Yo,

R.A.R (Une review fera toujours plaisir):

Mira : Merci pour ton commentaire ! Désolée d'avoir fini sur du suspens mais, que veux-tu, c'est mon péché mignon :) Voilà la (longue) suite, j'espère qu'elle te plaira. Bonne lecture à toi !

Trolocat : Merci merci ! Je suis très contente que ce chapitre t'ait plu ! Voilà la suite et la réponse à tes questions et tes attentes (je l'espère !). Bonne lecture à toi !

Voici le chapitre 25. Bonne lecture à tous !


Le gyrophare criait à pleine voix pour indiquer aux conducteurs voisins de s'écarter, permettant à la voiture de police en tête du convoi de se faufiler plus aisément entre eux sur l'autoroute bondée d'une heure de pointe. Cela faisait près d'une heure qu'ils étaient sur cette voie à avancer deux fois plus rapidement que n'importe qui d'autre, filant à toute allure sur une route plate et immense qui semblait ne jamais finir.

Grimmjow était de plus en plus anxieux, maintenant qu'il se remettait correctement de l'assaut des policiers. Il avait sans doute eu plus de chance que Byakuya et n'avait pas de blessure grave. L'adrénaline suffisait à lui faire oublier la douleur. L'intervention de Rukia et de Rikichi avait été bienvenue au bon moment. Une fois Kyoraku au courant des agissements et ayant encadré les mesures de sécurité et de surveillance après cette mutinerie organisée par Äs Nödt, il l'avait convaincu d'aller retrouver Ichigo à la forêt Aokigahara. Un ensemble de trois voitures remplies de ses hommes les suivaient. Au début, Kyoraku ne voulait pas le prendre avec lui. Il n'était pas un policier, n'était ni armé ni capable de se défendre et n'était pas dans la meilleure des formes. Mais tous les interdits du monde n'auraient pas fait le poids face à la volonté de fer qui animait Grimmjow. Elle le tenaillait au ventre depuis qu'il s'était réveillé de son étrange cauchemar.

La voix d'Ichigo au téléphone résonnait encore en lui. Elle était si sérieuse, déterminée et émouvante. Il savait sans doute ce qu'il faisait. Il l'avait choisi. Il s'était aventuré en tout état de cause.

Mais il aurait tellement préféré qu'il soit moins héroïque et vienne le trouver d'abord !

Il tapa du poing contre la portière avec rage en serrant son portable dans la main. Ichigo ne répondait à aucun de ses appels.

— Eh, prends sur toi je te prie. Cette voiture ne t' a rien fait…

Grimmjow regarda Kyoraku. Il était concentré sur sa route –il roulait bien plus vite que la normale- mais il n'avait pas l'air plus angoissé que cela les deux mains sur le volant mais le corps relâché, le regard fixe sur la route mais les muscles du visage détendu. Il lui semblait sérieux et concentré mais loin d'égaler son propre état, au bord de la crise de nerf. Et, évidemment, il ne put qu'accuser le coup :

— Comment pouvez-vous rester si calme ?!

Kyoraku dessina un sourire sur sa large bouche encadrée par une barbe naissante. Mais ce sourire n'avait rien d'une fantaisie joyeuse et légère. Il était tout aussi déterminé que la colère du bleuté ne laissait transparaître.

— Je ne suis pas calme. Mais je contrôle sans doute mieux mes émotions. C'est la clé, jeune homme.

L'interpellation du « jeune homme » n'offensa pas plus le bleuté. Après tout, il était à même de recevoir des conseils. Dans la situation actuelle, cela ne pouvait pas être inutile.

Le contrôle ? Ça oui, il connaissait. Il savait être concentré sur une tâche, quand il devait recoudre un bras ou stopper une hémorragie. Le contrôle clinique et médical, ça, il pouvait connaître.

Mais on ne parlait pas de la même chose, là ! Il s'agissait plutôt d'un dangereux criminel et terroriste qui pouvait s'attaquer à tout moment à son amant qui avait déjà bien trop souffert à cause de lui !

— Je te comprends ; expliqua Kyoraku ; la colère est sans doute l'émotion qui nous submerge le plus facilement. Mais si je l'utilisais trop tôt pour extérioriser tout ça, j'aurais perdu de l'aplomb pour le moment venu. Je ne suis donc pas calme mais préparé.

Grimmjow le regarda un instant, toujours concentré sur sa route, mais un léger sourire rassurant et sage sur le visage. Il l'écouta poursuivre :

— J'aurais pu devenir fou pour ce type… Fou de haine… à m'esquinter la santé pour une foutue enquête, à être obnubilé par lui jour et nuit, voulant l'arrêter par tous les moyens possibles. Je l'ai longtemps poursuivi… Le jour où je l'ai arrêté, ce fumier n'avait pas l'air surpris, comme si c'était quelque chose qu'il avait choisi. Comme s'il m'avait laissé l'attraper. Ça m'a foutu encore plus en rogne ! Et il a réussi à s'en tirer en H.P et à se barrer avec une telle facilité… comme si aucune chaîne n'avait d'emprise sur lui. Alors que moi, j'avais eu l'impression de soulever des montagnes pour réussir.

Grimmjow acquiesça. Äs Nödt s'était enfui et la police avait été fortement critiquée à ce moment-là, jugée responsable d'avoir laissé partir un dangereux criminel en pleine nature. On avait appris qu'il avait tué sur son passage et qu'il avait kidnappé des enfants. Le DPM avait dû s'en mordre les doigts… À cette époque-là, Grimmjow était plus jeune et n'y avait pas véritablement fait attention. Cela semblait si loin, si irréaliste quand ça ne vous tombait pas dessus… quand vous ne deveniez pas la victime de cet individu, de ce visage qui apparaissait dans les journaux et à la télé et qui, tout à coup, s'incarnait, prenait une voix et s'approchait de vous, menaçant, prenant le contrôle de votre vie.

— Je suis devenu dingue ; continua Kyoraku en perdant son sourire ; j'ai pété un plomb et j'ai failli tout envoyer en l'air… Heureusement, ma femme m'a tiré de là… J'ai tout arrêté, j'ai accepté les faits et je me suis retiré… J'ai laissé ce travail à Byakuya, en espérant qu'il réagisse mieux que moi… Il était peut-être encore trop jeune mais… est-ce qu'il existe seulement un âge pour encaisser tout ça ? La pression de l'enquête, des supérieurs au-dessus de ta tête qui te commandent d'avancer, et des hommes à tes ordres qui finissent par parler de ton incompétence dans ton dos… C'est loin d'être une vie paisible. Et personne ne peut être préparé à ça.

Il expira, prenant un temps pour réfléchir :

— Byakuya a ce truc de gars froid qui semble occulter ce qui ne l'intéresse pas, suivre son propre chemin sans jamais être ébranlé par une critique, une pression, un stress… Mais au fond, ce n'est pas vrai. Il encaissait aussi. Et la vie ne lui a pas fait non plus de cadeaux. Il s'est retrouvé seul, sans personne pour l'aider à respirer dans ce travail… Si, sa sœur, sans doute, mais il l'aime trop pour oser lui confier ses problèmes… Bref… son masque de gars dur et froid n'allait pas marcher longtemps avec ses hommes… Cette mutinerie, c'est ce que je craignais le plus pour lui. Et, bien sûr, Äs Nödt avait assez d'avance pour le sentir et en jouer.

Grimmjow sembla boire chaque parole de Kyoraku. Elles prouvaient encore une fois à quel point Äs Nödt était un dangereux manipulateur, trop agile au discours et à la persuasion, réussissant même à retourner des hommes contre le propre chef en tirant précisément sur la corde sensible qu'il avait décelée.

