Lilith le sentit hésiter et planta ses deux pupilles dorées dans les yeux du Major. Il laissa alors échapper un léger sourire et elle sut qu'il avait capitulé.

Erwin avait ce regard intense et déterminé qui savait la mettre à terre, mais elle avait également noté que le sien ne le laissait guère indifférent. Il devait être stressé, alerte, impatient de se battre pour la garde d'Eren comme un parent éloigné en faillite pour un soudain héritage familial. Cette bénédiction lui tombait droit du ciel, et il était prêt à saisir cette opportunité pour arriver à ses fins.

Cependant, il n'y avait plus rien à faire jusqu'à demain excepté attendre. Et les concernant, Lilith avait bien compris que ce ne serait jamais le moment idéal. Si elle voulait se frayer un chemin dans la vie du militaire, il allait falloir qu'elle apprenne à revendiquer sa place, et changer ses habitudes très solitaires.

- Tu as un endroit en tête ? Finit-il par demander.
- À Trost même non...Tu imagines bien... Même le Marquis Balto ne réside guère dans le district... Et maintenant tout est détruit...Mais par contre, je possède un joli petit domaine à quelques minutes à peine de Rosa. Tu seras de retour à Trost en un rien de temps demain matin.
- Ce n'est pas très surprenant en effet. Cela ne me pose pas de problème, c'est pour rentrer au sein de Rosa que je m'inquiète.
- Erwin... La Noblesse n'est jamais concerné par les files d'attente... Je pensais que tu le savais. Plaisanta-t-elle.

Il lui adressa un regard interdit avant de répondre à son sourire. Il se sentait soulagé qu'elle se porte bien, bien plus qu'il n'aurait pu l'imaginer. Décidément, Lilith Everglow se trouvait toujours au bon endroit, au bon moment. Le Major lui caressa affectueusement la joue et lui annonça qu'il devait retrouver son équipe pour les informer de la suite des évènements. Elle lui donna alors rendez-vous devant la porte de Rosa en fin de journée et rejoignit ses hommes. En sortant du bâtiment des Brigades Spéciales, il remarqua le reste de sa garde, en retrait. Il les salua à distance et se mit en route pour retrouver Livaï.

Il aperçut ses chefs d'escouade autour de l'ancienne armurerie, partiellement détruite par les Titans, mais aussi les canons de la Garnison. Ses soldats étaient assis sur les débris de pierre, l'air absents et pensifs. Il songea aux nouvelles recrues et se demanda comment la situation allait influer sur leur choix de corps d'Armée. Allaient-ils tous se ruer aux portes de la Garnison et des Brigades Spéciales si leurs résultats le permettaient ? Ou au contraire, cet horrible évènement allait-il leur faire réaliser l'urgence de la situation et les pousser à s'engager auprès du Bataillon ?

Il devait bien admettre qu'il n'y croyait pas vraiment, mais c'était tout de même une possibilité. L'avenir lui donnerait la réponse assez tôt.

- Alors ? Souffla Livaï, qui savait qu'Erwin était allé voir son collègue, Naile Dork.
- J'ai croisé Lilith. Répondit-il.

Hanji se réjouit de sa survie tandis que le Caporal, fidèle à lui-même, réagit de l'exacte manière qu'Erwin avait prédit plus tôt.

- Sans blague. Elle s'est réfugiée à Mitras, c'est ça ?
- Elle est revenue ceci dit. Nuança Mike, qui prenait pourtant rarement part aux débats.
- Elle est tellement informée qu'elle pourrait écrire un livre sur Eren Jaeger... Râla le Major, dont l'égo ne s'était guère remis de ce revers.

Il les informa ensuite de la situation, et ils s'éloignèrent du groupe pour qu'Erwin leur explique sa stratégie. Comme d'habitude, il resta très flou, ne donna aucun détail et reconnut que son plan était très risqué. Ses subordonnés ne relevèrent même pas. Ils avaient une confiance aveugle en leur leader, et Erwin, bien qu'il en avait rapidement pris l'habitude et en était très satisfait, ne considérait au grand jamais cette loyauté comme acquise. Il se devait de continuer à les mener dignement. Et pour lui, cette situation avec Eren Jaeger était le début d'une toute nouvelle ère. Il avait le sentiment d'avoir franchi une immense marche vers la Vérité.

- Je peux venir avec vous demain matin ? Je veux le voir ! Je veux le voir ! S'exclama Hanji qui avait bien saisi que seuls Livaï et le Major iraient interroger le gamin avant l'audience.
- Hors de question. La calma Livaï sans aucune considération. T'as entendu Erwin, on a dit qu'il fallait faire « bonne figure », sinon ils nous laisseront pas l'approcher.

