du forme... Oh, et si un quelconque imbécile s'amusait à le prendre au mot en invitant la police à se présenter à la porte d'un honnête fossoyeur, il valait mieux conseiller aux gardiens de la paix de se munir de housses mortuaires, d'autant plus qu'il en faudrait bien plus que deux pour procéder à l'enlèvement des cadavres quand le nuage de cordite se serait dissipé...

Constatant que ses avertissements s'obstinaient à tomber dans l'oreille de deux sourds, Gin fît remarquer à deux parents qu'ils avaient peu de chance de mettre la main sur une fugueuse en le regardant procéder à un travail aussi fastidieux, ennuyeux et répétitif que nécessaire, il prit néanmoins la peine d'ajouter que s'il comptait la fille d'une ancienne collègue parmi ses prochains clients, il lui ferait bénéficier de ses talents pro bono, simplement par amitié envers sa mère... A défaut de lui avoir apporté la vie comme la mort, il ne demandait pas de mieux que d'offrir la meilleure des sépultures à cette gamine qui aurait eue le mauvais goût de s'être éclipsé sans prendre la peine d'attendre qu'on la lui présente.

Prophétie qui acheva de convaincre un détective et une scientifique de tourner temporairement le dos à leur pire ennemie pour se lancer à la recherche de sa victime potentielle. Et à défaut de se retourner une dernière fois en direction de celui qu'elle avait bien cru laisser derrière elle pour de bon, Shiho jugea pertinent de remémorer un analecte de Confucius à son ancien amant, pour le cas plus que probable où ses soupçons quant à la disparition de sa fille s'avéreraient fondés...

Celui qui recherche la vengeance devrait commencer par creuser deux tombes... La première pour sa victime, la seconde pour lui même...

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