— Tout ça pour te dire, jeune homme, que si tu lui montres ta colère, il saura l'utiliser contre toi. C'est exactement ce qu'il cherche… user de nos émotions, les exacerber au point de nous sentir exploser de l'intérieur. Nous voir voler en éclat et devenir fous. Et, pour ça… j'espère qu'Ichigo s'en sortira. Il est particulièrement affecté par Äs Nödt…

Grimmjow se concentra aussi sur la route qui défilait sous ses yeux, méditant sur ces dernières paroles. Ichigo était sensible, comme lui, à la peur et à la colère, les deux émotions qu'Äs Nödt contrôlait avec habileté. Mais, il savait aussi qu'une part d'Ichigo pouvait surmonter tout cela et prendre du recul. Quand un but précis faisait dépendre ses actions, il pouvait mieux contrôler ses instincts et ses humeurs. Il l'avait compris à la soirée du Palais de Justice dès le moment où il lui avait parlé du plan terrible d'Äs Nödt dans lequel il était victime autant que son frère, détenu par le criminel. Il avait dû agir selon ses désirs pour arriver à retrouver son jumeau. Mais il n'avait pas été submergé. Il était resté concentré tout du long. L'envie de sauver Shiro était plus forte que la peur qui pouvait naître en lui. À présent, s'il lui faisait face, il espérait qu'Ichigo trouve un but et s'échappe de tout contrôle sur son esprit.

OoOoOoOoOoOoOo

Au même moment,

Forêt d'Aokigahara

Sa main qui tenait l'arme pointée sur sa propre tempe commençait à trop trembler pour appuyer sur la gâchette. Sa peau en contact avec le canon était constamment frottée, appuyée par l'arme, se préparant à la douleur d'être percée. Ichigo avait fermé les yeux. Son cerveau bouillonnait trop, comme s'il fallait tout mettre en ordre avant que chaque connexion ne meure.

À quoi devait-il penser avant de mourir ?

Quelle image lui ferait le plus plaisir avant de s'éteindre ?

Allait-il ressentir de la douleur ou, l'instant d'une seule fraction de seconde, un quelconque remord d'avoir tiré ?

— Ne fais pas ça, Ichigo.

Aussitôt, il ouvrit les yeux. La voix était si près de ses oreilles, si forte pour un murmure et si pesante dans sa tête. Il ne sentit tout à coup plus aucune force dans son corps, oublia les tremblements et les pensées éparpillées.

Äs Nödt s'était approché et lui faisait face. Il semblait vouloir apaiser, en un regard, cette fureur qui le dévorait de l'intérieur. Il leva lentement sa main et vint la poser sur l'arme pour ensuite l'éloigner de sa tempe. Tout à coup, Ichigo sentit comme une délivrance. Une furieuse envie de vivre jaillit en lui jusqu'à faire trembler ses jambes et vibrer tout son être, de la plus petite des cellules de sa peau à la plus fine veine dans son corps. Il sentit les larmes lui monter aux yeux alors qu'il restait plongé dans ceux d'Äs Nödt, bien trop hypnotiques.

— Là… Tout va bien… Calme-toi, Ichigo…

Après quelques minutes, Ichigo parvint à s'apaiser. Il prit conscience de ce qu'il venait de faire. De sa main armée qu'il avait dirigée à sa tempe. De sa vie qu'il avait pensé à achever pendant quelques secondes. Il ne venait pas pour ça ! Il n'avait pas prévu cela ! Et Shiro ? Et Grimmjow ? Comment avait-il pu les oublier dans son geste, ne pensant égoïstement qu'à lui ?

Tout s'arrêta à nouveau quand Äs Nödt déposa ses lèvres sur son front. Le baiser était tendre et bienveillant. Il résonna en lui avec nostalgie, le renvoyant, pendant un court instant, douze années auparavant. Puis Äs Nödt guida sa main vers son corps à lui. Il pointa le canon, l'enfonçant presque en lui, au niveau du poumon, juste en-dessous du cœur.

— Si tu dois tirer, Ichigo, il faut que ça soit là ; lui chuchota-t-il.

Ichigo avait retrouvé l'usage de son corps mais la main d'Äs Nödt enserrait la sienne sur le revolver. Son index était bien fermement posé sur la gâchette. Et les mots de Shiro lui revenaient en tête :

Tu sais ce qu'il faut faire, vraiment. Tu l'as toujours su au fond de toi.

Tu dois le faire. Tu es le seul qui puisse le faire.

Trouve-le. Et finis-en avec lui.

— Tu hésites encore ?

— Je… Je ne veux pas t'obéir…

— Mais tu obéis aussi à ton frère, non ? Et à tout ceux qui pensent que ma mort serait la meilleure chose. Quelle importance si je suis du même avis ?

Ils chuchotaient à présents, comme s'il ne valait mieux pas que les arbres ne les entendent.

— Pourquoi… Pourquoi mourir ? Après ce que tu viens de faire…

— On interprète cette explosion au Palais comme mon commencement. Je le vois plutôt comme ma conclusion. Et puis, ça ne me concerne par directement, Anarkheia vivra à travers d'autres que moi. Je ne suis qu'un des premiers messagers.

— Pourquoi… arrêter tout à coup… vouloir mourir…

Äs Nödt eut un petit rire étouffé. Pour la première fois, Ichigo crut voir une faille en lui, une gêne qu'il cachait toujours habituellement.

— Je n'arrête pas tout à coup… J'ai dédié ma vie à cela… Depuis que je tiens une arme sur un champ de bataille. Depuis que je connais la folie des Hommes et les crimes dont ils sont capables… Mais cela t'importe peu, ce n'est pas important.

Ichigo le trouva bien humble. Sans doute ne savait-il pas que le capitaine Kuchiki leur avait raconté, à Grimmjow et lui, tout ce que l'on pouvait connaître du personnage. Une mère décédée à sa naissance. Un père sans doute froid et peu aimant dans le contexte de la guerre de leur pays, l'Abkhazie, contre la Géorgie. Ichigo ne savait pas quel âge il avait mais il ne paraissait pas encore atteindre la quarantaine. Il avait sûrement dû porter une arme et participer au massacre très jeune. Et Byakuya avait mentionné qu'il avait été prisonnier par l'armée géorgienne pendant trois mois. La torture était certainement ce qu'il mentionnait dans « la folie des Hommes » et ces « crimes » dont ils pouvaient être capables.

— Je commence à fatiguer… ; poursuivit-il sur le même ton murmuré ; et j'ai bien plus peur de la vie que de la mort. Je suis prêt, Ichigo.

L'intéressé ravala sa salive, sentant une grande responsabilité sur ses épaules. La police pourrait lui enlever ce fardeau, non ?

— Tu penses que je devrais me retrouver en prison, c'est ça ? fit Äs Nödt en souriant malicieusement, comprenant rapidement qu'il avait vu juste ; je ne pourrai pas y rester, la pensée d'Anarkheia est profondément contre.

Face au regard interrogateur d'Ichigo, il s'expliqua :

— Un criminel va en prison. Soit. Mais à quel moment la justice a réglé le problème ? On a voulu croire que toutes ces personnes allaient d'elles-mêmes se repentir de leurs fautes, juste en leur privant d'une vie sociale plus ordinaire, en leur enlevant un peu de liberté ? Écoute-moi bien, Ichigo. Les prisons ne servent à rien. Parce qu'une cage en fer n'expie pas la faute du criminel. Même un millier d'années et de prières ne suffiraient pas à réparer le crime d'un homme ou d'une femme sur une victime innocente. Et ces meurtriers le savent ! Ils croupissent dans une cage mais recommenceront une fois sortis. Et s'ils ne sortent pas, cela n'empêche pas une nouvelle génération de faire exactement la même chose…. Les prisons ne servent à rien… La justice ne s'est pas amoindrie, elle s'est égarée, elle s'est oubliée en chemin avec cette « solution ». La seule solution qui vaille pour purifier la faute d'un criminel, c'est lui ôter la seule liberté qui importe : celle de vivre.

— Et alors quoi ? Tu es favorable à la peine de mort ? fit Ichigo en appuyant un peu plus le canon sur lui.

— Ah… Une politique de chaises électriques pour quelques pays ne m'intéresse pas vraiment, tu sais, Ichigo. Je veux que chacun puisse exercer sa justice avec sagesse et intelligence. Toutes les fautes ne méritent pas la mort mais toute faute doit être purifiée.