La jeune femme soupira tandis que Moblit, son assistant, lui tapota amicalement l'épaule pour la consoler. Il valait mieux pour lui que la soldate ne soit pas là, elle pourrait vraiment lui faire peur. Elle agissait comme si elle mourrait d'envie de le disséquer vivant...

- Tu le verras en temps voulu, Hanji, et tu seras chargée de l'évaluer et d'étudier son potentiel. Ajouta Erwin.
- Entre les deux Titans capturés et ce môme, on peut dire que c'est vraiment ton année... Commenta Mike.

La scientifique sauta dans les airs et lâcha un cri aiguë et extatique qui fit frémir tous les soldats aux alentours. Hanji n'avait aucune retenue. C'était aussi ce qui faisait sa force, car la jeune officier pouvait faire preuve d'une passion et d'une capacité de travail qui dépassait l'entendement. Une fois une idée en tête, elle était inarrêtable.

- Je retourne au sein de Rosa pour la nuit, on se retrouve demain aux aurores devant le Tribunal des Armées, et l'audience commence à midi. Soyez à l'heure.

Les chefs d'escouade acquiescèrent et aucun ne fit la moindre remarque, bien qu'ils avaient tous une petite idée du programme nocturne de leur Major.

- Si jamais Lilith porte l'enfant d'Erwin, est-ce que tu deviendras son parrain ? Se moqua Mike une fois son supérieur assez loin.
- Manquerait plus que ça ! S'étrangla Livaï qui abhorrait au plus profond de son être cette idée.
- Oh... Tu peux dormir tranquille ce soir Livaï, Lilith ne peut pas avoir d'enfants, je tiens cette info de Liam lui même.

Livaï la toisa d'un air sceptique. Comment elle et Liam en étaient-ils venus à parler de cela ? Ils avaient de bien étranges conversations tous les deux... En même temps, Hanji était incontestablement étrange, et Liam vouait un véritable culte à Everglow... Tous barrés.

- Tant mieux. Lâcha-t-il.

...

Plus Erwin s'approchait de la grande porte et plus il se demandait comment il allait la retrouver dans ce désordre et cette panique ambiante. Mais c'était sans compter le sixième sens de Lilith, qui l'avait déjà repéré dans la foule et s'approchait du Major à pas de velours. Elle s'arrêta juste derrière lui.

- Vous êtes seul ? Lui susurra-t-elle d'une voix suave.

La Duchesse ne put s'empêcher de sourire en remarquant qu'Erwin avait sursauté. Elle le prit par le bras et ils contournèrent la foule par la gauche. Une fois arrivés devant la grande porte, la jeune femme fit signe à un des nombreux soldats des Brigades Spéciales et ils furent escortés jusqu'à pouvoir pénétrer au sein de Maria. Erwin en fut impressionné : c'était aussi simple que cela. Ils avaient doublé sans effort l'immense foule de réfugiés. Cela s'était d'ailleurs déroulé avec une telle fluidité que personne n'avait remarqué l'affront. Ils n'avaient même pas essuyé d'insultes. Elle était douée. Il sentit une présence derrière eux et remarqua le garde blond. Roy était sacrément discret, il ne l'avait pas remarqué avant de franchir la porte. Le mercenaire lui adressa un sourire arrogant mais le militaire ne s'en formalisa pas.

La garde complète de Lilith les attendait avec des chevaux, et ils regagnèrent ensemble le dit domaine. Il se retint de rire. N'avait-elle pas mentionné un « petit » domaine ? Un immense portail leur barrait la route, et derrière : un terrain magnifique qui s'étendait à perte de vue, avec au centre, la fameuse propriété. Il ne trouva aucune différence avec un château, et se demanda pourquoi elle l'avait appelé son « petit domaine ».

- C'est immense. Finit-il par lui dire.
- Tu trouves ? C'est petit pour un domaine en campagne. Tu ne t'en remettras pas si je t'invite chez moi à Sina...

Autant, Lilith pouvait parfois avoir des attitudes et une capacité d'adaptation qui lui faisait oublier son statut, mais la réalité le rattrapait bien vite face à des situations comme celle-ci. Il n'osa guère imaginer son domicile principal à Sina. Cela devait être grandiose, surtout que dans cette partie du mur, il était important d'exposer sa richesse, qui rimait souvent avec son pouvoir.