— C'est une utopie.

— Mais le système de justice actuel dans lequel tu vis est une utopie, Ichigo ! Il suffit d'allumer la télévision pour t'en rendre compte. Il faut surmonter tous ces incompétents… Je me suis prouvé assez de fois que l'éthique des « gens de bien » n'est pas si véritable ni pure que cela. J'ai séduit des avocats, des juristes, des médecins et des policiers, et je m'en suis toujours sorti. Ils disent respecter un code d'honneur, n'est-ce pas ? Et, pourtant, c'était si facile pour eux de le briser.

— Si ton système est le meilleur, pourquoi tu es toujours là ? Pourquoi les victimes ne t'ont pas purifié de tes crimes ?

— Tu as raison. Je dois t'avouer que je me suis laissé un sursis…

Il semblait réfléchir un instant avant de poursuivre :

— En tant que messager d'Anarkheia, je devais être le berger indiquant aux pauvres moutons égarés quoi faire pour ne pas se faire dévorer. Je devais réunir mon troupeau. Anarkheia doit guider toutes les femmes et tous les hommes perdus, trop longtemps victimes et qui n'arrivent plus à se relever. Mais je suis arrivé au terme de ma mission. Et c'est là que tu interviens, Ichigo…

— Je ne suis pas la seule victime de tes actes !

— Certes. Mais je voulais que ça soit toi. Peux-tu accepter mon dernier petit caprice ? Et puis, il fallait trouver une personne qui puisse le faire. Me trouver et me tuer. Ton frère a dû te dire que tu étais le seul à réellement pouvoir le faire, n'est-ce pas ? Mais, en faisant ça, tu accomplis parfaitement ce qu'Anarkheia voulait de toi. Ce que je voulais te faire devenir depuis le début. Un nouveau berger. Tu en as le potentiel. Alors fais-le…

Il tenait l'arme au-dessus de sa propre main et Ichigo pouvait sentir sa peau fraîche et sa la force de sa poigne :

— Tire. Tu réfléchiras plus tard à savoir si j'ai eu raison ou tort. Tu seras le berger que tu veux être, je ne peux pas t'influencer plus. Mais ça… Tout le monde s'attend à ce que tu le fasses.

Äs Nödt approcha son autre main du visage du rouquin. Il lui caressa ainsi la joue et les cheveux.

— Tu comprends pourquoi tu dois me tuer maintenant ? Tu ne peux pas m'enfermer ni me stopper. Et si tu ne te décides pas, je remettrai mon expiation à plus tard et rejoindrai Bazz-B pour continuer mon rôle. Cette scène se répétera alors un jour et tu devras agir Ichigo.

— Non, non… Je ne veux pas… Et tu ne peux pas partir ! Tu as fait trop de mal, de dégât. Tu dois… Tu dois… Tu dois souffrir comme tu m'as fait souffrir. Comme tu as fait souffrir tout le monde !

— Alors tire, Ichigo.

Le canon était bien orienté. Sa main tenait fermement l'arme, aidée par celle d'Äs Nödt. Son index pouvait appuyer à tout instant.

— Je t'ai dit, je n'ai pas peur de la mort. Ne crains ni de me faire mal ni de m'abandonner à l'autre monde. J'y suis préparé depuis longtemps.

— Mais… je ne suis pas ton jouet…

— Je n'ai jamais voulu me jouer de toi, Ichigo, je t'apprécie trop pour cela. Je suis là pour t'aider. Mais c'est toi seul qui prendras la décision.

Le criminel continuait de caresser ses cheveux comme pour l'aider à conserver son calme. Il se pencha un tout petit peu pour lui murmurer :

— Écoute toujours ton cœur, Ichigo.

L'intéressé ne put que fermer les yeux à cette phrase, comme s'il serait plus facile et moins terrifiant de passer à l'acte. Sa main serrait aussi trop fort l'arme et le canon s'enfonçait dans son buste comme s'il allait l'engloutir. Il ressentait une boule au ventre mais finit par ne plus trembler, concentré au maximum. Les caresses d'Äs Nödt sur ses cheveux, sa patience silencieuse et sa respiration calme l'aidaient sans doute. Il devait le faire. Pas pour obéir à Äs Nödt mais pour la sécurité de tous et pour en finir personnellement avec son passé.

Il était prêt à enlever sa vie. Du moins, il se devait d'être prêt. En fait, on ne sait pas vraiment ce que c'est d'être prêt pour agir de la sorte. Mais, quand on ne songe plus à rien, quand le calme a repris le dessus sur toutes les émotions passionnelles et que, malgré tout, l'idée est toujours là, forte, puissante, convaincante… il faut la mettre en action. Äs Nödt l'avait senti. Il tenait ses cheveux en une étreinte plus ferme à présent et avait presque cessé de respirer. Sans doute avait-il fermé les yeux lui aussi. Leurs fronts se touchaient presque, ils semblaient imbriqués l'un dans l'autre. Ichigo avait besoin d'une impulsion et la trouva en ouvrant la bouche pour prendre une grande respiration. Il avait une si grande envie de crier. Et il se mit à émettre un son libérateur à chaque expiration, de plus en plus fort, comme pour faire vibrer tout son être au plus profond et lui donner l'énergie d'agir. Bientôt, ce fut un hurlement qui s'éleva au-dessus des arbres.

Sur une branche, un corbeau immense et noir regardait la scène d'un œil brillant. Soudain, il s'envola en agitant ses ailes puissantes et majestueuses, surpris par le son d'une violente détonation qui déchira, avec ce hurlement, le silence tout entier de la forêt.

OoOoOoOoOoOoOo

Encore dix minutes et Grimmjow aurait pu exploser tant l'attente avait dépassé la limite du supportable. Il s'était imaginé tous les scénarios possibles. Un seul devait se réaliser : qu'Ichigo soit sain et sauf. Il ne tenait plus dans cette voiture. Il n'arrivait plus à entendre ce gyrophare ni à voir cette longue route interminable.

Et enfin, ils étaient arrivés. Ils étaient entrés dans le site forestier et tentait de s'enfoncer un peu plus dans la forêt. La voiture sursautait bien plus que sur le bitume plat et Kyoraku ne semblait pas vouloir ralentir. La nuit allait bientôt tomber, les arbres apparaissaient bien plus noirs, mouchetant le ciel bleu marine de leurs branches et de leurs feuilles éparses. Grimmjow devait se l'avouer, il n'était pas à l'aise. La nuit, tout prenait des accents bien plus terrifiants pour lui et il ne s'agissait pas d'une simple balade en forêt. Il ne savait pas ce qu'il allait trouver à l'intérieur, sur quoi il allait tomber.

Avec le GPS activé du téléphone d'Ichigo, ils parvinrent à retrouver le parking sur lequel il s'était garé plus tôt. La zone était vide, à l'exception d'une voiture.

— Celle d'Ichigo ? demanda le capitaine, soudainement.

— Je… Je ne sais pas. Ichigo n'a pas de voiture. Il en a forcément emprunté une.

Le bleuté ne savait pas quoi penser de cette découverte. Si c'était bien la voiture avec laquelle il était venu, cela prouvait qu'il était bien là… mais qu'il était toujours là… Et comme il ne répondait pas à ses appels…

Grimmjow sortit de la voiture en enlevant rageusement sa ceinture. L'air frais et le calme de la forêt l'aidèrent à dépasser cette mauvaise intuition qui le prenait au ventre. En regardant dans les vitres de la voiture, il ne trouva personne.

— Je vois un portable. Je suis presque sûr que c'est le sien ; alerta Grimmjow.

— La voiture vient de Tokyo. Je vais demander une recherche. De toutes façons, la localisation GPS dit que nous sommes au bon endroit ; fit Kyoraku en saisissant son portable une fois sorti de la voiture.

Au même moment, les trois voitures de police du convoi arrivèrent sur le parking. Douze hommes en uniforme et armés sortirent et se préparèrent à la battue qu'ils allaient devoir opérer dans cette forêt, préparant les lampes torches. On en offrit une à Grimmjow.

— Tu m'entends ? Ouais je sais, pas beaucoup de réseau ici… ; commença Kyoraku en tenant son portable à l'oreille et parlant assez fort comme pour être mieux entendu, faisant les cents pas en espérant obtenir un meilleur réseau ; j'ai besoin que tu cherches une voiture pour moi. Je te donne la plaque : une Suzuki Swift grise, Ginza 330 Shisei 02-69. Ouais j'attends…

Grimmjow écoutait d'une oreille. Son attention était plus portée sur l'entrée de la forêt qui lui paraissait des plus menaçantes. Les derniers rayons du soleil semblaient mourir dans la densité obscure des troncs d'arbres et de leurs branches noueuses. On ne voyait pas très loin en avant et le silence à l'intérieur lui donnait l'impression d'un grand vertige, comme s'il tombait dans un profond sommeil, pourtant parfaitement éveillé.

— Tu l'as ? Je t'écoute… Oui… D'accord, je te remercie.

Kyoraku raccrocha et appela Grimmjow vers le coffre de sa propre voiture qu'il ouvrait. Le bleuté parvint jusqu'à lui avec une certaine appréhension.

— Pas de déclaration de vol et papiers en règle. Mais cette voiture appartient à Kensei Muguruma. Ça te dit quelque chose ?

— Oui. C'est le petit-ami de Shiro, le frère d'Ichigo.

— Bon, alors nous voilà fixés.

La nouvelle l'inquiétait quelque peu tout de même. Ichigo était bien là, exactement là, quelque part, dans cette forêt noire, silencieuse et immense.

— Tiens, prends-ça.

Grimmjow reconnut ce que le policier lui tendait. Un gilet par balle.

— Tu l'enfiles par la tête et tu serres les scratchs sur les côtés.

Le bleuté acquiesça et sentit, dans le poids du vêtement en l'enfilant, tout le danger qui lui incombait de suivre la police dans la traque d'un criminel qui pouvait être n'importe où dans la nature.

— Je n'ai pas le droit de te donner un flingue. Reste près de moi pendant l'opération et tout ira bien ; fit le capitaine en réglant son propre gilet avant d'enfiler une veste ; Ah et prends ça, ça pourrait être utile.

C'était une sacoche de premiers soins. Grimmjow connaissait par cœur ces formats de secours pour être intervenu de nombreuses fois sur le terrain quand il était encore interne. Il prit la sacoche pour la passer au-dessus de sa tête et la positionner sur une épaule. Si Ichigo était retrouvé dans un état critique, Grimmjow prenait conscience qu'il serait le seul capable de le soigner.

Quelques minutes plus tard, tout le monde fut prêt et l'on s'aventura dans la forêt en ligne en braquant des lampes torches au loin, à la recherche du moindre indice, de la moindre trace, de la présence des hommes recherchés. L'ordre de Kyoraku était simple : ils se donneraient jusqu'à minuit pour faire cette battue, ratissant une grande partie de la forêt avant d'en finir et de recommencer demain s'ils n'avaient toujours pas de nouvelle d'Ichigo.

OoOoOoOoOoOoOo

MÉMORIAL

Il ne se souvenait plus de grand-chose. À chaque fois qu'il essayait de réfléchir à son passé, de savoir ce qui s'était passé avant tout ça, une violente migraine le prenait et il abandonnait bien vite l'effort.

Il avait d'abord eu l'impression de dormir pendant très longtemps. Comme les petits animaux qui se cachent dans un trou au chaud et qui s'endorment pour survivre au froid de l'hiver. Il lui semblait n'avoir plus ouvert les yeux pendant une longue période. Il avait senti la vie tout autour de lui. On le nourrissait, on le portait, on le posait où on voulait. Mais il n'avait plus envie d'ouvrir les yeux. Et il avait préféré dormir, plonger dans un lagon noir.

Il avait appris qu'il avait somnolé ainsi un mois entier. C'était un petit garçon qui lui avait dit le jour où il avait décidé de se réveiller. Ce jour-là, il avait tout essayé pour se souvenir mais rien ne lui était apparu. Aucune peur ne venait le saisir au ventre. En fait, aucune émotion ne le traversait plus. Cette sensation étrange de ne pas être en soi mais de se voir au-delà de son corps le prenait souvent. Il laissait faire.

Il ne parlait plus non plus. Il ne ressentait plus rien et ne voulait pas communiquer. Il se disait qu'il n'avait rien à dire et puis… on ne devait pas s'adresser à des inconnus, n'est-ce pas ?

La situation qu'il connaissait au jour le jour était claire, il se la répétait souvent. Il était un petit garçon de dix ans qui s'appelait Ichigo. Il s'était réveillé d'un long sommeil qui avait duré un mois avec l'étrange impression de manquer de souvenirs. Il était intégré à un petit groupe de cinq enfants, plus ou moins du même âge que lui à regarder les différences de taille (il était l'un des plus petits). Ils ne se connaissaient pas entre eux et lui donnaient l'impression de ressentir la même confusion que lui. Puis, il y avait Ana qui s'occupait d'eux.

Ana était une femme très belle et très grande à la peau très blanche et aux cheveux très longs et très noirs. C'était à peu la meilleure façon de la décrire. Ah, et elle était plutôt gentille avec eux. Elle ne leur parlait pas beaucoup mais faisait toujours en sorte de les garder groupés, de les nourrir, les laver et les coucher de bonne heure.

Ils bougeaient tous les jours d'un point à un autre. Parfois ils marchaient. Parfois ils utilisaient un Van et devaient se cacher sous un drap noir à l'arrière du véhicule. Ils évitaient les villes et préféraient les routes de campagnes et les forêts les plus désertées possibles. Ichigo se disait qu'il n'avait jamais vu autant de paysages différents. Chaque plongée en nature l'aidait à calmer cette impression d'être perdu ou d'avoir oublié quelque chose qui le submergeait parfois.

Un soir, début du troisième mois, ils avaient dormi dans la forêt. Le crépitement du feu et sa chaleur avaient fini par l'endormir bien que le bois lui faisait peur avec tous les monstres qu'il pouvait renfermer. Ce n'était pas commun qu'ils dorment dehors. En général, Ana trouvait toujours un abri, même un immeuble abandonné et presque en ruine. Mais là, depuis quelques jours, Ichigo la sentait plus anxieuse. Sans doute serait-ce passager. Ichigo l'espérait, car il n'avait pas envie de dormir tout le temps dehors. La seule chose qu'il appréciait dans cette aventure était le réveil au petit matin. Certes, il fallait bien se blottir dans sa couverture mais cela en valait la peine. La Nature s'éveillait au même rythme que lui. Les oiseaux dans leurs nids et les feuilles soufflées par la brise. La rosée du matin qui avait mouillé tout le parterre et arrosé avec grand délicatesse une toile d'araignée qui s'étendait majestueusement entre deux troncs d'arbres morts. L'araignée, en son centre, attendait sa prochaine proie, en parfait équilibre sur son œuvre. Un papillon se prit dans ses filets. Aussitôt elle se déplaça vers sa victime. Il y eut de l'agitation, des soubresauts. Des gouttes d'eau tombèrent. Ichigo retint son souffle. La toile tint bon. Les ailes du papillon cessèrent de battre. Et le combat fut finit pour faire place au festin.

— Ichigo.

Le petit garçon sursauta. Il eut un frisson. Le froid ou la peur ? Il était sûr de ne plus rien ressentir dans son cœur mais cette araignée avait fait naître en lui une boule coincée dans son estomac. La voix d'Ana lui faisait le même effet.

— On lève le camp. Dépêche-toi.

Il y eut un sourire. Bref mais bien là. C'était rare d'en voir un sur son visage. Surtout que certains enfants lui donnaient du fil à retordre. Elle avait crié plus d'une fois sur eux, les disputant sévèrement. Ichigo, depuis, avait continué à préférer le silence et le calme aux bêtises et à l'agitation.