Il se souvint soudainement de la maison où il vivait avec son père. La petite porte d'entrée, qui avait toujours un problème et laissait leur habitation non protégée, leurs deux petites chambres modestes, la cuisine : très rustique et poussiéreuse. Et pourtant, il en gardait des souvenirs si doux, si précieux. Erwin pensait souvent à son père, mais il ne se repassait que rarement des souvenirs précis dans la tête. Lorsque c'était le cas, il redirigeait rapidement ses pensées vers son objectif, et le chemin qu'il avait parcouru pour lui faire honneur. À trop s'attarder sur son passé, il ressentait une culpabilité et une colère envers lui-même qu'il ne parvenait guère à contrôler.

- Tout va bien Erwin ?

Lilith venait de découvrir chez lui une expression qu'elle ne connaissait pas. Elle l'avait déjà surpris plusieurs fois perdu dans ses pensées, mais jamais aussi nostalgique, voire triste. Elle doutait que le domaine puisse lui faire resurgir un quelconque souvenir, et se demanda à quoi il pouvait bien penser. Il ne répondit pas à sa question et se contenta de la suivre alors qu'ils avaient laissé les chevaux aux domestiques.

Contrairement à sa petite résidence d'Hermina, ou même au château qu'elle possédait en face des Brigades Spéciales, le domaine était habité par de nombreux valets et servantes, qui travaillaient au quotidien sur place et faisaient vivre les lieux, même en son absence. Elle sourit à la pensée qu'Erwin, qui trouvait déjà l'endroit immense, n'avait pas vu ce qui se trouvait derrière le château. Le climat était particulièrement propice à la culture des vignes, et Lilith avait fait de cet endroit un domaine viticole renommé. Elle lui montrerait le lendemain.

La nuit commençait à tomber, et la jeune femme proposa au Major de partager avec elle le dîner. Épuisé de son combat de la veille et des horreurs que la ville avaient laissée sur son passage, Erwin accepta avec grand plaisir et se laissa guider au travers de la magnifique demeure. Il n'avait jamais résidé dans un tel endroit. Ils ne possédait pas de tels contacts, et la réputation du Bataillon étant très mauvaise, contrairement à Naile Dork, il n'était invité nul part en privé.

Son malaise n'échappa pas à la jeune femme, mais il se dissipa rapidement. Lorsqu'elle était seule, Lilith ne faisait jamais préparer de grands repas. Elle n'avait pas un grand appétit (c'est fini je ne peux plus m'identifier en mon propre personnage), et avait pris l'habitude de manger en compagnie de Liam, de manière très informelle. Ce soir-là cependant, elle avait prévenu sa garde qu'elle resterait seule en compagnie d'Erwin, et qu'elle les invitait donc à faire leur vie dans les parties annexes du château. Ils avaient tous ri, même Ghérart, mais s'étaient exécutés rapidement.

Erwin dévora sans ménagement l'unique plat principal sous le regard amusé de la Duchesse. Il n'avait pas mangé correctement depuis deux jours, et la veille avait été particulièrement éprouvante. Lilith avait fait préparer une viande en sauce pour lui, agrémentée de légumes savoureux, qui constituaient à eux seuls l'assiette de la belle. Il trouva délicat de sa part d'avoir fait préparer de la viande alors même que ses domestiques ne devaient pas avoir l'habitude d'en cuisiner, ou même d'en avoir. Il se sentit quelque peu coupable de ne pas lui faire la conversation, absorbé par son assiette, mais elle ne lui semblait pas ennuyée. Elle avait l'air paisible, et il nota que sa démarche perdait petit à petit de cet éclat écrasant et superficiel dont elle usait en public.

Il aimait l'idée qu'elle baisse sa garde en sa compagnie. Lui-même se découvrait des comportements nouveaux, et cela l'amusait de réaliser à quel point il avait cessé d'avoir une vie privée. Le Bataillon avait pris une telle place dans sa vie qu'Erwin ne s'autorisait même plus à penser à autre chose. Pourtant, à ce moment précis, il se réjouissait de pouvoir vivre cette douce parenthèse.

- Tu te sens prêt pour le procès ? Lui demanda-t-elle tout en sirotant son verre de vin.

Sa question le conforta dans sa démarche. Comme elle lui avait promis, elle s'appliquait à ne pas se mettre en travers de ses objectifs. Il devina qu'elle aurait été prête à préparer avec lui l'audience toute la nuit s'il le lui avait demandé.