Les autres enfants rangeaient déjà les affaires. Dans cette vie en communauté, tout le monde avait des tâches et « participait au bien être de chacun ». C'était ainsi qu'Ana voyait les choses. L'un prenait le sac de vaisselle, l'autre roulait les couvertures, un autre prenait le sac de rechange, encore un saisissait le sac de vivre, puis un dernier attrapait le panier qui renfermait toutes les affaires pour la toilette. Ichigo comprit qu'il devait s'occuper de prendre les bouteilles d'eau. Il se chaussa et s'activa. Le retard n'était pas possible, surtout en début de journée, quand ils se lançaient dans une nouvelle excursion choisie par Ana.

Deux garçons plus grands et intrépides avaient osé demander à Ana des informations sur leur destination pour connaître un peu les raisons de cette marche. Elle les avait joyeusement répondu que c'était pour voir du pays. Ichigo n'était pas stupide. Il avait bien compris que c'était un mensonge. Pourquoi Ana préférait leur mentir plutôt que de leur dire la vérité ? Qui était-elle ? Qui étaient-ils ? Que devaient-ils faire ? Avaient-ils seulement un endroit à trouver ou ne serait-ce à jamais qu'une fuite incessante ?

Ichigo s'était bien gardé de poser des questions car il craignait la réaction d'Ana. Mais un soir, alors qu'il était de garde à l'entrée d'une vieille baraque abandonnée en pleine campagne, ce fut elle qui vint lui tenir la conversation.

— Tu n'as pas froid, petit Ichigo ?

Le petit garçon haussa les épaules. Il avait une couverture par-dessus qui suffirait jusqu'à l'heure de se blottir dans sa petite couette pour la nuit. Un jour de plus. Pour un nouveau jour de plus le lendemain. Cela ferait bientôt quatre mois.

Ana s'assit à côté de lui. Un sourire bienveillant se dessinait sur son visage.

— Tu veux bien me montrer ton bras ?

Ichigo se doutait de ce qu'elle voulait faire. Mais il ne protesta pas. Elle lui prit délicatement le poignet et remonta son index jusqu'à la pliure du bras. Il y avait là de petits points violacés incrustés dans la peau.

— Tu as encore mal ?

Ichigo hocha la tête pour dire « non ».

— Tant mieux. Tu sais pourquoi je devais le faire, n'est-ce pas ?

Ichigo avait à peu près compris ce que c'était. Les points étaient provoqués par l'aiguille d'une seringue plantée dans à cet endroit précisément. En pinçant un peu sa peau, sa mémoire tactile retrouvait une douleur qui lui rappelait le premier mois où Ichigo avait cru beaucoup dormir. Il avait été piqué à ce moment-là.

Les autres enfants aussi, sans doute. Lorsqu'un d'entre eux se réveillait la nuit en hurlant, hanté par des cauchemars, une simple caresse sur la tête et un baiser sur le front de la part d'Ana suffisait souvent. Mais parfois, il fallait un peu plus. Comme une piqûre. Ichigo avait compris que l'effet immédiat était de calmer la personne piquée. Et de la rendormir. Comme lui pendant le premier mois. Dormir et plonger dans un lagon noir.

À ce propos, lui aussi faisait des cauchemars mais il ne s'était jamais fait prendre. Il se réveillait en un sursaut, allongé sur le dos, les yeux grands ouverts, le corps complètement raidi, le souffle court. Puis, après quelques instants à voir des démons partout, tout redevenait normal et il se rendormait avec plus ou moins d'appréhension.

Il finit par hausser les épaules en regardant ailleurs, un peu gêné.

— C'est pour votre bien. Vous n'avez pas besoin de penser à des choses qui vous font du mal. Seul compte l'avenir maintenant. Et je ferais tout ce que je peux pour qu'il vous plaise à chacun d'entre vous.

Ichigo acquiesça. Il se doutait qu'Ana faisait beaucoup pour eux, sans forcément leur dire. Leur obtenir des vivres, penser à les abriter, à les aider car ils étaient encore des enfants, à les éduquer… Elle ressemblait à une mère… mais Ichigo avait du mal avec cette idée… il ne savait pas pourquoi… comme si une mère, c'était quelque chose de mieux, mais il ne savait plus en quoi…

— Je voulais te dire, Ichigo… Je vous aime tous mais tu es sans doute mon préféré et tu comptes beaucoup pour moi.

Les propos sortirent le petit garçon de sa rêverie. Il regarda Ana avec un nouvel intérêt, cachant, dans ses bras recroquevillés sur ses genoux, ses joues qui commençaient à rougir :

— Tu as toujours été très courageux. Tu es malin et fin observateur. Tu ferais un très bon stratège. Et tu es assez intelligent pour gagner tous les combats, tu le sais ça ?

Ana posa une main sur ses cheveux roux qui avaient poussé depuis. Elle les caressa doucement avant de finir sa course sur son dos arrondi par sa posture. Elle s'avança vers lui un peu plus :

— Tu sais avec quoi on gagne toutes les batailles ?

Ichigo ne sut pas répondre.

— Avec ce qu'on a dans la tête… Et ce qu'on a dans le cœur…

Sur ce, elle lui sourit. Ichigo entendait cette phrase se répéter dans sa tête.

« Ce qu'on a dans la tête… et ce qu'on a dans le cœur… ».

— Un jour, tu comprendras.

Elle resta encore un peu avec lui puis partit aller vérifier les pneus du Van pour être opérationnel demain.

Au milieu du quatrième mois, le groupe avait changé. Les enfants ressemblaient plus à des animaux qu'à de mignonnes petites têtes blondes. Ils avaient plus d'instinct et d'endurance mais manquaient cruellement de savoir-vivre. La loi de la jungle venait à régner entre eux seul le plus fort pouvait s'enorgueillir de bien manger et de ne pas devoir faire le guet le soir pour dormir le plus près du feu ou dans la plus confortable des couches. Ichigo, qui avait observé ce changement progressif de comportement, n'avait pas compris pourquoi Ana ne disputait pas le plus fort. Elle avait l'air ailleurs, plus préoccupée, et passait moins de temps avec eux. Ichigo l'avait déjà vue discuter avec d'autres adultes qui s'étaient approchés de leurs camps éphémères. La seule chose qu'il savait, c'était qu'il n'irait pas bien loin avec cette nouvelle règle de vie instaurée. Il était l'un des plus jeunes, des plus petits et des plus maigres. Il ne ferait pas le poids face au garçon qui faisait une tête et demi de plus que lui.

Un soir, le riz venait à peine de finir de cuire dans la casserole que ce fut la bagarre pour venir remplir son bol. On se bousculait, on se marchait dessus, on se tirait par les cheveux et les vêtements. À la fin, Ichigo n'avait qu'une demi-portion dans son bol et pensait devoir survivre ainsi.

Alors qu'il mangeait, Ana, qui avait tout vu de la scène sans rien dire, vint s'asseoir près de lui.

— Comment te sens-tu, Ichigo ?

Comme à son habitude, le petit garçon roux préféra hausser des épaules qu'utiliser des mots. Pour autant, il arrivait bien à mettre des mots sur ce qu'il ressentait : c'était un mélange de colère et de frustration. Cette impression que cette situation n'était pas normale, qu'il avait autant le droit de manger une portion décente de riz que l'autre garçon.

— Ce qu'il fait sans cesse, ce grand garçon, comment il vous mène par le bout du nez sans que vous ne puissiez dire votre avis, tu ne crois pas que c'est un peu de l'injustice ?

Un peu ? C'était totalement ça ! De l'injustice !

Ichigo acquiesça vigoureusement.

— Je t'ai dit que tu pouvais gagner toutes les batailles. Montre-moi comment tu peux le vaincre pour reprendre le reste de la portion qu'il t'a pris.

Ichigo aurait voulu exprimer au départ son désarroi, son handicap d'être trop petit et frêle. Mais le regard d'Ana était bien trop insistant : elle avait une autre idée en tête. Elle saisit une pierre par terre et la lui donna :

— Si tu n'es pas assez fort avec ton poing, il suffit de trouver un peu d'aide.

Ichigo ne réfléchit pas plus longtemps. Il n'aurait su dire ce qu'il le poussa à lancer la pierre aussi fort dans l'arrière du crâne du garçon qui mangeait à quelques mètres de lui. Elle atteignit sa cible parfaitement. Le grand garçon tomba, assommé. Il y eut des cris de victoire, des sauts de joie. On se précipita sur la casserole que le garçon avait prise en otage pour repartager les portions. Ichigo, en passant, vit le regard fermé du garçon à terre et s'en voulut soudainement de lui avoir fait mal. Mais, en regardant à nouveau le regard fier en satisfait d'Ana, il préféra se convaincre qu'il avait bien fait. Il avait mené justice.

Au terme du cinquième mois, Ichigo n'était plus très sûr de lui. Cette justice retrouvée du plus malin sur le plus fort les avait tous rendus méfiants et solitaires. Ils se sentaient agressés et menacés à chaque fois qu'ils convoitaient quelque chose. Ils se regardaient tous d'un mauvais œil et n'osaient plus se faire confiance.

En même temps, Ana était de plus en plus anxieuse. Ils bougeaient de plus en plus souvent. Parfois même pendant la nuit. Elle les réveillait sommairement, s'occupait plus rapidement de ranger les affaires et les faisait monter dans la voiture sans discussion.

Ichigo se doutait de quelque chose. Les souvenirs qui lui manquaient. Ce passé incertain. Pourquoi ils ne se connaissaient pas entre eux ? Pourquoi ils n'avaient pas de foyer ? Pourquoi Ana n'était pas leur mère ? Ces questions mêlées au comportement de plus en plus suspicieux d'Ana l'avaient aidé à voir plus clair : jamais il n'aurait dû être là, jamais il n'aurait dû la suivre et vivre avec elle et les autres enfants, jamais il ne l'aurait voulu. Il avait été enlevé à sa vraie famille. Et il avait tout oublié.

Une nuit, ils étaient arrivés dans une forêt. Cette fois, Ichigo avait vraiment commencé à avoir peur. Des enfants s'étaient mis à pleurer. Un garçon s'était uriné dessus, autant par peur que par envie car cela faisait bien deux heures qu'ils avaient repris la route sans faire de pause, entre le Van et la marche. Ana, en tête de groupe, vérifiait son portable toutes les dix secondes et passait parfois des coups de fil mais Ichigo n'entendait pas ce qu'elle disait.

Soudain, elle arrêta la marche et ordonna qu'on se couche. Pas de dîner pour ce soir et ils se lèveraient dans quelques heures pour repartir. Tous les enfants furent assez stupéfaits, parfois même en colère mais finirent pas obtempérer. Ichigo ne protesta pas, persuadé qu'Ana avait une idée en tête, et se prépara rapidement. Il posa son sac, en sortit sa couche et sa couverture, retira ses baskets pleines de terre et enfila un pull troué pour ne pas avoir froid. Ana n'avait même pas allumé de feu, ils devraient s'endormir dans l'obscurité de la forêt avec une seule lampe torche allumée pour seul réconfort.

Alors qu'Ichigo cherchait à s'endormir, perdu dans toutes ses questions alors que tous les autres, trop fatigués, y étaient parvenus sans difficulté, il entendit la voix d'Ana murmurer des choses. En ouvrant un œil, il la vit assise, la tête entre ses mains, balayant dans le geste ses cheveux, visiblement très inquiète :

— J'aurais dû le prévoir… J'aurais dû… Si j'avais su, je… Pourquoi il a fallu que ça se passe ainsi ?…

Ichigo ne reconnaissait presque pas sa voix tant elle paraissait terrifiée. Son portable était laissé de côté, par terre. Le garçon eut l'impression d'y voir un espoir abandonné.

— Ce n'est pas grave… Ce n'est pas grave… Je vais en finir…

L'enfant fit mine de dormir quand il sentit Ana se lever. Il ne savait pas pourquoi, mais il pensait qu'il valait mieux faire l'endormi et ne pas être pris sur le fait à l'espionner. Il entendit ses pas autour du groupe, ses grosses bottes noires s'enfonçant dans la terre humide. Puis des bruits divers. Elle fouillait dans son sac personnel. Enfin, il y eut encore quelques pas et un silence survint. Suivi de quelques pas. Puis d'un nouveau silence. Bientôt, Ichigo crut entendre quelques sanglots et un souffle court. Il ouvrit un œil avec le plus de discrétion possible.

À la lueur de la lampe à huile, il distingua Ana, penchée au-dessus d'un enfant, ses longs cheveux noirs ne permettant pas de voir ce qu'elle faisait. Puis elle se redressait avant de se pencher sur un autre enfant. Soudain, un objet brilla dans la lampe à huile : la seringue. Ichigo referma l'œil pour ne pas se faire prendre. Que cela signifiait-il ? D'habitude, Ana faisait des piqûres aux enfants qui avaient du mal à se rendormir après un cauchemar, pour les calmer et qu'ils n'aient plus peur. À quoi cela servait-il maintenant de le faire ? S'assurer que les enfants dormiraient tous jusqu'à l'heure du réveil pour repartir en course en pleine forme ? Mais ça n'expliquait pas les sanglots étouffés d'Ana.

— Chut… N'aie pas peur… C'est bientôt fini…

Ana était avec un garçon juste avant lui. Tous les autres étaient passés. Ichigo eut un frisson. Cette fois, il en était persuadé. C'était la peur.

Quand elle passa à lui et qu'il entendit le cliquetis de la seringue, il ne put s'empêcher d'ouvrir les yeux et de saisir soudainement la main d'Ana qui tenait l'instrument. Ana s'arrêta brusquement, et son visage exprima toute l'horreur d'une situation qui lui échappait totalement. Son expression de terreur surprit Ichigo qui ne s'y attendait pas. D'habitude, jamais Ana n'avait peur. Elle était toujours là pour les aider, pour les rassurer. Mais depuis ces quelques semaines plus troubles, Ichigo ne la reconnaissait pas. Il lâcha son bras et pensa à s'excuser… Ana prit une profonde inspiration et vint caresser son visage et ses cheveux roux, visiblement calmée.

— Je ne peux pas m'y résoudre, hein ?

Ichigo ne savait pas quoi répondre car il en comprenait pas de quoi elle parlait. Il hésita donc avant de hocher la tête de droite à gauche. Ana lui fit un petit sourire et prit sa seringue. Elle changea alors la dose qui y était attachée avec une autre topette sortie de la trousse qu'elle portait avec elle d'enfant en enfant.

— Il faut que tu dormes, Ichigo. Demain, tout sera fini.

Ichigo ne put rien faire tant l'effroi le saisit à vif dans tout son être, paralysant ses muscles. Il sentit l'aiguille transpercer son bras et un liquide chaud passer dans son corps. Il entendit son cœur battre fort et son souffle se faire court et bruyant.

— Je suis si fière de toi, petit Ichigo. Et je t'aime… ne m'en veux pas trop…

Elle le caressa encore et vint déposer un baiser sur son front. Puis Ichigo eut envie de fermer ses paupières devenues soudainement très lourdes. Il n'y eut rien à faire pour contrôler cela et il s'endormit.

Quand il se réveilla, il comprit que de nombreuses heures s'étaient écoulées. Ce n'était pas le matin qui agitait la nature mais le soir. Le soleil n'était pas levant mais couchant.

— Ichigo, réveille-toi, mon trésor…

La voix d'Ana le surprit. Ana était là, un peu plus loin, et s'agitait autour d'un monticule de branches et de bouts de bois alignés en un cube de plus d'un mètre de longueur et d'une hauteur d'une soixantaine de centimètres.

Quand Ichigo se leva, il n'y avait plus rien autour de lui, ni enfants, ni affaires, ni sacs. Juste la lampe à huile allumée et des habits qui lui étaient destinés. Il s'habilla plus chaudement, revêtit une parka et remballa sa couverture, redécouvrant la forêt avec plus de visibilité que la veille. Il avait donc dormi toute la journée ?