- Nous verrons comment les choses tournent demain, tout ne dépend pas de nous.
- Parle pour ta partie du plan, moi je sais d'avance que la Noblesse est un problème réglé. Ricana-t-elle.

Quelle confiance insolente. Mais il savait qu'elle avait raison. Elle semblait tout à fait contrôler la situation. À lui à présent de gérer les Brigades Spéciales.

- Lilith, que s'est-il passé entre la mort de tes parents et ton entrée officielle dans la Haute Société ?

Elle resta un instant silencieuse. Son expression de visage trahissait qu'il était parfaitement conscient de mettre les pieds dans le plat, mais qu'il s'y risquait volontiers. Elle esquissa un sourire. LA fameuse période qu'elle s'appliquait à faire disparaitre de sa vie, de la mémoire de son entourage, et de la mémoire collective de manière générale. Elle comprenait qu'Erwin s'intéresse à cette partie mystérieuse de sa vie, mais elle n'était pas enchantée à l'idée de lui livrer ses faiblesses. Une part d'elle redoutait que comme la plupart des hommes qui gravitaient autour d'elle, le Major ne la fantasme. Si c'était le cas, cette conversation se solderait par une grande déception, des deux côtés.

Elle s'était littéralement figée, et il se demanda s'il arriverait à la faire se confier. Si elle avait été malmenée et enfermée dans une tour, cela valait bien qu'il lui livre la raison pour laquelle il se battait. Il sentait qu'en connaissant cette partie de sa vie, il pourrait faire le lien entre l'enfant fragile et innocente qu'elle avait été, et cette femme de pouvoir intraitable qu'elle était devenue. Il lui paraissait évident qu'il ne se permettrait nullement de la juger, mais cela n'avait pas l'air si clair pour elle, et il se prêta au jeu afin de la mettre à l'aise.

Il reprit la parole alors qu'elle n'avait toujours pas bougé d'un cil, et lui parla de son père. Sa profession, mais surtout le fait qu'il ait été son enseignant depuis toujours. Il lui raconta cette passion ardente et cette curiosité naturelle dont pouvait faire preuve l'homme. Elle ne parut pas surprise de découvrir qu'Erwin avait été un enfant vif d'esprit, et peu enclin à apprendre des fausses vérités sans explication. Lorsqu'il arriva à la partie où il avait eu la terrible maladresse de ne pas faire la part des choses entre l'apprentissage officiel en classe et les confidences qu'il pouvait recevoir de son père dans le cadre familial, l'expression de Lilith s'assombrit. Il ne lui avait guère encore avoué qu'il avait partagé ses découvertes avec ses camarades qu'elle semblait avoir déjà compris l'horrible suite des évènements.

- Tu en as parlé ? Demanda-t-elle.
- Oui.
- Il a disparu ?
- Tu sais quelque chose ? Répondit-il en s'appliquant à ne pas l'effrayer.
- Non, je sais juste que le Gouvernement a des directives, et que toute tentative de remise en question de l'Histoire, ou de fuite hors des murs impliquent souvent des disparitions ou accidents « inexpliqués ». Je suis désolée Erwin, je comprends ton combat, mais j'espère que tu es conscient que tu n'as rien à expier.

Lilith n'avait jamais entendu parler du père d'Erwin. Mais elle se souvenait d'un couple qui avait imaginé un dispositif volant pour prendre de la hauteur et explorer au-delà des murs il y avait une dizaine d'années. Les deux jeunes parents s'étaient envolés dans les airs à bord de leur étrange invention, et la Brigade Spéciale avait reçu l'ordre de les abattre sur le champ. Elle en avait eu vent car son père adoptif s'intéressait aux deux ingénieurs, du nom d'Arlett, très compétents et avant-gardistes. Ils s'étaient déjà rendu à Mitras pour rencontrer le Duc.

- Je t'ai fais préparer un bain si tu le souhaites.

Trahison. Ce n'était pas censé se passer comme cela. Il s'était confié, c'était donc à son tour de se livrer ? N'était-ce pas ce qu'elle avait la dernière fois qu'il avait parlé de ses parents et lui avait retourné la question ?

- Je vais prendre un bain moi aussi. Avoua-t-elle. Je te retrouve en haut ? Ma chambre se situe au deuxième étage, troisième porte à droite.

À ce niveau là, on ne pouvait même plus parler de distraction déloyale. Elle avait enterré vivante sa curiosité intellectuelle pour y planter par dessus une invitation bien plus irrésistible. Son dernier sourire eut fini de l'achever et Erwin déposa les armes tout en se disant qu'il la ferait parler une autre fois.