— Ichigo ? Viens vers moi, s'il te plaît…

L'enfant obéit. Depuis son réveil, il avait l'impression de ne rien reconnaître, d'être complètement perdu, d'avoir oublié des choses, exactement comme le sentiment qu'il avait eu après son premier mois de sommeil.

Quand il s'approcha du monticule de bois, il eut soudain très peur : il reconnut des enfants, le visage pâle, les yeux clos, entremêlés dans les branches d'arbres, coincés dans le talus.

— Ne crains rien, Ichigo. Ils ne se réveilleront pas. Ils sont partis sans douleur.

Au fond de lui, il comprit. Elle ne parlait pas d'un simple sommeil. Elle disait qu'ils étaient morts. Ichigo savait ce que c'était : le corps ne répondait plus et l'âme partait au Paradis parce qu'elle avait cessé de vivre sur Terre. Souvent, dans ces moments-là, on devait pleurer parce qu'on était triste de ne plus jamais pouvoir reparler à la personne morte.

Mais, étrangement, Ichigo n'avait pas envie de pleurer.

— On va les faire entrer dans la terre, d'accord ?

Ana se leva, passa sa main dans ses cheveux et alla trouver la lampe à huile. Ichigo ne savait pas quoi faire et ne bougea pas. Ana sembla se recueillir un instant et finit par ouvrir la cloche en verre de la lampe pour laisser sortir la flamme et l'huile. Quand le bois fut touché, il prit feu immédiatement et se répandit sur tout le talus à grande vitesse. Comme ils étaient dans une clairière, la fumée monta rapidement jusqu'au ciel orangé. Les rayons du soleil explosaient sur le feu qui brûlait les enfants.

— Ils vont retrouver leurs parents, tu comprends Ichigo ? fit Ana qui s'agenouilla devant lui ; ils auront une meilleure vie dans l'autre monde.

Ichigo se doutait que « l'autre monde » c'était le Paradis. Mais si cela était si heureux pour eux, pourquoi Ana avait autant envie de pleurer ?

— Toi, tu vas retrouver ton frère, d'accord ? Il a dû s'inquiéter pour toi…

Ichigo sentit une violente secousse dans sa tête et des images le bombardèrent soudainement. Un frère ?

— Ils vont bientôt arriver. La fumée va les attirer.

Ichigo ne comprenait plus rien. Il n'avait plus de repère. Il avait l'impression étrange de tout perdre et de tout retrouver en même temps. Ana le saisit aux épaules :

— Moi, je ne peux pas rester avec toi, je dois partir. Tu vas devoir attendre ici tout seul. Tu ne bouges surtout pas ! Tu restes ici et tu attends qu'ils viennent te chercher.

Elle l'approcha dans une étreinte forte :

— Tu vas me manquer… S'il te plaît, Ichigo, parle… Chante-moi la chanson de ta maman… Celle qui commence par « Í litlu íslensku húsi »… tu te souviens ? Je n'ai jamais pu l'oublier…

Ichigo entendait la musique et l'étrange langue mais eut du mal à desserrer les dents pour faire sortir les mots de sa bouche… Ana chantonna l'air entre ses lèvres pincées en le câlinant toujours…

— Í litlu… íslensku húsi… ; commença Ichigo.

Sa voix était rocailleuse et grave. Cela faisait si longtemps qu'il ne l'avait plus utilisé. Ni cette langue… Ni entendu cette chanson… D'où venait-elle déjà ?

— Sofa við í rúminu… okkar.

Ana le regardait en essuyant rapidement les larmes sous ses yeux.

— Móðir, faðir og tvíburar. Tunglið vakir yfir okkur…

Ichigo sentait des vagues de souvenirs le submerger peu à peu dans cette chanson. Son esprit semblait bien loin de cette forêt, de ce feu, de ce soleil couchant. Dans une maison… Avec un père, une mère et un frère qui lui ressemblait en tout point…

— Til morguns…

L'intonation aiguë de la chanson le fit manquer d'air. Il reprit son souffle en regardant tour à tour le brasier en flammes et l'air abattu d'Ana. À la fin de la chanson, elle se leva et l'embrassa une dernière fois.

— Je dois partir, Ichigo... Nous nous reverrons et tu m'en voudras certainement… mais… tu décideras de ce que tu veux faire…

Ichigo sentait sa main fraîche sur sa joue :

— Sois un bon garçon, Ichigo… Et fais ce que ton cœur te dit…

Il ne sut rien lui répondre. Et elle s'en contenta. Ana partit alors dans la forêt, retrouver le Van à une vingtaine de mètres, difficilement garée sur un chemin de forêt. La voiture démarra et s'écarta avec prudence sur la route rocailleuse. Ichigo eut envie de pleurer. Mais il ne savait pas si c'était l'étrange vertige qui le prenait ou pour le départ de la personne qui s'était occupée de lui pendant cinq mois.

Il devait attendre là, près du bûcher. Ichigo se risqua de chercher les visages des enfants. Mais il n'y avait plus rien. Le bois craquelé avait tout recouvert. Et il en fut rassuré.

Il attendait, regardant le soleil couchant jaillir entre les troncs d'arbres pour atteindre son visage et ses cheveux aussi orange que l'astre.

Í litlu íslensku húsi

Sofa við í rúminu okkar.

Móðir, faðir og tvíburar.

Tunglið vakir yfir okkur

Til morguns.*

Tout semblait lui revenir. Un foyer avec une chambre à coucher et des jouets pour s'amuser. Un lit pour s'endormir et rêver de pirates et d'astronautes. Une mère qui prenait soin de lui. Un père qui le faisait rire et jouait avec lui. Un jumeau à qui il confiait toujours tout. Et l'impression de sécurité, de chaleur et d'amour, à l'opposé parfait de ce qu'il venait de vivre ces derniers mois. Il commençait à revoir des visages, à entendre des voix, à retrouver des souvenirs.

Le feu prenait de l'ampleur et lui donnait chaud. Il avait envie de partir mais était tiraillé avec l'ordre d'Ana de bien rester ici. Et de toute façon, il n'avait nulle part où aller. Il recula face à ce brasier qui devenait plus terrifiant qu'autre chose.

Soudain, il entendit des aboiements. Quand il se retourna, il avisa un magnifique chien, au-dessus d'une colline, à quelques mètres de lui. Il ne savait pas s'il aboyait pour lui ou pour le feu mais se douta qu'il ne voulait pas vraiment s'approcher de lui, par sécurité.

Alors qu'il allait se diriger vers lui, comme un repère dans son errance, il entendit son prénom aux quatre coins de la forêt. Des « Ichigo ! » criés par des hommes et femmes, mêlés à d'autres prénoms, de voix qui lui étaient totalement inconnues. Il ne savait pas s'il devait répondre ou non.

— Bróðir !

Ichigo fut tout à coup bien plus alerte. Cette langue lui parlait.

— SHIRO ! Je suis là ! s'entendit-il lui-même hurler, le cœur plein d'espoir.

Le nom lui était revenu aussi naturellement que tout le reste. Il sonnait clair dans son esprit. Et il le hurlait comme pour ne plus l'oublier.

Ichigo se mit à courir comme il put vers le chien qui sautillait au-dessus de la colline. Il trébucha sur un massif de feuilles mortes mais se releva aussitôt. Il voulait sortir de ce cauchemar, se réveiller auprès de son jumeau adoré et tout oublier… la forêt… le feu… l'indicible sentiment d'être perdu.

Il le vit enfin. Un jeune garçon, sa copie conforme. Courant vers lui. Il courut lui aussi. Et ils se prirent bientôt dans les bras. Shiro pleurait.

— Ichi'… Ichi'… Tu es là… Tu es enfin là… Je savais que t'étais pas mort ! Je l'aurais senti… Je l'avais pas senti… Tu ne repartiras plus, hein ? Je t'interdis de me laisser seul !

Quand Ichigo ouvrit à nouveau ses yeux, des hommes et femmes en tenue de policier arrivaient à grand pas. Un homme, très grand, parvint en premier jusqu'à eux deux. Ichigo eut envie de reculer, intimidé, mais Shiro le tenait trop fort. L'homme portait une veste beige qui lui allait jusqu'aux chevilles. Dessous, il revêtait un sérieux costume cravate mais sa fine barbe et ses cheveux longs attachés lui donnaient un air plus débonnaire et empathique. Ichigo sut qu'il n'avait pas à s'inquiéter quand ce dernier lui adressa un sourire bienveillant.

Le grand monsieur posa délicatement sa main sur la chevelure rousse d'Ichigo :

— Tout va bien se passer, mon garçon, n'aie pas peur. Tu es en sécurité maintenant.

OoOoOoOoOoOoOo

Ichigo se réveilla peu à peu à l'entente de son nom crié au loin. Il était dans la forêt, allongé par terre. Il se redressa peu à peu, constatant une douleur au niveau des omoplates, il avait dû tomber sur une pierre. Il ne vit au départ rien, le temps que ses yeux s'habituent à la pénombre. La lune était pleine et faisait baigner ses rayons sur la clairière proche. L'étendue de sa lumière balaya aussi l'espace où il se trouvait. Et il le vit soudain. Äs Nödt. Raide mort. La main sur le cœur d'où l'on distinguait un trou déchiqueté par ses habits et sa peau. Ichigo recula.

Alors c'était bien arrivé ? Tout était terminé ? Il avait tué Äs Nödt ?

Soudain, son nom fut à nouveau crié. Mais par une voix qu'il connaissait. Comme un lointain souvenir qui semblait refaire surface dans une étrange impression de déjà-vu. Ce n'était pourtant pas la voix de son frère, mais bien celle de Grimmjow.

Ils l'avaient retrouvé. Ils venaient le sauver. Comme quand il était enfant.

Il leva le bras pour se grandir et apparaître plus facilement aux phares illuminés qui sondaient la forêt à une dizaine de mètres de lui.

— I…ci…

Sa voix était rocailleuse, il avait dû prendre froid. En y repensant, il ne sentait plus ses mains ni ses pieds.

Il réitéra pourtant l'appel. Deux fois.

— Je suis là ! fit-il de sa voix la plus forte qui dépassait douloureusement le murmure.

Soudain, il n'y eut plus un bruit de l'autre côté, ils s'arrêtèrent de marcher. Et une lumière vint se braquer sur son visage. Ichigo se brusqua et ferma les yeux, aveuglé. Il entendit un « Oh, putain… » puis une foulée bruyante dans la terre, le gravier et les feuilles. Enfin, une secousse et l'impression d'être enfermé dans un étau serré et chaud… mais agréable.

— Tu es là, Ichi'… Oh mon dieu…

Grimmjow venait sans doute de voir le cadavre d'Äs Nödt. Tant mieux, Ichigo n'avait pas envie de raconter.

— C'est bon… C'est bien, tout va bien… Attends, regarde-moi.

Le bleuté, à genoux pour faire face à son amant resté assis, prit la figure d'Ichigo entre ses mains pour vérifier son état, le voir dans ses yeux.

— Tu es blessé ? Comment tu te sens ?

Mais Ichigo n'avait pas envie de répondre. Il avait envie de dormir auprès de lui. De se perdre dans ses beaux yeux bleus qui lui changeaient tellement de ces yeux noirs qu'il ne voulait plus jamais voir.

Grimmjow, de l'autre côté, s'inquiétait du manque de réponse de son amant :

— Eh, Ichi'… Tu es avec moi ? dit-il en claquant des doigts devant ses yeux.

Oh oui, il était avec lui. Il voulait rester le plus longtemps avec lui. Dépasser toute cette histoire et ne rester qu'avec lui. Pour seule réponse, il écrasa ses lèvres sur les siennes. Le bleuté, d'abord surpris, finit par répondre comme pour rassurer le jeune homme qui attendait. Il le repoussa légèrement mais en lui faisant comprendre que ce baiser lui avait fait autant de bien qu'à lui. Une conscience professionnelle le rappelait à l'ordre tandis que le capitaine Kyoraku arrivait sur place et que des policiers éclairaient leur espace :

— Tu… Tu vas bien ? Rien de cassé ?

Ichigo vira la tête de gauche à droite pour dire non et offrit un mince sourire à son amant. Grimmjow caressa ses cheveux. Il était tellement rassuré, tellement fou de joie de le voir vivant et de savoir, en constatant l'homme mort derrière lui, que tout était fini. Enfin.

— Ichigo Kurosaki.

L'intéressé leva la tête et admira le même homme qui l'avait retrouvé douze ans auparavant. Comme il était assis, il lui paraissait toujours aussi grand qu'avant et dans l'obscurité de la nuit, il lui était impossible de trouver des marques de vieillissement sur son visage. Il lui apparaissait comme le même homme chaleureux et bienveillant :

— Tout va bien aller à présent. Tu es en sécurité.

Ichigo acquiesça, bien décidé à le croire.

— Il faut rapidement l'évacuer ; expliqua Grimmjow d'un ton plus professionnel ; il est en état de choc et fait de l'hypothermie, son corps ne va pas suivre longtemps.

— Bien on vérifie le périmètre et on dégage aussi le corps. Ichigo, il y avait d'autres personnes présentes ?

L'intéressé fit non de la tête avant de pencher sa tête dans le cou de son amant.

Le bleuté trouva une bouteille d'eau dans sa sacoche et lui fit boire quelques gorgées. Puis il enleva son gilet pare-balles et sa veste et les enfila sur Ichigo pour réchauffer son torse et les organes vitaux.

— Reste avec moi, Ichi', ne t'endors pas tout de suite…

Il finit de couvrir Ichigo avec une couverture de survie et lui ordonna de tenir les deux bouts joints sous son cou.

— Tu peux te lever ? Je vais t'aider…

Ichigo tremblait mais ne s'en inquiétait pas plus. Il allait sortir de là. Avec Grimmjow. Il voulut embrasser à nouveau le bleuté qui se mit à sourire, amusé de l'acte répété du rouquin et de son impudeur :

— Moi aussi, je t'aime ; chuchota-t-il ; tu peux pas savoir à quel point je suis rassuré de t'avoir trouvé.

Il le serra contre lui en le tenant aux épaules :

— Mais pour l'heure, il faut rentrer, d'accord ?

Grimmjow soutenait Ichigo mais la douleur de son corps eut raison de lui. L'adrénaline redescendait et son cerveau lui rappelait ce qu'il avait enduré quelques heures plus tôt. Un policier vint les aider, deux autres s'occupèrent d'ouvrir la marche et d'éclairer leur pas et deux autres fermaient leur marche juste derrière eux. Ils abandonnèrent Kyoraku et les autres hommes qui se chargeaient du cadavre pour prendre de l'avance et aller retrouver les voitures.

Cela ne fut possible qu'après une demi-heure de marche. Grimmjow réhydrata Ichigo et l'aida à se blottir contre lui sur la banquette arrière de la voiture de Kyoraku. Il avait aussi donné les clés d'Ichigo pour qu'un homme conduise la voiture de Kensei sur le retour. Kyoraku arriva bientôt et actionna le chauffage en mettant le contact. Quand tout le monde fut prêt à partir, on démarra les voitures. Le convoi prévoyait une voiture à l'avant, suivi de la voiture de Kyoraku et de deux autres voitures pour conclure.

Pendant que Kyoraku appelait la centrale pour donner des nouvelles à ses hommes de confiance, Grimmjow remarqua que son amant ne le quittait pas des yeux, sa tête reposant sur ses cheveux. Il lui sourit et lui caressa les cheveux pour l'apaiser :

— Tu peux dormir maintenant, si tu en as envie… Je m'occupe de toi…

Si Ichigo aurait voulu au départ rester éveillé et contempler longuement l'homme qu'il aimait, le ronronnement et les vibrations du moteur ainsi que la course des étoiles dans la vitre de la voiture eurent raison de lui et il se laissa guider par les caresses de son amant vers un pays de rêves et plus jamais de cauchemars.


* Dans une petite maison islandaise,

Nous dormons dans notre lit.

Mère, Père et les jumeaux.

La lune veille sur nous

Jusqu'au matin.